Encyclopédie anarchiste/Mobilisable - Modernisme

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1597-1605).


MOBILISABLE adj. « Qui peut être mobilisé », lit on dans les dictionnaires… C’est qu’en effet, au point de vue bourgeois, il n’y a guère plus à dire sur un tel mot, étant donné qu’un fils du peuple, ayant reçu l’éducation laïque et obligatoire (aussi bien d’ailleurs que celui qui reçut celle de l’école congréganiste) doit savoir ce qui lui reste à faire quand il plaît au gouvernement de déclarer la Mobilisation générale. S’il a été jugé bon pour le service, s’il a fait son devoir militaire, en un mot si rien n’est venu modifier ses aptitudes essentielles de mobilisable, il est possesseur d’un livret militaire sur’lequel sont indiqués les jour, heure et lieu où il doit se présenter pour être équipé, dressé, entraîné et dirigé pour servir et défendre la Patrie. Se dérober à cette obligation prend immédiatement un caractère de gravité dont la multitude des mobilisables redoute les conséquences matérielles et morales et le risque physique. Pour le jeune homme sous les drapeaux au moment de la mobilisation, c’est plus simple : il n’a qu’à se laisser conduire sans savoir où il va ; c’est absolument comme le troupeau qu’on mène à l’abattoir, mais ici le nom de la destination change : elle s’appelle le champ d’honneur.

C’est à ce champ d’honneur que le mobilisable – et cela est d’une inconscience effroyable – de lui-même, doit se rendre et être exact, surtout, au rendez-vous. Le grand souci de la plupart des mobilisables n’est-il pas toujours de savoir si la feuille du livret militaire leur donnant toutes indications est bien exacte ? Aussi, n’attendent-il pas, souvent, la visite du gendarme pour les rectifications possibles et s’en vont-ils, à leurs dépens, à la gendarmerie pour se renseigner et, bien souvent, se faire rabrouer par les aimables chiens de garde de l’Ordre, de l’Autorité et de la Propriété. Cela n’empêche nullement le mobilisable de se croire un citoyen conscient et de se prétendre même un homme libre !


MOBILISATION n. f. (rad. mobiliser). En toute logique, mobilisation ne peut signifier autre chose que l’action de remuer des choses ou des êtres. Cela peut signifier aussi les faire remuer par un ordre, un sentiment, une poussée. Le vent fait acte de mobiliser les feuilles en les chassant sur les chaussées des villes ou dans les champs, après les avoir plus ou moins violemment arrachées des arbres.

Mobilisation peut signifier encore retenir une chose ou plusieurs ; des bestiaux, des outils, des meubles et immeubles. C’est ce qui se fait en temps de guerre. Ne pas confondre avec réquisitionner (voir ce mot), bien qu’il y ait une sorte d’analogie dans l’action de mobiliser et dans celle de réquisitionner : c’est une question de circonstances. Mais l’on se rend rapidement compte du sens différent : celui qui convient à l’un ne convient pas à l’autre de ces deux termes. La mobilisation se passe au début et la réquisition au cours de la guerre.

« En Droit : Mobilisation est l’action de déclarer dans un contrat qu’un immeuble sera considéré comme meuble et en prendra les caractères au point de vue juridique. On dit plutôt : ameublissement. »

« En Biologie et Physiologie : Mobilisation est « la transformation des réserves nutritives fixes en matières assimilables, ou directement utilisables, et leur transport au point où elles sont employées. »

« En Finances : Mobilisation est l’action de mobiliser. Ex. : Les valeurs mobilisées réalisent la mobilisation des affaires de commerce et d’industrie. » (Larousse)

Le contraire de mobilisation est immobilisation.

Au point de vue militaire, on sait bien que la mobilisation est l’opération ayant pour objet, d’après un plan établi, de faire se réunir une armée ou une fraction d’armée susceptible de se mouvoir pour se mettre en campagne.

La mobilisation consiste à fournir tout ce qu’il faut pour composer et entretenir un nombre déterminé de combattants et à rassembler ces combattants eux-mêmes en certains points de concentration pour les opposer à des armées ennemies envahissant ou ayant envahi le territoire… À moins que ce ne soit pour les lancer à l’attaque du pays adverse. En un mot, comme en trois : la mobilisation, c’est la guerre !

Certes, on s’en souvient, de cyniques politiciens, après avoir tout fait pour ne pas éviter la guerre, ont cru utile d’afficher, sur les murs du pays, ce mensonge : La Mobilisation, ce n’est pas la Guerre ! Mais, en même temps, dans chaque commune, dans chaque village, partout on apprenait officiellement par le tambour de ville, par l’affiche blanche et par le journal, la proclamation gouvernementale suivante : « La mobilisation générale est déclarée. Le premier jour de la mobilisation est pour le dimanche 2 août. Aucun homme ne devra partir avant d’avoir consulté l’affiche qui sera apposée incessamment ». Déjà, depuis plusieurs jours, les soldats permissionnaires avaient été rappelés, les officiers de réserve convoqués, la presse de toutes nuances chauffait à blanc l’opinion publique ; les manifestations patriotiques, les phrases historiques et grotesques débitées par les parlementaires infâmes se succédaient aux tribunes officielles, se répétaient, s’imprimaient. La folie, le fanatisme étaient au paroxysme partout. Ce qui avait débuté par ce mensonge : « La mobilisation, ce n’est pas la guerre », se continuait par l’affreux démenti, cruel en sa réalité : « La mobilisation, c’est la guerre ! »

Voilà donc ce qui se passa en ces inoubliables journées de 1914.

La Mobilisation s’opéra sans qu’il y ait eu de manifestations particulières ou collectives bien marquantes. Il y eut bien quelques-uns de nos camarades anarchistes qui osèrent revendiquer hautement leur droit de refuser de tuer. Il y eut bien quelques manifestations révolutionnaires contre la guerre, par des jeunes syndicalistes et par des antimilitaristes convaincus. Mais on étouffa tout sous la grandiloquence des professions de foi patriotardes et humanitaires. On faisait, disaient les uns, la guerre à la guerre en courant à la frontière. On la faisait, disaient les autres, pour donner la liberté à nos frères de tous les pays du monde… Que sais je ? Enfin, les troupeaux humains, bêlant pour la guerre du Droit, ou bêlant contre la guerre des Peuples, obéissant tous à leurs mauvais bergers, de chaque côté des frontières, opérant la Mobilisation, partirent à la boucherie.

Depuis bien des années, pourtant, une propagande incessante, acharnée faite chez tous les peuples pouvait donner l’impression de l’impossibilité d’une guerre européenne. Mais, en 1914, la Mobilisation presque parfaitement accomplie, nous a dessillé les yeux sur la grande illusion. Qu’étaient devenues toutes les créatures si hautement conscientes ? Dans les congrès ouvriers, dans les congrès socialistes, en toute occasion, en toutes circonstances, on avait proclamé notre haine de la guerre et fait voter des ordres du jour, selon les formules audacieuses suivantes : « L’ouvrier n’a pas de patrie ! » « À l’ordre de mobilisation, nous répondrons par la grève générale ! », avaient affirmé les syndicalistes… « À une déclaration de guerre, nous répondrons par l’insurrection », avaient proclamé les révolutionnaires. « À la Mobilisation, nous opposerons l’Immobilisation », disaient les travailleurs, en mesure d’arrêter tout trafic, dans chaque pays. S’ils avaient été capables de s’entendre et d’oser le geste salutaire, ils auraient déclenché la révolution sociale et internationale et l’auraient opposée à la guerre, puisqu’elle était déclarée. De tout cela, hélas ! rien ne fut réalisé, ni même sérieusement tenté, il faut bien le reconnaître.

La Mobilisation fut une réussite inespérée, surprenante pour les gouvernants.

Après cela, il n’y avait plus qu’à attendre les résultats d’un si joli début. Ce fut la guerre horrible, interminable, faisant des millions de victimes et laissant partout des vides immenses, reculant pour longtemps les frontières de la Raison, de la Justice sociale et de l’Humanité…

Après une telle hécatombe, il ne devrait plus y avoir, semble-t-il, de propagande à faire contre l’Idée de Patrie, contre le Militarisme, contre la Guerre ! La misère des vainqueurs et des vaincus ; le sang versé, les cadavres enfouis, les larmes désespérées, les deuils, les pertes irréparables, les milliards dépensés durant ces quatre années de meurtre collectif entre pauvres gens qui ne se connaissaient même pas ! Un tel résultat ne devrait-il dessiller à jamais tous les yeux ? Ceux qui croyaient se battre et mourir pour une idée sont morts pour le profit de bandits internationaux et, aussi, dans chaque nation, pour la vanité de quelques guerriers à galons et à décoration, pour la gloire aussi de fourbes politiciens…

C’est l’acte initial de la Mobilisation qui a mis au tombeau les millions de nos frères abusés ou peureux, que les profiteurs traitent de héros…Après tout cela, est-ce qu’une nouvelle Mobilisation devrait être possible encore parmi les peuples tant éprouvés ? – G. Yvetot

Nota. – On sait que, faussant le caractère des idées et des méthodes exposées par Jaurès dans l’Armée Nouvelle (système d’ailleurs contestable encore qu’il vise des nations à régime socialiste), le Robespierre en simili – Paul-Boncour – a tenu à attacher son nom à une conception, soi-disant nouvelle, de la mobilisation, qui n’est, au fond, qu’une consécration légale et une extension à des catégories jusque-là tenues en dehors de l’activité pro-guerrière. En vertu de la législation inaugurée sous ses auspices, seront mobilisés, « pour la défense de la patrie, tant au titre civil qu’au titre militaire, tous les individus valides, sans distinction d’âge ni de sexe ». Cette emprise des préoccupations et des exigences guerrières étendue à toute la population d’un pays (et assimilée, par habile démagogie, aux milices levées pour la défense des conquêtes socialistes) n’est, en fait, que la mise à discrétion, pour le soutien des intérêts ploutocratiques, de toutes les forces disponibles de la nation. C’est à cette abdication de principe stupéfiante, à cette précipitation des masses trompées sous la bannière du capital, aux armes prises et au travail donné pour le soutien de ses compétitions qu’aboutit la phraséologie réformiste qui se décore pompeusement de l’étiquette socialiste. Elle conduit, non seulement à la lutte pure et simple, « à son corps défendant » pour les biens de la bourgeoisie, ses convoitises et ses provocations, mais à une défense pour ainsi dire volontaire, zélée, dévouée des richesses et des institutions d’un capitalisme dont l’idéologie socialiste prétend poursuivre la disparition. Par les soins de Paul-Boncour et autres Renaudel, les troupes disciplinées du « socialisme » viendront lier leur sort à celui d’un régime théoriquement abhorré. Elles se prêteront, avec la masse du peuple ignorant, à « cette mobilisation totale pour la guerre totale » qui sera le tombeau de leurs espérances bafouées… Stratégie singulière, au surplus, que cette mobilisation qui sera, tout à l’encontre d’une accélération rêvée, une paralysie générale et frappera au cœur la vitalité du pays. Il est vrai que les rafales scientifiques de la guerre des gaz – massive et sans avertissement – se chargeront, sur une autre échelle, de la panique et de la désorganisation.


MOBILISÉ n. m. L’homme qui, déjà sous les drapeaux, fait partie du nombre des soldats qui sont ou vont être envoyés à la frontière pour une période de présence, d’activité que déterminent les circonstances, la gravité, et la durée des hostilités. La guerre de 1914-1918 a maintenu pendant plus de quatre ans des hommes qui croyaient quitter leur foyer pour un laps de temps très court. Il en est qui, mobilisés en 1914, ont fait toute la guerre, bien qu’ils eussent depuis long temps passé l’âge de compter avec l’armée active. En revanche, il en est d’autres, et non des moins aptes, qui furent embusqués en des emplois de tout repos ou des besognes anodines, loin du front et de ses dangers. Ces mobilisés spéciaux n’étaient pas toujours les moins enthousiastes à vouloir la guerre jusqu’au bout. Mais, en général, le mobilisé, non protégé, non privilégié, non débrouillard, fut toujours – brave ou résigné – un malheureux condamné. S’il échappa, par hasard, à la mort, il peut se proclamer, parmi tant de victimes de la guerre, un heureux rescapé. Si, de plus, il a pu sortir de cet enfer sans être endommagé ni physiquement, ni moralement, il lui reste un devoir à remplir : ce n’est pas celui de se vanter et de se glorifier, mais celui de proclamer à tous et partout l’horreur de la guerre. Celui qui a vu, qui à vécu, qui a souffert de ce mal horrible qu’est la guerre n’a pas le droit de rester muet. Il doit dire ce que fut l’ignoble tuerie de quatre années voulue par de vieux routiers et des habiles de la politique et des affaires, subie par de jeunes hommes ignorants ou trompés. Blessé ou non, le revenant de la guerre doit être l’acharné militant contre la guerre. Il doit combattre les guerriers professionnels qu’il a vus à l’œuvre et qui ne sont pas restés nombreux, ceux-là, parmi les hécatombes. S’il a l’esprit critique, s’il a des facultés intellectuelles suffisantes, il se doit de vouloir apprendre et faire connaître les causes et les responsables de la guerre pour les dénoncer hautement, par toutes les manières qu’il croit les plus justes et les meilleures pour convaincre les plus obtus. Voilà quelle doit être la vraie besogne glorieuse du mobilisé, démobilisé. – G. Y.


MODE n. m. et f. Ce mot vient du latin modus, qui signifie mesure, quantité, et aussi manière, moyen, méthode.

En français, suivant les applications de ces différentes significations, on emploie mode comme substantif masculin ou féminin. Jusqu’au xvie siècle, mode ne fut que féminin. Au masculin, on disait mœuf comme terme de grammaire et de musique. Lorsque l’emploi de ce mot devint plus fréquent en s’étendant à la philosophie et à la jurisprudence pour indiquer la manière d’être d’une chose, ce qui la rend modale et fait sa modalité, mœuf se changea en mode, substantif masculin.

En grammaire, le mode est une des formes du verbe, suivant les conditions de l’état ou de l’action qu’il exprime. Il y a six modes : indicatif, conditionnel, impératif, subjonctif, infinitif et participe. En musique, le mode est la disposition de la gamme, d’après la place qu’occupent les tons. Dans la musique ancienne, il y avait autant de modes que de gammes. La musique moderne n’en a que deux : le majeur et le mineur. En langage ordinaire, mode est synonyme de manière, moyen, procédé, méthode. On dit : « le mode de gouvernement », « le mode d’enseignement », etc.

La mode est le goût, la fantaisie, la façon de faire de chacun (chacun vit à sa mode), ou ce qui constitue les usages d’un groupe, d’un pays (la mode de chez nous, la mode de Bretagne, la mode française). Mais elle est surtout un usage passager, soumis au caprice, qui règne sur la forme des meubles, des vêtements, des parures et, généralement, de tous les objets matériels. En fait, elle domine la vie sociale dans toutes ses manifestations non seulement matérielles, mais aussi intellectuelles et morales. Aucune n’échappe à cette tutelle du moment qu’elle devient collective, qu’il s’agisse de logement, de costume, de cuisine, d’hygiène, de travail, de distraction, d’art, de religion ou de politique. Suivant le temps et les circonstances, il est de mode, c’est-à-dire de « bon ton », de « bon goût », selon le ton ou le goût du plus grand nombre, d’être gras ou maigre, barbu ou glabre, carnivore ou végétarien, casanier ou d’aimer les voyages, d’user ou de s’abstenir de l’alcool ou du tabac, de préférer les arts aux sports, ou vice-versa, d’être une « belle brute » ou un « fin intellectuel », d’avoir du penchant pour les maritornes robustes ou les darnes botticellesques, d’être pour le mariage ou le concubinage, de se montrer belliqueux ou pacifique, croyant ou athée, nationaliste on anarchiste, d’aller chez les curés ou chez les francs-maçons, quand ce n’est pas chez les deux à la fois, etc., etc.

Aucune raison véritable ne détermine la plupart de ceux qui obéissent à la mode. Ils sont comme l’Iphis de La Bruyère qui « voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien, il rougit, il ne se croit plus habillé ». On suit le mouvement, on se livre au vent qui passe, venant on ne sait d’où et qui fait tourner les têtes comme des girouettes indifférentes aux directions qu’elles prennent entre les points cardinaux de l’intelligence et de la sottise, de la raison et de la folie. La mode est, en somme, la façon de penser, de sentir et d’agir, ou de paraître penser, sentir et agir, à partir d’un moment et pour un temps donnés, sur un territoire plus ou moins vaste et pour une population plus ou moins nombreuse, suivant un modèle (objet d’imitation) sur lequel tout le monde se guide quels que soient les incompatibilités, les inconvénients et même les dangers qui peuvent en résulter pour chacun. C’est le creuset dans lequel toute personnalité se dissout, toute curiosité d’esprit et toute indépendance de caractère et de goût disparaissent pour réaliser l’état larvique de la foule anonyme, amorphe et interchangeable. C’est le nombre d’où sort la « majorité compacte » dont l’inconscience coagulée soutient les partis, les parlements, les académies, les administrations, les armées, les églises, les patries et tout ce qui fait la mécanique de l’asservissement et de l’abrutissement humains.

La mode est plus puissante que la loi ; elle la brave quand celle-ci ne veut pas la sanctionner. C’est ainsi que souvent les usages font loi. L’œuvre de centralisation, de nationalisation des pouvoirs politiques de plus en plus tentaculaires, n’aurait pas été possible sans l’unification des idées et des mœurs qu’elle a présidée sur des territoires de plus en plus vastes, détruisant peu à peu l’esprit local et créant une mentalité avec des besoins uniformes. La mode de parler le langage de Paris, de s’habiller comme à Paris, de penser à la façon des beaux esprits de Paris, a plus fait pour la soumission de la province au pouvoir central et pour l’unité française que toutes les guerres, tous les décrets et toutes les ordonnances. La facilité des communications a multiplié et étendu au monde tout entier sa puissance de prosélytisme. Le livre et le journal, auxquels se sont ajoutés le télégraphe, le téléphone, la T. S. F., le cinématographe, font qu’en quelques jours la mode de Paris, de Londres ou de Berlin devient celle de tout le globe. Le Parisien de 1930 peut aller n’importe où, à Moscou, à Pékin, dans le centre africain, en Patagonie ou au Kamtchatka, il est sûr de pouvoir y renouveler sa provision de faux-cols, d’y rencontrer des joueurs de belote et d’y entendre Ramona.

On a dit : « les fous inventent les modes et les sages les suivent ». Cette formule est trop brève pour avoir un sens complet. Telle quelle, elle n’est pas exacte. Il y a des sages et des fous des deux côtés ; beaucoup de fous, très peu de sages. Dans le plus grand nombre des cas, les inventeurs de la mode sont des gens intelligents mais sans scrupules, ne cherchant qu’à exploiter la sottise publique. Ces gens, qui ne se préoccupent pas plus des conséquences de leurs agissements que les mégalomanes conducteurs des peuples, sont certainement plus près de la folie que de la sagesse, et ceux qui les suivent ne sont pas plus sages. Il y a de la sagesse pour l’individu indifférent à tout vain besoin de paraître (voir ce mot), à adopter une mode quand il la reconnait bonne et la trouve à sa convenance. Elle favorise parfois un heureux changement auquel on n’aurait pas pensé ou qu’on n’aurait pas pu réaliser par sa seule initiative. Le fait que des modes peuvent être réellement utiles et ne servent pas seulement à remplacer arbitrairement d’autres modes, mais qu’elles s’attaquent à des coutumes néfastes et à des préjugés malfaisants, prouve qu’elles ne sont pas toujours l’invention de fous. La trop fréquente adoption de modes pernicieuses démontre qu’elles sont plus souvent suivies par des fous que par des sages. Il y a autant de sagesse à suivre une mode qu’à l’inventer lorsqu’elle est sage, mais elle n’est pas sage en soi, elle l’est par ses conséquences. Celle qui introduisit l’usage du tabac apporta aux hommes une de leurs coutumes les plus néfastes. Celle qui leur apprit à manger des pommes de terre leur rendit un service immense.

Comment naît la mode ? D’après ce qui précède, il semblerait qu’elle est l’unique produit de la fantaisie de certains dont l’intérêt plus ou moins légitime est de la créer. La question est plus compliquée, surtout en ce qui concerne les formes usuelles de la vie. Si l’intérêt des inventeurs de la mode est toujours en jeu, il est soumis à des considérations multiples et souvent à des raisons économiques qu’on ne peut négliger si on veut réussir. On ne peut, par exemple, lancer la mode d’une marchandise dont il n’y aura pas abondance sur le marché. Il faut donc tenir compte de la production des matières premières, de la facilité de se les procurer, de la concurrence qui se les dispute, des moyens de les manufacturer et de les rendre plus ou moins avantageuses pour le fabricant et pour le consommateur. La mode sera alors aux meubles anciens ou modernes, en bois clairs ou sombres, aux ustensiles de cuisine en cuivre, en fonte ou en aluminium, aux étoffes de soie, de laine ou de coton, au linge blanc ou de couleur, aux fourrures, à la paille ou à la plume, aux coiffures compliquées de postiches ou aux cheveux coupés, etc.

Dans les, limites très larges de ces considérations de caractère économique, la mode n’a pas d’autre loi que le caprice de ceux qui l’inventent et la passivité de ceux qui la suivent. Le champ du caprice est d’autant plus vaste que, quoiqu’on puisse en dire, le véritable sentiment du beau, pas plus que celui de l’utile, n’a de rapport obligé avec la mode. Le sentiment de la beauté change avec la mode, ce qui exclue de celle-ci la véritable beauté (voir ce mot). L’esthétique, formule plus ou moins conventionnelle de la beauté et qu’il ne faut pas confondre avec elle, est au contraire souvent tributaire de la mode. « Les femmes n’ont que le sentiment de la mode et non celui de la beauté », a dit Th. Gautier. On peut en dire autant des hommes que la mode, dans bien des cas, rend ridicules alors que les femmes ne sont que disgracieuses. La vrai beauté est tellement étrangère à la mode que, du jour au lendemain, celle ci fait paraître grotesque ce qui était tenu la veille pour le dernier mot du bon goût et de l’élégance. La belle femme, qu’on admire dans le costume du jour, paraîtrait laide si elle se montrait, en 1930, avec les manches à gigot et la « tournure » d’il y a quarante ans, ou dans la crinoline de sa grand-mère ; mais elle repartirait belle et désirable dans ces vêtements s’ils redevenaient à la mode.

La mode, en multipliant les variétés de la parure, est avant tout un excitant sexuel que les plus prudes ne dédaignent pas. On a dit, en la considérant, que le xviiie siècle avait été celui de la poitrine, le xixe, celui de la croupe, et que le xxe était celui de la jambe. Tous sont du bas-ventre, et l’esprit s’y mêle rarement. Au temps où « l’abondance » est de mode, seins en caoutchouc ou en satin, fesses en crin et mollets en carton corrigent les anatomies insuffisantes et multiplient les rotondités. Le xxe siècle est celui de la femme plate, dont l’allure est appelée « sportive ». Certaines vont jusqu’à faire « raboter » par des « chirurgies esthétiques » des seins qui les gênent pour conduire une automobile ou des mollets qui déforment leur ligne quand elles jouent au tennis.

La mode, en déplaçant ou en supprimant toutes les notions de la beauté et de la morale, révèle mieux que tous raisonnements ce que ces notions ont de conventionnel, pour ne pas dire d’inexistant. Quel sentiment de la beauté peuvent posséder ces dames d’âge canonique qu’on appelle aujourd’hui des « barbonnes », qui exhibent des chairs tombantes et faisandées, et ceux qui les admirent parce qu’elles suivent la mode, alors qu’ils railleront au contraire une femme fraiche montrant des nudités radieuses dans un costume démodé ? La mode abolit ainsi, non seulement tout sens esthétique, mais aussi tout sens moral en fournissant la preuve de la fausseté d’une morale qui est toute de circonstance. Ainsi se vérifie l’exactitude de cette observation de Molière que : « L’hypocrisie est un vice à la mode et tous les vice à la mode passent pour des vertus ». Suivant les latitudes et les mœurs, les femmes cachent ou couvrent des parties différentes de leur corps. Qui se permettrait de soutenir que l’africaine, voilant son visage et découvrant son derrière, est plus impudique que l’européenne montrant le premier et couvrant plus ou moins le second ? Les femmes les plus impudiques sont celles qui sont les plus voilées. C’est des couvents que sont sorties les lupercales et les bacchanales ; c’est dans les couvents que l’ange, descendant plus bas que la bête, s’est livré aux pires orgies et a pratiqué les plus ingénieuses dépravations.

« Désir, de fille est un feu qui dévore,
Désir de None est cent fois pis encore. »

a dit Gresset. Chaque fois que la nature est endiguée dans son cours régulier et normal, elle devient un torrent furieux qui emporte tous les barrages du conformisme. Les prêtres luperques et les bacchantes de l’antiquité, les ensoutanés modernes, n’ont été et ne sont si excités que parce qu’ils ne pouvaient et ne peuvent encore satisfaire normalement leurs besoins sexuels, l’hypocrisie religieuse prétendant leur imposer une abstinence contre nature. Leurs sermons furieux contre ce qu’ils appellent le « dévergondage de la mode » n’ont pas d’autre raison. Les modes les plus sages sont, sur ce chapitre, celles qui n’entravent ni ne surexcitent la nature.

« Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c’est l’assujettissement aux modes quand on l’étend en ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience », a dit La Bruyère. Si on ne considère que la santé, combien la mode lui a été souvent nuisible ! Un ministre de Charles X constatait que « les femmes coquettes n’ont jamais froid ». Elles n’en sont pas moins la proie de la maladie dès qu’un refroidissement de la température se produit. À Paris, les dix premiers jours de février 1929, durant lesquels le froid fut particulièrement rigoureux, virent 2684 décès au lieu de 1335 suivant la moyenne habituelle. On voit la femme coquette trottant sous l’averse, les jambes presque nues dans des bas transparents et les pieds dans des souliers découverts rapidement transformés en cuvettes où ils trempent dans un bain glacé. La grippe, que cette crânerie inutile ne désarme pas, emporte parfois cette femme en quelques jours. Les talons hauts, le corset, détraquent chez les femmes les organes profonds et les préparent à des’maladies redoutables. Une alimentation incohérente, l’usage des fards, des teintures et des stupéfiants ajoute encore a tous ces dangers. Après la guerre « régénératrice » de 1914, la mode a fait prendre aux femmes l’habitude du tabac, et elles y ajoutent aujourd’hui le goût de l’alcool absorbé sous forme de mixtures, appelées « cocktails », qui sont le plus sûr et le plus rapide moyen d’abrutissement « distingué » inventé par la folie humaine après lès trémoussements hystériques du « dancing ».

Plus un peuple est primitif, moins ses modes sont changeantes. Les peuples primitifs qui demeurent encore ont des modes remontant à leurs origines, les progrès d’une civilisation qu’ils ignorent n’ayant pas développé chez eux le besoin de les varier. Comme les animaux qui en sont réduits aux moyens de séduction de leurs premiers parents, les primitifs ont gardé les premières modes ; mais si un nouvel artifice est mis à leur portée, ils s’empressent de l’adopter. Ils « font le beau » en arborant un vieux gibus ou des jarretelles qui ne soutiennent aucune chaussette, et en baragouinant le jargon des « mocos » qui vont les « civiliser » ; tel Vert-Vert paraissant:

« Beau comme un cœur, savant comme un abbé »,

en répétant les incongruités apprises des dames Visitandines et des bateliers de la Loire. On constate ainsi que l’esprit d’imitation est chez l’homme comme chez l’animal et dans des conditions aussi primitives ; II est à la base de la mode avec le besoin de paraître. D’abord adaptée au climat, aux ressources des différents pays et aux nécessités locales, la mode s’est transformée, avec les relations, pour des buts de plus en plus futiles. La civilisation lui a fait prendre un caractère cosmopolite de plus en plus étranger aux vrais besoins des individus, les obligeant à une adaptation antinaturelle et les mettant toujours plus dans l’incapacité de vivre suivant un goût personnel.

Les raisons économiques dont nous avons parlé ne suffiraient pas pour susciter les différents changements de la mode au gré de ceux qui l’exploitent. Toutes sortes de motifs, les plus abracadabrants, leur viennent en aide, fournis par la badauderie publique elle-même. Ainsi, il y a trente ou quarante ans, à Londres, un jour de courses de chevaux, la pluie s’étant mise à tomber, le prince de Galles retroussa les bas de son pantalon. Immédiatement tous les élégants qui l’entouraient l’imitèrent, et la nouvelle, transmise par le télégraphe, fit retrousser les bas de pantalon de tous les élégants du monde. Depuis, il est, toujours des gens pour qui il n’a pas cessé de pleuvoir à Londres. Une reine, même authentique, qui n’est pas des halles ou de théâtre, est femme avant d’être reine ; « la garde qui veille aux barrières du Louvre » ne la détend pas plus de la coquetterie que de la mort. Si elle a de belles épaules, de belles jambes, elle voudra les montrer. Si, au contraire, ses épaules sont maigres et ses jambes difformes, elle les cachera. Il n’en faut pas plus pour fixer les modes de tout un règne, pour que les corsages soient décolletés ou fermés et pour que les robes soient courtes ou longues. Des centaines d’exemples semblables pourraient être cités, montrant la badauderie des gens soumis aux caprices de la mode et leur assujettissement à l’ostentation vaniteuse de leurs maîtres. Que peut-on attendre des cervelles qu’occupent de pareilles futilités et des foules attirées par elles qui s’écrasent dans les grands magasins, les jours de « réclame » ?…

C’est le snobisme (dont nous reparlerons au mot paraître) qui entretient l’état d’esprit favorable à la mode. On aurait tort, de croire qu’il ne se manifeste qu’à partir d’un certain niveau social et qu’il caractérise une aristocratie ; on le rencontre dans toutes les classes et il n’a que des différences de qualité. Les riches paient plus cher, les pauvres ont les rogatons à bon marché ; il y a autant de sottise chez les premiers faisant rectifier chaque jour le pli de leur pantalon par le grand tailleur, ou allant bailler à une musique dépassant leur intelligence, que chez les seconds endossant les confections interchangeables du « décrochez-moi ça », et empuantissant leur cerveau des mélasses de la chanson à la mode. Le dandy Brummell faisait l’admiration de la Courtille comme des salons. Les Pétrone, « arbitres de l’élégance », qui ont des millions à dépenser mais ne paient pas leur blanchisseuse, changent plusieurs fois par jour de costume, de cravate, de chapeau, de chaussures et de gants. Combien d’ouvriers et d’employés à l’exemple de ces gens « chics », de ce « gratin supérieur », se croiraient déshonorés si, comme au temps de leurs grands-pères, ils devaient se transmettre d’une génération à l’autre le vieux « grimpant » familial ?

D’anciennes rondes d’enfants chantaient :
« Quand mon grand papa mourra,
J’aurai sa vieille culotte ;
Quand mon grand papa mourra,
J’aurai sa culotte de drap. »

chantaient d’anciennes rondes d’enfants, Béranger, faisant une chanson sur le vieil habit qu’il brossait depuis dix ans, serait aujourd’hui tout à fait ridicule. Combien laisseraient passer « l’heure de la révolution » si elle arrivait avant qu’ils eussent fait leur nœud de cravate ?…

Au temps de la « guerre en dentelles » il était plus honorable de se faire battre que d’aller à la bataille avec une perruque mal poudrée. On a raconté que dans la première année de la « Grande Guerre », les Anglais se laissaient surprendre dans leurs tranchées où les Allemands les trouvaient occupés à se faire la barbe. Ces choses sentaient peut-être leur « gentilhomme », leur « gentleman », elles pouvaient être très « smart », très « snob », elles n’étaient pas de circonstance. Il n’est pas non plus de circonstance, pour des prolétaires, de se laisser gagner par les puérilités de la mode. Elles peuvent avoir leur intérêt pour les oisifs qu’elles distraient, pour les cabotins qu’elles mettent en évidence, pour les mercantis dont elles font la fortune ; elles sont dangereuses pour les prolétaires en ce qu’elles les entraînent à rechercher des satisfactions dont ils sont les premières victimes. Que la mode soit à l’hygiène, nous y souscrivons ; il est nécessaire que tous les hommes apprennent à se tenir proprement et à défendre leur santé ; mais trop souvent la mode est niaise et corruptrice, La jeunesse ouvrière doit être en garde contre ses tentations si elle veut, faite aboutir l’œuvre de transformation sociale ; elle doit savoir que la véritable élégance n’est pas dans le vêtement au dans tel ou tel jargon de bar et de dancing, mais qu’elle est dans la pensée et dans les actes. On peut être un gentilhomme sous la cotte de l’ouvrier ; on peut être un voyou dans le smoking le plus impeccable. On ne le voit que trop tous les jours.

Ce n’est pas, pourtant, que le monde ouvrier manque d’occasions de réfléchir sur la mode et sur ses méfaits qui sont ceux de l’exploitation humaine organisée. Les exemples abondent autour de lui, dans les ateliers où sévissent le sur-travail, l’insuffisance des salaires, le chômage et toutes les misères ouvrières. N’est-ce pas dans, les industries de la mode que ces misères sont les plus cruelles ? Combien de fois n’a t-on pas fait le tableau lamentable du sort des ouvrières en chambre ? Les fictions poétiques sont insuffisantes pour donner le change. Jenny l’Ouvrière est définitivement morte de phtisie, à côté de son pot de fleurs, malgré tout le chiqué romantique dont on a entouré la pâle vie de bohème. Il y avait encore Mimi Pinson et sa chanson ; on en a fait un usage si écœurant pendant la guerre qu’elles ont été emportées dans la boue patriotique des beuglants. Il reste les « midinettes », les « cousettes » et leurs sœurs les « dactylos » que le soucis de se pourvoir de poudre, de rouge et de noir pour leur maquillage, de porter le dernier chapeau et la dernière robe, prive de la nourriture substantielle nécessaire à leur santé. Les agences de prostitution, en font des « poules », des « miss », des « reines de beauté », des « star de cinéma » qui prennent plus souvent le chemin de Buenos-Aires que celui de la fortune. Une classe ouvrière ayant simplement le souci de la dignité humaine ne doit-elle pas se dresser farouchement contre une mode qui fait un tel emploi de ses filles ?

On appelle plus particulièrement modes (au pluriel) la confection des chapeaux de femmes mais ce terme englobe tout ce qui est du costume et des accessoires de l’élégance féminine. Au xviiie siècle, l’Almanach général des Marchands en donnait cette définition : « le nom qu’on donne à certaines marchandises dont les formes et l’usage sont essentiellement soumis aux décrets suprêmes, mais changeants, du caprice et du goût ». Le même Almanach énumérait les objets des « modes ». Ils comprenaient toutes les formes de costumes, de coiffures, de chaussures, jusqu’aux habits de cour et de théâtre en passant par tous les accessoires de la parure : sacs à ouvrages, nœuds d’épée, cordons de montre et de canne, bourses à cheveux et bourses à argent, guirlandes, manchons, gants, éventails, etc. De tout temps, les modes ont été composées d’attributs de ce genre pour compléter et varier l’agrément du costume. Elles sont aussi anciennes que les premiers vêtements dont se couvrirent les hommes et, s’il est exact qu’ils se vêtirent lorsqu’ils « connurent qu’ils étaient nus », comme le dit la Bible, on peut ajouter que les modes sont nées avec l’hypocrisie sexuelle. El les n’ont pas cessé d’être sous sa dépendance en multipliant sa parure, masque agréable que prend toujours le « tentateur » des premiers hommes.

Des ouvrages spéciaux ont décrit les modes à travers les âges et étudié l’histoire du costume dans toutes ses formes. Nous ne referons pas cette étude. Signalons seulement certaines modes particulièrement excentriques qui devaient être, bien souvent, singulièrement gênantes et ridicules. Après le costume grec, puis romain, qui fut, de tous, le plus simple et le plus élégant, le moyen-âge et les temps modernes se livrèrent à des complications extrêmes. On vit les robes longues et étroites du moyen-âge, puis celles en cloches du xvie siècle et les paniers de plus en plus larges des xviie, et xviiie. La crinoline fut une sorte de compromis entre ces excentricités et les robes étroites et courtes d’aujourd’hui. La coiffure connut les différentes transformations des postiches, depuis les cheveux blonds des Gaulois, dont les dames romaines étaient entichées, jusqu’aux « chichis » de nos jours, en passant par tous les genres de la perruque. Le xive siècle vit les modes cornues, que Michelet appelait « immondes », du hennin sur la tête des femmes, des souliers à la poulaine aux pieds des hommes.

À partir du xviie siècle, les modes prirent, en France, une importance qui devait arriver à en faire un « art national ». Les modistes de Paris, appelées alors « dorlottières », eurent une influence universelle dans le domaine du chapeau ; les modes de Paris devinrent celles de l’Europe entière. Fait curieux, au xviiie siècle, alors que le costume masculin se simplifiait à l’imitation des modes anglaises jusqu’à arriver à la tenue sévère du quaker américain, le costume féminin se compliquait à l’extrême pour atteindre à l’extravagance des robes à grands paniers et des coiffures en échafaudages, véritables monuments d’architecture qu’on appelait des « poufs ». On voyait le « pouf au sentiment » où l’on plaçait l’image de celui qui était aimé. La duchesse de Chartres faisait tenir dans ses cheveux « son nègre, son perroquet et une femme assise dans un fauteuil et portant un nourrisson, en l’honneur du duc de Valois et de sa nourrice ». La duchesse de Lauzun exhibait tout un paysage en relief : « mer agitée, chasseur tirant des canards, moulin dont la meunière se faisait courtiser par un abbé et, tout au bas de l’oreille, on voyait le meunier conduisant un âne ». Il y eut le « pouf à la circonstance », pour flatter les jeunes souverains ; « un soleil levant éclairait un champ de blé que moissonnait l’Espérance ». Le « pouf à l’inoculation » célébrait l’opération subie par Louis XVI et les princes. Le « pouf à la frégate » portait un navire de guerre pour rendre hommage au bailli de Suffren. Le « pouf de la victoire » consolait des défaites subies par les Soubise et autres maréchaux de France.

Les arts de la mode furent à leur apogée au temps de la reine Marie-Antoinette et l’on vit s’installer à Paris « les faiseurs de mode ». La plus célèbre était Mlle Bertin ; elle tenait boutique à l’enseigne du Grand Mogol et fournissait la reine. Sa faveur était telle à Versailles que l’étiquette de cour en était bousculée, au grand scandale des « dames du service royal » dont les protestations étaient vaines. Personne n’osait s’insurger contre le véritable pillage des deniers publics qui se pratiquait pour payer les mémoires toujours plus élevés de Mlle Bertin et des autres fournisseurs de la cour. Le luxe de la reine et de la noblesse, l’ostentation qu’on mettait à l’afficher, ne furent pas parmi les moindres causes de l’irritation populaire à la veille de 1789. M. de Nolhac, dans son livre : Autour de la reine, a donné des détails particulièrement suggestifs sur les dépenses somptuaires de la cour et sur la garde-robe de Marie-Antoinette, de même que sur la modiste, Mlle Bertin et le coiffeur Léonard, véritables rois de l’époque.

Depuis, les modes se sont peu à peu démocratisées. Leur clientèle se multipliant, les « faiseurs de modes », couturiers et modistes, sont demeurés rois dans la République, comme ils l’étaient jadis. Le syndicalisme a encore tout à faire pour défendre les travailleurs de la mode contre ces féodaux de la frivolité.

La royauté impérieuse et universelle de la mode en fait un des éléments les plus actifs et les plus productifs du commerce. Aussi, les commerçants ne manquent pas de la courtiser, d’entretenir ses caprices et, pour mieux réussir, de la diriger. Ils ne cessent de lui trouver des séductions nouvelles. La publicité, sous toutes ses formes, a en elle sa principale clientèle et les journaux sont au premier rang pour cette publicité. Des pages entières sont consacrées à la réclame des grands magasins dans les quotidiens. La mode a, en outre, à son service, une foule de journaux spéciaux et des plus luxueux. Il y avait eu, aux xvie et xviie siècle, des livres de costumes. Le premier journal de mode fut, à Paris, le Mercure Galant qui devint le Mercure de France. En 1829, Émile de Girardin fonda, sous le patronage de la duchesse de Berry, une revue hebdomadaire qu’il appela La Mode et qui devint, en 1856, la Mode Nouvelle. Les journaux de ce genre se sont multipliés depuis, tant à l’étranger qu’en France, et le ton de la mode, sous toutes ses formes, y est donné par des écrivains spécialisés tant dans la philosophie la plus transcendante que dans l’art de faire une omelette ou d’élever des lapins. Le bergsonisme y voisine avec la fabrication de la pâte à rasoir.

La mode est, en définitive, dans tous ses avatars, la manifestation de l’esprit grégaire des individus soumis aux disciplines sociales et incapables de se manifester eux-mêmes. Elle est la règle de vie de ceux qui n’en ont pas personnellement, qui ont besoin d’un régent pour leur pensée comme pour leur costume et ne sauraient vivre sans tailleur, sans coiffeur et sans chemisier comme sans journal, sans gendarmes et sans gouvernement. – Édouard Rothen.

MODE. Le Larousse s’étend assez longuement sur ce mot : Manière individuelle, qui consiste à agir à sa fantaisie : « Chacun vit à sa mode », dit-il. Ne retenons que cette phrase pour nous entendre sur le mot : Mode. Il y a, dit-on, un certain ridicule à fuir la mode et il y en a autant à l’affecter. Pour être au-dessus de tout cela, disons de suite que la mode est peu dans nos soucis. L’homme qui pense laisse à d’autres le soin de suivre la mode. Raisonnablement, nous estimons chacun libre de vivre comme il lui plaît et nous pratiquons la plus large tolérance sur ce point. S’il est pour certains hommes un besoin de se faire remarquer par toutes sortes de manières étranges de penser, de parler, d’agir… libre à lui. L’essentiel est qu’il ne m’oblige pas à subir ce qui me choque et qu’il me soit toujours possible de l’éviter. Que d’autres aiment à porter lorgnon, lunettes, monocle, sans en avoir besoin, cela ne me gêne pas plus que ne me gênent ceux qui portent cravates gigantesques, chapeaux à larges bords, bottes et culottes bouffantes. Tout cela n’a guère d’importance. Selon l’humeur où l’on se trouve, on s’en amuse plus qu’on ne s’en émeut. Soyons pitoyables à tous, même à ceux que nous jugeons excentriques et qui, peut-être, nous jugent de même. Pourvu que ce soit avec la même tolérance, c’est ce qu’il faut souhaiter. Je passe outre aux modes féminines. Il y aurait trop à dire et vraisemblablement, serions-nous mal placés pour en parler comme il faudrait. Incontestablement, la femme est esclave de la mode, même dans la classe ouvrière. Que de femmes sont loin de prendre de la mode ce qu’elle a de bon quand elle en a. Mais les hommes ont-ils regardé la poutre de leur œil sur la mode ? Par exemple : le peu d’empressement qu’ils ont à se débarrasser de ce qui les incommode, parce que la mode est de le porter ? Je n’insiste pas.

Aussi bien, il n’y a pas que les manières de vivre, de se comporter, de s’habiller, de se conduire qui changent de mode. Il n’y a pas que les mœurs et les habitudes, il y a aussi les idées.

Certes, je ne prétends pas qu’il y a forfaiture à changer d’idées. Il est certain que bien des hommes d’un certain âge n’ont pas les idées qu’ils avaient à vingt ans. Qu’ils aient tort ou raison, c’est un fait. Mais où cela me paraît blâmable, c’est quand il est avéré que ces hommes se vantent d’avoir varié, sans donner d’autre motif que celui-ci : « La mode change ! À vingt ans, j’avais les idées à la mode. Quel est le jeune homme généreux qui n’a pas été anarchiste à vingt ans ? » Pour oser de telles déclarations, il faut ne pas avoir crainte d’étaler son peu de conviction. Ils peuvent appeler cela de la franchise. Ils n’empêcheront pas qu’on puisse penser que c’est du cynisme, tout simplement et qu’il est bien permis de croire que ces hommes si variables ne furent et ne sont nullement sincères. D’ailleurs, on les remarque surtout dans le journalisme et dans la politique, mais assez rarement dans le monde ouvrier ; c’est du moins mon avis. Eh quoi ! est-ce par mode que tant de camarades assez connus n’ont jamais abandonné leurs idées et s’y sont conformés toute leur vie – courte ou longue – quelles qu’en fussent les désillusions et les déboires, n’aimant à se souvenir que des beaux jours d’enthousiasme et de foi en leur radieux idéal. Ils vieillissent aussi ces hommes, mais leur idéal qui ne vieillit pas leur laisse jusqu’à la mort un cœur toujours jeune. Or, cela est une richesse inappréciable, ignorée des hommes qui ont cru posséder des idées mais qui s’en étaient simplement affublés parce que c’était la mode. Est-ce aussi parce que c’est la mode que, du jour au lendemain, quelques-uns changent d’idées et vont d’un extrême à l’autre ? Que dire de ces hommes, hier libertaires et aujourd’hui aspirants, disent-ils, à une dictature quelconque ? Est-ce aussi la mode qui produit de telles conversions ? En ce cas, plaignons ces pauvres esclaves de la mode, et n’en parlons plus.

Il y a une mode qui ne passera pas, hélas ! c’est celle de n’avoir d’idées qu’autant qu’elles flattent la vanité ou concordent avec les intérêts de ceux qui en changent si facilement ! – G. Yvetot.


MODERNE adj. et n. m. (bas latin modernus). Moderne s’oppose à ancien ; il désigne ce qui est récent, ce qui est nouveau. Mais l’imprécision d’un terme si vague, utilisé arbitrairement dans des conditions très opposées, ne doit pas nous détourner de l’examen des problèmes qui se posent à son sujet. Deux surtout méritent d’être retenus : l’un, d’ordre philosophique, s’apparente étroitement à celui du progrès humain ; l’autre, d’ordre historique, concerne les discussions survenues, à toute époque, entre partisans des jeunes et partisans des vieux ou, plus exactement (car certains vieux restent toujours jeunes et certains jeunes se classent très tôt parmi les fossiles) entre partisans de l’esprit ancien et partisans de l’esprit nouveau.

Les politiciens ont tellement abusé du mot progrès (voir ce mot) qu’il est devenu suspect à beaucoup. Non sans raison, car les vocables les plus sonores, ceux qui suscitèrent le plus d’enthousiasme et pour lesquels le sang humain fut même répandu à flots, ne recouvrent souvent que d’imaginaires abstractions ou une absence totale d’idée. Mais, laissant de côté les creuses phraséologies, l’on peut se demander si, dans l’ordre intellectuel, artistique, moral, dans l’ordre matériel aussi, l’homme moderne est en progrès sur ses ancêtres, si le trésor des connaissances intellectuelles s’est accru sensiblement au cours des temps historiques et préhistoriques, en un mot, si l’âge d’or, pour notre espèce, doit être placé à l’origine ou à la fin. Selon la Bible, Adam fut créé parfait physiquement et moralement ; c’est en punition de sa désobéissance qu’il sera plus tard astreint au travail, condamné à souffrir et à mourir, ainsi que ses descendants. Ce souvenir de l’Éden primitif qui faisait dire à Lamartine que « l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux », a longtemps empêché la vérité de se faire jour. Pour les penseurs chrétiens, c’est à l’origine qu’il faut sans conteste, placer l’âge d’or de l’humanité. Mais la science a infirmé absolument cette manière de voir et démontré que nos premiers ancêtres étaient plongés dans une complète barbarie. À l’origine, ainsi que le poète latin l’avait dit avec infiniment plus de vérité, « lorsque certains animaux, troupeau muet et hideux, furent sortis en rampant sur les terres nouvelles, ils combattirent pour du gland et des tanières, avec les ongles et les poings d’abord, ensuite avec des bâtons, puis avec les armes que l’expérience leur avait fait fabriquer ». L’homme n’a pas échappé à la loi naturelle de l’évolution, et c’est grâce à une série de transformations successives qu’il est devenu, même physiquement, ce qu’il est aujourd’hui. Après la découverte du pithécanthrope faite à Java, en 1891, par le docteur Dubois, le doute n’était déjà plus permis ; l’on était en présence d’un type intermédiaire, au point de vue de la capacité crânienne, entre l’homme et les plus perfectionnés des anthropoïdes. Aujourd’hui, le problème est définitivement tranché. Des fouilles effectuées aux environs de Pékin ont permis, récemment, d’extraire d’importants restes fossiles appartenant à des individus très voisins du pithécanthrope. Ainsi le docteur Dubois n’avait point trouvé le crâne d’un monstre, comme le répétaient en chœur les écrivains spiritualistes ; ils s’agissait bien d’une race humaine très inférieure. Le piquant de cette découverte, c’est qu’elle ait eu lieu à une époque où de pseudo-savants s’efforçaient de discréditer le transformisme ; mais, naturellement, la grande presse n’en a soufflé mot, et des revues qui se prétendent sérieuses feignent encore de l’ignorer. Le progrès est donc manifeste dans le domaine cérébral ; il ne l’est pas moins si l’on compare l’outillage des époques préhistoriques avec celui du xxe siècle. « Quand les écrits manquent, les pierres parlent », disait Boucher de Perthes, que les savants d’alors raillèrent sans pitié, parce qu’il déclarait taillées de main d’homme les haches en silex du quaternaire. Or les premiers instruments en pierre témoignent que nos ancêtres vécurent, à l’origine, dans un dénuement complet. Sans doute l’évolution ne s’est pas faite en ligne droite, mais en zig-zag ; elle a connu des arrêts et des reculs ; il est incontestable pourtant qu’en matière de confort les modernes sont plus favorisés que leurs prédécesseurs de l’époque chelléenne ou tardenoisienne, et même d’époques beaucoup plus rapprochées. Au point de vue artistique et moral, le progrès n’est pas aussi net ; plusieurs parlent de régression, sans qu’on puisse leur donner complètement tort. Résultat d’un effort collectif, continué de siècle en siècle la science voit grossir indéfiniment le trésor de ses certitudes ; un étudiant moderne d’esprit très ordinaire, en sait plus que Torricelli en physique, plus que Lavoisier en chimie. Par contre, l’art n’implique pas la même impersonnalité ; il dépend surtout de la valeur individuelle. Le vieil Homère ne fut éclipsé ni par Dante, ni par Hugo ; Phidias dépasse encore les sculpteurs actuels ; et peu de peintres modernes supporteraient la comparaison avec Raphaël ou Michel-Ange. Néanmoins, même en matière artistique, il y a progrès dans la technique. Et j’ai cherché à établir qu’en morale une observation impartiale conduit à des conclusions semblables : « Non que les hommes soient meilleurs : pour l’affirmer, il serait indispensable de lire dans les cerveaux ; mais les problèmes sont posés de façon plus équitable et les solutions admises s’avèrent d’une efficacité supérieure ». (Par delà l’Intérêt.) Ainsi les modernes sont incontestablement plus favorisés que les anciens à de nombreux points de vue ; l’antiquité d’une croyance ou d’une tradition ne prouve pas en sa faveur ; loin d’être une tare, la nouveauté serait plutôt un mérite. Pourtant il convient de s’entendre à ce sujet. Un élève moyen, un cancre même, qui usa de nombreux fonds de culotte sur les bancs des écoles, saura bien des choses qu’Archimède, que Newton, qu’Ampère ignoraient ; un chirurgien actuel, dépourvu dé talent, réussira des opérations qu’Ambroise Paré n’eut pas osé faire. Dira-t-on de l’élève et du chirurgien moderne qu’ils sont supérieurs aux génies que je viens de nommer ? On reconnaîtra sans peine que les seconds furent des géants capables, par leurs découvertes d’enrichir la science humaine, alors que les premiers sont des nains, aptes seulement à utiliser ce que d’autres inventèrent. L’évolution ne place pas tous les êtres d’une époque sur un plan identique ; entre certains, elle maintient un abîme. De même qu’un paysan du xe siècle l’emporterait sur un gorille du xxe siècle, de même un Descartes, un Kant resteraient supérieurs de cent coudées à l’immense majorité des modernes qui s’occupent de philosophie. Ne soyons donc pas de ces rétrogrades incorrigibles, des ces antiquaires de l’esprit qui collectionnent pieusement de vieilles idées, comme d’autres collectionnent de vieux vases. Aimons les choses nouvelles, mais soyons reconnaissant aux anciens qui, au prix d’un labeur méritoire, nous ont permis d’être ce que nous sommes, de savoir ce que nous savons. Et, délaissant toute forfanterie, admettons de bon cœur que parmi ceux qui nous précédèrent, que parmi ceux qui portent des cheveux blancs il en est qui nous sont très supérieurs.

Il suffit, d’ailleurs, et nous abordons ici le côté historique du présent travail, de jeter les yeux sur le monde actuel pour apprendre, hélas ! que moderne n’est pas toujours synonyme d’esprit nouveau, et que jeunesse est loin d’être l’équivalent fatal de supériorité. Constatation, pour moi, d’autant plus pénible que j’ai pour les générations qui montent une profonde affection. Trop de jeunes, aujourd’hui, ont un cerveau pétrifié ; religion, militarisme, réaction sous toutes ses formes, recrutent parmi eux leurs propagandistes et leurs adhérents. Après l’effort scientifique du xixe siècle, il semble qu’une vague de mysticisme se soit abattue sur ceux qui grandirent avant 1914, et qu’une vague d’arrivisme l’ait remplacée depuis 1918. Leurs aînés eurent parfois une autre allure ; et nous n’oublions pas le rôle joué par la jeunesse dans certaines révolutions. Ne désespérons pas de ceux qui vont suivre ; aidons autant qu’il est en notre pouvoir l’éclosion des tendances libératrices dans les cerveaux encore tendres qui s’ouvrent à la lumière. Si, passant des individus aux collectivités, nous considérons les peuples qualifiés modernes, les États-Unis, par exemple, le spectacle s’avère non moins affligeant. Dans ce pays, cité comme modèle, l’amour de la liberté ne va pas jusqu’à permettre de critiquer la Bible ou d’enseigner le darwinisme ; la royauté du dollar s’impose sans discussion et, comme de juste, la superstition règne en maîtresse. Nul doute que le sol soit plus fertile, que les villes soient mieux construites, que le confort soit plus développé qu’en Europe, mais les âmes y sont aussi serves. Et les spécimens d’art américain, vulgarisés par le phonographe et le cinéma, achèvent de démontrer que l’extrême richesse matérielle peut s’allier aisément à une pauvreté cérébrale peu ordinaire. Pourtant beaucoup s’y laissent prendre parce qu’on prétend bien modernes des sottises et des horreurs qui, hélas ! sont de tous les temps. Il est vrai que pour tromper les électeurs simplistes, les dirigeants d’Europe, comme d’Amérique, qualifient nouvelles les plus vieilles ritournelles religieuses ou politiques. Si ce terme était employé dans un sens très précis, non d’après l’usage courant, seuls mériteraient l’épithète de, modernes les individus et les groupements dont la supériorité mentale se traduit par un complet mépris des préjugés régnants. À bon droit, certains jeunes seraient alors rangés parmi les représentants d’une faune antique, alors que des vieux compteraient parmi les spécimens de l’espèce la plus évoluée. Ce que l’histoire démontre, c’est que les hommes se sont toujours séparés en partisans de l’esprit ancien et en partisans de l’esprit nouveau. « Monarchie constitutionnelle, puis république symbolisèrent, en leur temps, des tendances extrémistes ; mais les précurseurs ont poussé plus loin, pendant que les monarchistes d’hier se muaient en républicains. Toujours, parmi les hommes, s’en trouvent qui retardent, tandis que d’autres avancent ; des uns comme des autres, les formules varient selon l’époque et le milieu. » (À la Recherche du Bonheur). D’où il résulte que les luttes qui mettent aux prises jeunes et vieux, doivent disparaître dans les groupements qui ne comportent ni gouvernants, ni gouvernés, ni pontifes, ni fidèles, mais seulement des frères pour qui les différences d’âge sont chose secondaire. Ces luttes n’ont de raison d’être que dans les partis, les églises ou les associations qui disposent de prébendes capables d’exciter l’envie. Nés plus tôt, nés plus tard, qu’importe, ils peuvent tous s’aimer ceux qui sont de la race des éternels persécutés, des éternels porte-lumière.

Fréquemment, mais d’une façon superficielle en général, les écrivains ont traité des querelles, renaissante presque à chaque époque, concernant les modernes et les anciens. Déjà Horace, un partisan des modernes, demandait ironiquement à ses contradicteurs combien d’années au juste étaient requises pour l’ancienneté. En France, Desmarets de Saint-Sorlin, qui se croyait appelé à défendre la religion en littérature ; Boileau, etc., se firent, au xiie siècle, les défenseurs des anciens contre, Charles Perrault, l’auteur des Contes de Fées, qui déclarait catégoriquement et avec beaucoup de bon sens :

La belle antiquité fut toujours vénérable,
Mais je ne crus jamais qu’elle fut adorable…
Platon, qui fut divin du temps de nos aïeux,
Commence à devenir quelquefois ennuyeux…

Puis la dispute reprit, un peu plus tard, entre Mme Dacier, une admiratrice d’Homère, et Houdard de la Motte qui faillit la faire mourir de dépit. Les deux adversaires se réconcilièrent par la suite, à la table de M. de Valincourt. On sait que, dans la république des lettres actuelles, les moins-de-trente-ans, et même les moins-de-quarante-ans poussent de furieux jurons à l’adresse des vieilles barbes qui peuplent les académies et détiennent les bonnes places. Ces enfantillages me feraient rire, si je ne songeais que, demain, nantis d’honneurs et d’argent, ces révolutionnaires à l’eau de rose seront, à leur tour, les fermes soutiens de la tradition. Ceux-là, seuls, m’intéressent, quel que soit leur âge, dont le cerveau reste jeune constamment. – L. Barbedette.


MODERNISME n. m. Le modernisme fut une tentative pour mettre d’accord science et foi, pour adapter les manifestations de la vie religieuse à l’esprit du jour. C’est dans les derniers lustres du xixe siècle et au début du xxe sièclee que ce mouvement se développa parmi les catholiques instruits ; le protestantisme libéral lui avait facilité la tâche et montré la voie. À partir de 1850 un certain nombre de pasteurs, dont le principal porte-parole fut T. Colani, de Strasbourg, s’efforcèrent d’accréditer une théologie rationnelle où le Christ devenait tout humain, où la Bible perdait son caractère infaillible. Schérer, Réville, Pécaut, militèrent en faveur de cette doctrine qui suscita révolte et scandale chez les protestants orthodoxes. Au synode de 1872, présidé par Guizot, la fraction libérale fut condamnée ; ses principaux champions furent exclus des chaires pastorales ; Athanase Coquerel fils, qui exerçait à l’Oratoire de Paris, fut destitué. Néanmoins, quelques années plus tard, lorsqu’on ouvrit une faculté de théologie à Paris pour remplacer celle de Strasbourg, deux professeurs de tendance libérale y purent enseigner. En 1879, E. Ménégoz déclarait, dans l’Évangile du Salut, que la croyance en des dogmes précis n’était pas requise pour être bon chrétien. Puis Harnack, le fameux théologien berlinois, fit accepter, dans le monde protestant, certains résultats de l’exégèse rationaliste ; l’Histoire des Dogmes et l’Essence du Christianisme comptent parmi ses principaux livres. Le philosophe américain William James utilisait le pragmatisme pour rénover l’apologétique chrétienne et publiait l’Expérience Religieuse. À Paris, le doyen de la faculté de théologie, Sabatier, écrivait son Esquisse d’une Philosophie de la Religion et un autre volume, publié seulement en 1904 après sa mort, Les Religions d’Autorité et la Religion de l’Esprit. Pour lui, les dogmes, déterminés par le milieu historique, ont seulement une valeur transitoire et symbolique. Ceux du christianisme, nés de cerveaux judéo-grecs, exprimés en langue grecque, ne furent que les symboles à travers lesquels les premiers fidèles exprimaient leur foi ; ils n’ont, en conséquence qu’une valeur toute relative. Le pasteur Wagner, fondateur du Foyer de l’Âme, en viendra à ne plus distinguer entre libres penseurs, juifs et protestants. Sans aucune doute, le modernisme catholique doit beaucoup aux travaux des écrivains que nous venons de citer. Il s’inspire aussi des recherches exégétiques que David Strauss, Édouard Reuss, Michel Nicolas, Ernest Renan avaient accréditées au xixe siècle, précédés d’ailleurs dans cette voie par Spinoza, Richard Simon et même des écrivains dévots comme Tillemont, qui se bornait, il est vrai, à montrer l’absurdité de maintes légendes pieuses. C’est au cardinal Newman, qui eut la chance de mourir assez tôt pour n’être point condamné par Rome, que le modernisme emprunta l’idée de l’évolution des dogmes, idée qu’il avait exposée dans un Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, paru en 1845. Ancien professeur d’Oxford, animateur avec Pusey du mouvement tractarien, il s’était converti au catholicisme en 1845. Accueilli à bras ouverts par Rome, qui comptait sur son influence pour ramener les anglicans à l’orthodoxie, il fut nommé recteur de l’Université catholique de Dublin et, plus tard, cardinal. Mais, en encourageant les penseurs catholiques à préciser comment les dogmes naissent et se transforment, il ouvrait la voie aux libres recherches historiques d’un Duchesne, d’un Loisy, d’un Batifol. Une encyclique de Pie X condamna le modernisme en 1907. (Voir l’article Néo-Catholicisme.) Parmi les membres du clergé particulièrement compromis beaucoup n’osèrent pas rompre avec Rome ; ce fut le cas des prélats Duchesne et Batifol, mais jusqu’à leur mort ils restèrent suspects aux autorités ecclésiastiques. Leurs ouvrages les meilleurs ne sont pas faits, il faut en convenir, pour affermir la croyance dans l’infaillibilité de l’Église. Tyrrel, Loisy, Houtin et d’autres ne se soumirent pas ; jamais pourtant ils ne songèrent à créer une nouvelle secte chrétienne. Le modernisme était et resta un mouvement scientifique. Malgré ses prétentions à l’immutabilité, le catholicisme a souvent changé son fusil d’épaule, se réclamant tantôt de Platon, tantôt d’Aristote, tantôt de Descartes, condamnant le lendemain ceux qu’il approuvait la veille, utilisant sans vergogne les idées à la mode, puis les rejetant dès qu’il y trouvait intérêt. Aussi les nouveaux réformateurs pouvaient-ils croire qu’ils rendaient service à l’Église en la débarrassant du poids mort des dogmes surannés. L’intransigeance de Rome mit fin à leurs espérances ; et, pour ma part, je ne le regrette pas, beaucoup de catholiques qui auraient continué d’admettre une foi rajeunie ont cessé de croire depuis. Mais si le pape affecte, officiellement du moins, de ne pas céder en matière dogmatique, il se montre, dans le domaine politique, d’un opportunisme qui donne une singulière idée du Saint-Esprit, son céleste inspirateur. Dans le Syllabus, Pie IX condamnait expressément les gouvernements populaires ; suffrage universel, république, socialisme étaient pour lui des inventions diaboliques. Dès 1891, Léon XIII conseillait aux catholiques français de se rallier à la république ; et l’on sait qu’aujourd’hui les démocrates chrétiens, sauf ceux d’Italie, sont particulièrement bien vus au Vatican. Le socialisme lui-même, depuis que son succès apparaît probable, ne semble plus aussi pernicieux aux rusés diplomates de Rome ; Marc Sangnier, couvert d’anathèmes par Pie X, se voit chaudement approuvé par Pie XI. Avant de condamner les communistes russes, le pape se montra tout miel à leur égard ; on n’a pas oublié les amicales conversations du nonce et de l’envoyé des Soviets, à l’époque où les bureaux du Vatican rêvaient d’étendre leur domination sur les orthodoxes russes, privés de chef suprême. Pie IX déclarait que, de siècles en siècles, ses successeurs excommunieraient les rois d’Italie, tant qu’ils n’auraient pas rendu à l’héritier de Saint-Pierre la totalité de ses États ; or le pape actuel n’a réclamé qu’un insignifiant lopin de terre pour se réconcilier avec la maison de Savoie. Il y a mieux ; Pie XI, imitant d’ailleurs en cela ses prédécesseurs, estime que bien et mal changent avec la latitude et le méridien ; alors qu’en France il condamne les royalistes et réserve ses faveurs aux cléricaux devenus républicains, en Italie, il favorise les fascistes et réduit au silence les démocrates chrétiens. En fait de politique, le Vatican cherche à utiliser tous les partis fort ; voilà bien du modernisme, et dans le plus mauvais sens du mot. À l’instar des pontifes de Rome, les prêtres ordinaires se montrent d’une adresse incroyable pour remplir leurs caisses et obtenir les faveurs des gouvernements successifs. Pour attirer les jeunes, ils créent des patronages, s’occupent de sport, ouvrent des cinémas. Chaque paroisse quelque peu importante possède un bulletin hebdomadaire, destiné aux adultes ; elle aura bientôt sa caisse de retraite, ouverte en conformité avec la loi sur les Assurances sociales. Selon le public auquel il s’adresse, le prêtre affecte aussi des allures différentes ; familier et bon enfant avec le peuple, il devient homme du monde dans les salons et se donne comme libéral et peu dévot lorsqu’il fréquente des incroyants. Dans cette manière d’agir il y a quelque chose d’antipathique et de méprisable ; je ne conseillerai à personne de prendre modèle sur les catholiques en matière d’hypocrisie. Souhaitons seulement que les esprits libérés ne manquent pas les occasions qui s’offrent de ruiner les faux prestiges ou les opinions surannées. Et s’ils ne peuvent éclairer pleinement leurs interlocuteurs, qu’ils les amènent du moins au degré de développement dont ils sont susceptibles. Spiritisme, occultisme, théosophie s’avèrent de médiocres illusions, et je ne conçois pas qu’une intelligence solide s’y laisse prendre longtemps ; mais, par rapport au catholicisme et aux autres Églises rigoureusement hiérarchisées, ils sont un moindre mal. Lorsqu’il s’agit d’hommes irrémédiablement religieux, incapables de dépasser le stade des chimériques consolations, obtenons qu’ils s’arrêtent à ces formes atténuées d’un mal trop vieux pour disparaître, chez tous, du premier coup. De nos multiples adversaires, n’oublions pas que la religion reste le plus solide et qu’il faut lutter contre elle sans désemparer. – L. Barbedette.