Encyclopédie anarchiste/Opportunisme - Or

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1850-1860).


OPPORTUNISME — Ce mot est un néologisme formé de opportun (qui est à propos), et de la terminaison isme qui indique généralement, le plus souvent dans un sens péjoratif, que l’idée à laquelle elle est jointe est érigée en système.

Opportunisme est né sous la IIIe République ; son origine est politique. Il a, semble-t-il, été employé pour la première fois dans les colonnes des Droits de l’Homme, quand ce journal protesta contre les républicains qui, d’abord en 1871, acceptèrent de préparer la Constitution avec les royalistes, et ensuite, en 1875, laissèrent voter par l’Assemblée de l’Ordre moral cette Constitution monarchique depuis en vigueur. Un mois après l’application de la dite Constitution, en février 1876, les élections législatives qui envoyèrent à la Chambre 360 républicains contre 170 monarchistes, prouvèrent la volonté républicaine du pays ; mais le tour était joué et le peuple roulé une fois de plus. On appela alors opportunisme le parti de ceux qui avaient ainsi adapté leurs principes aux circonstances, puis abandonneraient ces principes et enfin les combattraient, Ce parti fut celui de Gambetta et de ses amis qui avaient fait la République si belle lorsque, en 1869, ils lui avaient donné le programme de Belleville. Six ans leur avaient suffi pour qu’ils laissassent étrangler cette République dans son principe. Lorsqu’ils prirent le pouvoir, en 1879, ils continuèrent contre leur programme leur politique de capitulation et de régression anti-républicaines. De leur propre gré, ils se « soumirent » à la réaction qu’ils avaient fait se « démettre », et ne défendirent plus qu’une étiquette. Les conventions des chemins de fer avec les compagnies, les emprunts pour combler les déficits budgétaires et les expéditions coloniales inaugurées par Jules Ferry appelé alors « le Tonkinois », marquèrent particulièrement leur politique. On en peut mesurer, aujourd’hui, toutes les conséquences anti-humaines et anti-sociales.

Il n’est pas sans intérêt de rappeler ce qu’était ce programme du « parti républicain radical » de 1869, pour juger, par son rapprochement avec la situation actuelle, de la lamentable faillite à laquelle l’opportunisme a conduit la République, en trahissant la volonté et les intérêts populaires, et en faisant de la représentation nationale la domesticité de plus en plus corrompue de la ploutocratie impérialiste à laquelle il livrait le pays. Ce programme était le suivant :

1° Application la plus radicale du suffrage universel pour l’élection des conseillers municipaux et députés ;

2° Liberté individuelle ;

3° Liberté de la presse, de réunion, d’association, et le jury pour tous les délits politiques ;

4° Instruction primaire, laïque, obligatoire, et concours pour l’admission aux cours supérieurs ;

5° Séparation de l’Église et de l’État ;

6° Suppression des armées permanentes ;

7° Modification du système d’impôt ;

8° Élection et responsabilité directe de tous les fonctionnaires.

Il n’est pas un article de ce programme qui n’ait été « opportunément » corrigé ou oublié pendant les soixante années de République qui se sont succédées. Seuls les articles sur l’instruction primaire et la séparation de l’Église et de l’État ont été l’objet de réalisations, mais tellement amendées qu’il ne leur est plus rien resté de républicain, encore moins de radical. Elles sont, en ce qui concerne l’instruction, au-dessous de ce qu’ont fait la plupart des autres États, même monarchiques. Quant à la séparation de l’Église et de l’État, après avoir soulevé contre l’Église les foudres « combistes » et « briandistes », plus bruyantes que réelles, on en a fait une collaboration hypocrite et clandestine pire que celle, nettement déclarée, de la République des capucins de 1848. Mais les traits les plus caractéristiques de l’opportunisme ont toujours été la duplicité dans l’action, la lâcheté devant les responsabilités. Faut-il dire combien les réalisations républicaines sont encore plus inexistantes en ce qui concerne les autres articles du programme républicain-radical : liberté individuelle, liberté de la presse, de réunion, d’association, élection et responsabilité des fonctionnaires, suppression des armées permanentes, etc… ?… La France, qui arrive au vingtième rang des États européens dans l’organisation de l’Instruction publique, a, par contre, la plus « belle » armée du monde. Ceci ne compense pas cela, au contraire, il l’aggrave et il fait mieux comprendre les résultats de la banqueroute républicaine : la dictature policière prenant de plus en plus les formes du fascisme, les « lois scélérates » de plus en plus scélératement appliquées, les dépenses militaristes absorbant le tiers du budget et toujours en augmentation.

L’opportunisme, s’étalant avec une insolence et un cynisme toujours accrus, est devenu de plus en plus la méthode d’une « République de camarades » qui ont rétabli, à leur profit, tous les abus parasitaires des anciens régimes et relégué, dans la vaseuse et débordante blagologie électorale et parlementaire aussi mystificatrice que celle des prêtres, les transformations sociales promises. Discrédité en principe, mais non en fait, par tous les scandales qu’il a provoqués, l’opportunisme a cessé d’exister comme parti politique, mais il a continué comme méthode chez tous ceux de droite ou de gauche qui n’ont cessé de participer à la curée. Il est devenu ainsi le progressisme des radicaux adaptés, puis il a pris toutes les nuances caméléonesques qui vont du radicalisme jusqu’au socialisme révolutionnaire. Il a tellement donné de gages de sa carence républicaine qu’aujourd’hui la République n’effraie plus personne. Tout le monde est républicain et nul ne parle plus d’étrangler « la Gueuse », sauf, par snobisme, ceux qui en vivent le mieux et pour qui elle est le plus complaisante. L’opportunisme est maintenant le collaborationnisme des socialistes de gouvernement qui ont, depuis la guerre de 1914, répudié la fraternisation de tous les prolétaires, la lutte de classe et la révolution, ce qui ne les empêche pas de parler toujours au nom de l’Internationale Ouvrière comme les radicaux parlent toujours au nom de la République (voir Politicien).

Si le mot : opportunisme est relativement nouveau, la chose est vieille comme le monde. De tout temps elle a prétendu se justifier en disant : « L’imbécile est celui qui ne change jamais. » Cette sentence est d’un lamentable effet quand elle tombe des lèvres d’un révolutionnaire périmé, d’un de ces anciens traîne-savates devenus les Lechat du régime et qui composent aujourd’hui « l’aristocratie républicaine ». Mais elle est d’un cynisme plus franc, moins répugnant que celui des tartufes, anciens « gréviculteurs » devenus ministres, qui viennent déclarer, la main sur le cœur, aux applaudissements de la claque parlementaire, qu’ils n’ont « jamais changé !… » Certes, un changement d’opinion est honorable quand il est le résultat de l’étude, de l’observation, du progrès de la pensée, d’un scrupule de conscience et de la volonté d’un emploi plus généreux des connaissances et de l’activité. Il ne l’est pas du tout lorsqu’il n’est guidé que par l’intérêt personnel et l’ambition politicienne. La casuistique qui cherche à justifier ce mode d’intelligence ne mérite que le mépris, qu’elle soit révolutionnaire ou réactionnaire, laïque ou religieuse et quelle que soit l’admiration dont l’accompagnent des choreutes serviles. La décence voudrait que celui qui se livre à cette sorte de putanat gardât au moins le silence et ne cherchât pas à se justifier ; mais par une espèce de remords que l’opportunisme porte en lui, il a besoin de faire des phrases pour donner le change et masquer sa honte. Il compose des mots historiques. « Alca jacta est ! » disent les Césars en franchissant le Rubicon. « Adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré », suggèrent aux Clovis les lessiveurs des âmes par qui, en tous les temps :

Le crime heureux fut juste et cessa d’être crime.

« Paris vaut bien une messe ! » déclarent gaillardement les Henri IV renégats. On remplirait des volumes de toutes les phrases, de tous les mots qui constituent la littérature de l’apostasie, du reniement, de la trahison opportunistes. Elle a particulièrement fleuri depuis qu’au 18 brumaire Bonaparte montra la voie aux démagogues, jusqu’aux temps contemporains où d’anciens chambardeurs prétendent ne pas changer quand ils deviennent, à la présidence de la République, les « rejetons orgueilleux », qu’ils flétrissaient jadis, « des grands bandits légaux qui ont détroussé nos ancêtres par l’usure, par le monopole, par la savante mise en œuvre de tous les procédés que la loi, faite par eux, et pour eux, leur mit en main. » (M. Millerand).

L’opportunisme a toujours été le moyen de réussite des nouvelles puissances par l’adaptation insidieuse ou brutale aux circonstances. L’exemple le plus démonstratif que l’on en a est dans l’histoire de l’Église. « L’Église s’adapta aux mœurs des temps beaucoup plus qu’elle ne les dirigea », a écrit Sartiaux. Elle n’a jamais cessé de suivre cette méthode et elle n’a vécu que par elle. Née d’une religion nouvelle qui apportait la torche dans le vieux monde, en bouleversait les institutions, en renversait les hiérarchies, en détruisait les conventions, en culbutait les valeurs sociales, elle devint, par le plus persévérant et le plus progressif des opportunismes, le plus solide rempart de ces institutions, de ces hiérarchies, de ces conventions, de ces valeurs qu’elle aurait dù supprimer pour établir un monde nouveau. Suivant les intérêts de sa politique, elle servit Dieu et César. Elle fit de Dieu la plus infàme et la plus ridicule des divinités pour justifier ses collusions avec les plus infâmes et les plus ridicules maîtres des hommes. Insolente, exigeante et cruelle devant les faibles, lâche, rampante et vile devant les forts, elle sut trouver toutes les justifications à toutes les turpitudes triomphantes en les couvrant de sa blasphématoire infaillibilité auprès de leurs victimes. Depuis les Constantin, les Clovis, les Phocas, jusqu’à M. Mussolini, tous les hommes « chargés de hontes et de crimes » qui ont régné sur les peuples ont été à ses yeux « envoyés par la Providence ». Des pires bandits et des pires catins elle a fait des saints et des saintes, des pires crimes elle a fait des actions admirables ; depuis vingt siècles, sa justice et sa charité célèbrent comme la manifestation la plus adorable de la bonté divine le monstrueux holocauste d’une humanité livrée aux pires scélérats. Il n’est pas une superstition des temps les plus barbares qu’elle n’ait fait sienne pour s’attacher les foules ignorantes ; il n’est pas une infamie qu’elle n’ait sanctifiée pour en tirer pouvoir et argent. Il n’est pas un de ses principes et de ses dogmes qu’elle n’ait mille fois modifié, falsifié suivant les besoins du moment pour maintenir sa domination. Il n’est aucun texte évangélique ou canonique que sa casuistique tortueuse n’ait interprété contradictoirement pour le service d’une morale circonstancielle. Dès le 1er siècle du christianisme, l’apôtre Barnabé disait de l’Église, devant son opportunisme criminel:« Elle entrera dans la voie oblique, dans le sentier de la mort éternelle et des supplices ; les maux qui perdent les âmes apparaîtront ; l’idolâtrie, l’audace, l’orgueil, l’hypocrisie, la duplicité du cœur, l’adultère, l’inceste, le vol, l’apostasie, la magie, l’avarice, le meurtre, seront le partage de ses ministres ; ils deviendront des corrupteurs de l’ouvrage de Dieu, les courtisans des rois, les adorateurs des riches et les oppresseurs des pauvres. » La constance de cet opportunisme affirmée par toute l’histoire a abouti, la veille de la Guerre de 1914, à ce tripatouillage du catéchisme par lequel elle changea son cinquième commandement :


Homicide point ne seras
DE FAIT ni volontairement,

par celui-ci :

Homicide point ne seras
SANS DROIT ni volontairement.

Elle marqua ainsi indélébilement, non seulement sa complicité dans le carnage qui se préparait et qu’on appellerait la Guerre du DROIT, mais encore sa préméditation avec celle de tous les criminels, chefs d’États responsables. C’est pourquoi tous les gouvernements, et particulièrement la République laïque, lui paient si généreusement, depuis, les trente deniers de Judas.

Aujourd’hui, dans le désarroi et la débâcle de la société capitaliste, que la monstruosité de ses abus et de ses vices condamne à s’écrouler comme jadis l’empire romain, l’Église demeure le plus sûr paratonnerre contre les fureurs révolutionnaires. Par son opportunisme rhétoricien qui lui fit accommoder l’aristotélisme et le thomisme puis, de nos jours, le thomisme et le modernisme, elle est l’inspiratrice la plus perfide des « unions sacrées » du capital et du travail, du bellicisme et du pacifisme, du nationalisme et de l’internationalisme comme de la Foi et de la Raison. Les démagogues de plus en plus vaseux, qui trempent leur « tripe laïque » dans son eau bénite, n’ont plus qu’à se laisser emporter dans sa nacelle, C’est le nouvel embarquement pour Cythère sous un patronage plutôt hétéroclite où sont mêlés Bossuet et Karl Marx, Sainte Thérèse de Lisieux et Louise Michel. Des millionnaires chantent l’Internationale ; des prolétaires leur rendent leur politesse en entonnant l’Hymne au Sacré-Cœur. Au débarqué, on se retrouve avec d’anciens admirateurs de Ravachol qui sont allés du Diable à Dieu et ont fait au « culte du Moi » le sacrifice de la peau des autres avec de riches catins repenties dont le portrait fait vis-à-vis à celui du pape dans des maisons pieuses, avec des tatoués des plages à la mode, avec des socialistes officiels qui préparent la révolution en compagnie de préfets de police, avec, enfin, toute la faune du muflisme. Tout ce monde est en famille dans les casinos et dans les églises où le « jazz » remplace les saintes orgues et où des évêques bénissent les chiens des grands juifs, en attendant de bénir ces juifs eux-mêmes. Car, à un certain degré de la hiérarchie sociale, on est tous frère en opportunisme et il n’y a plus d’hérétiques pour l’Église comme il n’y a plus de métèques pour le nationalisme. Les chiens de M. de Rothschild sont de bons chrétiens devant les évêques, comme les Altesses, même allemandes, sont toutes de bonnes françaises pour MM. Daudet et Maurras qui leur portent le coton. L’Internationale Ouvrière est sacrilège à leurs yeux et la peine des travailleurs est leur juste châtiment ; mais l’Internationale Capitaliste est sacrée et les joies de ses oisifs sont leur légitime récompense. Muflisme oblige, à défaut de noblesse, pour la valetaille opportuniste.

C’est ainsi que dans tous les temps, et sous tous les régimes, l’opportunisme, si subversives qu’aient été les formules de ses pratiquants, a fait avorter les réalisations sociales. S’il fait un pas en avant en disant : « Pas de réaction… », il en fait immédiatement un autre en arrière en ajoutant : « … et pas de révolution ! » Or, qui n’avance pas recule. L’opportunisme replonge ainsi les espoirs humains, à mesure qu’ils renaissent et prennent forme, dans le marécage fétide du conservatisme social. — Edouard Rothen.


OPPOSITION n. f. Si l’harmonieux accord des individus impliquait l’adoption par tous d’un credo unique, l’absence complète d’opposition, il ne serait ni possible, ni souhaitable. Son avènement marquerait la fin de tout effort nouveau vers plus de vérité, de toute tentative pour améliorer notre situation et celle de nos semblables. Loin d’être un signe de vitalité pour une science, 1’absence de discussions serait la preuve d’un dangereux arrêt. Car ce qui scandalise les simples : les luttes sans cesse renaissantes, les hypothèses d’un jour, constituent l’obligatoire rançon de tout progrès. Pour rebâtir il faut abattre ; toute marche en avant demande que l’on secoue le poids des conceptions qui paralysent, que l’on brise la chaîne des traditions qui rivent au passé. Parce que d’une clairvoyance implacable, la contradiction détournera encore des conclusions hâtives ou peu fondées, fût-elle fausse, elle reste utile par les observations qu’elle provoque et les travaux qu’elle fait naître. C’est à la suite d’une série de tâtonnements que l’on atteint souvent la vérité. Dans l’ordre pratique, il est de même indispensable qu’une opposition contrôle les dirigeants : l’âpreté des luttes de partis est un signe de vitalité, non de décadence. En morale, le rôle des novateurs hardis n’est pas moins essentiel ; à toutes les époques, ils furent les pionniers de la justice et du droit. Si la foi, entendue dans le sens de croyance irraisonnée, s’avère néfaste, c’est parce qu’elle nous détourne de chercher à voir clair.

Mais qui dit opposition, ne dit pas violences et outrages ; la discussion n’est en soi nullement exclusive de l’esprit de fraternité. L’humble savoir de la raison a définitivement vaincu l’orgueilleuse prétention des dogmes immuables : énoncer des vérités définitives n’est qu’une preuve de vanité ou d’ignorance. Le charme est à jamais rompu des croyances qui fournissaient le prétendu modèle d’un savoir qui ne varie pas. Aussi la fraternité des cœurs est-elle conciliable avec l’âpre souci d’un rigoureux contrôle des manifestations diverses de la pensée ou de l’action. Ce n’est pas entre eux que luttent les chercheurs, c’est contre une nature avare qui garde jalousement ses secrets ; et les constructeurs de la cité future, même lorsque leurs vues diffèrent, peuvent tendre vers un but identique : l’amélioration du genre humain. Lorsqu’elles s’accompagnent de sincérité, les plus graves divergences d’idées s’harmonisent aisément dans une mutuelle estime. La joie du succès ne légitime point une insolente superbe, ni le regret d’un échec les mesquines rancunes de la jalousie. Malheureusement, l’opposition prétendue des doctrines masque souvent une opposition d’intérêts. Certaines sommités sécrètent la jalousie comme l’abeille distille le miel : seules leurs idées sont bonnes et malheur au téméraire qui se permet d’en douter. On prodiguera les insinuations malveillantes, sinon les injures, quand il s’agira d’un égal, et l’on n’hésitera pas à briser sa carrière, si l’on est en présence d’un inférieur. Pour laisser un nom, pour qu’on parle d’eux, les amateurs de célébrité ne reculent devant aucun moyen : celui-ci vole, cet autre achète les travaux d’un inconnu, un troisième utilise ses relations féminines pour être de l’Institut ; des malades doivent leur mort aux expériences intéressées d’un médecin, et des thèses sont refusées afin que le correcteur puisse traiter le même sujet. Arriver, en passant sur des cadavres s’il le faut, voilà, résumées, les aspirations de maints ambitieux. Dans le domaine des arts et des lettres, la jalousie professionnelle s’avère de taille identique. Qu’un peintre, un acteur glorifie ses collègues, c’est chose rarissime ; et nous comprenons mal la haine que se vouent des créateurs de beauté d’un égal mérite. Un livre, supérieur par le style ou la pensée, obtient malaisément les éloges des critiques en renom ; s’il reste superficiel et ne porte ombrage à personne, beaucoup proclameront que l’auteur a du génie. En politique, on est de l’opposition, non par souci de la justice, d’ordinaire, mais parce qu’on n’a pas accès au râtelier gouvernemental, ou parce qu’on ambitionne de jouer un rôle important. Même dans les milieux d’avant-garde, les critiques ne sont pas toujours désintéressées ; devant les succès du voisin, une jalousie haineuse s’empare de quelques esprits ; dès lors leur impartialité n’est qu’apparente ; ils veulent nuire, voilà leur vrai but. Si la vie des précurseurs est parfois très pénible, c’est fréquemment à cause de ces haines tenaces et sourdes, qui ne désarment pas même devant la mort. Cette opposition-là nous répugne profondément. — L. Barbedette.


OPPRESSER, OPPRESSEUR, OPPRESSION, OPPRIMANT, OPPRIMER. On oppresse un pays ; on opprime un peuple ; on opprime ou on oppresse un ou plusieurs individus. Et tous ceux qui, soit par la force, soit par la ruse, soit par l’éducation faussée, font des victimes de leur méchanceté, de leur autorité, de leurs instincts, de leurs vices, sont des oppresseurs.

Les oppresseurs sont ceux qui, consciemment ou inconsciemment, font acte d’oppression. Et l’on fait cet acte d’oppression quand on étouffe tout bon sentiment, toute initiative généreuse, innés dans l’individu, par une influence quelconque : l’autorité, le mensonge, la calomnie, la perversité, l’intérêt.

L’oppression est l’acte d’opprimer.

Toute guerre est un acte d’oppression réciproque. Les conditions des vainqueurs imposées aux vaincus sont toujours des actes d’oppression, conséquence de la guerre. Les bénéficiaires et les victimes de la guerre sont les uns des oppresseurs et les autres des opprimés. Le Père Lacordaire a dit, pour expliquer l’action d’opprimer : « Toute guerre d’oppression est maudite » (Dict. Larousse). En ce cas, comme toute guerre est une oppression, toutes les guerres sont maudites, car il n’y a aucune distinction possible à faire si l’on se mêle de juger cette honte : la guerre ! C’est du moins ainsi que nous pensons.

Toussenel définit ainsi l’état de celui qui est opprimé : « La misère et l’oppression changent les opprimés en brutes. » (Dict. Larousse).

— Et ceux qui font la misère et qui font les opprimés ? En quoi cela peut-il les changer ? Si l’oppression fait des opprimés, de malheureuses brutes quand la misère s’y joint, nous pouvons croire que Toussenel n’a pu exprimer ainsi toute sa pensée, par le Dictionnaire Larousse, comme nous pouvons l’exprimer ici, sans quoi il eût, je pense, traité d’ignoble brute l’individu cause de misère et d’oppression. A moins que Toussenel n’ait pas étudié ce vil animal.

D’Alembert a écrit, en ce qui concerne ces mots : « Je fais du genre humain deux parts : l’opprimante et l’opprimée ». Cette définition est trop juste pour que nous y ajoutions quelque chose. Certes, nous ne pouvons aimer ceux qui oppriment leurs semblables, mais nous pouvons ne pas admirer ceux qui se laissent opprimer, alors que leur dignité d’homme leur fait un devoir de se révolter ! Mais la révolte, parfois spontanée, se rencontre trop souvent avec le misérable instinct de conservation, dont on ne se débarrasse pas si facilement qu’on le fait de certains parasites !

Il semble que l’on pourrait au moins ne pas s’opprimer mutuellement, comme cela arrive si fréquemment dans tous les groupements humains et presque partout à la surface du monde… Exemples : dans la famille, le père opprime la mère ; la mère opprime les enfants ; les frères oppriment les sœurs ; les aînés oppriment les cadets ; les grands oppriment les petits ; les forts oppriment les faibles, etc. Et cela se passe à peu près dans tous les pays, sous tous les climats. Il est des oppressions qui sont sacrées et consacrées, comme chez nous par le mariage. La morale chrétienne comme la morale païenne n’est établie que sur des systèmes divers d’oppression. Les mœurs des peuples sont remarquables par les façons originales de chaque peuple à s’opprimer plus ou moins dans la nation

Mais, où l’oppression gagne en puissance, c’est au point de vue de l’extension des Peuples ou plutôt des nations en dehors de chez elles. Cela s’appelle la colonisation, c’est-à-dire l’oppression inqualifiable sur des malheureux auxquels, par la guerre ignoble, des guerriers capables de tout, imposent, sous le prétexte cynique de civilisation, la pire des oppressions. Ces opprimés de la colonisation ont tout subi. On a d’abord méprisé leurs croyances stupides pour leur en imposer d’autres qui ne le sont pas moins. Puis, on a conquis leur pays pour les protéger en les fusillant, en les mitraillant, en brûlant, en pillant tout chez eux. On n’a tenu aucun compte de leurs mœurs, de leur religion, de leurs sentiments, de leurs aptitudes. On a varié pour eux l’oppression dite sauvage, en leur inculquant les bienfaits de la civilisation par l’exemple de l’injustice, et de la cruauté. On leur a donné le goût de l’ivrognerie en les dotant de toutes sortes de mixtures dénommées eaux-de-vie, pour les abrutir ou les faire mourir. En plus de l’alcool, après s’être moqué de leurs mœurs privées, et avoir tourné en ridicule leurs cérémonies naïves ou naturelles, on les a gratifiés de nos vices et de nos maladies. Pour mieux les opprimer, on a pourri le corps et l’esprit de ces malheureux dont on a fait des esclaves pour les travaux forcés, au profit des civilisateurs et des soldats sanguinaires pour défendre et protéger les biens et la vie de ceux qui les ont asservis et qui les oppriment.

Les oppresseurs, pensons-nous, ont si bien accompli leur tâche de civilisation que tout ce qui se passe actuellement est l’indice assez clair de transformations prochaines dans le monde entier.

Les millions d’opprimés de l’Inde, dans leur passivité, se montrent formidables à leurs ennemis : les Anglais. Demain, peut-être, la classe des fonctionnaires et des colonisateurs verra une forme nouvelle de résistance à l’oppression, qui ne sera plus celle de Gandhi.

En Asie, couve une révolte latente qui n’attend pour éclater qu’un animateur, un entraîneur, un Messie… Un homme ou une nation. Qui sait ?

En Afrique, l’oppression, qui fait honte à l’homme opprimé de n’être pas de la même couleur que son oppresseur, nous réserve sans doute une future guerre de races où les blancs riront jaune.

Enfin, il n’est pas jusqu’aux pays d’Europe et d’Amérique, las, épuisés par la dernière Grande Guerre, subissant tour à tour des crises économiques, qui ne se demandent ce que pourra bien être pour eux l’avenir, si menaçant !

La tyrannie financière pourrait bien faire place à une autre tyrannie dont l’oppression ne serait vraiment cruelle qu’aux oppresseurs de la veille. Ce ne serait pas encore la perfection, mais ce serait peut-être un pas vers elle. Qui vivra, verra, dit-on. Puissions-nous voir la fin de toutes les oppressions ! Pour cela, soyons de tout cœur et de toute raison, les adversaires déterminés des oppresseurs, les défenseurs ardents des opprimés !

Il est insensé de croire qu’on peut s’affranchir soi-même en laissant subsister partout l’oppression. Il faut anéantir celle-ci dans tous les domaines : politique, économique, moral, social, national, international. Alors, seulement, la Liberté sera ! — G. Yvetot.


OPTIMISME n. m. (du latin optimus, très bon). C’est, nous dit Littré, un « système de philosophie où l’on enseigne que Dieu a fait les choses suivant la perfection de ses idées, c’est-à-dire le mieux, et que le monde est le meilleur des mondes possibles. » C’est aussi « une tendance à voir tout en beau, surtout en politique ».

Nous ne nous occuperons pas de l’optimisme philosophique qui est une véritable bouteille à encre. Constatons simplement qu’il est peut-être, dans toute la métaphysique, le système le plus funeste à l’idée de Dieu et de sa perfection, car la réalité nous fait observer à tout instant l’imperfection du monde. Même en admettant que Dieu ait fait ce monde et que, par rapport à Dieu, il soit parfait et que toutes les choses y soient bonnes, nous ne pouvons, par rapport à nous, reconnaître cette perfection et cette bonté. Il se peut que le choléra et la peste soient bons en eux-mêmes et prouvent la perfection divine ; ils n’en sont pas moins détestables pour le plus grand nombre des hommes. Il faut être un fou mystique, un de ces vésaniques que les pratiques religieuses ont détraqués, dont elles ont fait des brutes sanguinaires, pour se réjouir des calamités qui accablent le monde et y voir les effets de la « perfection divine ». Cet optimisme féroce ressemble étrangement à ce pessimisme qui n’attend le bien que de l’excès du mal. C’est ainsi que les extrêmes se touchent, et ils se touchent doublement quand, à côté des moines qui prêchent la guerre pour ramener les hommes à Dieu, des révolutionnaires professent que la révolution ne sortira que de l’excès de misère !… Les révolutions de la misère ont toujours été désastreuses pour les miséreux.

Voltaire, dans son roman Candide, a spirituellement raillé l’optimisme qu’il fait définir par son héros « la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal ». Il faut remarquer qu’il ne dit pas : « quand tout est mal ». Il a le bon sens de se garder du préjugé contraire à l’optimisme, celui des pessimistes qui, s’ils n’ont pas fabriqué un système philosophique pour enseigner que « tout est mal », n’en sont pas pour cela mieux équilibrés que les disciples du « tout est bien ».

Il faut pourtant constater que l’optimisme a, plus que le pessimisme, un fondement dans les faits naturels et sociaux. Toute la nature est optimiste et l’homme est naturellement optimiste. Il est indiscutable que dans toute la nature les forces favorables à la vie dominent celles qui lui sont contraires, que la vie est plus forte que la mort ; sans cela, le monde n’existerait plus depuis longtemps.

Il est non moins incontestable que, parmi les hommes, la tendance à la paix, à l’entr’aide, au perfectionnement individuel et à l’amélioration des rapports sociaux est plus puissante que la tendance à la guerre, à la concurrence, à l’abandon de soi-même et à l’indifférence sociale ; sans cela, les hommes auraient disparu. L’homme est naturellement porté à se faire une vie aussi bonne que possible et à en rechercher les moyens. Par intérêt, sinon par bonté, il a compris que la sociabilité est préférable à l’hostilité. C’est son espoir, sa volonté d’une vie meilleure, qui a éveillé son esprit d’invention, qui l’a lancé dans le champ illimité des recherches scientifiques, qui lui a fait trouver la machine pour diminuer son effort et soulager sa peine, qui lui fait réclamer une sécurité toujours plus grande dans un état social où, si souvent déçu, il n’en conserve pas moins l’espérance continue d’un mieux être. C’est l’optimisme qui entretient son espoir et sa volonté. Sans lui, il en arriverait à perdre tout ressort avec toute dignité et toute fierté de lui-même. « A quoi bon ? » dirait-il, comme ces abouliques à qui il est indifférent de faire une chose plutôt qu’une autre, persuadés que « rien ne sert à rien » !…

L’optimisme est nécessaire pour vivre ; il est un signe de santé physique et morale. Mais pas plus que la vie n’est un film qui déroule tous les jours, au même rythme, un même nombre d’images ayant toujours les mêmes couleurs, cet optimisme n’est constant et immuable chez l’individu bien équilibré. L’optimiste qui ne connaît jamais le pessimisme est un égoïste massif pour qui la vie est bonne et qui ne la voit pas autrement pour les autres. Le pessimisme constant est, par contre, le produit d’un état de maladie physique ou morale, neurasthénie ou hypocondrie. L’affaiblissement des forces nerveuses produit la première ; les douleurs, les ambitions déçues entretiennent la seconde. Que de « grands hommes » méconnus pour qui le monde n’est mal fait que parce qu’il n’a pas les yeux sur eux et ne fait pas leur fortune !… Quand ils se bornent à extravaser leur bile et qu’ils ne font pas des cabotins du crime, cela n’a pas d’importance. Mais trop souvent, des Victor Hugo ratés font des Lacenaire. Constipés, dyspeptiques ou ratés qui ne sont pas toujours « tombés d’un trop haut idéal », tels sont généralement les pessimistes. Tels sont les faux savants qui interprètent Darwin à l’envers, tel ce Quinton qui a écrit les insanités suivantes : « Le monde est aux impudents. La guerre est l’âge d’or. L’action pour l’honnête homme n’est possible qu’à la guerre. La joie de tuer est profonde. Les jours qui terminent les guerres sont des jours de deuil pour les braves. Tu n’as pas à comprendre les peuples, tu n’as qu’à les haïr. En dehors de la maternité chez la femme et de la guerre chez l’homme, l’être humain n’est que petitesse et ordure. Le pacifisme est un attentat à l’honneur. C’est la grandeur de la guerre de déchirer les contrats. » Propos bien dignes de cet hypertrophié du « moi » qui disait aussi : « En dehors de moi, tout n’est que vices, sottise, folie. »

Or, si Darwin a constaté, dans son système de l’évolution organique, la « lutte pour l’existence », il a placé au-dessus de cette lutte « l’accord pour l’existence », sans lequel les plus féroces « lutteurs », parasites malfaisants, auraient disparu depuis longtemps avec le vieux monde tourneboulé par eux. « La preuve nous en est donnée par ce fait que les espèces les plus heureuses dans leur destinée ne sont pas les mieux outillées pour la rapine et le meurtre, mais, au contraire, celles qui, munies d’armes peu perfectionnées, s’entr’aident avec le plus d’empressement : ce sont non les plus féroces, mais les plus aimantes. » (E. Reclus.) Et ne prenons pas comme exemple contraire celui de la prétendue prospérité de cette Europe actuelle, où sévissent tant de Quintons et qui est la mieux outillée pour la rapine. D’abord, elle n’est pas heureuse, cette Europe. Ensuite, elle ne tardera pas à s’engloutir dans sa propre ordure si elle continue à suivre les « surhommes », mégalomanes assoiffés de domination, qui exploitent la lâcheté du troupeau en se donnant des airs « nietzschéens », mais ne sont que de vulgaires aventuriers.

Quand Renan disait : « Il est des temps où l’optimisme fait involontairement soupçonner chez celui qui le professe quelque petitesse d’esprit ou quelque bassesse de cœur », il jugeait comme il convenait l’optimisme des égoïstes, satisfaits même aux temps des Soulouques grotesques et sanglants qui règnent trop souvent sur la sottise des peuples.

L’optimisme dans l’actuel est l’adhésion à cet actuel ou à ce qu’il peut produire. Celui qui porte en soi un rêve quelconque de justice sociale, de perfectionnement humain, ne peut posséder cet optimisme en face de l’état social ; mais il peut croire à des possibilités de transformation de cet état et il y travaille. L’optimisme du révolutionnaire, de celui qui revendique et ne se résigne pas à la servitude, ne peut commencer que là, dans la possibilité qu’il voit d’aboutir au résultat qu’il recherche et qui stimule son effort.

Un déiste est, d’après l’arbitraire définition philosophique, un optimiste. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes que pouvait créer son Dieu parfait. Pourquoi, et d’ailleurs comment, sinon par des entreprises chimériques et condamnables, demander et obtenir mieux ? Le déiste bénit la main qui le frappe. Il appelle la « bonne souffrance » qui sanctifiera son effort vers le divin. Il est même si heureux de vivre dans une « vallée de larmes », qu’il a la terreur de la mort. Aucun homme n’a cette terreur à un plus haut degré que le prêtre. Est-ce l’incertitude du jugement d’un Dieu à qui il prétend s’être « consacré » qui lui apporte cette terreur ou, simplement, comme pour le plus vulgaire des jouisseurs, parce que la vie lui est généralement bonne, qu’il sait ce qu’il va perdre et ne sait pas ce qu’il trouvera ? Contradictions dans tout cela et dont la raison n’est autre que la fallacieuse interprétation philosophique de l’optimisme. Toute la nature, l’humaine en particulier, est en révolte contre cet optimisme de déchéance et de mort. C’est pourquoi tant de gens qui devraient être heureux de mourir puisqu’ils vont enfin connaître les « félicités du ciel », sont dans la terreur à l’heure de la mort.

Le véritable optimisme qui est sain, normal, naturel, est établi, non sur les sortilèges de l’au-delà, mais sur les bases solides de la conscience, aussi loin de l’égoïsme béat du porc humain à l’engrais que des séraphiques extases. C’est celui du Taciturne : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » C’est celui de l’esprit libertaire toujours vigilant chez l’homme conscience de la nature, et qui n’a jamais cessé de le faire progresser dans son individualité et dans le groupe humain. Que cette conscience, chez la majorité des hommes, n’en soit encore qu’au stade de la sauvagerie perfectionnée qu’on appelle le nationalisme, qu’elle n’ait pas encore atteint la sphère de sagesse où la raison dominera la force, elle ne s’est pas moins dégagée de la conception du clan primitif pour monter vers l’humanité. « Vous verrez venir encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous défendons. Mais il ne faut pas s’inquiéter. Le chemin de l’humanité est une route de montagne ; elle monte en lacets, et il semble par moments qu’on revienne en arrière. Mais on monte toujours. » (Renan). Voilà le véritable optimisme qui est sain, normal, naturel.

S’il existait une philosophie pessimiste, elle dirait sans doute : « La nature n’a pas de but et tout finit par la mort. » (H. Astié. Plus loin. Mars 1931). Mais le pessimisme n’a produit aucun système philosophique, pas plus sur ces bases que sur d’autres, parce qu’elles n’ont aucune solidité non seulement expérimentale mais aussi dialectique. D’abord, n’est-il pas inexact de dire que tout finit par la mort puisque la vie est en incessant renouvellement ? Ensuite, quelle certitude a-t-on que la nature n’a pas de but ? Et, en aurait-on la certitude, en quoi cela justifierait-il le pessimisme plutôt que l’optimisme ? C’est comme si l’on disait qu’on doit être pessimiste parce qu’on ne sait pas si Dieu existe ou s’il y a des habitants dans la lune. En quoi ces questions peuvent-elles empêcher de goûter la vie, de la vouloir et de la faire meilleure pour nous et pour ceux qui nous suivront, d’espérer que le progrès scientifique dont les résultats ont été jusqu’ici uniquement matériels, permettra un jour le progrès moral auquel aspirent tous ceux qui rêvent des temps nouveaux ? « Utopie ! » ricanent d’égoïstes esprits pour qui le monde finira avec eux. Mais les utopies sont les réalités de demain. — « Il y aura toujours des guerres ! » gémissent les avachis résignés d’avance aux prochaines « dernières ». — « Les hommes ne sont jamais que des sots ou des fripons », disent des moralistes qui prétendent posséder toutes les vertus mais n’admettent pas que d’autres puissent les avoir ou les acquérir, la mère des gens vertueux étant morte avec la leur.

Ce qui est encore plus inadmissible, c’est ce qu’ajoute ce pessimisme : « Pratiquement, il faut accepter la vie. » — Il faut !… Pourquoi faut-il ? A la suite de quelle loi, de quel credo, de quel catéchisme, par quelle sorte de mystique faut-il accepter la vie si on la trouve mauvaise, décevante et sans but ? Est-ce par devoir envers Dieu, envers les autres hommes, envers soi-même ? Mais alors la vie a un but, il y a une raison de poursuivre ce but et on a encore le goût de vivre ; on n’est plus pessimiste que pour en dégoûter les autres.

L’optimisme est indispensable à la vie sociale comme à la vie naturelle. L’instinct qui pousse l’individu à satisfaire ses besoins physiques, intellectuels, sentimentaux, est optimiste, car il tend à entretenir, à perpétuer, à embellir la vie. Dès que l’homme a découvert les idées, qu’il a appliqué son esprit à l’observation des choses, la nature a perdu à ses yeux son hostilité première, il l’a vue et sentie meilleure, plus maternelle, il a mis en elle une confiance grandissante et, jusque dans sa terreur des forces malfaisantes, il a été optimiste puisqu’il a eu l’espoir de changer leurs dispositions à son égard par sa soumission et son adoration. (Voir Naturisme).

La pensée antique, particulièrement celle de la Grèce qui s’exaltait dans le plus magnifique épanouissement de la vie, était optimiste. Le pessimisme fut en elle une exception. L’optimisme domina socialement tant que les hommes vécurent en accord avec la nature, qu’ils ne virent qu’en elle toute force, toute pensée, toute vie. Les religions qui transportèrent dans l’au-delà les espoirs humains, créèrent l’optimisme métaphysique et le pessimisme social. Les deux se complétèrent pour paralyser l’effort dans l’actuel et créer l’inertie contemplative qui va, dans certaines religions, jusqu’à l’état cataleptique.

Au moyen âge, l’Église sut remarquablement organiser le pessimisme social à son profit. Jamais les hommes ne furent plus désespérés, livrés à la plus noire superstition et aux aberrations les plus inouïes. La hantise de la mort fut telle que dans toute la chrétienté courut l’idée que l’an mil amènerait la fin du monde. En attendant la catastrophe qu’elle annonçait sans y croire, l’Église accaparait, accumulait les biens terrestres dont elle dépouillait ses dupes terrifiées. Il fallut longtemps, après l’an mil, pour que les hommes, voyant que le soleil brillait toujours, reprissent le goût de vivre et cherchassent à sortir de la désolation où ils avaient été plongés. L’optimisme social monta alors de nouveau de la terre et du travail pour produire ce qui fut la période féconde du moyen âge, reprendre le contact avec la saine pensée antique et engendrer les temps modernes sur les ruines amoncelées par un pessimisme pestiféré.

Toutes les découvertes qui, depuis quatre cents ans, ont marqué l’évolution humaine (voir Temps modernes) ont été le produit de l’optimisme social, de la foi dans le progrès, dans le développement d’une humanité en marche vers le bien-être et la liberté. Que l’ignorance, exploitée par les intérêts égoïstes et leur mauvaise foi, ait compromis, à certains moments, et compromette encore l’œuvre de la vraie civilisation, il n’en reste pas moins que toutes les théories, toutes les réalisations, sont le résultat d’un magnifique optimisme, depuis les utopies d’apparences les plus irréalisables jusqu’aux acquisitions les plus positives de la science. Les utopies du xviiie siècle ont produit le libéralisme et les idées saint-simoniennes. Ces dernières se sont précisées et réalisées en partie dans le socialisme du xixe siècle. Le socialisme est, à son tour, en voie d’enfantement dans le xxe siècle. Ses mauvais accoucheurs l’ont fait et le feront encore avorter bien des fois dans de misérables aventures, mais il n’en porte pas moins les espoirs d’un monde nouveau. Lisez dans la Correspondance de Proudhon, sa belle lettre du 27 septembre 1853 sur « l’incorruptibilité des sociétés ». Entre-autres choses qui sont peut-être discutables dans le détail, il disait : « Aujourd’hui… l’état des nations civilisées ne permet plus ni l’exploitation des races vaincues au profit d’une seule, ni le retour à l’antique esclavage. L’organisme social est donc devenu incorruptible, indéfectible ; plus fort que tous les plébiscites et que tous les votes, et c’est pourquoi tout gouvernement qui affecte des allures despotiques est d’avance condamné et ne durera pas longtemps… L’organisme économique tue le despotisme militaire et sacerdotal. La société prouve ainsi sa vaillance, bientôt elle la reconnaîtra elle-même ; alors disparaîtront pour jamais les ignominies que le préjugé universel, l’individualisme glorifié comme raison générale, lui impose en ce moment. Alors aussi les lâches que l’obscurité des temps aura entraînés dans la défection, reviendront à l’honneur et à la liberté et peu à peu l’on reverra la vertu de masses remonter au niveau de la virtualité sociale. » Proud’hon anticipait ; nous le voyons par les « ignominies » qu’entretient encore le « préjugé universel », mais il n’en est pas moins vrai qu’on a fait du chemin depuis qu’il a écrit ces lignes. Il y a toujours des races vaincues soumises à l’exploitation, notamment dans les colonies ; mais il y a une conscience collective qui manifeste sa réprobation avec une force de plus en plus accrue. L’organisme social est encore corruptible : mais tous les jours grandissent le dégoût et la colère contre les éléments corrupteurs.

L’optimisme proudhonien est celui de la pensée anarchiste qui voit les réalisations de l’avenir dans le développement parallèle de l’individu et du groupe social pour substituer le contrat à l’autorité, la libre association des consciences scrupuleuses à l’obligation unilatérale, arbitraire et corruptrice. C’est l’optimisme d’Élisée Reclus, disant que « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même ». Cette conscience c’est ce génie de la Terre « qui prouve son existence en nous rendant capables de penser et de l’interroger », a écrit Maeterlinck, et il a ajouté : « Notre terre ne nous a pas dit grand chose jusqu’ici ; c’est que nous sommes très jeunes et qu’elle-même ne se trouve qu’au début de sa course. Nous apprendrons. Ce n’est pas parce que l’univers existe depuis l’infini des temps que nous devons nous décourager. » Il y a eu toute une éternité avant que la nature ait commencé à prendre conscience d’elle-même. Les pessimistes ne pourraient-ils faire crédit de quelques centaines d’années, voire de quelques centaines de siècles, à l’homme pour qu’il apprenne ce qui lui est encore caché et qu’il arrive à manifester pleinement la conscience de la nature ? Mais leur égoïsme dit à ces pessimistes : « Que t’importe ? Tu ne seras plus là !… Après toi, le déluge ! »

Il est certain qu’il faut avoir un optimisme solidement ancré sur l’observation du fait social, sur la volonté plus forte que tous les obstacles de se dresser contre l’iniquité, le mensonge et le crime, sur la. conviction absolue que cette sinistre trinité et la barbarie qu’elle engendre ne peuvent avoir qu’un temps, pour ne pas tomber dans le pessimisme devant la profondeur de désolante sottise que révèle le muflisme actuel. Mais même si l’observation les faisait arriver à conclure que rien ne changera jamais et que les pourceaux humains, vautrés dans leur bauge, ne seront jamais ceux d’Épicure, tous les protestataires, les réfractaires, les révoltés n’en devraient pas moins demeurer optimistes pour ne pas se dégoûter eux-mêmes et rougir d’être des hommes.

Tous les créateurs humains, tous ceux qui ont apporté de nouvelles forces à la vie, à la révolte, à la conscience, ont été des optimistes, jusque dans le sacrifice d’eux-mêmes. Un Blanqui dont la moitié de la vie s’est passée dans les prisons, un Sacco et un Vanzetti, un Matteoti et un Schirru, la légion innombrable de ceux qui ont donné leur vie pour un idéal de vérité et de justice, ont été des optimistes. Il y aura toujours une élite, si clairsemée soit-elle, qui luttera héroïquement par la pensée et par l’action et à laquelle nous devons nous efforcer d’appartenir. Gravons en nos esprits, pour la retrouver comme un stimulant dans tous les moments de découragement et d’abandon, devant toutes les déceptions qui peuvent nous accabler, cette magnifique pensée d’un des plus purs parmi les hommes, d’un enfant qui mourut à vingt-deux ans, victime de leurs turpitudes : « Il faut croire en l’humanité tant qu’il y aura, ne fût-ce qu’un homme honnête et véridique. Car douter serait blasphémer l’idéal en cet unique dépositaire de sa lumière. » (Jean de Saint-Prix. Lettres.) — Edouard Rothen.

OPTIMISME. A l’opposé du pessimisme qui trouve l’univers mauvais, la vie indigne d’être vécue, l’optimisme estime l’existence bonne, le monde organisé de la meilleure façon possible. D’instinct, par tempérament, ou en raison de circonstances et de conditions de vie particulières, certains voient tout en rose, sont constamment satisfaits de leur sort, découvrent un bon côté même aux événements défavorables. Cet optimisme sentimental peut être un adjuvant utile pour l’action, lorsqu’il résulte soit d’une exubérance d’énergie physique, soit de la fermeté d’un vouloir que les obstacles ne découragent pas. Souvent, non toujours, il implique un profond égoïsme et une complète indifférence pour la douleur du reste des humains. Quant à l’optimisme béat, fruit de l’ignorance ou d’une incorrigible myopie mentale, il ne mérite pas d’être pris au sérieux. Aussi bien négligerons-nous systématiquement l’optimisme instinctif, pour traiter seulement de l’optimisme philosophique. Mais nous ne nions pas que, chez maints penseurs, les idées dérivent du tempérament, ni que les conditions sociales ou les événements de l’existence individuelle interviennent activement dans la production de bien des doctrines morales, religieuses et métaphysiques.

Intimement lié à celui de l’existence et de la nature de Dieu, le problème de l’optimisme fut, en général et d’une façon au moins indirecte, résolu par l’affirmative dans les principales métaphysiques anciennes. Avec le christianisme et la croyance en un dieu, tout ensemble souverainement puissant et souverainement bon, il devient particulièrement difficile d’expliquer l’existence du mal. Les Pères de l’Église s’y employèrent de leur mieux, sans accoucher d’autre chose que de niaiseries théologiques sur la désobéissance de nos premiers parents et le péché originel. Du point de vue philosophique, c’est chez saint Augustin que nous trouvons l’effort le plus sérieux pour donner une base rationnelle à l’optimisme chrétien. Afin de légitimer les crimes patents et quotidiens, dont se rend coupable la Providence, il ose déclarer que la souffrance et le mal ajoutent des charmes merveilleux à la beauté de l’univers. Tant pis pour les malheureux que dieu tourmente sur terre ou dans la rôtissoire infernale ! Jésus, que l’on ose appeler la bonté infinie, avait besoin, paraît-il, de larmes et de sanglots pour manifester sa gloire avec plus d’éclat. Et cette monstrueuse argumentation sera reprise par tous les penseurs chrétiens ! Dans la misère humaine, et dans les imperfections de l’univers, dieu trouve son compte, voilà ce que déclare catégoriquement saint Augustin : « S’il n’était pas bon que le mal lui-même se produisit, le Dieu bon, qui est tout-puissant, ne permettrait pas ce mal : il lui est, certes, facile de faire ce qu’il veut ; mais il lui est également facile de ne pas permettre ce dont il ne veut pas l’existence. » Notre misère étant utile au créateur, comme les ombres sont utiles dans un tableau, nous aurions tort, paraît-il, de nous plaindre : « Rapportez toutes choses à la perfection de l’univers, et vous verrez que, si chacune d’elles est plus ou moins lumineuse que les autres, le total y gagne un plus parfait éclat. » Suivent des couplets sur l’impossibilité, pour notre faible intelligence, de comprendre comment dieu reste juste et bon tout en étant si cruel : « Parce qu’elle est plus haute que la justice humaine, la justice de Dieu est aussi plus inscrutable. Pensez à cela et ne comparez pas Dieu exerçant la justice, aux hommes exerçant la justice ; Dieu est certainement juste, même lorsqu’il fait ce qui paraît injuste aux hommes, et ce que l’homme ne pourrait faire sans injustice » Pour se dispenser de fournir des explications impossibles, saint Augustin se borne, selon une habitude chère aux théologiens catholiques, à invoquer l’impénétrable opacité des divins mystères. Et sans vergogne, il ose conclure : « A quelque supposition que notre pensée s’arrête, elle trouve qu’il faut toujours louer Dieu, le créateur très bon et l’organisateur très juste de tout ce qui existe. »

Mêmes sophismes chez saint Thomas-d’Aquin, le chef incontesté des scolastiques. Il estime que la Providence a tout disposé de si harmonieuse façon que le monde peut être considéré comme parfait, non au sens absolu, mais en ce sens qu’il est la très fidèle expression des desseins du créateur, desseins admirables autant par la magnificence de l’exécution que par la sagesse de la conception. Pour l’Aquinate, comme pour l’évêque d’Hippone, dieu fait bon marché des individus et ne s’intéresse qu’à l’ensemble. Ce qui suffit, pense-t-il, à justifier l’existence du mal : « Dieu fait ce qu’il y a de mieux pour l’ensemble, mais non ce qu’il y a de mieux pour chaque partie, à moins que les parties ne soient considérées dans leur rapport avec le tout. Or, le tout, c’est-à-dire l’universalité des créatures, est meilleur et plus parfait s’il renferme des êtres qui puissent s’écarter du bien, et qui en effet s’en écartent avec la permission de Dieu, qui leur a laissé la liberté. » Il ajoute ailleurs : « La perfection de l’univers demande qu’il y ait de l’inégalité parmi les êtres, afin que tous les degrés de la perfection soient reproduits. Or, c’est un degré de la perfection qu’il y ait des êtres si excellents qu’ils ne puissent jamais défaillir. Et c’est un autre degré de la perfection qu’il y en ait qui puissent s’écarter du bien. La nature nous offre elle-même ce spectacle dans le domaine de l’être ; car il y a des êtres qui ne peuvent perdre l’existence, étant incorruptibles de leur nature ; et il y en a qui peuvent la perdre, étant sujets à la corruption. Si donc la perfection de l’univers demandait qu’il y eût non seulement des êtres incorruptibles, mais encore des êtres corruptibles, elle demandait pareillement qu’il y en eût de capables de s’écarter du bien. » Avec cynisme, l’Ange de l’École déclare même : « Il y aurait une foule de biens anéantis si Dieu ne permettait pas au mal d’exister. La mort des animaux dévorés par le lion est ce qui le fait vivre ; de même, sans la persécution des tyrans, nous ne serions pas témoins de la patience des martyrs. » Ce qui n’empêche point le même Thomas de proclamer dieu infiniment bon ! On ne saurait pousser plus loin l’inconscience ou la mauvaise foi.

Au xviie siècle, Malebranche, un autre optimiste fameux, reconnaîtra que dieu est égoïste au suprême degré, et que son univers, excellent pour lui-même, ne l’est pas toujours pour ses créatures. L’être infiniment parfait, déclare-t-il, s’aime invinciblement lui-même plus que tout le reste ; il n’aime rien que par rapport à lui et n’a jamais, lorsqu’il agit, d’autres fins que lui-même. En dieu « tout autre amour que l’amour-propre serait déréglé ». Ne devant songer qu’à sa gloire, le créateur produit le monde le plus parfait possible : « La sagesse de Dieu lui défend de prendre de tous les desseins possibles celui qui n’est pas le plus sage. L’amour qu’il se porte à lui-même ne lui permet pas de choisir celui qui ne l’honore pas le plus. » Mais c’est moins la perfection de l’univers, en elle-même, que la manière dont cette perfection est obtenue qu’il faut considérer. « Non content que l’univers l’honore par son excellence et sa beauté, Dieu veut que ses voies le glorifient par leur simplicité, leur fécondité, leur universalité, par tous les caractères qui expriment des qualités qu’il se glorifie de posséder. » Malebranche écrit ailleurs : « Un monde plus parfait, mais produit par des voies moins fécondes et moins simples, ne porterait pas tant que le nôtre le caractère des attributs divins. Voilà pourquoi le monde est rempli d’impies, de monstres, de désordres de toutes façons. Dieu pourrait convertir tous les hommes, empêcher tous les désordres : mais il ne doit pas pour cela troubler la simplicité et l’uniformité de sa conduite, car il doit l’honorer par la sagesse de ses voies, aussi bien que par la perfection de ses créatures. » En d’autres termes, par orgueil, par amour-propre, afin que la gloire resplendisse davantage, dieu sacrifie impitoyablement les malheureuses créatures qui lui doivent l’existence. Et Malebranche estime, en bon chrétien, qu’on aurait tort de le regretter. Ajoutons que, grâce à l’Incarnation du Christ, le tout-puissant a trouvé moyen d’élever l’univers jusqu’à lui, de le rendre divin : « L’Incarnation du Verbe est le premier et le principal des desseins de Dieu : c’est ce qui justifie sa conduite. » « Je prétends que c’est à cause de Jésus-Christ que le monde subsiste et qu’il n’y a rien de beau, rien qui soit agréable aux yeux de Dieu que ce qui a rapport à son Fils bien-aimé. » Il en donne la raison : « Car enfin l’Univers, quelque grand, quelque parfait qu’il puisse être, tant qu’il sera fini, il sera indigne de l’action d’un Dieu, dont le prix est infini. » On le voit, l’optimisme de Malebranche n’a rien de consolateur pour le genre humain ; il sacrifie les individus à la vanité du tout-puissant.

Celui de Leibniz est moins cruel, sans être plus solide. Ses raisonnements ont des allures rationnelles, mais demeurent au fond imprégnés de préjugés théologiques. « Je ne saurais, déclare Leibniz, approuver l’opinion de quelques modernes qui soutiennent hardiment que ce que Dieu fait n’est pas de la dernière perfection, et qu’il aurait pu agir bien mieux. Car il me semble que les suites de ce sentiment sont tout à fait contraires à la gloire de Dieu. » Si, entre une infinité de mondes possibles, le créateur a réalisé celui que nous observons, il avait une raison déterminante de ce choix, « et cette raison, on ne peut la trouver que dans les degrés de perfection propres à chacun de ces mondes, puisque tout être possible a un droit à prétendre à l’existence proportionné à la mesure de perfection qu’il enveloppe ». En conséquence, « Dieu a choisi le monde le plus parfait, c’est-à-dire qui est en même temps le plus simple en hypothèses et le plus riche en phénomènes ». Quant au mal, cette pierre d’achoppement des systèmes optimistes, Leibniz en distingue trois sortes : le mal métaphysique, c’est-à-dire l’imperfection de l’être créé ; le mal physique, qui se ramène à la souffrance ; le mal moral, ou péché. Or le mal du premier genre est fatal, puisque « Dieu ne pouvait pas donner tout à une créature sans en faire un Dieu ». L’imperfection, la limitation découlent nécessairement de la qualité de créature ; et ce mal, que dieu même ne saurait faire disparaître, explique déjà en partie les deux autres. D’ailleurs la souffrance, ou peine physique, a un domaine fort restreint, d’après Leibniz : « Si nous n’avions point la connaissance de la vie future, il se trouverait peu de personnes qui ne fussent contentes, à l’article de la mort, de reprendre la vie, à condition de repasser par la même valeur des biens et des maux, pourvu surtout que ce ne fût point par la même espèce : on se contenterait de varier, sans exiger une meilleure condition que celle où l’on avait été. » Et puis, par contraste, la douleur devient une source de joie : « Un peu d’acide, d’âcre ou d’amer, plaît souvent mieux que du sucre ; les ombres rehaussent les couleurs, et même une dissonance placée où il faut donne du relief à l’harmonie. Nous voulons être effrayés par des danseurs de corde qui sont sur le point de tomber, et nous voulons que les tragédies nous fassent presque pleurer. Goûte-t-on assez la santé et rend-on assez grâce à Dieu sans jamais avoir été malade ? Et ne faut-il pas, le plus souvent, qu’un peu de mal rende le bien plus sensible, c’est-à-dire plus grand ? » Ajoutons que la faiblesse de notre esprit et la courte durée de notre existence terrestre ne nous permettent pas de voir assez loin. « Le remède est tout prêt dans l’autre vie, et nous ne devons point murmurer contre un petit délai que la sagesse suprême a trouvé bon d’imposer aux hommes. » Naturellement, une explication différente s’impose lorsqu’il s’agit du mal moral, du péché, puisque dieu même s’en doit offusquer. Pour Leibniz, le créateur est cause de ce qu’il y a de matériel, de positif dans nos actes, non de ce qu’il y a de négatif, de formel. « Dieu est la cause de la perfection dans la nature et dans les actions de la créature, mais la limitation de la réceptivité de la créature est la cause des défauts qu’il y a dans son action. » Le tout-puissant ne veut pas directement le péché, il le permet seulement ; par une volonté antécédente, il tend vers tout bien en tant que bien, mais le succès n’appartient qu’à la volonté conséquente, « comme, dans la mécanique, le mouvement composé résulte de toutes les tendances qui concourent dans un même mobile et satisfait également à chacune, autant qu’il est possible de faire tout à la fois ». Tant mieux pour qui se satisfait de pareilles explications ! Le grand tort de Leibniz, comme de ses prédécesseurs, c’est de nager dans un pathos métaphysique, de se gargariser avec des mots, d’invoquer l’action de dieu, ce pantin inconsistant. Dans Candide, Voltaire couvre, avec raison, d’un ridicule inoubliable l’optimisme des penseurs chrétiens.

Condorcet eut le mérite de se cantonner dans le plan terrestre, en négligeant les fables théologiques. C’est sur un fait, qu’il croit incontestable, la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, qu’il fonde son optimisme rationnel : « Si le perfectionnement indéfini de notre espèce, écrit-il, est, comme je le crois, une loi générale de la nature, l’homme ne doit pas se regarder comme un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s’évanouir après une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal pour ceux que le hasard a placés près de lui : il devient une partie active du grand tout et le coopérateur d’un ouvrage éternel. Dans une existence d’un moment sur un point de l’espace, il peut, par ses travaux, embrasser tous les lieux, se lier à tous les siècles et agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu de la terre. » Non sans raison, l’on reproche à Condorcet d’avoir négligé l’exactitude méthodique, la rigueur et la précision qu’exige le savoir positif. S’il a déserté les cieux, il s’attarde encore dans les nuages de l’abstraction et de l’idéologie. Nous voulons aujourd’hui qu’une part plus large soit faite à l’observation, à l’expérience ; nous écartons toute hypothèse n’ayant pour base que des suppositions non contrôlées. Comme les autres problèmes métaphysiques, celui de l’optimisme relève de la science expérimentale ; l’inconnaissable, imaginé par les positivistes, est un mythe que les penseurs contemporains ont trop longtemps pris au sérieux. Poussées assez loin, les mathématiques, la physique, la biologie, etc… se confondent avec la philosophie et fournissent des solutions aux problèmes transcendantaux.

De ce point de vue, il est encore impossible d’affirmer que les pessimistes ont tort, que les optimistes ont raison. Néanmoins, je dois reconnaître, malgré les tendances pessimistes de mon caractère, que la science actuelle favorise un optimisme relatif, du moins en ce qui concerne l’espèce. Que 1es individus s’y résignent, longtemps la mort restera l’ultime fin de leurs agitations ! Mais, grâce à la science, nos descendants parviendront à un degré de puissance que nous entrevoyons à peine. Dans deux études, Face à l’Éternité, Vouloir et Destin, j’ai montré que la destruction de notre globe n’impliquerait peut-être pas la disparition de nos descendants, ni surtout du savoir que les hommes auront accumulé. « Pour ces derniers, l’heure viendra de monter à l’assaut des étoiles, d’explorer l’univers, à la recherche de planètes sœurs, au sol neuf, à l’atmosphère vierge, aux luxuriantes végétations… Rêve fou, impossible chimère ! dira-t-on. Projet réalisable, assurent des savants très positifs. La superposition de fusées à tir successif ou des machines non encore inventées permettront un jour, de se rire des lois de l’universelle gravitation. Nous savons que les ondes électriques sillonnent les espaces interplanétaires ; d’où l’idée de correspondre avec Mars par télégraphie sans fil. Mais il faudrait que l’habitent des êtres parents de l’homme dont la civilisation fût assez haute, les récepteurs assez puissants pour que nos messages leur devinssent accessibles. Peut-être les échanges, rendus faciles entre les terres peuplées d’espèces raisonnables, doivent-ils aboutir, plus tard, à un savoir qui, émigrant d’astre en astre, connaîtra l’immortalité. Malgré la mort, lente ou brusque, de notre globe et des autres, à tour de rôle, un trésor intangible de vérités supérieures se transmettrait de monde à monde, procurant à ses détenteurs une incommensurable puissance. Et rien n’assure que la raison n’arriverait point à guider les astres, dans leur course inconsciente à travers l’espace et le temps. Au jeu aveugle des forces cosmiques serait substituée la finalité éclose dans le cerveau d’êtres intelligents, dans celui des hommes, si notre espèce se montre digne d’une mission jadis réservée à Dieu. » Pour un avenir très lointain certes, il n’est même pas impossible que les hommes parviennent à vaincre la mort. « A condition bien entendu qu’ils acceptent ce cadeau, probablement indésirable, une vie sans fin. Si l’existence nous paraît si belle, c’est qu’elle doit avoir un terme et que nous le savons ; dans la volupté de vivre, la pensée de la mort entre pour une large part ; bien vite nous serions las de tout, dégoûtés de nous-mêmes, je le crains, sans la perpective d’un trépas qui pourtant nous effraye. Aux yeux du biologiste, l’immortalité semble normale chez les êtres unicellulaires, dont la division indéfinie ne laisse aucun cadavre après elle. Pourquoi la cellule cesserait-elle de posséder une immortalité, au moins potentielle, dans les organismes supérieurs ? En fait, chez les animaux les plus perfectionnés, même chez l’homme, des cellules subsistent qui conservent l’aptitude à la croissance et à la multiplication indéfinie ; ce sont les cellules sexuelles, ces éternels porte-vies. » À notre espèce, tous les espoirs sont permis. — L. Barbedette.

OPTIMISME. L’optimisme est une doctrine philosophique qui a eu cours de tous les temps. Plotin, le chef de l’école d’Alexandrie s’est donné beaucoup de peine pour prouver que les prisons, les guerres, les épidémies, la mort sont des biens et non des maux. Les guerres et les épidémies préviennent l’excès de population : elles préservent l’individu, par une mort prompte, des inconvénients et des infirmités de la vieillesse. La mort n’est pas un mal, elle est si peu de chose qu’aux jours de fête, les hommes s’assemblent dans les amphithéâtres pour s’en donner le spectacle.

Parmi les modernes, Leibniz est celui qui a porté l’optimisme au plus haut degré d’exaltation. D’après sa thèse, Dieu, en vertu de son omniperfection, fait toujours ce qu’il y a de mieux, et ce qu’il faut considérer, ce ne sont pas les détails, mais l’ensemble, c’est-à-dire, toutes choses balancées, le système ou la construction qui l’emporte en perfection sur tous les autres agencements imaginables. L’humanité n’étant qu’un détail, la terre qu’un atome, en comparaison des mondes innombrables qui peuplent l’espace, on peut en conclure que nos imperfections, nos misères ne sont que très peu de chose — un néant au prix de la perfection que démontre l’arrangement du cosmos. Malgré toutes ses imperfections, le monde dont nous faisons partie, est le meilleur des mondes possibles.

Dans son poème sur l’homme, le poète anglais Pope a encore renchéri sur Leibniz. Partout le mal est compensé et racheté par le bien. Le pauvre est heureux malgré sa pauvreté ; dans les vapeurs du vin, le mendiant s’imagine être un roi, l’aveugle danse, le boiteux chante, et il n’est jusqu’au sot qui ne soit ravi de lui-même. Les défauts et les vices des hommes sont pour le mieux parce qu’ils tournent à l’avantage de la société. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il y eût dans ce monde moins de méchants et plus de gens de bien ? Pope répond qu’un monde composé de gens de bien ne serait pas préférable au monde où nous vivons, où se mélangent bons et méchants : selon lui, tous ces gens de bien ne pourraient s’entendre entre eux.

Voltaire a ridiculisé de main de maître l’optimisme à la façon de Leibniz et de Pope, dans son poème sur Le tremblement de terre de Lisbonne, dans ses contes philosophiques et spécialement dans Candide. Candide et son maître, le Docteur Pangloss, courent toutes sortes d’aventures, où ils risquent cent fois de perdre la vie et dont ils ne réchappent que grâce à un concours de circonstances extraordinaires. Avec une obstination qui tient du comique ou de l’héroïque, selon le point de vue du lecteur, ils persévèrent dans leur optimisme, et le Docteur Pangloss n’en continue pas moins d’enseigner à son disciple que « ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise, il fallait dire que tout est au mieux. »

Le bon sens a toujours protesté contre cet optimisme qui veut que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Non, tout n’est pas pour le mieux pour celui que la misère accable, que poursuit l’adversité, qui est obligé de refouler ses aspirations, ses désirs, ses appétits. Dans son chapitre sur Les Grands, Labruyère a fait justice de l’optimisme compensateur. « On demande, écrit-il, si en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, leurs peines, leurs avantages, on n’y remarquerait pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal qui établirait entre elles l’égalité, ou qui ferait, du moins, que l’une ne serait guère plus désirable que l’autre. Celui qui est puissant, riche, et à qui il ne manque rien peut formuler cette question, mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide. »

A mesure que s’affaiblissait la foi eu un Dieu organisateur, dictateur de l’univers, il fallut trouver une réponse plus sensée que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », au problème de la misère de vivre. On imagina une loi de progrès continu. A la suite des Herder, des Kant, des Turgot, des Condorcet, des Saint-Simon, des Auguste Comte, de toutes les écoles socialistes utopistes ou scientifiques, des évolutionnistes de tout ordre, on déclara sans limite la capacité de perfectionnement de l’humanité ou de la nature individuelle. On alla plus loin : on admit, et on ne pouvait faire autrement, que tous les événements qui ont eu lieu ou ont lieu ont été ou sont nécessaires, ont servi ou servent au développement de l’espèce humaine. Taine formula cette idée en une phrase lapidaire : « Ce qui est a le droit d’être. » Tout est donc bien et pour le mieux dans la meilleure des évolutions. Dans le passé et dans le présent.

Ceux qui défendaient ou défendent cette thèse ne s’aperçoivent pas qu’ils légitiment du même coup tout ce contre quoi notre raison s’insurge ; par exemple : les violences faites aux corps et les violences faites aux opinions, l’inquisition, les conseils de guerre, les bûchers, les in-pace, les pelotons d’exécution, les jets de liquide enflammé, les gaz asphyxiants, les avions de bombardement, le nettoyage des tranchées. Tout est bien, l’esclavage, le servage, le salariat, le capitalisme étatiste, les prisonniers de guerre massacrés malgré les promesses de vie sauve, les chrétiens de Rome jetés aux fauves, les exterminations des Albigeois et des anabaptistes, les lettres de cachet, la raison d’État, les lois scélérates, la terreur blanche et la terreur rouge. Tout est bien, tout a servi au développement de l’humanité, tout a concouru à la marche du progrès, tout cela a facilité et préparé la venue du bonheur inéluctable, final et universel.

A vrai dire, nous ignorons en quoi consiste le progrès et même s’il y a progrès. Pour savoir s’il y a progrès, il faudrait connaître le point de départ de l’humanité et le point ou les points vers lesquels elle s’avance. Nous l’ignorons et même si nous connaissions exactement ce point de départ, nous ne possédons aucun critère scientifique nous permettant de distinguer le progrès de ce qui ne l’est pas. Nous constatons un déplacement. Selon leur mentalité ou le parti auquel ils appartiennent, les humains nomment ce déplacement progrès ou recul, voilà tout.

Nous nous rendons compte que ce qu’on appelle progrès a très peu modifié les tempéraments et presque point les aspirations intimes des individus. Le déplacement est en surface, non en profondeur. Les découvertes d’ordre scientifique, spécialement au point de vue mécanique et leurs applications techniques ont transformé les circonstances de l’évolution des agglomérations sociales : dans la plupart des cas, elles ont été cause que le fait purement économique s’est substitué aux faits religieux-moral et politique-idéaliste, dont le rôle se réduit maintenant à un réservoir de termes, dont on se sert pour voiler la crudité des expédients ou des nécessités de l’existence des hommes.

Les guerres démontrent combien les applications techniques des découvertes scientifiques peuvent être tournées au désavantage de l’homme et combien « l’unité sociale économique » reste soumise aux caprices et à la volonté des conducteurs des troupeaux humains !

Est-ce une raison pour que l’individualiste se plonge dans le pessimisme ? Nullement.

L’individualiste ne croit ni en Dieu omniparfait, qui a créé le monde le meilleur qu’il puisse être, ni au Progrès qui rendra le monde le meilleur qu’il puisse être. Il vit dans le présent. Il se dit qu’il y a du bon et du mauvais dans les acquis de l’humanité et il ignore où ce qu’on appelle l’évolution conduira les hommes. La vie lui apparaît comme une expérience plus ou moins longue, composée d’une série d’essais passagers ou plus ou moins durables qu’il importe, pour lui, de rendre le plus agréable possible, soit seul, soit associé. Sa vie lui est un champ d’études et une leçon de choses. Il ne s’attarde pas aux expériences dont il ne retire qu’amertume, il ne se sent jamais lié par une expérience antérieure. Tantôt les circonstances lui dicteront la voie où s’engager et tantôt ce seront ses expériences passées. Quoi qu’il en soit, il tendra toujours à demeurer le maître de ses expériences, jamais à accepter qu’elles le maîtrisent.

Considérer la vie comme une série d’expériences pousse l’individualiste à fréquenter une multitude de personnes qui partagent ou ne partagent pas des idées qui lui sont chères. En effet, le développement individuel, l’exercice des initiatives, la mise en valeur des énergies, l’intensité des réactions, réclament souvent que les expériences se modifient, se renouvellent, se contredisent. Cette variation continuelle fait de 1’individualiste un être « bon », non pas niaisement bon, mais l’amène à condidérer autrui par rapport à son déterminisme particulier, à lui, autrui. S’il lui est antipathique, il s’en éloigne, sans plus, sans le juger. Si sa conception de la vie est identique à la sienne, il s’associe volontiers avec lui. C’est ce qui rend l’individualiste capable d’entreprendre des expériences à plusieurs. La pluralité des expériences, des existences menées simultanément dans des domaines différents, agrandit la portée du raisonnement, élargit le rayonnement du sentiment, considérés l’un et l’autre comme de simples produits du fonctionnement de l’organisme individuel — les débarrassant de la mesquinerie des jugements a priori, si communs chez les êtres dont la vie est peu accidentée ou les expériences rares.

L’individualiste anarchiste qui a « bien vécu », autrement dit : réalisé le maximum compatible avec ses capacités de perception ou d’initiative ; connu le maximum d’émotions et de sensations adéquat à sa force de résistance ou son énergie d’appréciation, cet homme là « meurt bien », rassasié d’expériences, et non pas seulement d’années, comme l’indiquait l’antique et biblique formule. Il s’en va de la scène du monde, rassasié d’expériences qui se sont succédées, remplacées, complétées, sans autre regret que le temps que lui a dérobé l’État, les moyens dont il s’est servi pour se soustraire à l’emprise des lois ou des conventions sociales, les nécessités de subvenir à son existence — sans autre regret également que de ne pouvoir continuer l’expérience plus longtemps. Mais réalisant qu’il n’y peut rien, sa couche dernière ignore le remords, la crainte d’une survivance quelconque, puisqu’il est convaincu qu’il va s’absorber dans la circulation universel1e. Point de prêtre à son lit mortuaire. Il ferme les yeux, pleinement heureux, s’il est un propagandiste, à la pensée qu’il a pu contribuer, par son exemple ou son activité, à inciter d’autres à s’engager sur la route large et féconde des expériences.

Pour rester un optimiste toute sa vie, l’individualiste n’a pas eu besoin de croire ni à Dieu, ni au progrès, il n’a eu besoin que de s’efforcer de rendre l’expérience de demain plus satisfaisante que celle d’aujourd’hui, en recherchant les causes qui ont fait peut-être un échec de celle d’hier. — E. Armand.


OR n.m. (du latin aurum). Métal précieux d’une belle couleur jaune, très pesant, ductile, malléable, inaltérable à l’air et à l’eau. Son poids atomique est 197. C’est de plus un corps très lourd, son poids spécifique va jusqu’à 19, 36. Son inaltérabilité est remarquable. Comme le platine, il résiste à tous les agents chimiques et n’est attaquable que par l’eau régale (mélange d’acide azotique et d’acide chlorhydrique). L’or est extrêmement ductile, ce qui permet de le réduire en feuilles excessivement minces, employées pour la dorure et dont l’épaisseur descend jusqu’à 1/10 de millimètre. Lorsqu’il est ainsi réduit en feuilles minces, l’or a des reflets rouges et laisse passer la lumière verte. Excellent conducteur de la chaleur et de l’électricité, il n’est fusible qu’à 1045 degrés centigrades.

L’or se présente quelquefois en petits cristaux, cubiques ou octaèdres, diversement modifiés et souvent groupés sous forme dendritique ; on le rencontre aussi en lames minces plus ou moins étendues à la surface de diverses matières ou en filaments qui pénètrent en leur intérieur. Souvent il est en paillettes ou en pépites plus ou moins volumineuses et fréquemment il est allié à une certaine quantité d’argent qui varie depuis 0,14 jusqu’à 72%. L’or se trouve rarement dans des gîtes spéciaux où il est en cristaux, en lames, en filaments dans des filons de quartz ; généralement il est disséminé dans d’autres gîtes métallifères, principalement dans les minerais d’argent ou dans les matières terreuses qui les accompagnent.

On l’extrait, soit des sables d’alluvions où il est contenu en paillettes, soit par des procédés mécaniques, des déblais provenant des filons. On broie d’abord les matières à traiter, on les soumet ensuite à des lavages successifs qui entraînent les parties légères et ne laissent que l’or. On a perfectionné ce dernier procédé en faisant passer les matières désagrégées par ce lavage sur du mercure qui retient l’or à l’état d’amalgame.

En Europe, les minerais aurifères sont pauvres et les plus renommés, ceux de Hongrie et de Transylvanie, couvrent à peine les frais d’exploitation. C’est dans les Amériques que l’or est pour ainsi dire répandu en profusion. Au Mexique, au Vénézuéla, au Pérou, on le trouve abondant dans les filons de quartz ou mélangé, comme en Californie et en Guyane, à des matériaux d’alluvions provenant de la démolition d’anciens filons de quartz. Ce métal se trouve également en quantité considérable dans certains terrains d’alluvions au Chili, au Brésil, en Colombie, au Transvaal. En Amérique équatoriale qui est en quelque sorte le pays de l’or, existent aussi des sables aurifères et c’est du milieu d’eux que les eaux arrachent des paillettes d’or qu’elles roulent dans différentes contrées. En Europe, le Rhin et l’Ariège ont été jadis renommés sous ce rapport. Des cours d’eau et des sables aurifères, souvent très riches, existent également à l’intérieur de l’Afrique et à l’extrême nord de l’Amérique. Quelques parties de l’Asie australe paraîssent aussi très riches en or. Actuellement, les terres froides de l’Alaska et du Klondyke sont les contrées d’élection des chercheurs d’or, qui bravent le froid, la faim, la solitude et s’imposent mille privations pour arracher à la terre, durant les quelques beaux jours d’un été très court, un peu de métal précieux.

Outre son usage comme monnaie (voir ce mot), l’or est employé pour la bijouterie et surtout pour la dorure qui est actuellement appliquée par la méthode galvanoplastique dans laquelle on fait, à froid, précipiter l’or dissous sur les pièces qu’on veut en couvrir. On emploie aussi des précipités d’or qu’on fait fondre sur la couverte des poteries et, enfin des feuilles extrêmement minces que l’on colle à la surface des corps. On se sert aussi de quelques préparations d’or en médecine.

Avoir la soif de l’or : être épris d’un grand désir de richesse.

Faire une affaire d’or : faire une excellente affaire.

Marché d’or : marché très rémunérateur.

Cœur d’or : excellent cœur. Age d’or : époque fabuleuse, placée aux premiers âges du monde, durant laquelle le bonheur était pour tous indistinctement. — Charles Alexandre.