Encyclopédie anarchiste/Indulgence - Influence

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 1009-1019).


INDULGENCE n.f. (du latin indulgentia). Facilité, propension à excuser, à pardonner les fautes, aussi les infractions aux règles établies. « La mollesse ou l’indulgence pour soi et la dureté pour les autres ne sont qu’un seul et même vice. » (La Bruyère). Selon les époques le mot indulgence est en harmonie ou en contradiction avec l’idée de justice. A notre époque d’ignorance sociale sur la réalité du droit, de la justice, il ne peut être question que de justice relative et l’indulgence est de rigueur. Ce qui est faute aujourd’hui, ne l’était pas hier et ne le sera probablement pas demain et dès lors la sévérité ne saurait être inexorable. Aussi les diverses religions, et tout particulièrement la religion romaine, sont très expertes dans l’art de distribuer des indulgences. Les défaut, les fautes, même graves, trouvant le pardon de l’Église par l’acquit de certaines indulgences. Ici, l’indulgence devient du mercantilisme, et selon le prix que le pécheur met à l’indulgence sollicitée, l’Église remet intégralement ou en partie le pardon demandé.

Nos lois, si souvent absurdes quand elles ne sont pas mauvaises, font état d’indulgence en supprimant certaines peines prononcées.

En résumé, l’indulgence appliquée signifie que la société repose sur une équivoque ; qu’elle se meut entre l’anarchie et le despotisme. Dès lors les classes dirigeantes hésitent à se montrer sévères dans l’application des lois faites pour avoir de l’ordre au jour le jour. Il en sera ainsi jusqu’à ce que le besoin de justice la fasse découvrir et appliquer aux actions individuelles et sociales. — E. S.


INDUSTRIALISME n. m. (de industria : industrie). Terme employé pour désigner la production et la distribution d’articles économiques par de grands organismes industriels dotés de machines mues par la force motrice. C’est le mode de fonctionnement du système économique qui a été développé depuis ce qu’on appelle la révolution industrielle, c’est-à-dire l’introduction de l’emploi de la machine dans l’industrie qui date de la première partie du xixe siècle.

Jusqu’alors on avait travaillé principalement avec des outils à main, pour lesquels la force motrice était fournie par l’effort musculaire de l’homme ou de l’animal dirigé par l’adresse individuelle du travailleur. Sous l’industrialisme, la machine remplace l’outil et largement l’habileté de l’homme, tandis que la force est fournie par la vapeur, l’électricité ou un gaz explosif. C’est ainsi que nous avons aujourd’hui la pelle à vapeur, la linotype, la forge mécanique géante, la grue électrique, la locomotive, le camion et mille autres dispositifs mécaniques grands et petits. Cette transition du travail à la main à celui à la machine n’est pas encore complète, elle continue toujours.

Cette révolution dans les procédés économiques entraîne naturellement de profondes transformations sociales dont beaucoup se sont déjà fait sentir.

Le premier et plus frappant, résultat de l’introduction de la machine est de mettre hors du travail un immense nombre d’hommes et de femmes ; de créer une armée permanente de sans-travail Des ouvriers sans travail d’une industrie par la substitution de machines se tournent vers d’autres industries dans leur chasse au travail, pour trouver des milliers d’autres ouvriers chassés de leurs industries par l’opération du même processus d’évolution.

La première réaction des ouvriers menacés par la marche en avant de la machine est une réaction naturelle de défense, comme dans l’exemple classique des travailleurs de la chaussure en Angleterre, qui se sont émeutés en cherchant à détruire les nouvelles machines. Cependant toute opposition à la marche inévitable de l’évolution économique est inutile et vaine. Le plus que les ouvriers peuvent faire c’est, par une action unie, de faire diminuer les heures de travail et faire ainsi de la place pour quelques-uns de leurs camarades exclus du travail. La machine continuera à remplacer l’ouvrier partout où le capitaliste employeur trouve qu’il peut par cela augmenter son bénéfice, sans se soucier des souffrances qui peuvent s’ensuivre.

Si la société était assez intelligente pour prendre la direction de ses affaires des mains des exploiteurs du travail, cette réduction de la quantité de travail fait par les humains serait un bénéfice pour tous ; les heures de travail pourraient être réduites, laissant plus de loisir pour les autres choses de la vie, et les ouvriers pourraient être libérés pour des entreprises communes de caractère éducatif, de culture ou d’esthétique, tels que : concerts, musées, bibliothèques, classes d’études, parcs et endroits de jeux.

Le terme « Labor saving » (économisant du travail), qui est appliqué à plusieurs des nouvelles méthodes et inventions de l’âge industriel, tend à induire en erreur. Dans quelques cas, il est vrai que la tâche de l’ouvrier est allégée, mais le capitalisme ne les adopte pas parce que cela rend le travail plus facile, mais uniquement parce que cela augmente le bénéfice de l’employeur. Elles ne sont pas employées pour économiser le travail, mais introduites pour le bénéfice du capitaliste au préjudice de l’ouvrier. Parallèlement, avec l’introduction de la machine et largement conditionnée par cela, l’unité industrielle s’est constamment améliorée, renforcée. Les usines, fabriques, mines, chemins de fer, etc., appartiennent aux grandes corporations et trusts qui prennent systématiquement la place de l’employeur individuel ou de la maison privée. Ceci trace plus nettement la démarcation de classe entre le capitaliste et le prolétaire et il est presque impossible à ce dernier de s’établir lui-même comme employeur. En réunissant de grandes quantités d’ouvriers sous la direction d’un seul employeur, l’industrialisme contribue à développer la solidarité de la classe ouvrière vers une meilleure compréhension des intérêts communs économiques de tous les ouvriers.

En même temps que le volume de l’entreprise augmente, la tâche de l’ouvrier individuel est diminuée. Avant, l’artisan, le tisserand, le tailleur, l’imprimeur, connaissaient tout, ou la plupart des opérations nécessaires pour transformer la matière première en produit fini. Maintenant, le travail qu’ils avaient l’habitude de faire est divisé en plusieurs tâches séparées, dont chacune est confiée à un ouvrier — un spécialiste — mais dont les fonctions demandent peu d’habileté, dans la plupart des cas. Cet ouvrier exécute une série d’actions simples et monotones toute la journée.

Cette simplification de la tâche journalière de l’ouvrier a ses avantages et ses désavantages. Il est moins difficile, pour lui, de changer d’industrie, suivant les circonstances ou ses préférences. Il n’est plus enchaîné à un seul métier de la jeunesse à la vieillesse. L’émancipation de la femme a été, elle aussi, grandement facilitée, sa soumission ancienne à l’homme disparaît en raison des plus nombreux moyens de se suffire à elle-même dont elle a le choix. De même, ceux qui auraient été physiquement et mentalement incapables d’accomplir le travail difficile de l’artisan habile du Moyen-Age, trouvent à s’employer dans de multiples emplois.

D’un autre côté, l’industrialisme a grandement augmenté les occasions d’exploitation du travail des enfants. Il est aussi plus facile maintenant de remplacer les ouvriers qui se mettent en grève. Enfin, en séparant l’ouvrier du produit fini, l’industrialisme a contribué à diminuer son intérêt au travail. Il l’a réduit à l’état de pièce d’une machine.

L’éloignement de l’ouvrier du produit fini, pendant tout son travail, encore augmenté par l’interposition d’une machine « impersonnelle » qui effectue les parties les plus importantes du travail, est une grande perte morale pour l’ouvrier. La gravité de cette perte a été cependant grandement exagérée. Elle est, en grande partie, compensée par des gains potentiels. Ces gains, cependant, ne seront réalisés que si la classe ouvrière prend le contrôle des procédés de production et de distribution, si elle les dirige pour l’avantage de tous et non, comme à présent, pour le profit de quelques-uns.

Bien des romans ont été écrits, même dans des traités économiques, sur la joie de créer du travail journalier dans le temps jadis. Il est pourtant douteux que le tailleur qui cousait pendant douze ou quinze heures par jour dans une sombre boutique, faisant toujours le même genre de vêtement, ou le tisserand qui travaillait chez lui tard dans la nuit, tissant d’une façon monotone des mètres et des mètres de drap, pour une misérable pitance, trouvaient beaucoup de « joie créatrice » dans leur travail ennuyeux effectué à la main. L’ébéniste et l’imprimeur de ces temps-là travaillaient dur pour gagner une pauvre existence, devaient généralement suivre la mode du jour aussi servilement que le fait la machiné aujourd’hui. Ils créaient le plus souvent des objets d’un goût atroce, qui n’auraient pu réjouir le cœur d’un vrai artiste et qu’on n’estime aujourd’hui que parce qu’ils sont rares ou qu’ils ont une valeur pécuniaire. Il est temps de cesser de vouloir rendre poétique l’artisan du « bon vieux temps » et de voir sa vie de labeur pénible dans sa vraie lumière. La race humaine n’évoluera jamais par le fait d’un type d’animal satisfait de passer ses jours en répétant le même effort du matin jusqu’à minuit, du berceau à la tombe.

Si le cordonnier de Charleville qui vient d’être décoré de la Légion d’honneur pour avoir, quatre-vingt cinq années durant, raccommodé les vieilles savates d’autrui, a trouvé de la joie à passer ainsi toute sa vie, c’est que cette existence abrutissante a dû lui donner l’âme d’un esclave. L’artisan du Moyen-Age, tant prôné comme une sorte de demi-dieu vivant dans l’extase d’une création continue, n’est qu’un mythe créé et maintenu pour tenir le prolétariat dans l’état d’esprit d’une bête de somme tendant l’échine pour recevoir le fardeau qu’on veut lui imposer.

L’évangile de la « sainteté du travail », comme toutes les religions, est un mensonge, un leurre qu’il faut exposer. La nécessité de faire quelque effort pour exister est un fait biologique universel. L’huître même est obligée de mouvoir un peu ses bivalves pour se nourrir. L’être humain se trouve dans la même obligation de se déranger pour continuer de vivre, mais s’il est intelligent, il cherche à réduire cet effort au strict minimum, afin de conserver son temps et ses forces pour des occupations — ne fût-ce que la pêche ou la rêverie — qui lui promettent plus de bonheur et moins de peine et d’usure.

Quand le prolétariat aura pris entre ses mains la direction des affaires du monde au lieu de retourner aux méthodes primitives du travail manuel qui a consommé la vie de nos ancêtres, il accueillera vivement toute innovation qui réduira les heures de travail et, par là, augmentera les heures de loisir.

Dans une forme anarchiste de la société, ceux qui voudront passer leur temps à faire des articles utiles à la main, jour après jour, seront libres de le faire, mais il est certain que la plupart, des gens trouvant peu d’intérêt à travailler pour eux-mêmes, préféreront accomplir leur tâche journalière d’une façon plus efficace afin d’avoir des loisirs pour les vraies jouissances de la vie : la musique, l’art, les études, le sport, les rapports sociaux. La machine sera alors employée, non comme à présent, seulement pour augmenter les bénéfices des employeurs, mais chaque fois ou qu’elle diminuera la somme totale de labeur humain ou qu’elle évitera aux hommes un travail difficile, dangereux ou désagréable. La monotonie du travail à la machine pourra être, si on le désire, diminuée en faisant changer fréquemment les équipes d’un travail à un autre. La perte légère de temps sera compensée par le soulagement obtenu en variant le genre de travail de chacun.

Il est d’usage de rendre l’industrialisme responsable de la soi-disant uniformité de la vie moderne, contre laquelle les individualistes protestent avec tant de véhémence. Là aussi, il y a plus de romantisme que de faits réels. Les paysans et le prolétariat des anciens temps étaient aussi incolores et uniformes dans leur vie journalière qu’un cortège de prisonniers aujourd’hui. Les ouvriers d’aujourd’hui ont plus de variété et d’individualité dans leur vie et leurs habits, que n’en avaient la noblesse et la royauté des anciens temps. En augmentant énormément la production des bonnes choses de la vie, la production à la machine, tout en donnant l’impression superficielle de réduire l’humanité à un niveau commun, a, en réalité, élargi énormément le choix et les possibilités d’expression et d’individualité. Un musée réunissant les trésors de plusieurs siècles ne rassemble pas une plus grande variété d’objets que n’importe lequel de nos grands magasins de nouveautés d’aujourd’hui.

Le travailleur utilisant la machine de nos jours, travaillant un moindre nombre d’heures mais accomplissant généralement sa tâche à une allure plus rapide, se trouve-t-il usé plus vite que ne l’était le travailleur autrefois ? C’est une question qu’on ne peut trancher, faute de connaissances précises sur la vie des ouvriers des temps passés. Pour les anciens chroniqueurs, le peuple n’était que du bétail qui ne valait pas la peine qu’on s’en occupe. Ils ne nous parlent guère que de la noblesse. On est pourtant en droit de se demander si l’ouvrier, qui peinait du matin au soir à de durs travaux manuels, ne rentrait pas aussi fatigué et plus abruti que ne l’est l’ouvrier à la machine d’aujourd’hui.

Sous n’importe quel système d’exploitation et de gouvernement, le patron tirera toujours de son esclave le maximum d’efforts dont celui-ci est capable. Ceci est naturel à toute forme d’exploitation de l’homme par l’homme. Ce n’est donc pas plus inhérent à l’industrialisme qu’à l’esclavage ou au féodalisme. Il y a eu des patrons durs de tous les temps, depuis les jours des Pyramides et des galères. Le fouet claquera toujours sur les dos baissés des ouvriers, tant qu’ils n’auront pas entre leurs propres mains le système industriel.

Ce n’est pas la machine qui décide de l’allure et presse l’ouvrier, comme les poètes et orateurs politiciens veulent nous le faire croire. C’est le patron qui dicte l’allure de la machine et la fait surveiller par son contremaître. L’ouvrier n’est pas l’ « esclave de la machine ». Lui et la machine sont les esclaves de l’employeur. Si l’ouvrier secoue le joug de son patron, la machine deviendra son serviteur. Elle sera prête à le libérer de la partie la plus dure de son travail journalier pour permettre à son corps et à son esprit de se livrer à des occupations plus agréables.

Il y a d’autres conséquences du système industriel moderne et dont la classe ouvrière, comme toujours, fait les frais. Par le rendement grandement augmenté de la production à la machine, il est possible de submerger plus vite le marché et de causer un arrêt de l’industrie par surproduction. L’organisation plus compliquée de l’industrie a produit également une machine qui est plus facile à détraquer. Par conséquent, l’ouvrier est moins sûr de son gagne-pain, il est plus exposé à des périodes de chômage complet ou partiel.

Il est également plus à la merci de son employeur pour avoir ou conserver du travail. Des trusts énormes régissant une grande partie d’une industrie ou de plusieurs industries corrélatives, de grandes compagnies minières qui possèdent des communes entières, sol et sous-sol, les systèmes de chemins de fer étendant leurs réseaux sur d’immenses territoires, sont capables de mettre sur la liste noire un employé qui n’est pas assez soumis et de l’empêcher de trouver du travail dans leurs établissements et ceux de leurs amis.

L’industrialisme a été d’un avantage incalculable aux maîtres de l’industrie. Il leur a apporté des bénéfices énormes. Il a renforcé singulièrement leur position stratégique comme maîtres de la création. Les infimes avantages qu’il a fortuitement apportés au prolétariat sont surpassés largement par l’oppression qu’il a causée et par le fait de river des chaînes encore plus lourdes sur l’esclave salarié.

Les méfaits de l’industrialisme peuvent être éliminés d’une seule façon : en éliminant l’employeur et tout le système d’exploitation du travail. Lorsque cela sera accompli, l’humanité prendra librement plein profit de la méthode d’industrialisme pour alléger sa tâche, augmenter ses loisirs et enrichir la vie pour tous par une production agrandie et une distribution plus large de toutes les bonnes choses de la vie. — Fabes.


INÉGALITÉ n. f. Défaut, absence d’égalité (v. Egalité) ; caractère de choses inégales : « Le luxe est toujours en proportion avec l’inégalité des fortunes. » (Montesquieu). « L’oppression naît de l’inégalité. » (B. Constant).

En mathématiques : Expression dans laquelle on compare deux quantités inégales, que l’on sépare par le signe : >, plus grand que ; ou <, plus petit que ; dont l’ouverture est toujours tournée vers la quantité la plus grande.

L’Économie politique constate le fonctionnement de la société, sur la base de l’inégalité dans tous les domaines, mais déclare, avec Adam Smith, la nécessité de cette inégalité.

Déjà Platon et Aristote avaient allégué, pour justifier le maintien de l’esclavage, l’inégalité native et irrémédiable des hommes. L’économie politique, ne considérant que le fait, ne pouvait se poser la question : à savoir, si les conditions économiques et politiques des différentes classes de la société, ne déterminaient pas, presque exclusivement, l’inégalité, apparemment naturelle, des intelligences, des moralités et des mœurs.

L’Économie Sociale, avec Colins, Proudhon, Marx, a établi le rapport étroit existant entre l’inégalité économique et l’inégalité intellectuelle et morale, démontrant par le raisonnement et l’histoire que le paupérisme économique engendre nécessairement le paupérisme moral.

La question s’était posée aux philosophes avant de s’être imposée aux économistes. J.-J. Rousseau publiait à Amsterdam, en 1755 (1 vol. in-8), un ouvrage destiné à un concours de l’Académie de Dijon, intitulé Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, qui prétendait se passer des leçons de l’histoire : « Je conçois, dans l’espèce humaine, deux sortes d’inégalités : l’une que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit et de l’âme ; l’autre qu’on peut appeler inégalité morale ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de convention, et qu’elle est établie, ou du moins autorisée, par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différents privilèges dont quelques-uns jouissent, au préjudice des autres, comme d’être plus riches, plus honorés, plus puissants qu’eux, ou même de s’en faire obéir. »

Rousseau étudie ensuite l’évolution nécessaire de l’individu et de la société. A l’état de nature, sans vêtements, sans outils, sans armes, la vie de l’homme est rude, pénible et hasardeuse. La nature, impitoyable aux faibles, ne permet que le développement des forts, qu’elle développe, à qui elle fait un tempérament fort, robuste et presque inaltérable. Aussi les humains sont-ils à peu près égaux.

La société, en permettant la vie aux faibles, aux moins bien doués, à ceux qui se développeront moins facilement ou moins vite que les autres, crée l’inégalité. L’inégalité est donc le fait de l’état social, de l’éducation, c’est-à-dire du plus ou moins de perfection acquise.

La plupart des animaux s’étiolent quand ils se civilisent, c’est-à-dire quittent la vie sauvage pour vivre auprès de l’homme. « On dirait que tous nos soins à bien traiter et nourrir ces animaux n’aboutissent qu’à les abâtardir. Il en est ainsi de l’homme même : en devenant sociable et esclave, il devient faible, craintif, rampant, et sa manière de vivre, molle et efféminée, achève d’énerver à la fois sa force et son courage. Ajoutons que la différence d’homme à homme doit être plus grande encore que de bête à bête ; car l’animal et l’homme ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que l’homme se donne de plus qu’eux, ajoute encore à leur inégalité. »

« L’État civilisé, déclare Rousseau, commence par le sentiment de la propriété. Le premier qui, ayant clos un terrain, s’avisa de dire : « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eut point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eut crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ; mais il y a grande apparence qu’alors les choses en étaient venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient. »

Malgré de sérieuses contradictions, la théorie de Jean-Jacques, selon laquelle, à l’état de nature, les hommes étaient bons, sains de corps et d’esprit, égaux, et que ce sont les suites de leur engouement pour la civilisation qui les ont pervertis et ont créé l’inégalité sociale, cette théorie eut une influence réelle sur le développement de la Révolution française et l’évolution de l’Économie Politique vers l’Économie Sociale. M. Villemain (Tableau du xviiie siècle, t. I, 1re partie) dit : « L’influence de cette théorie fut réelle, car elle appuyait la plainte du pauvre contre le riche, de la foule contre le petit nombre. Elle était particulièrement secondée par l’état de la société française, dans laquelle l’inégalité, irrémédiable parmi les hommes, était à la fois plus grande qu’il ne faut et trop sentie pour être longtemps supportée. Ce discours, sombre et véhément, plein de raisonnements spécieux et d’exagérations passionnées, eut, je n’en doute pas, plus de prosélytes encore que de lecteurs. Il en sortit quelques axiomes qui, répétés de bouche en bouche, devaient retentir un jour dans nos assemblées nationales pour inspirer ou justifier à leurs propres yeux les plus hardis niveleurs, les ennemis de toute hiérarchie, depuis le droit arbitraire du sang jusqu’au droit inviolable de la propriété. »

Adam Smith, Rousseau, tels furent les éducateurs politiques des révolutionnaires de 1789. Aussi la fameuse « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » est-elle l’expression de ces deux théories opposées : l’Inégalité native ou l’Inégalité engendrée. « La propriété est un droit inviolable et sacré ». En droit, l’inégalité est supprimée économiquement, le législateur dit, avec Rousseau : la propriété est à tous — en droit. Mais en fait, la propriété individuelle, aliénable, héréditaire, n’est plus que la propriété de quelques-uns. En fait, l’inégalité économique subsiste et, avec Adam Smith, est native.

Cette distinction du Droit et du Fait, se retrouve dans tous les actes de la Déclaration : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit »… Avant 1789, certains corps de métier, par exemple, jouissaient de privilèges ; nul n’y pouvait entrer sans autorisation du roi. Ces privilèges constituaient une inégalité de droit et de fait. La Révolution abolit les privilèges, mais certains corps de métier sont encore inaccessibles à tous parce que demandant, pour être exercés, des capitaux, que l’inégalité économique de fait, concentre entre les mains de quelques-uns au détriment des autres. En droit les privilèges sont abolis, mais en fait ils sont toujours la loi de l’économie politique.

Comme nous l’avons dit plus haut, le problème se pose dans toute son ampleur avec Colins, Proudhon, Marx. Il est établi désormais, sur des bases rigoureusement scientifiques, que l’inégalité économique — au point de départ — est la seule cause du paupérisme moral et matériel des classes laborieuses… Tous les efforts des socialistes et des anarchistes tendent, soit vers la suppression de l’inégalité économique totale, définitive, soit vers la suppression de cette inégalité au point de départ.

Quant aux autres inégalités, elles ne sauraient obéir aux mêmes lois. « C’est à choisir, dit E. Armand dans L’Initiation Individualiste Anarchiste : ou le monde sera courbé sous le joug d’une inégalité forcée ; ou libre cours sera laissé au développement, à l’épanouissement des inégalités, c’est-à-dire des originalités personnelles ; ou le milieu humain sera semblable à une prairie splendide, à un pré immense, où des fleurs par milliers rivaliseront entre elles, diverses de grandeurs et d’aspects, de couleurs et de nuances, de parfums et de senteurs ; ou bien il demeurera un océan stagnant, dont aucun mouvement n’agite jamais l’onde épaisse et lourde. » — A. Lapeyre.


INERTIE n. f. (du latin inertia). État de ce qui est sans mouvement. Au figuré : « manque d’activité, d’énergie intellectuelle ou morale » (Larousse). Au point de vue social qui, principalement nous intéresse ici, l’inertie consiste surtout à ne pas agir dans le sens que, logiquement, vu notre situation, notre condition sociale, on pourrait s’attendre à nous voir agir.

Dans la société présente, lorsqu’il s’agit de mettre fin à des abus de toutes sortes qui vont, contre toute justice, contre les lois mêmes, au détriment de pauvres justiciables, ou lorsqu’il s’agit de faire obtenir aux travailleurs le bénéfice de certaines « lois sociales », il arrive souvent que les différentes administrations font attendre indéfiniment une mesure, une décision qui puisse donner une légère satisfaction aux ayants droit. On appelle cela l’inertie des bureaux, des administrations, etc.

Nombreux sont ceux qui ont à s’en plaindre. Que ce soit un accidenté du travail insistant pour la liquidation de sa pension, ou un prisonnier arrêté sans motif et réclamant un jugement qui ne peut que le libérer, ou mille autres cas analogues, l’inertie des pouvoirs publics est proverbiale chaque fois qu’il s’agit de faire obtenir son droit ou de « rendre justice » à un malheureux ou à un contempteur de la société. Ce n’est pas toujours par paresse ou par négligence qu’on agit ainsi, mais c’est très souvent avec la volonté bien arrêtée d’arriver, par un retard systématique, à lasser le réclamant. Il y a là une « inertie calculée » qui sape perfidement l’équité.

Lorsque, dans les classes sociales qui souffrent le plus des inégalités du système capitaliste, nous venons mettre à vif toutes les plaies du régime, et demander au peuple de réagir et de travailler avec nous à l’édification d’un nouvel ordre social, nous nous heurtons également à l’inertie des masses qui, pourtant, continûment gémissent et maudissent leur sort. Elles nous approuvent quelquefois, souvent même, mais quand nous leur demandons de faire un effort, d’intervenir elles-mêmes, de travailler à secouer leur joug et réaliser leurs aspirations, elles ne comprennent plus et attendent, par inertie, qu’autrui leur apporte le mieux désiré, pourvu qu’elles n’aient aucune énergie physique ou intellectuelle à dépenser. Plutôt les illusions démocratiques, les trompeuses promesses des religions et des partis, les paradis de « demain » !

Il nous faudra encore un sérieux travail de propagande pour arriver à vaincre cette inertie du peuple.

Force d’inertie. — Propriété qu’ont les corps de rester à l’état de repos ou de mouvement jusqu’à ce qu’une cause extérieure les en tire. Figuré : « Résistance passive qui consiste surtout à ne pas obéir » (Larousse). Pour les anarchistes, qui sentent en eux l’impossibilité d’obtempérer et ne peuvent toujours sans risque grave ouvertement refuser ou désobéir, la force d’inertie a une véritable signification. Dans la lutte de tous les jours qu’ont à soutenir les opprimés contre les oppresseurs, ceux-là ont assez fréquemment l’occasion d’employer la force d’inertie. Elle exige, d’ailleurs, souvent plus de volonté, de ténacité, d’endurance que les manifestations actives de cette lutte. Quand les ouvriers d’une usine, d’une industrie, d’un pays tout entier se mettent en grève, ils emploient la force d’inertie. De même quand un prisonnier fait la grève de la faim pour protester contre l’arbitraire de son incarcération, contre celle de camarades, contre son maintien au régime de droit commun, etc.

Quand le réfractaire ou l’objecteur de conscience —chrétien ou athée — refuse d’être soldat, de prendre les armes, d’apprendre à tuer et de tuer, ils se servent également de la force d’inertie, et cette force est si grande, lorsqu’elle est au service d’une volonté inébranlable, qu’on peut dire que nul, ni un homme, ni l’ensemble des hommes, ne peuvent contraindre un autre homme à accomplir ce qu’il ne veut pas faire ! L’homme, même seul, peut dans ce cas braver toutes les autorités et leur dire : « Vous pouvez me tuer, mais vous ne me forcerez pas à vous obéir ! »

Si tous les opprimés savaient user à propos et résolument de la force d’inertie, l’oppression sociale aurait vécu. Mais cela demande trop d’énergie soutenue pour qu’on puisse espérer détruire un régime aussi solidement enraciné que le régime capitaliste par ce seul moyen.

La force d’inertie, opposée au vouloir des maîtres par les défavorisés sociaux, aura donc toujours une grande valeur morale et éducative, économique parfois. Elle sera toujours, par le relief de l’altitude, un exemple de nature à galvaniser les hésitants, mais elle ne pourra être utilisée avec profit que dans certains cas déterminés, tant à cause de la concentration volontaire et de la valeur individuelle qu’elle demande, qu’en raison des formidables moyens de défense et d’attente dont dispose l’adversaire. Elle pourra désagréger, petit à petit, le régime autoritaire qui nous écrase, y faire d’assez sérieuses lézardes, mais pour le mettre bas, il faudra y joindre le levier des forces actives et révolutionnaires du peuple, aidé de tous les hommes assez élevés et assez droits pour ne pouvoir vivre dans l’atmosphère du privilège. — E. Cotte.


INFAILLIBLE adj. Qui ne peut manquer d’arriver. Pronostiquer un succès infaillible. Qui ne peut tromper : remède infaillible. Qui ne peut se tromper : nul n’est infaillible.

Infaillibilité (Théol.). Privilège par lequel l’Église et le Pape, dans l’exercice de leur ministère, ne peuvent se tromper en matière de foi. L’infaillibilité du Pape a été proclamée par le Concile du Vatican, en 1570, sous Pie IX.

Jusque vers le neuvième siècle de l’Église catholique, la Papauté n’existait pas, mais la Primauté. Un évêque était investi d’un prestige exceptionnel afin que les opprimés pussent s’adresser à lui et obtenir justice à l’aide de sa puissante intercession. Cet évêque était le centre de l’unité catholique et bénéficiait ainsi d’une grande puissance spirituelle. Obéissant à la loi générale de la politique, qui veut que tout homme disposant d’autorité devienne tyran, le Primat, par une sorte de révolution, se mua en Pape… Mais le jour — dit Janus dans Le Pape et le Concile (1869) — où la présidence se changea en empire, où— à la place de cet ancien évêque président, donnant l’exemple de la soumission aux lois de l’Église, délibérant en commun avec ses « frères » et prenant avec eux ses décisions sur les affaires ecclésiastiques — vint régner la main de fer d’un monarque absolu, l’unité de l’Église, jadis si forte et si compacte, se brisa pour toujours.

Les Églises grecque, russe, etc., ne voulurent point être traitées en sœurs cadettes et se soumettre au chef suprême de l’Église catholique. Mais tant que le pape ne fut que le « chef » de l’Église catholique, tant que ses ordres purent être discutés ou éludés par des catholiques, il y avait place, au sein de l’Église, pour des conceptions individuelles et sociales devenues depuis inconciliables.

Cependant, dans la pratique, à cause du point de départ, l’Église devait s’acheminer sûrement vers une unité de doctrine, définie par une autorité — individu ou groupe — infaillible. Et, en effet, cette conception est acceptée dès les premiers âges de la chrétienté. Cela ne se discute même pas. Mais qui sera cette autorité infaillible ? C’est ici que les avis diffèrent.

Depuis la faute d’Adam et Eve, l’homme naît avec le péché originel. Il ne peut posséder par lui-même la science du Bien et du Mal, la Vérité religieuse. l’Église est instituée précisément pour obvier à cet inconvénient, pour édicter la Loi. Or, dans l’Église même, deux autorités légifèrent : les Conciles et le Pape. Jusqu’en 1870, tantôt les uns, tantôt l’autre l’emportaient, ce qui aboutissait souvent à la non-observation des règles édictées. Même des conciles placés sous la présidence du Pape (conciles œcuméniques) ne furent point toujours d’accord entre eux sur des points de doctrine très importants, ce qui nuisait incontestablement à la religion.

Grégoire le Grand, évêque de Rome, plaça les 4 premiers conciles œcuméniques sur la même ligne que les 4 évangiles. Adrien VI (1523) déclarait que le pape est faillible, même qu’il y a plusieurs papes hérétiques. Il a fallu, en effet, l’impudeur et l’orgueil formidables de Pie IX, l’auteur des encycliques Qui pluribus, Quanta cura, et du fameux Sillabus de 1864 (v. Encyclique, et Sillabus), pour oser jeter à la face de la chrétienté et du monde ce dogme inouï de l’infaillibilité papale.

Certes, cela donne à l’Église une unité de doctrine dont elle peut tirer grand profit, mais quelles conséquences pour une théorie non scientifique, en notre époque de libre-examen. C’est l’anéantissement de tout mouvement intellectuel, de toute activité scientifique dans l’Église catholique, c’est la stratification de cette organisation qui régna quinze siècles sur les plus grandes nations de la terre. Toute évolution lui est interdite, elle est fermée à jamais à tout progrès. Parmi les êtres et les institutions, qui tous, sans exception, évoluent, elle sera immuable. C’est-à-dire qu’elle s’en ira rejoindre dans le temps tous les autres phénomènes individuels ou sociaux, qui n’ont pu, ou pas su, s’adapter aux nouvelles conditions de vie.

Pour faire accepter au monde catholique le dogme de l’infaillibilité du Pape, tout a été mis en œuvre par les Jésuites qui sont les véritables instigateurs du Concile du Vatican de 1870 : toutes les pressions et tous les chantages ; tous les truquages de l’histoire de l’Église, tendant à établir que jamais les Papes n’avaient failli. Malgré cela, au vote du 13 juillet 1870, sur le dogme de l’infaillibilité, il y eut sur 601 présents 451 pour, 88 contre, 62 votes conditionnels. 4 cardinaux avaient voté contre : Schwarzenberg, Rauscher, Hohenlohe et Mathieu. Aussi, avaient voté contre 25 évêques et archevêques français, savoir : arch. : Paris, Besançon, Lyon et Autun ; évêques : Orléans, Marseille, Ajaccio, Gap, Nice, Cahors, Perpignan, Valence, Luçon, La Rochelle, Metz, Nancy, Dijon, Chalons, Soissons, Bayeux, Saint Brieuc, Coutances, Constantine, Oran et Sura.

Mais le 18 juillet, au vote solennel et définitif en session publique, sur 535 présents il n’y eut que 2 contre, les évêques de Cajazzo et de Little-Rock. Les autres s’étaient abstenus de participer au vote.

La proclamation du dogme nouveau provoqua, en Allemagne et en Suisse, la formation du parti des « vieux catholiques », qui ne l’admettent pas.

Ce dogme est ainsi formulé : « Le Pontife romain, lorsqu’il parle ex-cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant la charge de pasteur et docteur de tous les chrétiens, en vertu de sa suprême autorité apostolique, il définit qu’une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être tenue par l’Église universelle, jouit pleinement, par l’assistance divine qui lui a été promise dans la personne du bienheureux Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Église fut pourvue, en définissant sa doctrine touchant la foi ou les mœurs ; et, par conséquent, de telles définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église. » Ainsi, ce qu’un Pape a décrété il y a 1.500 ans, est encore valable aujourd’hui, le sera demain, le sera jusqu’à la fin des siècles. Cela est irréformable. Celui qui n’accepte pas ce dogme est anathémisé, est chassé de l’Église catholique.

Malgré les mensonges éhontés des R. P. de la Compagnie de Jésus, il faut la lâcheté intellectuelle des catholiques, ou leur pauvreté d’esprit, pour accepter pareil défi à leur conscience et à leur raison. Il suffit, en effet, de jeter un coup d’œil sur l’histoire du Vatican pour savoir avec la plus absolue certitude ce qu’il faut penser de l’infaillibilité papale. Ainsi :

Innocent Ier et Gélase Ier, le premier dans une lettre au Synode de Milève, le second dans une épître aux évêques de Picénum, déclarent formellement, qu’il est tellement indispensable que les petits enfants reçoivent la communion, qu’ils adressent tout droit à l’enfer ceux qui meurent sans l’avoir reçue. (Concil., Coll., éd. Labbé, IV, 1178). — Doctrine couverte d’anathèmes par le Concile de Trente.

— Pélage, pape, d’accord avec les deux Églises d’Orient et d’Occident, déclarait que l’invocation de la Trinité était absolument nécessaire dans la cérémonie du baptême.

— Nicolas Ier assura aux Bulgares que le baptême au nom du Christ seul suffisait. (Ibid., VI, 548).

— Célestin III essaya de relâcher le lien du mariage en déclarant que si l’un des époux devenait hérétique, l’union était rompue.

— Innocent III rejeta cette décision, et

— Adrien VI, pour cette raison, nommait Célestin un hérétique.

On a détruit, dans la suite, cette décrétale dans les collections manuscrites des ordonnances papales, mais le théologien espagnol, Alphonse de Castro, l’a encore vue dans les manuscrits.

Voici ce que dit Le Pape et le Concile (Lacroix, éd., 1869), à la page 74 : « Le Synode de Trente avait déclaré que la traduction de saint Gérôme devait être le texte biblique authentique de l’Église d’Occident ; mais il n’existait encore aucune édition de la Bible latine authentique, c’est-à-dire approuvée par l’Église. Sixte V entreprit de la donner, et elle parut entourée des anathèmes et des moyens de répression consacrés et depuis longtemps stéréotypés. Sa bulle déclarait que cette édition, corrigée de sa main, devait être seule employée et faire foi, comme la seule vraie et authentique, sous peine pour chacun d’être mis au ban de l’Église ; tout changement, même d’un seul mot, entraînant la peine de l’excommunication… » On s’aperçoit après qu’elle est pleine de fautes ; on y trouve environ 2.000 inexactitudes faites par le pape lui-même. On propose de publier une interdiction de la Bible sixtine ; mais Bellarmin conseille d’étouffer le mieux possible le grand danger où Sixte V avait mis l’Église ; on doit, d’après lui, retirer tous les exemplaires, réimprimer sous le nom de Sixte V la Bible corrigée à neuf, et dans la préface avancer que des erreurs s’étaient glissées par la faute des compositeurs et le manque de soins. Bellarmin lui-même fut chargé de mettre ce mensonge en circulation, mensonge auquel le nouveau pape prêta son nom pour la rédaction de la préface. Le jésuite-cardinal s’est vanté lui-même dans sa propre biographie, d’avoir rendu ainsi à Sixte-Quint le bien pour le mal, puisque le pape avait fait mettre à l’index l’œuvre principale de Bellarmin, Les Controverses, pour n’y avoir défendu que la puissance indirecte du pape sur la terre, et non sa puissance directe. Mais alors se produisit une nouvelle mésaventure. Cette biographie, qui était conservée à Rome dans les archives des Jésuites, fut connue dans la ville par quelques copies. Aussitôt, le cardinal Azzolini proposa de mettre l’écrit au pilon, de le brûler, et d’enjoindre le plus profond secret, attendu que Bellarmin injuriait trois papes, et en représentait même deux comme des menteurs : Grégoire XIV et Clément VIII.

Ainsi, notre raison n’est pas seule à protester contre le dogme le plus effrontément stupide, et l’histoire enregistre la farce grotesque qui plie, aux pieds du Pape-Dieu, tout le catholicisme. — A. Lapeyre.


INFAMANT, INFAMIE Infamie : n. f. (latin infamia). Flétrissure imprimée à l’honneur, à la réputation, soit par la loi, soit par l’opinion publique ; état de honte, d’ignominie : « Noter quelqu’un d’infamie ; vivre dans l’infamie ». Corneille disait : « Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour » ; « La condition de comédien était infâme chez les Romains », rappelle La Bruyère…

Après cette définition, le dictionnaire nous renvoie au mot : Déshonneur, où nous lisons : « Le ridicule déshonore plus que le déshonneur aux yeux des fous » (La Rochefoucauld) ; « Le déshonneur est dans l’opinion des hommes, l’innocence est en nous » (Diderot) ; « Se dit (déshonneur) particulièrement de l’état d’une femme qui s’est laissée séduire » (Larousse) ; « Le déshonneur se rapporte à l’opinion du monde, la honte se rapporte à la conscience. L’homme déshonoré a perdu l’estime des autres hommes » (Larousse).

Ainsi, l’infamie est relative à la loi, c’est-à-dire à l’arbitraire, ou à l’opinion publique, c’est-à-dire à l’opinion moyenne des gens moyens. Voler, piller, affamer, assassiner selon la loi, ce n’est pas de l’infamie. La loi changeant, ainsi d’ailleurs que l’opinion publique, avec le degré d’évolution des sociétés, avec le mode d’organisation politique et économique, avec le climat, etc., il appert que l’infamie est chose essentiellement changeante, impalpable, indéfinissable. La loi et l’opinion publique peuvent et sont souvent en désaccord sur ce qui est infâme ou ne l’est pas, comment se diriger dans cet imbroglio de « permis et défendus » ? L’infamie est affaire de morale ou d’éthique. Pour les anarchistes il ne saurait y avoir moins d’infamie dans le fait des guerres, qui ne sont que le vol et l’assassinat perpétrés par bandes, que dans le vol ou le crime crapuleux d’un individu, déterminé souvent, d’ailleurs, par des conditions économiques ou intellectuelles indépendantes de sa volonté. Il ne saurait y avoir moins de honte, ou de « déshonneur » dans le fait, pour une femme, de se prostituer légalement à un seul individu dénommé mari, que de se prostituer à plusieurs, dénommés amants, michets, etc. Non plus nous ne saurions accepter qu’une femme soit « déshonorée » parce que, disposant librement de son corps, elle aime hors les règles admises par la société.

Infamant, adj. Qui porte infamie : « Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante. » (La Bruyère). « Le travail, selon le dogme antique était réputé infamant. » (Proudhon).

Voilà deux citations du Larousse qui montrent quelles aberrations peuvent couvrir les mots. Le citoyen, en effet, ne devait pas travailler, telle était la doctrine de Platon, le travail — infamant — étant le lot des esclaves-nés. Il nous parait autrement raisonnable, de reporter l’infamie sur ceux qui, dans la société, consomment sans autres limites que leurs possibilités organiques, sans jamais avoir rien créé, plutôt que sur ceux-là qui, de leur cerveau ou de leurs mains, ont toujours tout produit et qui ne peuvent consommer que juste ce qu’il leur faut pour ne pas cesser d’exister… Infamie, infamant, devront un jour disparaître de notre vocabulaire, comme désuets.

En jurisprudence, une peine infamante est une flétrissure morale s’attachant à la condamnation. Les peines peuvent être afflictives et infamantes, ou infamantes seulement ; les premières sont : la mort, les travaux forcés à perpétuité, la déportation, les travaux à temps, la réclusion ; les secondes : le bannissement et la dégradation civique… La loi étant l’expression de la force, le juge est souvent plus infâme que le condamné. — A. Lapeyre.


INFANTICIDE n. m. (latin infanticidium ; de infans, enfant, occidere, tuer). Se dit du meurtre d’un enfant nouveau-né. L’infanticide était admis chez les Chinois les Romains et en général chez les peuples anciens ; le respect de la vie humaine est fonction de la civilisation.

A l’examen du cadavre, le médecin légiste se demande si l’enfant est né vivant ou s’il s’agit d’un mort-né. On plonge les poumons dans l’eau ; s’ils surnagent, c’est que l’enfant a respiré, c’est-à-dire qu’il est né vivant. Néanmoins, ce procédé comporte des causes d’erreur. Car si la putréfaction est commencée, il se développe dans le poumon des gaz qui ne proviennent pas de l’air extérieur : il peut donc flotter au-dessus de l’eau sans que l’enfant ait respiré.

L’infanticide est un crime ; néanmoins il est, dans la plupart des cas, un crime excusable. Le vrai coupable est le préjugé social qui fait un déshonneur pour la femme d’être mère hors mariage.

Des jeunes filles chez leurs parents, séduites et délaissées ; des jeunes bonnes engrossées, souvent par leur patron ou par le fils de la maison ; des femmes qui ont succombé au besoin sexuel, leur mari étant absent, subissent pendant tout le cours de leur grossesse un véritable martyre. Elles se serrent pour la dissimuler, elles doivent taire leurs malaises à tout le monde. La malheureuse accouche seule, sans secours, le corps dans l’ordure ; elle déchire avec ses dents son mouchoir, pour ne pas laisser échapper le cri qui révélerait aux voisins sa honte ; mais l’enfant arrive, il va crier, on va savoir : la malheureuse, affolée, l’étouffe au passage en serrant les jambes… Pendant ce temps, le père de l’enfant vit sans souci. Depuis longtemps il a oublié la pauvre fille pour aller à d’autres amours.

Dans le Faust de Gœthe, l’histoire de Faust et de Marguerite nous présente la tragédie de la maternité clandestine. Mais Gœthe, malgré son génie, est resté dans le conformisme social. A ses yeux, Marguerite, en se livrant à Faust, a commis une faute, excusable seulement parce qu’elle a été victime d’une machination de Méphistophélès. Gœthe n’a pas encore compris que la satisfaction d’un même besoin de la nature ne saurait être anodine chez l’homme et coupable chez la femme.

L’infanticide diminue parce que l’avortement se répand de plus en plus. Seules aujourd’hui, se rendent coupables d’infanticide les jeunes filles tout à fait ignorantes, ou celles qui vivent à la campagne, loin de tout centre…L’infanticide disparaîtra tout à fait lorsque les mœurs seront transformées et qu’on admettra que la maternité est un acte naturel qui ne saurait, en n’importe quel cas, constituer un déshonneur. — Doctoresse Pelletier.

INFANTICIDE. Meurtre d’un enfant. Se dit surtout, dans la législation criminelle, en parlant d’un enfant nouveau-né : cette femme est accusée d’infanticide. Meurtrier d’un enfant, ou de son propre enfant. La mère, auteur principal ou complice, est punie, dans le premier cas, des travaux forcés à perpétuité, dans le second cas, des travaux forcés à temps ; mais ses complices ou co-auteurs sont passibles des peines applicables à l’assassinat ou au meurtre.

« L’infanticide est l’effet presque inévitable de l’affreuse situation où se trouve une infortunée qui a cédé à sa propre faiblesse ou à la violence. » (Beccaria). On sait que c’est le désespoir, la honte, la misère qui, le plus souvent, poussent la main de l’infanticide.

Les véritables infanticides ce sont les bénéficiaires du régime actuel, qui donnent un salaire de famine à ceux et à celles qu’ils exploitent. Les femmes gagnent à peine de quoi pourvoir à leur entretien. Certaines sont dans l’obligation, tout en travaillant, de recourir à la prostitution. Lorsqu’un enfant naît dans de telles conditions, la mère s’affole à la pensée que son petit être manquera même de pain. Quant au recours à l’assistance publique, souvent elle y renonce, sachant dans quelles conditions on lui prend son enfant. L’infanticide est lié à la société capitaliste : tant que celle-ci persistera, il sera, non seulement possible, mais presque normal.

La société se montre bien sévère à l’égard des mères que la misère pousse à se débarrasser de leur progéniture, alors que par centaines de milliers elle assassine chaque année des enfants pauvres par manque d’hygiène ou par insuffisante alimentation, sans compter les millions de jeunes hommes qu’elle fauche sur les champs de bataille.

Dans la société libertaire l’infanticide disparaîtra. La femme, pauvre ou abandonnée, enfante aujourd’hui dans la douleur. Libre et assurée du lendemain, elle procréera dans l’espérance. — Pierre Lentente.


INFECTION n. f. (latin infectio). Ensemble de troubles organiques causés par une invasion microbienne. Selon le microbe, l’infection porte différents noms. Infection gonococcique, causée par le gonocoque : microbe de la blennorragie. La syphilis est une infection qui a pour cause le spirochète. La pneumonie est déterminée par le pneumocoque ; la fièvre typhoïde par le bacille du Dr Eberth ; la grippe par le bacille de Pfeiffer, etc. Toute infection a son microbe, mais on ne le connaît pas toujours ; le spirochète de la syphilis n’est connu que depuis un petit nombre d’années. Le microbe du cancer n’est pas encore découvert.

Il ne faudrait pas croire cependant que là où il y a un microbe, l’infection doive fatalement se produire. Le terrain, c’est-à-dire l’état de l’organisme récepteur, joue un rôle très important. C’est pour cela que, au cours des épidémies, certaines personnes sont contaminées tout de suite alors que d’autres peuvent vivre impunément au milieu des malades infectés. Néanmoins, quand la virulence du microbe est très grande, comme dans certaines épidémies de choléra ou de grippe infectieuse, le microbe a raison du terrain, et des personnes en très bonne santé auparavant se trouvent frappées.

Les symptômes de l’infection sont à peu près identiques dans un grand nombre de maladies : perte de l’appétit, faiblesse, maux de tête, fièvre. Il faut y ajouter les symptômes locaux : difficultés de la respiration dans la pneumonie ; écoulements dans la blennorragie, etc., etc.

On se défend contre les infections en évitant les risques de contagion, les changements brusques de température (pneumonie), les rapports sexuels avec un partenaire suspect (blennorragie et syphilis), etc.

Il faut, en outre, autant que cela est en notre pouvoir, rendre son terrain réfractaire. On y parvient par une grande propreté du corps et du linge, en veillant aux excrétions (constipation), en évitant les intoxications (alcool, tabac), en assurant une bonne aération : logement propre, ouverture fréquente des fenêtres.

L’infection s’atténue au fur et à mesure des progrès de la civilisation. Le Moyen-âge a connu des épidémies terribles qui ont disparu aujourd’hui. — Doctoresse Pelletier.


INFÉRIORITÉ n. f. Parmi les sentiments qui dirigent les actions humaines, celui d’infériorité paraît avoir la plus grande importance. D’où vient-il ? Est-ce d’une situation d’insécurité, soit qu’il s’agisse de la conservation de l’individu (nourriture), soit de la conservation de l’espèce (reproduction) ? Mais cette insécurité me paraît insuffisante à expliquer la force et les effets violents du sentiment d’infériorité, considéré comme sentiment social sous le nom d’amour-propre.

L’amour-propre ne peut naître que de la vie collective, de la réaction de la collectivité sur l’individu. Il faut nous reporter à la vie extrêmement lointaine des primitifs pour essayer d’en comprendre la genèse. A ce moment l’individu n’existait et ne pouvait exister en dehors du groupe humain. La tribu elle-même dépendait de la solidarité et de l’entraide de tous. La défaillance d’un membre, qu’elle fût lâcheté ou maladresse, ou bien offense à la coutume, était durement châtiée, à cause des conséquences terribles qu’elle pouvait avoir pour la collectivité. Sans parler de la mort et des coups, les huées, la réprobation publique et le mépris étaient une punition redoutable, car ils pouvaient rendre la vie intenable aux défaillants, d’autant que personne n’avait la ressource de se séparer du groupe.

La peur de se trouver en état d’infériorité vis-à-vis d’autrui s’est ainsi enracinée dans le cœur des hommes et a créé le sentiment de l’amour-propre. Une offense à l’amour-propre se traduit quelquefois par la pâleur, le plus souvent par la rougeur émotive (honte dans le cas d’acceptation de l’infériorité, colère dans le cas de révolte). La timidité naît de la crainte d’être exposé aux affronts. Ce sont là de véritables réflexes conditionnels, créés par la vie sociale. Le sentiment d’infériorité apparaît comme le sentiment le plus pénible à supporter. De fait, l’amour-propre joue un plus grand rôle, un rôle plus fort dans les actions humaines que l’intérêt matériel. On pourrait en donner des exemples multiples, il suffit d’y réfléchir.

Conserver la face vis-à-vis de l’opinion publique est donc le fondement de l’amour-propre et, par conséquent, le fondement de la morale. L’opinion publique agit comme contrôle sur les actes des individus.

Plus tard, lorsque les hommes ont commencé à se libérer du groupe, l’amour-propre a pu prendre point d’appui, non pas seulement sur l’approbation publique, mais sur la conscience individuelle, tout au moins chez quelques personnes. L’individu, tout à fait affranchi du contrôle collectif (préjugés, croyances) exerce sur lui même le contrôle nécessaire à la vie sociale. Rien n’est plus pénible que d’avoir honte de soi-même. Mais la plupart du temps les hommes s’excusent à leurs propres yeux, ils se donnent d’excellentes raisons pour légitimer de basses actions. L’éducation morale de l’enfant est nécessaire pour lui apprendre à contrôler ses actes et à les juger.

Le sentiment d’infériorité n’est pas toujours un sentiment individuel. Lorsqu’une personne se trouve dans une situation d’infériorité, elle a souvent tendance à compenser cette infériorité en projetant son amour-propre dans le groupe, dans l’équipe, dans le corps ou dans la nation dont elle fait partie. Ainsi s’explique aussi bien l’esprit de corps que le patriotisme, avec les points d’honneur particuliers attachés à chaque catégorie de groupement, avec la vanité et la jactance dont se parent les membres de chaque collectivité, avec le mépris dont ils font profession vis-à-vis des étrangers. Ainsi s’explique, en partie tout au moins, la politique du prestige.

Les individus eux-mêmes sacrifient souvent au prestige leurs véritables intérêts. Pour échapper à la situation d’infériorité, ils recherchent les satisfactions de vanité, et ils convoitent les richesses, non pas tant pour le confort que pour l’apparat et pour la considération. La vanité se développe surtout chez ceux qui ne sont pas absolument sûrs, au fond d’eux-mêmes, de leur supériorité. La véritable supériorité, acquise par l’effort et par le mérite, n’a pas besoin de satisfactions extérieures. Sa jouissance est dans la conscience d’elle-même et elle s’allie très bien avec la plus grande simplicité. — M. Pierrot.


INFIDÈLE, INFIDÉLITÉ adj. et subst. (in, privatif, et fidelis, fidelitas). En leurs acceptions les plus répandues, ces mots s’opposent à fidèle, fidélité (v. ce dernier mot). C’est la négation ou le contraire des pratiques et des vertus (tantôt désirables, parfois purement conventionnelles et même tyranniques) dont ces vocables désignent l’état ou l’exercice. Un ami, un employé infidèles ; une femme « infidèle » ; une nation infidèle aux traités, ces « chiffons de papier » de l’histoire ; une narration (ou le narrateur) infidèle : « Qui peut avoir fait ce récit infidèle ? » (Racine). Une mémoire, des souvenirs infidèles : qui trahissent, qui se dérobent au rappel. La fortune est souvent infidèle (la chance et notamment, surtout autrefois, le sort des armes). « Le destin des combats peut vous être infidèle. » (C. Delavigne). Par rapport à une foi religieuse, regardée comme l’expression d’une irréfragable vérité, sont infidèles les individus et les peuples contestants ou réfractaires. C’est pour réduire les peuples infidèles, c’est pour arracher des mains des Infidèles le tombeau du « Sauveur des hommes » que les croisés entreprirent en Terre Sainte de fanatiques expéditions. Pour la théologie est infidèle (négatif) le non-initié aux lumières de l’Évangile, et infidèle aussi (positif) celui qui refuse d’accorder crédit absolu aux textes sacrés. Il y a, parmi les chrétiens, tels infidèles qui sont ainsi sur le chemin du schisme, au moins de l’hérésie…

Le terme infidélité correspond substantivement à la plupart des sens sus-énoncés : l’infidélité de l’ami, du dépositaire, du miroir, du traducteur, etc. L’infidélité aussi de l’amant, du mari ou de la femme (incartades ou variations passionnelles, transgression, inobservance des règles que le mariage impose aux contractants dans la vie conjugale). Avec la conception de l’amour affranchi de la contrainte et des moralités hypocrites, s’évanouissent en tant qu’anomalies les attitudes et les élans aujourd’hui flétris du nom d’infidélité. Dans « l’infidélité » normale où s’épanouissent le sentiment libéré, les unions loyales, les attaches sincères, les attractions désentravées, disparaissent, faute d’objet, les « infidélités » qui, dans une société fausse, se traînent de la fourberie au scandale… En matière religieuse, l’infidélité — ou les infidélités — ont le caractère de détachement ou d’ignorance évoqués plus haut. Ainsi : « les infidélités du peuple juif » ou… « Ces filles de Tyr vivant dans l’infidélité. » (Massillon). — L.


INFILTRATION n. f. (de filtrum, filtre). Passage lent d’un liquide à travers les interstices d’un corps solide : infiltration de l’eau dans le bois. Épanchement d’un corps liquide dans un tissu organique : infiltration de sérosités, de bile, de sang, d’urine, de pus. A l’état sain, toutes les parties du corps humain sont humectées de liquides qui entretiennent la souplesse des organes ; lorsque ces liquides se trouvent en trop grande abondance, ils constituent l’infiltration. Le tissu le plus souvent infiltré est le tissu cellulaire. L’infiltration séreuse se nomme œdème. L’infiltration sanguine se nomme infarctus : elle provient des lésions vasculaires. Quand l’infiltration sanguine s’aperçoit à travers les tissus qui la recouvrent, on l’appelle ecchymose.

L’infiltration peut être locale ou générale. L’hydropisie est une maladie causée par infiltration. Le traitement des infiltrations consiste dans les moyens propres à en provoquer l’absorption toutes les fois qu’elle peut avoir lieu sans inconvénient. S’infiltrer, c’est pénétrer comme à travers un filtre, c’est s’insinuer : l’eau finit par s’infiltrer dans la pierre. Les partis politiques, et en particulier le parti bolchevik, se sont infiltrés dans les organisations ouvrières, syndicats et coopératives, pour y imposer leur point de vue. L’éducation religieuse, l’éducation bourgeoise s’infiltrent dans le cerveau des enfants et faussent leur esprit à un point qu’il leur devient presque impossible de s’en libérer.


INFINI adjectif, mais souvent employé substantivement (latin : infinitus). Qui n’a pas de bornes. La façon dont le mot est formé et celle dont nous sommes entraînés à le définir révèlent peut-être que nous ne pouvons avoir de l’infini qu’une idée négative.

Pour les philosophes anciens, l’infini est l’imparfait ; le fini, le parfait. C’est ainsi que les pythagoriciens, Platon, Aristote, etc., emploient toujours et opposent les deux mots. Plotin (205-270) est le premier à ne point prendre péjorativement le mot infini. Il attribue, au contraire, l’infini à son Dieu comme une perfection et une réalité il lui accorde l’infini dans l’espace ou omniprésence, l’infini dans le temps ou éternité, la science infinie, la puissance infinie, etc.

Quelques-uns des caractères infinis dont Plotin décore son Dieu, ne sommes-nous pas contraints logiquement de les accorder à l’univers ? Plusieurs nient, en effet, que nous puissions concevoir à l’existence une limite dans le temps ou dans l’espace. Mais d’autres obéissent à une contrainte toute contraire et également logique.

C’est la première des fameuses antinomies de Kant :

Thèse : « Le monde a un commencement dans le temps ; il est borné dans l’espace. » II serait, en effet, absurde d’admettre une série à la fois infinie et réalisée. La totalité des êtres ou des phénomènes forme un nombre qui dépasse notre imagination, mais qui est un nombre réel, et l’infini dépasse tous les nombres. Le passé contient un nombre d’êtres et de phénomènes auquel chaque instant ajoute. Il est contradictoire de nommer infini ce qui augmente ou peut augmenter. Le même raisonnement réfute l’éternité du passé : l’éternité est infinie, inaugmentable et chaque instant augmente le passé.

Antithèse : « Le monde n’a ni commencement ni bornes ; il est infini quant au temps et à l’espace. » Si le monde n’était éternel et sans mesure, il s’envelopperait donc d’un temps et d’un espace vides. Mais un temps vide ne renferme aucune cause, aucune condition, aucune possibilité de commencement, et rien n’aurait jamais pu commencer. Borner le monde dans le temps, c’est l’annihiler. Et un espace vide n’est rien. Dire qu’un espace vide limite le monde, dire que le monde est limité par rien, c’est dire tout ensemble que le monde est limité et qu’il n’est pas limité.

Les antinomies et les tentatives pour les résoudre appartiennent à la métaphysique. Adopter la thèse, adopter l’antithèse, chercher une synthèse qui variera avec les chercheurs, c’est toujours arbitraire et poésie.

Dès que nous dépassons le domaine de l’expérience, les mots deviennent des jetons brillants et sans valeur dont nous jouons selon nos caprices. Mais ceux qui donnent à ces jeux une apparence logique ne prouvent jamais leurs thèses que par l’absurde, c’est-à-dire en découvrant de la contradiction dans la thèse contraire. Ce qui prouve d’abord qu’aucune opinion métaphysique n’est solide et, si j’ose appeler à mon secours M. de La Palisse, qu’un jeu est toujours un jeu. Ce qui me semble prouver encore que, lorsque les métaphysiciens auront pris conscience de la nature et des nécessités de leur activité, ils consentiront à la contradiction dans les systèmes voisins comme dans le leur et renonceront à une méthode de réfutation qui les tue en même temps que l’adversaire.

Les mathématiques élémentaires ont, malgré leur abstraction, une manière de vérité qui permet de les utiliser et de les vérifier dans le concret. En revanche, je suis tenté de considérer les hautes mathématiques comme la poésie et la métaphysique de la quantité. L’infini mathématique, historiquement, est frère de l’infini métaphysique. Ce même Plotin qui donne en métaphysique un sens positif et, à ce qu’il croit, une magnifique plénitude au mot infini toujours employé négativement et péjorativement jusqu’à lui, est aussi le premier à concevoir l’infini mathématique. Une partie du chapitre VI de la sixième Ennéade est consacrée à exposer cette conception d’une quantité plus grande que tout nombre donné. C’est seulement trois siècles plus tard que le géomètre Eutocius permettra, par un exemple, de préciser cette idée vague, dans Plotin, et évanescente. Eutocius est le premier à considérer le cercle comme un polygone régulier d’un nonmbre infini de côtés. Il inaugure ainsi la méthode des limites qui aura plus tard, surtout avec Cauchy, d’intéressantes applications.

En dehors même de la méthode des limites, on affirme des infinis géométriques, par exemple, l’espace compris entre les côtés d’un angle. Mais c’est peut-être l’arithmétique qui permet d’atteindre le plus facilement l’idée d’infini. Cherchez la racine carrée du nombre 6, chaque décimale vous rapprochera de la réponse exacte : aucune décimale n’épuisera cette réponse. Plus élémentairement encore, tentez d’exprimer en fraction décimale la fraction 1/3. Après le zéro et la virgule, vous pourriez, sans diminuer jamais le chemin et la richesse de la recherche, écrire des 3 pendant l’éternité.

L’infini s’indique en mathématique par le signe ∞ ou par le symbole m/0. Car, avec un dividende fixe, diminuer le diviseur, c’est agrandir le quotient. Quand le diviseur est l’unité, le quotient est égal au dividende. Dès que le diviseur est moindre que l’unité, la division apparente est en réalité une multiplication. Diviser par 1/2 ou 1/3, c’est multiplier par 2 ou par 3. Si nous acceptons le passage à la limite, diviser par 0, c’est multiplier par l’infini m/0 = m × ∞, quelle que fût, avant qu’on le portât à l’infini, la valeur de m. Mais, prenons garde, dès que nous passons à la limite, nous tombons dans quelque antinomie et, si le principe de contradiction jouait encore, nous reculerions. Les géomètres admettent paradoxalement des infinis qu’on est bien forcé de déclarer inégaux. L’espace compris entre deux parallèles est infini comme l’espace compris entre les deux côtés d’un angle ; mais le second est, paraît-il, infiniment grand par rapport au premier. Moi, je veux bien écouter et répéter ces conventions, mais je ne comprends plus toujours ce qu’on me dit et ce que je répète. Dans les hautes mathématiques, je me sens, comme en métaphysique, dans un jeu absurde et joyeux. — Han Ryner.


INFIRMITÉ n. f. (du latin in, non, et firmus, ferme). Suspension ou exécution incomplète d’une ou de plusieurs fonctions de l’organisme. La surdité, la claudication, sont des infirmités. Les vieillards sont sujets à des infirmités naturelles qui ne viennent que du dépérissement et de l’affaiblissement de toutes les parties de leur corps. Les infirmités peuvent être incurables ou accidentelles. Dans le premier cas, la fonction est absente ou supprimée sans espoir de guérison. Dans le second cas, elle ne l’est que momentanément. Il y a des infirmités physiques, morales, intellectuelles.

Au figuré, faiblesse de l’esprit. Fragilité pour le bien. Défaut. Imperfection : l’infirmité humaine. « La bêtise est une infirmité morale que la sottise peut seule rendre ridicule. » (Beauchêne).

Bien des infirmités sont atténuées ou disparaissent grâce à la science médicale. La société, néanmoins, ne fait pas tout ce qu’elle devrait et pourrait faire pour les pauvres gens atteints d’infirmités. La plupart sont dans l’obligation de recourir à la mendicité.

La guerre, ce fléau, a transformé en infirmes de solides et beaux jeunes gens de vingt ans, comme si la nature ne suffisait pas à rendre les hommes malheureux… Les infirmes ont besoin de notre affection, de notre aide. Nous devons les aimer d’autant plus que leur infirmité est plus grande. Les théoriciens anarchistes s’efforcent de concevoir une organisation sociale où tous seront heureux. On ne verra plus ce spectacle honteux d’un aveugle ou d’un paralytique demandant à la charité la bouchée de pain nécessaire à son existence. Orientée enfin vers des fins utiles, la science — aidée par la solidarité — s’ingéniera au contraire à les relever de cette condition inférieure et douloureuse où les retient leur infirmité.


INFLUENCE n. f. (du latin influentia, de in, dans, et fluere, couler). Action qu’un corps, qu’une force exerce sur un autre : l’influence du soleil sur la terre, de la lumière sur les plantes, etc. Au figuré : crédit, ascendant, autorité.

Répercussion sympathique des êtres vivants les uns sur les autres. Action à distance d’un organe, d’une partie quelconque sur d’autres, dans les corps vivants. Se dit dans le même sens des choses morales. Influence de la morale, des lois, de l’opinion publique, de la religion, de l’exemple. Influence du talent, des vertus. De tous les hommes qui ont écrit, Voltaire est un de ceux dont l’influence fut la plus marquée. « L’influence des femmes embrasse la vie entière » (La Harpe).

Anciennement (astrologie), action fluidique des astres sur les hommes. « Des astres malins corriger l’influence » (Boileau). Physique : effet produit à distance. Electrisation par influence. On dit aussi électrisation par induction. Un conducteur neutre s’électrise lorsqu’on l’approche d’un corps électrisé : c’est en cela que consiste l’électrisation par influence ou induction. Aimantation par influence : un barreau de fer doux sous l’action d’un aimant émet aussi des lignes de forces (X) et par ce fait il acquiert aussi la propriété d’attirer le fer. Il est aimanté par influence.

Au point de vue social, l’influence des religions a été énorme. De nos jours le charlatanisme des politiciens rivalise d’ingéniosité et de cynisme avec celui des prêtres. Les uns et les autres assoient leur influence sur la crédulité populaire. Malgré cela les idées, les théories, les méthodes anarchistes se sont répandues assez rapidement. Elles ont fortement influencé depuis cinquante ans le mouvement syndicaliste depuis la Fédération jurassienne jusqu’à la C.G. T. d’avant-guerre. Les syndicalistes révolutionnaires : les Pelloutier, les Griffuelhes, les Yvetot, etc., ont montré aux ouvriers que les ennemis du prolétariat formaient une sorte de trinité : patrons, gouvernants, politiciens. Les anarchistes ont mis en application leurs procédés d’organisation fédéraliste dans le syndicalisme, et leur influence y persiste malgré l’emprise momentanée du caporalisme politique. Les anarchistes se sont efforcés d’habituer les ouvriers à compter sur eux-mêmes et à agir par eux-mêmes, à être les propres artisans de leur affranchissement économique et moral. Les idées anarchistes influencent fortement la littérature et portent avec elle dans les esprits le levain d’indépendance. Surtout depuis quelques années, les conditions économiques imposées par le capitalisme ont mis la femme dans l’obligation de quitter le foyer pour suppléer au salaire insuffisant de son compagnon. La famille s’est désagrégée. La femme a senti grandir en elle un besoin irrésistible d’indépendance. Sous l’influence des circonstances et de sa condition nouvelle, elle s’intéresse désormais davantage aux questions sociales, elle aspire à être l’égale de l’homme. L’union libre tend à se substituer, en fait, au mariage et à ses lourdes restrictions… Une fois de plus les anarchistes auront été bons prophètes qui, de cette nouvelle situation, ont prédit les répercussions. — P. L.