Encyclopédie anarchiste/Orgueil - Orthodoxie

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1881-1891).


ORGUEIL n. m. Certains ont attribué à ce mot les mêmes origines celtiques que celles des mots fier, rogue, arrogant, auxquels il est apparenté par le caractère de ce qu’il exprime. D’autres ont trouvé ces origines dans les germaniques urguol, urgilo, orgel, dont la signification est confuse.

L’orgueil est exactement « la haute opinion que l’on a de soi-même ». L’inclination de la plupart des hommes à s’exagérer cette opinion et à vouloir la faire partager aux autres, a fait que le mot orgueil est entendu le plus souvent en mauvaise part. Mais nous verrons que si l’orgueil est la plus dangereuse et la plus néfaste des passions humaines, il est aussi la plus nécessaire et la plus bienfaisante. A ce titre, il doit être nettement distingué de la vanité qui n’en est que la scorie et ne mérite que le mépris (voir vanité). L’orgueil peut être signe de noblesse ; la vanité est toujours signe de bassesse. « La vanité est l’écume de l’orgueil, elle est l’orgueil des petites âmes ». (A. Karr). Le proverbe : « Il n’est orgueil que de pauvre enrichi », est inexact. Le pauvre, comme le riche, peut posséder un légitime orgueil, s’il le puise en lui-même, en dehors de l’arbitraire de sa condition sociale. Dans ce proverbe, vanité devrait être mis à la place d’orgueil. Duclos a fort justement dit que « l’orgueil est le premier des tyrans et des consolateurs ». Le faux orgueil, qui est la vanité, est le premier des tyrans en poussant l’homme aux pires turpitudes. Le véritable orgueil, celui que l’homme porte en lui-même comme le suprême refuge et le protecteur de son Moi, est le consolateur de tous les déboires. Il est le beaume enchanté qui guérit toutes les blessures de l’âme, si profondes soient-elles.

Le bon orgueil peut être l’effet de l’égotisme bien compris qui ne se renferme pas dans l’adoration du moi et ne se répand pas dans la vanité publicitaire, mais se manifeste d’une façon féconde quand il apporte une pensée et une activité supérieures, utiles à tous.

Contrairement à ce que prétendent les moralistes enfarinés de conventions hypocrites qui ont médit de l’orgueil, les animaux et les hommes isolés ont un orgueil. C’est le sentiment de leur personnalité, de leur dignité individuelle. Il est né avec eux parce qu’il est aussi nécessaire à la perpétuation de leur espèce, à la défense de leur individu, que le manger et le boire. Ils ne le perdent que s’ils se résignent à ne plus défendre leur personnalité et leur dignité, s’ils renoncent à toute participation active dans le groupement humain. Ils perdent en même temps que lui toute leur qualité individuelle.

Ce sont surtout les moralistes religieux qui blâment l’orgueil. Sa réprobation est d’origine théologique. L’Église, qui a établi son règne sur l’obéissance passive, sur l’humilité dans la soumission perinde ac cadaver, a fait de l’orgueil le premier des sept péchés capitaux. C’est lui, dit-elle, qui a perdu Satan et qui a perdu le monde lorsque, sous l’influence de Satan, l’homme a goûté au fruit de l’arbre de science. Sans l’orgueil que lui a insufflé Satan, l’homme serait demeuré dans cet état d’ataraxie comateuse, d’indifférence larvique qui fait les bienheureux et où l’Église voudrait le voir pour mieux le dominer. Ainsi, l’Église se condamne elle-même par ses propres mythes, en particulier celui de Satan, car elle se montre comme l’œuvre la plus complète de Satan, lorsqu’elle donne l’exemple de l’orgueil le plus insensé en prétendant représenter Dieu et avoir reçu de lui la révélation des seules vérités possibles, absolues, définitives, pour exercer en son nom, sur l’humanité tout entière, la domination de l’ignorance ainsi magnifiée. Quelle mégalomanie a jamais égalé la sienne ? C’est en vain qu’elle se débat contre son propre mythe en appelant « prince des ténèbres », celui qui aurait ouvert les yeux de l’homme, alors qu’elle voudrait les tenir obstinément bouchés.

Il n’y a que sottise et hypocrisie dans le fait de l’Église qui prétend supprimer les passions, qu’elle appelle « péchés », et lance contre elles ses anathèmes. Qu’elle commence donc par éteindre celles de ses prêtres, si souvent les pires de toutes, qui se croient quittes quand ils ont dit : « Faites ce que nous disons, ne faites pas ce que nous faisons ». On ne supprime pas ce qui est inhérent à la nature humaine ; on ne peut pas plus priver l’homme de ses passions que de son appareil circulatoire ou respiratoire. Plutôt que de lancer contre les passions des foudres qui terrifient les êtres faibles et timorés et les poussent à des turpitudes conventionnelles et antinaturelles, la sagesse serait de les faire servir à un bon usage, comme le voulait Fourier, et de les diriger pour le bien des hommes. Dans de curieux romans, notamment dans l’Orgueil, Eugène Sue, inspiré par Fourier, a ingénieusement montré la transmutation des Sept péchés capitaux en vertus sociales.

L’orgueil, et avec lui toutes les passions humaines, est comme la langue d’Ésope, comme la machine qui libère l’homme ou le rive à l’esclavage, comme les gaz qui vivifient son organisme ou lui donnent la mort, comme toutes les choses qui sont bonnes ou mauvaises suivant l’usage qu’on en fait et les effets qu’elles produisent. Que serait devenu le monde si des orgueilleux entêtés ne s’étaient pas obstinés dans leur révolte appelée satanique contre les prétendus dieux, et ne s’étaient pas acharnés à toutes les découvertes qui ont fait le progrès humain ? Aurait-on vu des Wright, des Farman, des Lindberg si, depuis Icare dont la foule imbécile riait en le voyant écrasé sur le sol et disait : « les dieux justes l’ont terrassé », personne n’avait plus eu cet orgueil de vouloir voler dans les airs, malgré les dieux et malgré les sarcasmes de la foule qui acclame aujourd’hui ceux qui ont réussi ? Où en serions-nous si la foi invincible dans la science, c’est-à-dire l’orgueil inébranlable de la recherche et du savoir, n’avait soutenu contre les mêmes dieux et les mêmes foules l’élite innombrable de tous les penseurs, de tous les inventeurs qui ont, depuis l’ancêtre lointain constructeur de la première roue, jusqu’à Pasteur, à Edison, à Einstein, apporté à l’humanité ses plus merveilleuses acquisitions ?

L’orgueil le plus détestable de tous est celui de ces hommes qui voient dans les recherches et les découvertes scientifiques ce que saint Augustin appelait « une perverse imitation de la nature divine », de ces hommes qui, n’ayant jamais rien cherché, prétendent avoir tout trouvé. Quel orgueil plus monstrueux et plus criminel peut-on voir que celui de ces Églises ne voulant rien savoir et disant : « Je sais tout !… » aux centaines de millions d’hommes prosternés devant elles, leur faisant résigner le légitime orgueil de leur droit à la vie et de leur volonté de bonheur ?

Spinoza, qui a fait dans l’Ethnique une étude plus métaphysique qu’objective des passions, a dit que l’orgueil est « la joie qui provient de ce que l’homme pense de soi plus de bien qu’il ne faut », et il a ajouté : « l’orgueilleux se glorifie à l’excès ; il ne parle que de ses mérites et des défauts d’autrui ; il veut que tous lui cèdent le pas, s’avance enfin avec la gravité et la pompe qui d’ordinaire ne sont le fait que d’hommes placés bien au-dessus de lui. » Cet orgueil-là est celui qui se confond avec la vanité. Il est l’idéal de la vanité, comme Napoléon est l’idéal de l’homme du maquis et Chauchard l’idéal des calicots des grands magasins. Il est l’orgueil factice créé et développé par l’état social chez l’individu qui réussit aux dépens des autres, et dont il favorise les entreprises malfaisantes au lieu de s’y opposer. Il est l’orgueil inepte du boxeur, du toréador, du spadassin, du guerrier, du politicien, du financier, du monarque ; celui simplement puéril et encombrant du champion de danse, de tennis, de machine à écrire, celui du cabotin, de la dame prix de beauté ou reine de son quartier. Il correspond à des activités antisociales ou seulement inutiles. Il est le produit de l’adoration immorale, érigée en principe, du parvenu sans scrupules, il est le moteur le plus puissant de l’arrivisme et le microbe le plus actif de la plus dangereuse des maladies sociales : le besoin de paraître (voir ce mot).

Cet orgueil est né des distinctions de classes qui ont établi des castes aristocratiques au-dessus des foules populaires. Il convient de remarquer que l’aristocratie n’est pas mauvaise dans son principe qu’Aristote a défini « le gouvernement des meilleurs où les chefs obéissent fidèlement aux lois établies et où tout est fait en vue du bien public. » Une telle aristocratie ne se différencierait pas d’une véritable démocratie où les « meilleurs » seraient choisis. Mais il faut compter avec l’application qui n’a jamais fait des deux systèmes que des moyens d’exploitation humaine plus ou moins variés et odieux, l’aristocratie n’ayant été de tout temps que le règne de l’oligarchie, et la démocratie n’étant de tout temps aussi que le règne de la démagogie, le tout confondu dans la ploutocratie définitivement établie par le régime de la propriété.

L’orgueil aristocratique est une belle chose quand il s’inspire de la formule « noblesse oblige », pour donner l’exemple de la hauteur des sentiments, de la pensée, de l’action, et quand il comprend qu’avant d’avoir des droits, il a des devoirs. Mais cet orgueil n’est plus que de la méprisable vanité lorsque l’aristocrate, attaché seulement à ses titres, en abuse pour donner l’exemple de l’insanité. L’orgueil nobiliaire qui n’a eu sa source que dans la violence et l’imposture, l’orgueil bourgeois qui justifie tout par la possession de l’argent, sont aussi détestables l’un que l’autre. Ils sont l’orgueil dominateur, dont les assises sont la force et le mépris du droit. Individuel chez le maître, le chef de famille, de clan ou d’État, le patron, le tyran, le dictateur, cet orgueil est collectif dans la tribu, la corporation, la nation et s’étend jusqu’à la race. L’orgueil national est à la base de toutes les querelles des peuples. L’orgueil de race est le mobile de toutes les expéditions coloniales. Ils sont le prétexte idéologique de toutes les entreprises de massacre et de rapine. Gobineau a très bien expliqué comment la mégalomanie orgueilleuse de Louis XIV est passée dans la nation française. Aucun peuple n’est exempt d’un orgueil semblable, inspirateur de l’impérialisme de chacun d’eux et, s’il en est qui ne dominent pas, c’est qu’ils ne le peuvent pas. E. Reclus a fort justement dit : « Aucun peuple d’Europe n’a qualité pour parler au nom de la justice. » On peut en dire autant de tous les peuples du monde. Aucun, non plus, n’a qualité pour parler au nom d’une intelligence supérieure. La sottise est de toutes les couleurs de peau et se manifeste sous toutes les latitudes. Les esthètes tatoués de la Côte d’Azur n’ont pas de leçon à donner à ceux invertis de Berlin, et les trublions de MM. Daudet et Taitinger ne sont pas moins grotesques que ceux de M. Hitler ; ils sont tous de la même famille de ces dangereux abrutis qu’A. Retté voulait faire mettre en cages. L’orgueil individuel, légitimement appuyé sur le sentiment de la noblesse personnelle, est devenu méprisable en se changeant en vanité aristocratique oppressivement exercée contre le plébéien, l’esclave, le serf, le manant, le sujet, le peuple, même quand il est fallacieusement appelé « souverain ». L’orgueil national, légitimement fondé sur la part de véritable civilisation apportée par un peuple à la civilisation générale, a sombré dans la vanité nationale conquérante et dominatrice des autres peuples.

L’orgueil est, encore plus que la conscience parce qu’il est plus naturellement impulsif et moins raisonné, le stimulant et la récompense de l’effort individuel. L’orgueil du travailleur, penseur ou ouvrier, qui se traduit dans la joie d’avoir conçu puis mis toute son habileté à réaliser son œuvre, si modeste soit-elle, est sain, légitime, nécessaire. Il entretient la volonté d’indépendance de l’homme libre et fier. Il le rend indifférent à l’approbation ou à l’improbation d’autrui. S’il est « la vertu du malheur », comme l’a appelé Chateaubriand, il en est aussi le réconfort et la consolation. Il ne se pare pas des plumes du paon pour paraître avec un éclat qui n’est pas le sien ; il brille par lui-même et ne trompe personne. Il donne ainsi un noble exemple et il est une protestation contre le parasitisme vaniteux des frelons de la ruche sociale. Les âmes esclaves ne connaissent pas l’orgueil ; elles ne possèdent que la vanité qui inspire le stupide désir de paraître. L’orgueil est d’autant plus utile à l’homme qu’il l’empêche, par respect pour lui-même, de se livrer à des actes blâmables qui lui procureraient l’humiliation de son propre mécontentement et du reproche des autres. Il est 1a juste fierté de soi chez l’homme supérieur, le sentiment qui faisait dire à Cicéron : « Je préfère le témoignage de ma conscience à tous les discours qu’on peut tenir de moi ». Il est la magnifique protestation du génie incompris par « la bêtise au front de taureau », que Villiers de l’Isle Adam exprimait ainsi : « Celui qui, en naissant, ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire, ne connaîtra jamais la signification réelle de ce mot ». Il est enfin la hautaine et sereine attitude d’A. de Vigny disant dans la Mort du loup :

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta lourde et longue tâche
Dans la vie où le sort a voulu t’appeler
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Ceux qui ont des âmes bassement vaniteuses, qui se sentent à l’aise dans une servilité leur permettant de « vivre bien pour mourir gras » et dont le suprême vœu est d’avoir un bel enterrement, ne peuvent comprendre cet orgueil farouche et olympien, pas plus que celui du loup affamé du fabuliste qui « n’avait plus que les os et la peau », mais qui ne s’enfuyait pas moins à la vue du cou du chien pelé par le collier.

Gérard de Nerval, voyageant en Orient et entendant un janissaire parlant avec mépris d’un banian (homme de rien), disait : « J’ai toujours remarqué avec peine le mépris constant de l’homme qui.remplit des fonctions serviles à l’égard du pauvre qui cherche fortune ou qui vit dans 1’indépendance ». Il en est ainsi sur toute la planète. C’est la rançon de l’orgueil qui défend la dignité et la liberté humaines d’exciter la haine des « serviteurs de l’ordre ». Au lieu de condamner cet orgueil, comme l’enseignent les moralistes de l’esclavage, sachons le porter et l’exalter en nous et autour de nous. Le jour où un orgueil véritablement humain allumera dans toutes les poitrines le feu des nécessaires révoltes, on ne verra plus de soldats pour exercer les brigandages nationaux, de policiers pour protéger les temples du veau d’or, de larbins pour vider les pots de chambre aristocratiques et démocratiques. Les « maîtres » ne trouveront plus de « valets ». La justice sociale et la fraternité humaine, soutenues par un orgueil individuel et collectif aussi jaloux de ses devoirs que de ses droits, auront des garanties autrement solides et légitimes que dans les grimoires d’une arbitraire « légalité » et les pratiques pharisiennes d’une odieuse « charité », produits séniles d’une vanité qui est la caricature de l’orgueil. — Edouard Rothen.


ORIENTATION n. f. L’orientation est l’art de déterminer les points cardinaux du lieu où l’on se trouve, de disposer une chose suivant la position qu’elle doit avoir par rapport aux points cardinaux. Pour s’orienter et se diriger à la surface de la Terre, on a déterminé sur l’horizon quatre points nommés cardinaux, qui sont : l’Est, Levant ou Orient, côté de l’horizon où le soleil paraît se lever ; l’Ouest, Couchant ou Occident, côté où il paraît se coucher ; le Sud ou Midi, point où nous le voyons à midi ; le Nord ou Septentrion, à l’opposé du Sud.

Il y a trois manières principales de s’orienter : 1° Le jour, on s’oriente au moyen du soleil qui occupe toujours aux mêmes heures, à peu près la même région du ciel, le matin l’est ; à midi, le sud ; le soir, l’ouest ; 2° La nuit, on s’oriente au moyen des astres et surtout de l’étoile polaire (alpha de la Petite Ourse) qui se trouve toujours dans la direction du nord et qui est visible toute l’année dans à peu près la même région du ciel ; 3° En tout temps, au moyen de la boussole, instrument composé d’une aiguille aimantée mobile sur un pivot ; cette aiguille tourne constamment une de ses pointes à peu près vers le nord. Il suffit donc de connaître un seul des points cardinaux pour que l’orientation soit immédiatement fixée. Quand on connaît le méridien du lieu où l’on se trouve, on est orienté, puisque le plan de la méridienne passe par le nord et le sud. De même, à midi vrai, heure du jour où l’ombre est la plus courte, l’observateur qui regarde l’astre du jour, regarde en même temps la direction du sud.

S’appelle encore orientation, l’opération qui a pour but d’inscrire sur un plan ou sur une carte, la direction des points cardinaux, ou de placer l’axe d’un instrument dans le plan du méridien. En topographie, les procédés élémentaires sont insuffisants pour établir l’orientation exacte d’un point. Il faut, pour y parvenir, nécessairement déterminer l’angle que fait un des côtés du polygone topographique avec la méridienne du lieu. Lorsqu’on ne veut que connaître l’angle d’orientation, on se sert de la boussole que l’on place à l’une des extrémités d’un des côtés du polygone qui représente le plan, de manière que ce côté soit parallèle à la ligne de foi de la boussole. L’écart de l’aiguille aimantée indique l’angle que la projection horizontale de la droite fait avec le méridien magnétique et comme celui-ci fait un angle connu, pour chaque lieu, avec le méridien astronomique, il est alors facile de trouver l’angle fait par le côté envisagé avec la méridienne du lieu. Sur les plans, la direction de la méridienne est indiquée par une flèche ou par une droite parallèle à l’un des côtés du cadre.

Les édifices religieux ont longtemps été orientés de façon que les rayons du soleil levant, pénétrant par la porte ou la fenêtre ouverte, viennent frapper la statue du dieu ou le sanctuaire où il était renfermé. C’est pourquoi l’entrée des temples et des églises regarde souvent vers l’Orient. Depuis le ve siècle jusqu’à la Renaissance, l’orientation des églises a été généralement observée en Europe. Parmi les multiples raisons invoquées par les croyants pour justifier pareille disposition, figurent les suivantes (aussi puériles les unes que les autres) : Jésus-Christ, en croix, avait le visage tourné vers l’occident ; lorsque les chrétiens se mettent en prière, ils s’agenouillent la tête tournée vers l’orient, pour ainsi mieux voir la face de leur dieu. Autres motifs : le Sauveur est appelé, souventes fois, dans les livres saints : l’Orient, et c’est de cette région du ciel qu’ils espèrent voir apparaître Jésus-Christ le jour du jugement dernier. De plus, cette pratique établit entre les chrétiens et les non-chrétiens (juifs, hérétiques) une différence capitale : ces derniers se tournant vers l’Occident pour prier leur divinité, tandis que d’autres regardaient vers le nord. Cette règle d’orientation a été généralement suivie pendant la période entière du moyen-âge par l’église catholique et l’église grecque. Elle a néanmoins souffert quelques exceptions. Ajoutons que jusqu’au xve siècle, l’orientation des tombes a été faite de la même manière.

Orientation (fig.) : Direction, impulsion : orienter vers une carrière, guider, étudier les circonstances. (Voir Orientation professionnelle). — Ch. Alexandre.

ORIENTATION (professionnelle). « L’orientation professionnelle, est-il dit dans une circulaire de mai 1921 du Sous-Secrétariat d’État de l’Enseignement technique, a pour but de diriger l’enfant, au sortir de l’école primaire, vers une profession qui réponde le mieux à ses goûts particuliers, à ses intérêts dominants, à ses connaissances — scolaires et extra-scolaires, — à ses aptitudes diverses, tant physiques que morales, tant intellectuelles que sociales, tout compte tenu de la situation de la famille et de l’état du marché du travail. »

Cette définition nous montre clairement que l’Orientation professionnelle n’est point révolutionnaire. Si nous résumons, nous pouvons dire qu’elle a pour but le choix d’une carrière pour un individu. Au contraire, s’il s’agit de choisir l’individu qui convient à une carrière donnée, on doit faire de la sélection professionnelle. En pratique, l’orientation et la sélection professionnelles se confondent souvent.

Autrefois, le problème de l’orientation professionnelle ne se posait pas, l’enfant voyait les artisans de son village au travail, il les aidait à l’occasion, il allait en liberté (liberté relative, car il y avait aussi les goûts et les possibilités de ses parents avec lesquels il devait compter) où il trouvait son plaisir et pouvait réussir. Maintenant, les enfants ne peuvent pas visiter les usines, et les grands établissements commerciaux ; ils ne savent où aller et ceux qui dirigent ces usines, ces établissements ne sont pas moins embarrassés pour choisir les personnes les plus aptes aux tâches variées, qui exigent souvent des aptitudes spéciales, dont ils ont besoin.

Pour les fils de riches bourgeois qui continuent leurs études, même s’ils sont des cancres, le problème de l’orientation professionnelle a beaucoup moins d’importance.

L’expression « orientation professionnelle » aurait, nous dit Claparède, été employée pour la première fois par Bovet, en 1916. Déjà, auparavant, on s’était occupé de la chose, surtout en Amérique, où des efforts étaient faits en faveur du taylorisme et de la rationalisation.

La guerre a accru le mouvement en faveur de l’orientation et de la sélection professionnelles. Lorsque l’Amérique prit part au conflit, elle n’avait pour ainsi dire pas d’armée, et surtout elle manquait d’officiers. Pour sélectionner des individus capables de remplir ce rôle, on imagina des épreuves, adoptées de celles que Binet avait employées en France avec des enfants, des tests. L’aviation, en se développant, posa aussi le problème du choix des aviateurs. « A un moment donné, les pertes de l’aviation étaient dues pour 2 % aux observateurs, pour 18 % aux appareils, pour 80 % à des fautes des pilotes. On appliqua alors de sévères et scientifiques méthodes de laboratoire avant d’admettre les candidats à l’aviation ; ces méthodes sont admises aujourd’hui par des conventions internationales, tant pour l’aviation civile que pour les services militaires. Le chiffre des accidents est abaissé dans de notables proportions. »

Enfin, l’après-guerre légua à toutes les nations une armée de mutilés qu’il importait d’autant plus d’utiliser, suivant leurs possibilités, que la main-d’œuvre avait été raréfiée par les pertes subies, alors que les besoins de la reconstruction, le souci de reconstituer les stocks épuisés exigeaient une production accrue. « On sent, écrivait Julien Fontègne, que le monde s’est, pour ainsi dire, désaxé ; les valeurs de quelque nature qu’elles soient, sont appréciées diversement : on court à l’argent auquel tous ou presque tous se sont accoutumés durant près de cinq ans ; on recherche la vie facile qui, pendant ce même laps de temps, a échappé à la majorité ; on fuit l’occupation tenace, persévérante et… la jeunesse suit. »

On a pu constater :

1° Que certains métiers, certaines professions n’attirent plus la jeunesse ;

2° Qu’il en est d’autres, au contraire qui l’attirent en excès ;

3° Que les parents et les enfants préfèrent, en général, les occupations qui n’exigent pas d’apprentissage ou un bref apprentissage et assurent un gain immédiat.

Les industriels, les commerçants, les dirigeants des grandes administrations se sont alarmés, lorsqu’ils ont manqué de la main-d’œuvre qualifiée qui leur était nécessaire. Ils se sont alarmés aussi lorsque cette main-d’œuvre s’est offerte en trop grande abondance, car si cette abondance leur a permis d’obtenir des prix moins élevés, elle leur a fait craindre que la constitution d’une armée de chômeurs, de « mal contents » ne voue le pays « au désordre et à l’anarchie ».

Pour une autre raison encore, les industriels devaient favoriser le mouvement en faveur de l’orientation professionnelle. « Signalons, écrit Fontègne, l’impérieuse nécessité qu’il y a à réduire le plus possible les accidents du travail. L’ « Association des industriels de France contre les accidents du travail » estime que, chez nous, trois mille personnes par jour sont victimes d’accidents et que la seule catégorie des accidents du travail coûte à l’industrie plus d’un milliard annuellement. » « A Paris, à la Société des Transports en Commun, où M. Lahy a introduit les méthodes de sélection psychotechnique, une enquête a montré que les wattmen admis sans examen psychotechnique préalable avaient causé, au cours d’une année, un nombre d’accidents de 16 % supérieur à ceux qui ont été causés par les agents sélectionnés. »

Enfin, le mouvement en faveur de l’orientation professionnelle a eu l’appui des chercheurs et des savants. Certes, il y a eu des pseudo-savants, peu sérieux. Wintsch nous cite un « conseiller de professions qui juge des capacités psycho-techniques d’un futur apprenti en lui faisant dessiner un chat. » Cependant, la plupart, plus sérieux, reconnaissent qu’on en est aux travaux de début et sont beaucoup plus modestes en leurs prétentions. Ajoutons qu’ils sont, en général, plus désintéressés, qu’ils ne craignent pas, à l’occasion, de se mettre en travers des prétentions de certains employeurs qui ne voient que leur intérêt immédiat et se soucient peu de ceux des futurs apprentis comme aussi de ceux de la société.

Comme résultat de ces diverses influences, des offices d’orientation professionnelle ont été créés. En 1928, l’action de ces offices s’est exercée sur 18.425 enfants ; il s’agit de la France seulement, bien entendu. Il existe un Institut National d’Orientation Professionnelle qui publie un bulletin mensuel dans lequel on peut trouver d’assez nombreuses informations concernant non seulement la France, mais aussi l’étranger. Et la classe ouvrière ? Malgré un rapport de la Commission de l’Enseignement de la C. G. T., il nous semble qu’elle s’est encore peu souciée de la question.

Ainsi donc, l’orientation et la sélection professionnelles ont été utilisées surtout par le capitalisme et l’ont été tout naturellement à son profit.

Elles ont également été des instruments aux mains des divers nationalismes, non seulement dans la période de guerre, mais aussi en dehors de la guerre. On sait que divers gouvernements, et en particulier les États-Unis, ont pris des mesures pour limiter et régulariser l’immigration.

A d’autres égards, ce mouvement peut ne pas être sans danger pour la classe ouvrière. Il est clair que les classes dirigeantes seraient heureuses de la diviser en classes hostiles et il semble bien qu’elles y soient parvenues dans une certaine mesure aux États-Unis.

Il est à craindre, aussi, que l’on ne se préoccupe trop des besoins du moment et que, par souci utilitaire, on ne forme des apprentis en vue d’un travail en série et d’une production intensive, mais non point capables de s’adapter. « L’ouvrier, écrit M. Maisonneuve, ne doit pas être à la merci d’une industrie qu’une invention, une crise économique, une modification douanière, un caprice de la mode peuvent faire disparaître. Son éducation générale doit lui permettre de s’adapter avec un minimum de temps et d’efforts à une nouvelle profession.

Enfin, n’oublions pas que tout progrès dans le machinisme et l’organisation scientifique du travail sera dangereux s’il n’est accompagné d’un progrès dans l’organisation sociale, car il aura pour résultats l’avilissement du prix de la main-d’œuvre, le chômage, la misère et les guerres qu’amènent la surproduction et la concurrence économique.

Au moment où nous écrivons ces lignes, il y a des millions de chômeurs dans le monde. Cependant des enfants qui devraient encore aller à l’école pour s’instruire doivent travailler, des femmes chargées de famille et des vieillards travaillent. La question du choix du métier se pose à l’enfant, alors qu’il est en pleine évolution de puberté. L’orientation professionnelle est alors illusoire parce que la personnalité physique et la personnalité morale ne sont pas formées. L’époque de la puberté, dit Wintsch, est une période de déséquilibre physique et mental, et c’est le moment où l’on met les enfants devant les chemins de la vie. Ce n’est qu’un des aspects du désordre social.

Résumant Wintsch, M. Pierrot écrit : « Pourquoi l’homme a-t-il fait des conquêtes si importantes dans le domaine technique ? Au point de vue logique (lequel ne correspond pas toujours, je l’avoue, avec la réalité), c’est afin d’avoir plus de sécurité et moins de peine ; moins de peine et plus de loisir pour l’adulte qui devrait avoir le temps de varier son activité et même tout simplement de rêver, moins de peine pour les vieux, pour les femmes chargées de famille, et point de travaux forcés pour les adolescents. Un des premiers bénéfices du machinisme, et le plus important au point de vue social, devrait être de donner à tous les enfants des hommes la possibilité d’une instruction complète (instruction professionnelle non étroitement spécialisée et culture générale), jusqu’à l’âge de 18 ans au moins, sans qu’ils soient forcés de gagner prématurément leur vie. L’avenir verra une orientation éducative, selon les aptitudes, plutôt que l’orientation professionnelle, telle qu’on la conçoit aujourd’hui.

Trop de techniciens, m’objectera-t-on. Mais le machinisme aura toujours besoin davantage de techniciens, et, d’autre part, la machine doit remplacer les manœuvres — pas complètement, c’est entendu. Or, il y aura toujours aussi (en moins grand nombre, sans doute, avec les progrès de l’hygiène), des débiles intellectuels qu’il faudra orienter dans les écoles spéciales vers des besognes simples et sans responsabilité ; il y aura aussi des gens pour qui la technique est rebutante, et qui préféreront une activité sociale plus fantaisiste, ou même une activité monotone et subalterne, pourvu qu’elle soit de courte durée.

Sans doute, outre les manœuvres, la vie économique a besoin de travail manuel qualifié. Mais ce travail manuel qualifié nécessite la connaissance d’une technique artistique et scientifique. D’ailleurs, il ne s’agit pas de refouler le goût de beaucoup d’enfants pour les occupations manuelles et les occupations artistiques. Au contraire, une société où le travail serait au premier rang comme valeur morale, devrait accorder au travail manuel qualifié (horlogerie, bijouterie, ébénisterie, mécanique, ferblanterie, etc…) toute l’importance qu’il mérite. Il n’est pas mal, non plus, que le technicien proprement dit mette la main à la pâte. L’aptitude aux travaux manuels ne signifie pas du tout une infériorité intellectuelle, car une grande habileté manuelle s’accompagne d’une intelligence très développée…

Il est d’ailleurs souhaitable que chacun connaisse le pourquoi de sa besogne, qu’il soit, non pas le serf de la machine mais son surveillant, qu’il puisse comprendre l’activité générale des rouages d’une usine, qu’il ait la possibilité et, par suite, l’ambition de prendre droit de regard sur l’usine elle-même et son fonctionnement. La classe ouvrière, avec sa petite instruction actuelle ne saurait s’affranchir seule ; elle peut conquérir de meilleures conditions de travail, mais elle est incapable de mettre la main sur les moyens de production et d’en diriger le fonctionnement (exemple, la Russie) ; elle est obligée de subir la domination des capitalistes. La classe des techniciens, de plus en plus nombreuse et de moins en moins privilégiée, n’acceptera pas éternellement sa subordination à la classe parasitaire des financiers. Dans la société de l’avenir, l’autorité de fait, c’est-à-dire l’autorité de domination, l’autorité de l’argent, ne gouvernera plus les hommes. » Aujourd’hui, la classe capitaliste s’efforce de faire miroiter, aux yeux de la classe ouvrière, tous les avantages que celle-ci retirera de l’orientation professionnelle et néglige de parler des motifs intéressés qui la poussent à favoriser ce mouvement.

« En choisissant un métier qui correspond à vos aptitudes, vous aurez, dit-elle au futur apprenti, moins de chances de chômage que si vous restiez simple manœuvre, et des statistiques exactes prouvent que cette assertion n’est pas mensongère. Vous éviterez aussi d’entreprendre un métier pour lequel vous n’avez pas les qualités requises, qui serait malsain et dangereux pour vous. « La vertu, leur dit-on, consiste à n’être ni au-dessus, ni au-dessous de ce qu’on peut être : ce qu’on doit être. On se le doit à soi-même pour son bonheur, car si les gens sont inquiets, malades quand on leur demande un effort trop grand, on est également malheureux quand on n’est pas à même de donner tout ce qu’on peut donner. On est seulement heureux quand on est à sa place. »

Mais les classes dirigeantes n’admettent de mettre « the right man » à « the right place » que dans la mesure où ça ne trouble pas l’organisation capitaliste. Il ne lui vient pas à l’idée d’utiliser l’orientation professionnelle pour sélectionner des agents de change, des banquiers, des membres de conseils d’administration pour ses entreprises. Jusqu’à quand pourra-t-elle limiter l’application intégrale d’une meilleure organisation sociale qui n’obligera pas l’individu à exercer un métier pour lequel il n’a point de goût, mais qui ne lui permettra pas non plus d’occuper une fonction de direction, de contrôle, et que d’autres individus sont mieux capables de remplir ?

Ce temps n’est pas encore proche, l’orientation professionnelle est encore trop peu développée ; mais il viendra d’autant plus tôt que les ouvriers appuieront davantage les efforts des orienteurs. Ce fut un tort des révolutionnaires russes de vouloir faire leur révolution en traitant les techniciens en parias. Sans doute parmi les techniciens, ingénieurs, etc., y a-t-il des lèche-bottes, des conservateurs et des réactionnaires, mais il y a aussi des hommes de progrès. Dans le Bureau de l’Institut National d’Orientation Professionnelle, nous avons pu lire : « L’organisation sociale est bonne si les diverses fonctions sociales sont remplies par les hommes qui conviennent le mieux pour ces fonctions. » La classe ouvrière doit apporter son appui éclairé à un mouvement qui peut contribuer un jour à sa libération.

Examinons rapidement le problème et les méthodes de l’orientation professionnelle.

D’abord, il faut écarter l’enfant des professions pour lesquelles il n’a pas les aptitudes voulues.

Ensuite, il faut faciliter son choix d’une profession qui lui agrée et où il pense et peut réussir.

La première partie du problème est évidemment la plus aisée à résoudre, cependant, tout comme la seconde, elle nécessite : d’une part, la connaissance de l’enfant, d’autre part, la connaissance des divers métiers ou professions. Enfin, la connaissance des besoins sociaux ne saurait être négligée, non seulement dans l’intérêt de la société, dont toutes les fonctions — et par là nous entendons, non seulement les fonctions d’administration, qui exigent des fonctionnaires, mais aussi les fonctions de production qui exigent des ouvriers agricoles, d’industrie, etc., celles de circulation (ouvriers des transports, etc.), etc. — doivent être remplies, mais encore dans celui des individus.

Connaître l’enfant ! C’est d’abord le rôle de la famille, mais il faut dire que peu de parents sont aptes à bien juger leurs enfants. C’est ensuite le rôle des instituteurs, mais les instituteurs eux-mêmes n’ont ni les connaissances, ni les aptitudes nécessaires pour bien orienter un enfant. Ils peuvent fournir des indications précieuses, ce n’est pas suffisant.

Il faut : 1° des indications d’ordre physique (fiche du médecin) ;

2° Des indications d’ordre scolaire (fiche de l’instituteur ou des professeurs) ;

3° Des indications d’ordre psychologique (fiche des spécialistes d’un laboratoire de psychologie) ;

4° Des indications d’un établissement où l’enfant sera orienté progressivement, en tenant compte des données des fiches précédentes.

Connaître les exigences des professions ! Chose plus malaisée qu’on ne suppose, les individus sont peu qualifiés pour découvrir leurs propres qualités. Il faudra pourtant établir des monographies professionnelles. Il en existe déjà, mais leurs données sont souvent incomplètes. Les syndicats ouvriers pourraient aider à la préparation de ces monographies, ce serait bien, mais non suffisant dans beaucoup de cas. Ici encore, il faudra faire appel à des techniciens (médecins, psychologues, etc., etc…).

Connaître la situation sociale du moment, savoir quels sont les métiers encombrés, ceux pour lesquels il y a manque de main-d’œuvre. Prévoir aussi, dans la mesure du possible, les transformations qui ne cessent de se produire et les possibilités de réadaptation à d’autres métiers lorsque les besoins de l’un d’eux diminuent (inventions nouvelles, tarifs douaniers, etc., etc…).

Nous n’entrons pas dans les détails. Ces détails sont affaire des spécialistes qui ont, d’ailleurs, à perfectionner un outil de progrès social encore bien imparfait aujourd’hui. Ce que nous voulions, c’était, avant tout, expliquer à nos lecteurs en quoi consistait l’orientation professionnelle et comment cette orientation, mise d’abord au service des capitalismes et des nationalismes, pouvait devenir un instrument de libération et de progrès. A la condition qu’ils le sachent et le veuillent. — E. Delaunay.


ORIGINAL adj. Le Larousse explique le mot « original » par singulier, bizarre, excentrique, et indique comme antonyme : banal, vulgaire, copié, reproduit. Je ne saurais récapituler le nombre de fois où dans des journaux, des revues, des livres — sans parler des conversations privées — j’ai vu ou entendu se plaindre du manque de nouveauté, de la banalité, de la vulgarité de la production littéraire, artisanale et artistique, de la ressemblance des tempéraments, de la similitude des gestes. En effet, il n’y a pas d’entrave plus grande au développement individuel ou collectif que la répétition des pensées, des allures, des attitudes. Changer de ville, de canton, de province, de pays pour retrouver des maisons édifiées sur le même modèle, des humains vêtus de la même façon, des mentalités découpées sur le même patron, il n’est rien de plus décourageant ni de plus déprimant pour celui qui est convaincu qu’une bonne partie du malheur des humains provient de leur soumission à ce que j’appellerai la fatalité du conformisme.

Quiconque a un peu observé sait que la foule ne supporte pas, n’admet pas l’homme qui se situe à part, en dehors d’elle, qui s’éloigne pour réfléchir, pour méditer, pour se replier sur lui-même. Celui qui ne bavarde pas, qui ne se mêle pas, comme les autres, aux mille petits papotages ou intrigues qui remplissent les loisirs des civilisés, celui-là a beau ne pas porter préjudice à autrui ; il est non seulement mal vu, considéré comme faux et sournois, mais il sent se tisser autour de lui tout un filet d’animosités et de gestes hostiles. On lui en veut, on ne lui pardonne pas, soit d’être « un solitaire », soit de se « singulariser ». Petit ou grand, le peuple le considère comme son ennemi. Et cette inimitié vient de ce que son entourage sent très hien qu’il lui échappe, qu’il se soustrait à son influence, à son pouvoir, La foule, petite ou grande, sent comme un blâme, comme un reproche dans toute existence qui évolue en pleine autonomie, éloignée du brouhaha, des mesquineries qui l’agitent.

La foule accueille volontiers un chef, un dompteur, un dictateur, démagogue, homme à poigne. S’il réussit à s’implanter, à se hisser sur le pavois, elle applaudit ; mais elle ne ressent qu’aversion ou ne professe que raillerie à l’égard de l’original qui ne veut cependant, lui, exercer aucune domination sur elle.

Cette crainte de l’originalité se manifeste jusque dans le soin et le souci que prennent les biographes pour laisser dans l’ombre, ou tout au moins, quand c’est impossible, pour excuser les « extrémités » auxquelles se sont livrés ceux dont ils racontent la vie. Ce sont cependant ces écarts, ces anomalies qui leur ont permis de faire figure au milieu de tant d’êtres indistincts, d’ébranler, par leur exemple, quelque tradition asservissante, quelques préjugés rétrogrades.

Malgré les acquis ou les transformations de la technique productrice, malgré que les journaux quotidiens apportent chaque matin à leurs lecteurs des nouvelles des cinq parties du monde, le novateur littéraire ou artistique, l’annonciateur de mœurs nouvelles, le pratiquant d’une existence qui s’insoucie de la morale établie ou même simplement du qu’en dira-t-on, est considéré avec méfiance, et rares sont les portes qui s’ouvrent devant lui. Pis encore, quiconque veut introduire dans un milieu constitué une formule nouvelle, dérangeant les habitudes ou les coutumes routinières, ébranlant les doctrines acceptées, se voit imposer silence et toutes les barrières imaginables sont opposées à la réalisation de ses idées.

Il n’en est pas autrement dans les milieux qui se proclament d’avant-garde et où il est de bon ton de flétrir la banalité, la routine, etc… Leurs composants font grise mine à quiconque des leurs s’écarte de la mentalité moyenne ou courante. Ces milieux réclament à cor et à cri de l’originalité, mais ils mettent l’original à l’index. Ils affirment volontiers que sans originalité, l’effort le mieux soutenu n’aboutit qu’à perpétuer la routine. Mais, en pratique, leur manière de vivre ne diffère que peu de celle des composants des autres milieux. Ils ne songent même pas à discuter les opinions de leurs ancêtres intellectuels qui ont pu être originaux en leur temps, mais dont les conceptions se ressentent de l’époque où ils vécurent.

On peut considérer comme à son déclin, comme incapable de se renouveler, malgré toutes les apparences, tout mouvement qui s’oppose à la formation ou l’introduction de façons de comprendre, de sentir, de réaliser autres ou différentes de celles des prédécesseurs, des aïeux, du groupe voisin. L’hostilité à la création de vues nouvelles, ou à l’énonciation de nouvelles thèses est un symptôme de caducité. Refuser de leur laisser voir le jour en les qualifiant de « déviation », par exemple, est soit un signe de couardise, soit une marque de paresse intellectuelle.

Dans le milieu anarchiste, il y a place pour toutes les originalités, pour tous les originaux, pour tous ceux qui ne veulent pas vivre comme tout le monde : par ce simple fait qu’il est négateur de l’État, de l’autorité gouvernementale. Le propre de l’archisme, en effet, est de réduire, de presser, de supprimer les non-conformistes, tout individu qui ne se conforme pas à l’organisation étatiste risquant de troubler l’ordre établi. En anarchie, il n’y a pas d’ordre préétabli, il n’est que des isolés ou des groupements (auxquels n’appartiennent que ceux à qui convient l’association) œuvrant en toute autonomie. L’originalité et les originaux ne peuvent donc entraver l’évolution des uns et le développement des autres. Au contraire, ils leur apportent un regain de dynamisme et un surcroît de vitalité. — E. Armand.


ORNIÈRE n. f. (du latin orbita, roue de voiture). Au sens propre, une ornière est une trace profonde laissée sur un chemin par les roues des voitures. Au sens figuré, c’est une vieille habitude, une routine invétérée. Tradition et routine, voilà justement les grandes ennemies de la liberté. L’homme civilisé ne croît pas en plein champ, au grand air ; comme l’arbre d’un espalier, on l’émonde, on le taille, sans souci de ses dispositions, exclusivement selon le bon plaisir du maître. Il n’est qu’une unité, l’élément d’un ensemble ; ce qu’était l’arbre d’avant il devra l’être : les individus passent, le plan demeure. Ainsi, dans les cités humaines, les lois décrétées par les morts continuent de régir les vivants. « Des croyances, des institutions, des mœurs s’éternisent, sans utilité ni raison, parce qu’elles viennent des ancêtres. Bonnes, puisque vieilles, dit-on. Car tel est le pouvoir de la répétition qu’elle justifie l’absurde et sanctifie l’infâme. Pendant des millénaires les pieds des chinoises en surent quelque chose, et les ongles des mandarins, et l’épiderme des papous, et le sexe des castrats romains. Faire ce qu’on fit avant, uniquement parce qu’il y a des siècles on le faisait déjà, tel est le secret tant prôné de la tradition. » (A la Recherche du Bonheur.) A l’esclavage antique, à l’omnipotence des pères, à la tutelle indéfinie des femmes, aux horribles supplices de nos vieux tribunaux, elle servit d’argument pour durer ; les plus cyniques abus, les pires cruautés ne l’invoquèrent jamais en vain. A bon droit, l’injustice moderne s’en fait donc un rempart. Zébrures et cicatrices ne sont plus de mode, nos corps peuvent grandir sans contraintes, mais nos esprits sont emmaillotés, dès l’enfance, dans des étaux ficelés par des chefs prévoyants. Aux futurs maîtres l’on conserve la vue, mais à la multitude des agneaux l’on ferme les paupières : demain, brebis, brebis aveugles, que l’on tondra sans peine. « Donnez-moi l’enfant jusqu’à l’âge de sept ans, a dit un prêtre célèbre, et il restera l’enfant de l’Église pour le reste de son existence. » Parole terrible de vérité, tant sont habiles certains opérateurs. Et la société continue l’œuvre de l’école ; par l’opinion, par la presse, par la loi, elle impose des manières de sentir, de penser, que les gens chics portent à la façon de chaussures à la mode. Rompre avec le snobisme et les préjugés, sortir de l’ornière, tel doit être le premier souci du chercheur libre. Sincérité, réflexion, ces antidotes de l’hypocrisie sociale doivent constituer les éléments de sa respiration.


ORPHELINAT n. m. (rad. orphelin). Dans une brochure parue en 1911 : « Les Sans-Famille du Prolétariat organisé », j’ai posé la question de l’éducation des orphelins de la classe ouvrière. J’ai dit quel était le devoir du prolétariat envers les enfants déshérités, envers les petits sans-foyer qui, chaque jour, se forment dans ses rangs. J’ai résumé, dans cette brochure, les lignes essentielles de la question ; j’ai touché les points principaux ; j’ai envisagé les raisons d’ordre général ; j’ai donné, brièvement, un aperçu des maisons familiales que nous devons offrir à nos orphelins.

Je veux insister ici sur le côté pratique de la question.

Que sera cette organisation des « Sans-Famille » ? Comment nous y prendrons-nous pour que nos Maisons Familiales ne ressemblent point aux grands orphelinats — aux orphelinats-casernes, comme je les ai appelés — que la classe capitaliste nous offre dans ses œuvres philanthropiques ; pour que nos orphelins aient le sentiment d’avoir retrouvé un foyer, une demi-famille, d’être chez eux, enfin, à l’orphelinat ?

Deux considérations sont à envisager ; l’une d’ordre éducatif, l’autre d’ordre économique.

Dans la Maison Familiale qui recevra nos sans-famille, un groupe de vingt-cinq à trente enfants me paraît suffisant. On m’a demandé pourquoi ? — La raison est purement d’ordre éducatif.

Nous ne devons pas oublier que si la création d’un foyer artificiel pour nos orphelins est une œuvre de solidarité, elle doit être aussi une œuvre d’éducation.

L’expérience m’a amené à cette conclusion de réunir nos enfants en petits groupes d’une trentaine à peu près. Une trop grande agglomération d’enfants paralyse les efforts de l’éducateur, et s’oppose à la mise en pratique d’un grand nombre d’idées éducatives.

L’idéal éducatif est l’enfant élevé dans la famille, par ses parents, près de ses frères et sœurs ; avec, comme point de contact social, l’école en commun, pendant cinq ou six heures par jour, en compagnie d’enfants du dehors. Le milieu éducatif par excellence est la famille ; non l’école. Bon ou mauvais, le milieu est le maître : l’enfant vaudra ce qu’il vaut. Si l’école lui ouvre le cerveau et oriente son intelligence vers les horizons de la science, le milieu familial, lui, le met en contact avec la vie elle-même, avec les réalités de l’existence en même temps qu’il forme son cœur et ses sentiments. C’est dans la famille que le sens moral de l’enfant se développe. Quoiqu’on ait pu faire, l’école ne donne que l’enseignement, et les tentatives qui ont été faites pour qu’elle puisse également donner l’éducation ont échoué.

Pourquoi le milieu familial possède-t-il cette force éducative que n’a point l’école ? Certes, le facteur affectif y entre pour une grande part ; mais il y a autre chose encore : c’est que, dans la famille, l’enfant est chez lui, et vit sa vie propre. L’école, c’est la maison commune à tous, c’est la vie collective où forcément une discipline devient nécessaire par le fait même de la collectivité. Il faut l’ordre, le silence, l’obéissance, pour que soit possible l’enseignement.

Assurément, l’école doit s’inspirer des méthodes les meilleures pour laisser à l’enfant le libre jeu de ses facultés intellectuelles, pour développer ses qualités d’observation et de raisonnement ; et l’école actuelle est loin de réaliser l’école de nos conceptions éducatives. Mais il est indéniable que la discipline — une discipline intelligente et bien comprise — y est indispensable aujourd’hui et y restera nécessaire demain, si l’on veut obtenir des résultats. Dans la famille, l’enfant se relâche de cette discipline.

Or, si la vie collective est nécessaire dans l’éducation, la vie personnelle, la vie intime, l’y est tout autant. Très jeune, l’enfant en sentira le besoin, besoin qui se développera à mesure qu’il grandira et que l’individu se formera en lui. A mesure qu’il se sentira vivre, il éprouvera le désir d’avoir un coin bien à lui, sa chambre, son home —— ce petit chez-soi dont tous ceux qui en ont été privés connaissent particulièrement le prix.

C’est là une chose qui manque totalement dans ces grandes collectivités d’éducation que sont les pensions et les orphelinats — oh ! la froideur des grands dortoirs où les lits s’alignent à l’infini ; comparez à la chambre de l’enfant dans sa famille, même lorsque la chambre est occupée par deux frères ou deux sœurs. Le grand dortoir de la pension est uniforme et vide de vie, dénué d’intimité. Rien de personnel ; avec un aussi grand nombre d’enfants cela devient impossible. Le linge, les vêtements de chaque enfant sont à la lingerie, dans les placards à cases numérotées. Le grand dortoir, c’est la pièce où l’on dort, disciplinairement pourrait-on dire, comme l’on étudie en classe ; mais ce n’est plus le chez soi. — Et s’il existait quelque part ailleurs, ce chez soi ! — Mais non ; les salles d’études, de lecture, de récréation, le réfectoire, tout cela est commun à tous.

L’enfant qui est en pension s’en console en se disant que son chez lui existe, qu’il l’a dans la maison de ses parents et qu’il le retrouve aux jours de sortie, aux vacances.

Mais l’enfant de l’orphelinat, lui, ne connaît jamais la douceur d’un coin qui soit à lui tout seul ; où il puisse se retremper en lui-même, se ressaisir, se sentir vivre. Toute son enfance, toute son adolescence, il les passera — numéro vivant perdu dans le nombre — dans la tristesse froide des grandes pièces uniformes, sévères et impersonnelles.

A l’orphelinat ainsi compris, se retrouvent, dans le domaine éducatif et moral, tous les vices du système collectif, dont nous connaissons les méfaits en éducation.



Il semblerait que c’est au désir de recréer le milieu familial qu’ont obéi ceux qui se sont occupés d’organiser le placement des enfants assistés. Au système collectif, à l’orphelinat ils ont préféré le placement familial dans des familles paysannes et ouvrières. Pourtant le placement familial des petits assistés ne donne généralement pas de bons résultats. La situation de ces petits déshérités est pénible et triste. C’est que, pour ceux-ci, la famille qui les accueille n’est pas du tout un milieu familial. Dans ce foyer qui n’est pas le leur, ils restent les étrangers, les isolés, les intrus, les enfants du vice…

Cela est-il une charge contre l’éducation familiale ? Non point.

Dans les familles pauvres où sont placés les enfants de l’assistance, nulle éducation n’est possible. D’ailleurs, quand une famille paysanne prend en pension trois ou quatre pupilles de l’Assistance, vous pensez bien qu’elle n’obéit pas à une impulsion de justice, à un désir de faire œuvre d’éducation. Elle n’est inspirée que par la question d’intérêt, elle ne voit qu’une chose : c’est que la pension — pourtant bien modique — versée par l’assistance aidera à faire bouillir la marmite familiale. L’enfant assisté devient donc un objet de rapport, il faut qu’il coûte à la famille qui l’élève moins que la pension versée pour lui, pour qu’il en résulte un léger bénéfice. L’enfant assisté est un exploité dans le sens le plus triste du mot : exploité par ses frères, par des miséreux comme lui.

Le système de placement familial des enfants assistés ne prouve rien contre l’éducation familiale. Il peut néanmoins nous mettre en garde, en ce qui concerne nos orphelins, si ce système venait à être proposé. Quant au système collectif de l’orphelinat, j’ai fait tout à l’heure son procès, je n’ai pas à y revenir.

Nous pouvons faire un orphelinat ouvrier ; nous pouvons créer pour nos petits orphelins un milieu familial où nous tâcherons de leur rendre le plus possible la famille disparue ; et nous n’aurons encore apporté ainsi qu’un infime remède au mal qui étreint l’enfance pauvre et abandonnée.

Puisque le nombre est un écueil éducatif, puisque le système de la pension, de l’orphelinat, est défectueux, comment allons-nous organiser nos orphelins pour rester le plus près possible de nos conceptions éducatives, pour obtenir les résultats désirés ?

Nous voulons — avons-nous dit — faire un orphelinat qui ne ressemble pas aux orphelinats-casernes ; nous voulons que la maison que nous offrirons à nos orphelins soit un foyer, un véritable milieu éducatif.

L’orphelinat que j’ai appelé Maison Familiale sera vraiment un foyer, le milieu familial de l’enfant. Il lui donnera non seulement l’enseignement, mais l’éducation morale. Il formera son cœur et ses sentiments aussi bien que son cerveau. L’enfant trouvera là des maîtres qui ne seront pas seulement des maîtres, mais des éducateurs aimant les enfants et venus vers eux parce qu’ils seront convaincus de la beauté de leur tâche.



L’orphelinat de nos petits prolétaires, je l’ai vu très grand et puissamment organisé. J’ai dit : « Les Maisons Familiales ne devront réunir que vingt-cinq à trente enfants. » Mais je n’ai pas réduit à ce chiffre l’effectif des pupilles de notre orphelinat.

Seulement j’ai fragmenté cet orphelinat en sections autonomes, indépendantes les unes des autres et réunies cependant sur certains points. Rien n’empêchera notre orphelinat de posséder deux cent cinquante ou trois cents pupilles, mais ils seront divisés en groupes d’une trentaine — chaque groupe étant élevé dans un pavillon spécial confié aux deux éducateurs dont je parlais tout-à-l’heure.

Ce sont ces pavillons que j’appelle des Maisons Familiales.

Voici, à grands traits, comment je conçois l’organisation générale : Supposons que nous réunissions, pour former un orphelinat, trois ou quatre départements. Nous choisirons l’emplacement de l’orphelinat à une distance à peu près égale de ces divers départements.

Nous y chercherons une grande propriété d’une trentaine d’hectares. Sur ces trente hectares nous disséminerons nos maisons familiales et maternelles. Supposons toujours — puisque ceci n’est qu’un plan —, que nous y aurons 4 maisons maternelles (pour les bébés) et 8 maisons familiales. Chacune de ces maisons sera indépendante des autres. Elle aura ses cours de récréation, préaux, communs, etc… ; elle sera chez elle, en un mot.

Au centre de ces 12 maisons nous aurons un pavillon central qui réunira l’administration. Dans ce pavillon seront les magasins généraux d’alimentation, d’habillement, de chaussures, etc… L’administrateur répartira les provisions selon les besoins et les demandes de chaque maison. Ainsi donc les achats pourront être faits dans les meilleures conditions possibles.

Ce n’est pas tout. Autour du pavillon central seront groupés, en commun, différents services : la lessive, la lingerie, de petits ateliers de menuiserie et de serrurerie, une forge.

Enfin, une seule exploitation agricole donnera le lait, le beurre, les œufs nécessaires à chacune des maisons. Les terrains qui sépareront ces maisons seront utilisés à la culture maraîchère et fourniront les légumes qui seront répartis selon les besoins de chacun.

Nous aurons ainsi tous les avantages économiques de la collectivité, tout en évitant l’écueil éducatif qu’elle présente dans les grands orphelinats, où deux, trois cents et quelquefois plus d’enfants sont réunis et vivent une vie de discipline sans attrait et, pourrait-on dire, anti-humaine.

Dans le domaine pratique, nous pourrons encore obtenir d’autres avantages du système collectif. Ainsi une infirmerie, un pavillon d’isolement pour les malades, pourront être communs à toutes les maisons. Un docteur pourra être attaché à l’orphelinat. Nous pourrons avoir également une pharmacie, un laboratoire, un service de désinfection communs à tous.

A côté de ces avantages purement économiques, nous aurons des avantages éducatifs qui seront économiques en même temps, et qui résulteront de cette réunion des maisons maternelles et familiales.

Ainsi nous aurons une Maison Commune qui possédera une grande salle où nous pourrons réunir nos pupilles des différentes maisons pour de petites fêtes, des conférences avec projections lumineuses, des séances de cinématographie. Nous aurons une bibliothèque centrale où chaque maison prendra des livres et les rendra. Dans le domaine de l’art nous pourrions réunir à notre maison commune un petit musée de belles et bonnes reproductions de peintures, des dessins, des études, des croquis.

Nous aurons aussi un gymnase complet ; et si la propriété ne possédait pas de grande pièce d’eau qui puisse servir pour apprendre la natation aux enfants, on pourrait y établir une grande piscine destinée à cet usage.

Nous aurons aussi des professeurs spéciaux : musique, dessin, gymnastique, etc…, qui passeront d’un groupe à un autre. Tous ces avantages éducatifs seront également des avantages économiques ; et il est évident qu’on ne pourrait les réunir si l’on ne possédait qu’une seule maison de trente, voire même de cinquante enfants.

Toujours dans le domaine éducatif, la réunion des maisons familiales et maternelles permettra d’organiser sérieusement un premier apprentissage pour nos enfants de treize à quinze et seize ans.

Trois cents enfants à chausser, à habiller, représentent déjà une production respectable à fournir. Un petit atelier de cordonnerie, sous la direction d’un cordonnier, formera des apprentis dans cette partie. La confection des vêtements formera encore un atelier de coupe et de couture aux jeunes filles. Les services de repassage et de lingerie pourront aussi employer les jeunes filles de treize à seize ans.

L’exploitation agricole, l’élevage des bêtes emploieront d’autres adolescents. Le jardinage, la culture potagère, l’arboriculture, l’horticulture, l’apiculture seront autant de branches d’enseignement professionnel.

En même temps toutes ces professions diverses alimenteront de travail les ateliers pour le fer et le bois, la serrurerie et la forge, qui seront encore des ateliers de préparation professionnelle pour les jeunes gens que nous pourrons ainsi maintenir jusqu’à quinze ans au moins au Milieu Familial, ce qui permettra de leur continuer l’éducation intellectuelle et morale à laquelle ils auront été habitués en leur enfance.

Voilà le plan que j’ai conçu, non en un jour, mais en plusieurs années, après avoir étudié la question et après avoir mûrement réfléchi aux divers côtés du problème que la vie pratique et l’expérience me présentaient tour à tour.



Quant à l’organisation intérieure (et notamment ce qui regarde l’éducation proprement dite, l’enseignement, je ne puis l’exposer ici, où la place est réduite. Et je renvoie le lecteur à ma brochure sur « L’organisation des sans-famille du prolétariat », ainsi qu’aux mots de cet ouvrage où le problème est étudié (coéducation, école, éducation, enseignement, orientation professionnelle, etc…).

Je dirai seulement quelques mots de l’organisation matérielle de la maison familiale, me limitant aux lignes principales.

Nous tiendrons essentiellement à l’air et à la lumière ; aux grandes pièces claires, gaies, décorées avec goût, et faciles à tenir propres.

Le réfectoire sera spacieux, garni de meubles agréables, joliment décoré ; il se transformera le soir en salon de lecture et de délassement. Des fillettes y travailleront à un ouvrage personnel pendant que l’une d’elles fera une lecture à haute voix ; dans un autre coin, on dessinera ; un autre s’isolera dans une étude ; chacun, enfin, prendra la distraction qui lui conviendra le mieux. Les directeurs eux-mêmes prendront part à ces soirées ; ils y feront régner l’entente et le bon ordre, ne laisseront pas une causerie dégénérer en bavardages vains et frivoles ; ne permettront pas non plus qu’un enfant reste inoccupé, sans but, sans le désir de faire quelque chose. Et les réunions se termineront par une courte causerie de l’un des directeurs sur les événements de la journée ; puis, finalement, par quelques chants en commun. — La belle vie, n’est-il pas vrai, et combien différente de celle des orphelinats que nous connaissons ?

Le réfectoire, par exemple, ne servira pas de salle de jeux ; car alors il ne pourrait pas être aménagé comme nous le voulons. — Pour les jeux proprement dits, nous aurons une grande salle qui ne possédera que des bancs comme meubles, et où les enfants ne pourront ni rien endommager, ni rien briser. Ils ne s’y amuseront que mieux. Ce sera d’ailleurs surtout pour les jours de pluie et les mauvais jours de l’hiver. Car ils auront le plus possible des jeux de plein air.

Et les dortoirs ? Comment les disposerons-nous ? Si nous avons 30 enfants dans une maison, nous aurons en moyenne 15 garçons et 15 filles. Nous pourrons diviser ces 15 enfants en trois groupes. Nous aurons trois chambres de garçons et trois chambres de filles. Nous réserverons une de ces trois chambres aux enfants ayant atteint leur treizième année, que le voisinage des plus jeunes peut parfois gêner beaucoup, surtout en ce qui concerne les fillettes dont quelques-unes, vers leurs treize ans, sont déjà touchées par le travail de la puberté.

Dans ces conditions, nous éviterons le grand dortoir. Nos chambres pourront conserver un cachet de personnalité, d’intimité. Nous les ornerons avec goût ; elles seront simples, mais gracieuses. Dans chacune d’elles une grande armoire à compartiments distincts renfermera le linge et les objets personnels de chaque enfant qu’on pourra ainsi habituer au sentiment de responsabilité en l’obligeant à prendre soin de ses affaires. Le placard où seront suspendus les vêtements sera également placé dans leur chambre et sous leur responsabilité.

Le soin des affaires d’une petite fille sera confié à une fillette plus grande qui devra aider et surveiller la petite. Tout cela, d’ailleurs, ira fort bien pour les filles mais sera plus difficile à obtenir des garçons. Ceux-ci ne sont en général soucieux ni de leurs chambres, ni de leurs affaires et les mamans ont bien plus de difficultés à rendre leurs fils soigneux et ordonnés que leurs filles. C’est une question de tempérament.

Les directrices de nos maisons familiales feront comme les mamans. Elles répéteront souvent et avec patience les mêmes choses, elles surveilleront davantage les garçons.

Dans les deux chambres que nous réserverons aux plus grandes filles et aux plus grands garçons, nous installerons pour chacun d’eux une petite table où il leur sera permis de lire, d’écrire, de travailler encore un peu de temps après l’heure du coucher général.

Ainsi, pour en revenir à ce que je disais dans la première partie, ils auront la sensation d’avoir là, dans leur chambre, leur petit coin personnel où ils se sentiront mieux chez eux.

Je m’en tiens là en ce qui concerne l’organisation des Maisons Familiales. La cuisine, les communs, pièces de réserve et de nettoyages, la salle de bains, les lavabos, les préaux, les cours de récréation, un petit jardin d’agrément dont je voudrais que soit pourvue chaque maison, tout cela n’a pas besoin de descriptions détaillées.



Sans vouloir m’appesantir ici sur la question de l’apprentissage, il me reste quelques mots à dire au sujet de nos grands pupilles, les enfants de 13 à 15 et même 16 ans.

Les pupilles qui auront atteint 13 ans continueront à faire partie de la maison de leur enfance. Ils se rendront aux heures déterminées aux différents cours professionnels. Ces cours seront choisis pour chacun selon les aptitudes et les goûts personnels révélés par les enfants.

Néanmoins, pour les fillettes, il sera bon qu’un roulement de travail les initie à toutes les besognes féminines dont la connaissance est indispensable à toutes les femmes, quelle que soit la profession qu’elles doivent embrasser. L’ordre intérieur, la cuisine, le repassage, le raccommodage, les éléments principaux de couture, toutes les connaissances, enfin, qui sont nécessaires à la mère qui veut assumer la tâche d’élever ses enfants et d’être une éducatrice sérieuse et éclairée en même temps qu’une maman dévouée et aimante.

Lorsqu’une jeune fille aurait atteint la quinzième année, il serait bon de lui confier de temps à autre la complète exécution de certains travaux ménagers, afin de se rendre compte exactement des connaissances qu’elle aura acquises dans cette partie. Enfin, c’est toujours en poursuivant le même but de l’éducation des jeunes filles que j’entrevois leur collaboration aux maisons maternelles.

Les garçons, eux aussi, lorsqu’ils auront 13 ans, devront concourir aux travaux domestiques de leur maison de famille. L’ordre, le nettoyage des cours, des salles de récréation, du jardin, les services du bois et du charbon, etc., seront autant d’occupations qui leur seront destinées. Remarquez, d’ailleurs, que j’estime que le garçon doit tout aussi bien que la fillette être prêt à rendre service dans la famille. Si j’insiste sur l’éducation ménagère des jeunes filles, c’est en prévision de leur futur rôle de mamans. Mais j’aimerais aussi qu’une jeune fille ait de l’adresse pour enfoncer un clou, scier une planche, clouer une caisse, etc…, petits travaux que, plus tard, elle sera heureuse de pouvoir exécuter elle-même. Que nos enfants, garçons ou filles, sachent se débrouiller et se tirer d’affaire eux-mêmes. Leur enseigner cela, ce sera leur rendre un précieux service.

Pour nos ateliers proprement dits, ils auront leurs programmes, comme les classes, et les professeurs manuels devront, eux aussi, agir avec ensemble, pour que les différents cours aient lieu aux mêmes heures de façon à prendre fin en même temps. Ceci pour permettre les heures d’études de nos jeunes adolescents.

Car nous tiendrons absolument à ce que l’enseignement professionnel n’empêche pas l’autre enseignement. En grandissant, l’enfant a besoin de moins d’heures de récréation, c’est-à-dire que l’étude, à cet âge, devient, elle-même, une récréation. Il est nécessaire que nos enfants, à 15 ans, possèdent tous une solide instruction et que leur esprit soit suffisamment ouvert aux horizons de la science, des lettres et des arts, pour que le désir de s’instruire leur reste et les aiguillonne vers plus de culture intellectuelle encore lorsqu’ils auront quitté l’orphelinat.

Là est l’essentiel. Ce ne sont pas seulement des manœuvres ni de bons ouvriers simplement, que nous devrons former, mais encore des individus qui, capables de se servir de leurs mains, le seront tout autant pour se servir de leur cerveau.

Lorsque, entre 15 et 16 ans généralement, le pupille quittera l’orphelinat, le rôle de ce dernier ne sera pas tout à fait terminé. D’abord, c’est lui qui devra pourvoir au placement de ses pupilles.

Pour cela il me semble qu’il faudrait instituer, près de l’organisation même de l’orphelinat, une société sœur qui prendrait le titre de Société des anciens élèves. Pourraient y adhérer des familles ouvrières sérieuses, sur le compte desquelles, d’ailleurs, une enquête préalable aurait été faite. Ces familles recevraient chez elles, en pension, les jeunes gens qui quitteraient l’orphelinat.

Il va sans dire que lorsque, parmi nos pupilles, il se manifesterait quelques intelligences portées plus spécialement aux professions purement intellectuelles, ou bien encore une prédisposition marquée pour une carrière artistique, le nécessaire serait fait pour permettre à l’enfant de poursuivre ses études et d’aborder la profession pour laquelle ses aptitudes particulières paraîtront le désigner.

Les familles qui recevront nos pupilles, par ce fait même qu’elles seront venues vers l’œuvre, donneront ainsi, déjà, une garantie morale. D’autre part, même lorsqu’il sera dans sa famille adoptive, le pupille restera toujours sous la surveillance morale de la société des anciens élèves de l’orphelinat. Cette société, en le confiant à la famille d’adoption, déterminera, d’accord avec celle-ci, la pension qui devra être prélevée sur le gain de son pupille pour couvrir les frais de vie et d’entretien. Elle prévoiera également la petite part qui sera mise de côté pour constituer le pécule du pupille. De la sorte elle aura assuré les intérêts matériels des jeunes gens dont elle se sera constituée la tutrice. Ce ne sera pas suffisant. Elle devra s’occuper de leurs besoins intellectuels, de leur bonne moralité. Dans ce but, elle pourra instituer une bibliothèque roulante, le prêt de livres et de revues. Aussi souvent qu’elle le pourra, elle organisera des réunions d’anciens élèves, au cours desquelles des causeries amicales seront faites par des éducateurs sociétaires et amis de l’œuvre.

Nous tâcherons de centraliser le placement de nos enfants, de façon à rendre faciles les réunions dont je parlais tout-à-l’heure. Par exemple, dans une petite ville de province, nous grouperions un certain nombre de jeunes gens ayant des professions diverses : bois, fer, mécanique ; la couture, professions féminines diverses, etc… Et dans la campagne la plus proche nous en grouperions d’autres ayant des professions agricoles. Il serait ainsi possible d’établir un lien entre toute cette jeunesse, qui pourra se voir, se rencontrer les dimanches. Cela faciliterait encore, outre les réunions, le prêt des livres dont j’ai parlé. Et ce serait de plus une excellente garantie morale. Beaucoup de ces jeunes gens se seraient connus à l’orphelinat ; ils auraient des souvenirs communs. Leur vie passée serait un guide, le meilleur peut-être, parce qu’il n’émanerait pas d’une volonté supérieure, ni d’un règlement, mais d’eux-mêmes. Nos jeunes gens pourront toujours, d’ailleurs, correspondre avec leurs anciens éducateurs.

Et puis, quand les ailes seraient tout-à-fait poussées, l’oiseau s’envolerait. Devenu homme, l’enfant déserte le vieux nid. Mais c’est la vie, la vie avec sa règle d’évolution, d’éternel recommencement.

Et c’est à la science de la vie qu’il nous faut surtout initier nos enfants. Une fois grands, ils finiront seuls et sans nous cette étude. — Madeleine Vernet.


ORTHODOXIE n. f. (orthos, droit ; doxa, opinion). Dans un domaine quelconque, une doctrine est orthodoxe lorsqu’elle reçoit l’approbation des autorités qui, en la matière, s’arrogent un droit de surveillance et de contrôle. Chaque église, chaque secte religieuse a son orthodoxie ; on peut en dire autant des partis politiques, des écoles philosophiques, de tout mouvement qui impose à ses adhérents un credo, si réduit soit-il. Elle découle, dans tous les cas, de la prétention, ouvertement affichée par certains, d’imposer à autrui des manières de voir dont il ne doit s’écarter sous aucun prétexte. Et parce que les chefs entendent commander souverainement, ce sont leurs idées qui tendent, en règle générale, à devenir la norme des différentes orthodoxies qui se disputent l’empire des cerveaux. Dans l’ordre intellectuel, comme en politique ou en religion, les meneurs, d’ordinaire, manœuvrent la masse à leur profit ; pour être mieux voilée, la concurrence ne s’avère pas moins âpre. Rivalités personnelles, ambitions de gloire ou d’argent, qui s’affublent alors d’épithètes ronflantes et de noms respectables, ne diffèrent pas, en définitive, des compétitions industrielles ou commerciales. Sans avoir besoin d’une loi écrite, les chefs forment une caste fermée ; ils prétendent être, de façon exclusive, les demi-dieux que la masse adore. Et malheur au naïf qui, en invoquant son seul mérite, veut prendre rang parmi eux ; c’est un intrus contre qui toutes les armes sont bonnes. Le médiocre, qui montre patte blanche, voilà celui que l’on accueille volontiers, car il est peu à craindre. A ce syndicat de personnages arrivés, de dignitaires officiels ou non, la sottise populaire permet de décréter ce qu’il faut croire ou ne pas croire, ce qu’il convient d’admettre ou de rejeter. De chacune de ces prétendues sommités, la clientèle, une clientèle que l’on se dispute âprement, varie bien entendu : le pape de Rome s’adresse aux catholiques, celui de Moscou aux partisans de la faucille et du marteau, celui de Lhassa aux montagnards du Thibet : les socialistes ont leurs docteurs en marxisme, un marxisme bien affadi assurent les communistes, et les bonzes qui trônent dans les Instituts prétendent régenter savants, écrivains et artistes. D’innombrables sectes, chapelles, groupements possèdent aussi des pontifes qui dogmatisent avec autorité. Ainsi naissent de multiples conformismes dont le succès s’avère plus ou moins étendu, plus ou moins durable. C’est en matière de religion et de morale que les autorités exigèrent, autrefois, la plus stricte orthodoxie. L’Eglise Romaine, en particulier, s’est distinguée par son intolérance cruelle. Elle se chargeait officiellement de sauver les âmes, leur enseignait dans quelles dispositions d’esprit il fallait vivre pour éviter l’enfer et gagner le ciel, exigeait de tous une adhésion aveugle et sans réserve aux croyances qu’elle déclarait obligatoires. Malheur à l’audacieux dont les recherches pouvaient mettre ses dogmes en difficulté ; philosophes et savants furent surveillés par elle avec une sourcilleuse vigilance et une hostilité ouverte. Beaucoup, tant qu’elle disposa des juges et des bourreaux, payèrent de leur vie des audaces doctrinales qui nous semblent anodines ; elle a fait plus de victimes que les pires despotes. En 1859, elle accueillait encore avec un ouragan de sarcasmes et de clameurs guerrières la publication du livre de Darwin, l’Origine des Espèces. Aujourd’hui elle continue de s’acharner contre toute découverte ou toute proposition qui contredit les affirmations du pape ou des conciles. La Bible elle-même doit être lue avec prudence. « Dieu n’a pas livré les Écritures au jugement privé des savants », déclarait Léon XIII dans sa lettre apostolique du 30 octobre 1902 ; Pie X condamna en 1907, les théologiens qui voulaient, selon l’expression du Syllabus, « composer avec le progrès, avec le libéralisme, et avec la civilisation moderne ». De même le concile du Vatican, plein de défiance pour les recherches exégétiques, spécifiait qu’ « on doit tenir pour le vrai sens de l’Écriture Sainte celui qu’a tenu et que tient Notre Sainte Mère l’Église, dont c’est la charge de juger du vrai sens et de l’interprétation des Saintes Écritures ». Sans aller aussi loin que le catholicisme dans la voie de l’intransigeance, l’Église Orientale, l’Église Anglicane, les Églises Luthériennes et Calvinistes orthodoxes n’en restent pas moins des Églises d’autorité ; elles admettent le credo que formulèrent, aux troisième et quatrième siècles, les évêques chrétiens. Dans d’autres religions encore, chez les musulmans, par exemple, l’orthodoxie doctrinale joue un rôle essentiel. On doit reconnaître que le principe du libre examen, admis par le protestantisme, se révéla fécond en conséquences heureuses ; il fut un premier pas vers la liberté de conscience, car il rendait ses partisans hostiles à toute autorité ne relevant pas de la seule lumière intérieure. En matière de foi, les églises réformées s’appuyaient sur l’Écriture Sainte et le symbole dit des Apôtres. Mais point d’intermédiaires entre Dieu et le fidèle ; dans l’interprétation du texte biblique, ce dernier s’en remet à l’inspiration directe du Saint-Esprit. Ainsi disparaît la raison d’être de la hiérarchie ecclésiastique ; le prêtre perd son caractère sacré, c’est seulement un homme plus instruit et plus pieux. Les tendances nouvelles, apportées par la Réforme, devaient aboutir finalement au protestantisme libéral qui répudie dogmatisme et orthodoxie, pour ne considérer que les dispositions intérieures. L’athée lui-même, assure-t-on, s’il se conduit en bon Samaritain, vis-à-vis de ceux qui peinent et souffrent, ne se place pas hors de la religion. Mais, en face de ces concessions faites à la culture et à la science moderne par certains pasteurs, le clergé catholique maintient, complète, son intransigeance doctrinale. Quant à l’Église orientale, elle semble disposée à des accommodements et subit l’influence protestante.

Ce n’est d’ailleurs pas contre la seule orthodoxie religieuse que doit lutter la pensée libre, c’est contre des orthodoxies de toutes sortes : politiques, morales, philosophiques, etc… Parmi les dogmatismes nouveaux que notre époque aura vu naître, il en est un qui, par son importance, mérite de nous arrêter : nous voulons parler du Marxisme, compris et pratiqué à la façon d’un catéchisme. D’après Karl Marx, l’activité économique a la priorité sur l’activité intellectuelle, bien plus, elle la commande étroitement. Par ailleurs, les conditions économiques de la production et de l’échange se transforment ; la concentration capitaliste est le grand fait économique du monde moderne. Mais les institutions et les idées survivent à l’époque dont elles furent l’expression ; voilà pourquoi le prolétariat n’a pas encore l’organisation sociale ou politique exigée par les conditions nouvelles de la production. Et la classe capitaliste s’efforce de maintenir à son profit. des institutions périmées. Une révolution inévitable permettra à la collectivité de rentrer en possession des instruments de production, concentrés en un petit nombre de mains. Des disputes sont survenues entre les commentateurs de Karl Marx, chacun prétendant interpréter la pensée du maître de la meilleure façon. Une véritable orthodoxie marxiste, qui a ses défenseurs vigilants et ses interprètes officiels, règne dans les milieux communistes, et chez les socialistes avancés. Contre les hérétiques, infidèles aux dogmes nouveaux, des anathèmes sont prononcés ; les communistes surtout usent et abusent de l’excommunication, de l’exclusion selon le terme adopté par les congrès. Si les autres partis politiques ont une doctrine plus élastique, des règlements moins rigides, tous cependant exigent de leurs adhérents qu’ils se soumettent aux directives essentielles données par les dirigeants. Dans notre société autoritaire, qui dit groupement dit, en effet, conformité : le groupe suppose chez ses membres certaines idées, certains sentiments identiques ; pour en être et pour en rester, l’individu doit suivre, accepter, obéir. Une orthodoxie plus ou moins étroite s’installe, qui s’oppose au libre développement de la pensée. Certains anarchistes eux-mêmes semblent animés du désir d’imposer à autrui leurs idées ; ils songent à enfermer dans des formules définitives, dans un moule figé, une doctrine qui se donne comme ennemie de tous les dogmatismes, implicites ou déclarés. Manifeste illogisme ! L’Anarchie, certes, ne doit pas se confondre avec l’incohérence mentale et l’absence de raison ; ils ont tort ceux qui abritent sous son manteau des doctrines marquées au coin de la folie, du mysticisme ou du délire. Mais elle n’éprouve ni vénération, ni effroi pour ce qui incite les hommes à se prosterner ; aucune autorité, si haute qu’elle se croie, aucune tradition ne lui en imposent ; aux opinions adoptées sans critique par les collectivistes, elle oppose la vérité objective fondée sur la réflexion ; aux impératifs sociaux, elle substitue les conclusions de l’expérience individuelle ou les inférences d’une logique appuyée sur des documents sérieux. L’esprit anarchique, c’est l’esprit scientifique appliqué, non plus dans quelques cantons seulement de la connaissance, mais à la totalité des manifestations de la vie, au domaine de la croyance, de la morale, de l’association, comme à celui des faits physiques. Ceux mêmes qui considèrent l’anarchie comme d’application bien lointaine, bien difficile dans l’ordre économique et social, doivent convenir que, dans l’ordre intellectuel, elle s’avère la condition du progrès. Mais il ne faut pas qu’elle se fige en une nouvelle orthodoxie, oubliant que, pour rester vivante, la pensée doit se mouvoir librement. — L. Barbedette.