Encyclopédie anarchiste/Paix

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 3p. 1912-1935).


PAIX n. f. (du latin pax, même signification). Toutes les encyclopédies définissent ainsi la Paix : « Situation d’un peuple, d’une nation, d’un État, d’une société politique qui n’est point en guerre. » Paix générale, universelle, perpétuelle, Paix solide et stable. Demander, implorer, acheter, obtenir, conquérir la Paix. Mettre la Paix entre deux États. Avoir la Paix. Être en Paix. Durant la Paix. En temps de Paix. Vivre en Paix. Paix sur terre et sur mer. Jouir d’une Paix profonde. Que la Paix soit avec vous. (Pax vobiscum.) Paix aux hommes de bonne volonté. — Traité de Paix : traité qui met fin aux hostilités et fixe les conditions de la Paix. Négocier la Paix. Faire une Paix glorieuse, avantageuse, onéreuse, ruineuse, honteuse. On appelle Paix fourrée, Paix plâtrée, une Paix qui n’est qu’un simulacre, une fausse Paix, une Paix hypocrite, conclue de mauvaise foi et avec arrière-pensée par les deux parties, chacune avec l’intention de la rompre, lorsqu’elle estimera le moment favorable et les circonstances propices, ou quand elle croira utile à ses intérêts de la rompre. Paix se dit aussi, de même que Guerre, en parlant des animaux : les chiens et les chats vivent difficilement en Paix. Deux coqs vivaient en Paix ; une poule survint. Et voilà la Guerre allumée (La Fontaine). Se dit souvent de la tranquillité de l’âme, du cœur, de l’esprit, de la conscience. Il faut chercher la Paix de l’âme dans la Vérité (Voltaire). Se dit encore dans le sens de calme, repos, silence, recueillement, éloignement du bruit, de l’agitation, des affaires : La Paix des campagnes, des forêts, des déserts, des tombeaux. Les arts de la Paix : tous les arts auxquels la Paix est favorable, qui ne fleurissent que pendant la Paix, par opposition aux arts destructeurs et stériles que la guerre enfante. Paroles de Paix : qui tendent à établir l’entente, à rétablir la concorde. Faire la Paix : se dit de deux personnes qui étaient brouillées et se sont réconciliées. Laisser quelqu’un en Paix : ne plus l’importuner, ne plus le molester. Ne laisser à quelqu’un ni Paix, ni trêve : le harceler, le poursuivre, l’obséder, le tourmenter, sans lui laisser le moindre répit !

Je pourrais citer quantité d’autres locutions courantes dans, lesquelles le mot « Paix » figure et auxquelles il confère un sens plus ou moins particulier. Ce qui précède démontre surabondamment que le mot Paix est un de ces mots dont on se sert le plus, bien que la réalité qu’il exprime soit assez rare.

Je lis dans le Grand Larousse : « lorsqu’on parcourt les annales de l’humanité, on voit se dérouler devant soi une telle série de guerres sanglantes, qu’on se demande si la guerre n’est pas véritablement l’état normal de l’espèce humaine ; si la Paix, qui est la source de la richesse, de la prospérité et du développement des peuples, n’est pas au contraire son état exceptionnel. Ce phénomène étrange, qui se comprend à la rigueur à l’état de barbarie, est, pour l’homme qui pense, un sujet d’étonnement et de méditation, lorsqu’on le voit se produire dans l’état de civilisation, dans des sociétés où le meurtre individuel est considéré comme le plus grand des crimes, chez des peuples qui aspirent ardemment aux bienfaits de la Paix. »

Voici ce que je trouve dans le Grand Dictionnaire « La Chatre » : « la Paix générale, perpétuelle a été jusqu’ici le rêve de tous les nobles cœurs, de tous les véritables amis de l’humanité. Espérons que le jour viendra bientôt où ce rêve deviendra une réalité. C’est une erreur que de croire les hommes faits pour s’entre-déchirer. On ne voit pas les lions faire la guerre aux lions et les loups, dit-on avec raison, ne se mangent pas entre eux. Pourquoi en serait-il autrement des hommes ? Déjà la guerre est regardée par les peuples les plus civilisés comme un reste de barbarie, comme une regrettable extrémité, presque comme un crime. La Paix est, à vrai dire, le règne de la Liberté ; elle doit être l’état normal des sociétés qui cessent d’être divisées en maîtres et en esclaves, en oppresseurs et en opprimés, en exploiteurs et en exploités ; elle couronne l’édifice social des nations où l’intérêt individuel cesse d’être en lutte avec l’intérêt général, où règne une équitable répartition des avantages sociaux et des richesses publiques, où n’existe aucune des innombrables causes d’antagonismes qui subsistent malheureusement un peu partout. Les développements de la raison humaine, les progrès des sciences et de l’industrie, en multipliant les relations entre les peuples, en détruisant et les barrières et les préjugés nationaux qui les séparaient, préparent cet avenir que tous les bons esprits appellent de tous leurs vœux. »

C’est en ces termes magnifiques que, dans un discours à la jeunesse, prononcé à la distribution des prix du lycée d’Albi, en 1903, Jean Jaurès proclamait sa foi dans un prochain avenir de réconciliation et de Paix universelle : « Quoi donc ? La Paix nous fuira-t-elle toujours ? Et la clameur des peuples toujours forcenés et toujours déçus montera-t-elle toujours vers les étoiles d’or des capitales modernes incendiées par les obus, comme de l’antique palais de Priam incendié par les torches ? Non, non ! Et, malgré les conseils de prudence que nous donnent ces grandioses déceptions, j’ose dire, avec des millions d’hommes, que maintenant la grande Paix humaine est possible et que, si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves y travaillent : la démocratie, la science méthodique, l’universel prolétariat solidaire. La guerre devient plus difficile, parce que, avec les gouvernements libres des sociétés modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile, parce que la science enveloppe tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un réseau plus serré tous les jours de relations, d’échanges, de conventions et, si le premier effet des découvertes qui abolissent les distances est parfois d’aggraver les froissements, elles créent à la longue une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et une sorte de suicide collectif. Enfin, le commun Idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus réfractaires tous les jours à l’ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et de races. »

Le moyen d’assurer la Paix entre les nations et de mettre les peuples civilisés à l’abri des calamités que cause la guerre a dû être, depuis des temps fort reculés, l’objet des recherches persévérantes et des efforts opiniâtres de la part des esprits les meilleurs. Sully rapporte que Henri IV avait songé à établir, en Europe, une sorte de confédération (on voit que le projet des États-Unis d’Europe est déjà fort ancien) une République chrestienne divisée en quinze Dominations et dans laquelle tous les peuples et, aussi, toutes les religions auraient été placés sur un pied d’égalité. Les représentants des puissances européennes auraient formé un congrès dont les décisions appuyées par des armées eussent empêché toute guerre dans l’avenir. Frappé des malheurs effroyables que causaient à la France les guerres suscitées par le monstrueux orgueil et l’ambition insatiable de Louis XIV, l’abbé de Saint-Pierre, aimable et pieux philanthrope, publia, en 1713, un Projet de paix perpétuelle. Plus d’un demi-siècle après, Kant, le grand philosophe allemand, publia aussi un Essai sur la Paix perpétuelle. Saint-Simon rêva de même de mettre fin aux guerres entre les nations et, en 1814, il développa ses idées dans un ouvrage ayant pour titre : De la réorganisation de la société européenne.

Je fais remarquer, en passant, que ce fut toujours à la suite d’une série de guerres ayant le plus cruellement décimé et ruiné les peuples, que se firent jour et s’exprimèrent les plus ferventes aspirations de paix : sous Henri IV, les guerres de religions ; en 1713, les guerres presque ininterrompues sous le règne de Louis XIV ; en 1814, les guerres de Napoléon Ier. Aussi est-il naturel que les courants pacifistes qui marquent notre époque empruntent leur puissance (voir Pacifisme) à l’horrible guerre mondiale de 1914-1918.

Le monde catholique qui, par sa conception de la divinité, est dans l’obligation de considérer l’Histoire comme le déroulement sur notre planète, d’un plan conçu de toute éternité par un Dieu infiniment puissant, bon et juste, plan dont la prescience divine a tracé dans le temps les moindres détails et auquel, par conséquent, il n’est permis, ni possible à personne d’apporter la plus légère modification, le monde catholique a tenté de justifier le triste, le révoltant et odieux spectacle de l’état permanent de guerre dans l’histoire humaine, par de bien singulières considérations.

Joseph de Maistre (1753–1821), le trop célèbre écrivain et philosophe ultramondain, a osé affirmer que : « le sang humain doit forcément couler sans interruption sur le globe et que la Paix, pour chaque nation, n’est qu’un répit, parce que Dieu se plaît à voir couler le sang de l’homme, ce sang répandu à flot étant une expiation et un moyen de purification. » Cette thèse, au surplus, a été reprise par les représentants et porte-parole les plus qualifiés de l’Église catholique, apostolique et romaine, à propos de la guerre infernale dont le lecteur trouvera plus loin, au cours même de cette étude, le bilan effroyable. Dévots et bigotes furent nombreux qui crurent et croient encore que la guerre ne s’est abattue sur la France et que son territoire ne fut envahi et occupé par l’armée allemande, que pour faire expier à ce pays les lois de laïcité et de séparation des Églises et de l’État. Endoctrinés par les moines et les curés, beaucoup d’esprits superstitieux et peu cultivés ont été et sont encore convaincus que, si le sang de centaines et centaines de milliers d’hommes à la fleur de l’âge a coulé durant ces cinquante et un mois de monstrueux carnages, c’est parce que la justice divine exigeait ce châtiment ; parce que la sagesse de Dieu nécessitait que ce flot de sang abreuvât le sol de la France pour le purifier et l’assainir ; parce que cette horrible épreuve pouvait, seule, ramener à Dieu le peuple français qui lentement se déchristianisait ; parce que la Volonté de Dieu, qui, parfois, se manifeste par des événements impénétrables au faible entendement des humains, avait décrété que l’atrocité de la faute commise par la nation française oubliant qu’elle est « la fille aînée de l’Église » appelait une expiation non moins atroce. Cette thèse abominable ne peut naître que dans des cerveaux détraqués par le fanatisme et se propager que dans des imaginations maladives. Elle tend à conclure que la guerre est un mal qui ne disparaîtra jamais, un fléau que l’effort des hommes ne peut pas vaincre, qu’il faut s’y résigner et que la Paix définitive n’est ni espérable ni possible. Par bonheur, de plus en plus considérable est la foule de ceux et de celles qui sont persuadés que la Paix, aspiration, espoir, désir présentement, est appelée à devenir de plus en plus besoin, volonté, certitude. C’est parce qu’ils sont persuadés que cette utopie d’aujourd’hui sera la réalité de demain que, dans tous les pays et surtout dans les nations où la civilisation a atteint le niveau le plus élevé, hommes et femmes ont formé des groupements, constitué des associations, organisé nationalement et internationalement des ligues qui travaillent à l’avènement de la Paix (voir le Mouvement pacifiste).

Faible encore, il y a quelques années, ce courant pacifiste devient tous les jours plus puissant et incarne une volonté de paix constamment fortifiée. Rien ne se produit fortuitement et ce n’est pas sans motif que les générations contemporaines s’imprègnent avec une ferveur sans précédent de l’idée de Paix désirable et réalisable.

Vers la Paix. — Arrêtons-nous quelque peu sur les causes qui déterminent et les circonstances qui favorisent cette irrésistible poussée vers l’avènement d’une Paix définitive.

A. — Il y a d’abord l’adoucissement graduel des mœurs. Il est certain que les temps ne sont pas encore venus où les humains renonceront, lorsqu’un conflit les divisera, à recourir à la force pour le trancher. La magistrature souveraine et expéditive du muscle préside trop souvent encore au règlement des différends qui dressent les uns contre les autres ; mais personne n’osera contester que l’emploi de la violence brutale est en régression sur l’époque pas bien éloignée où, sous le plus futile prétexte ou à raison de la plus insignifiante rivalité, la lutte s’engageait, farouche, mortelle, entre les adversaires. Le jour ne s’est pas encore levé où le respect de la vie humaine se sera si solidement installé dans la conscience des individus que, à l’exception de quelques brutes ou anormaux, personne n’attentera aux jours d’autrui. Toutefois, cette idée que l’existence du prochain est une chose sacrée est aujourd’hui beaucoup plus générale que dans le passé.

B. — La multiplication et le perfectionnement des moyens de production, de communication et de transport, le nombre sans cesse plus important des transactions commerciales de pays à pays, la promptitude et la précision avec lesquelles sont transmises les informations qui intéressent le monde civilisé, toutes ces conditions de vie individuelle et collective ont, à ce point, resserré les distances que, malgré sa surface considérable et restée la même, notre globe, comparé à l’immense étendue qu’il était raisonnable de lui assigner il y a seulement un siècle, apparaît de nos jours infiniment moins vaste. N’étant plus enfermés, comme leurs ancêtres, dans les limites étroites de leur petite patrie, les hommes ont élargi le cercle de leurs relations jusqu’à celui d’un ou plusieurs continents et les distinctions de nationalité, les oppositions de race se sont sensiblement atténuées. Tout ce qu’il y a d’artificiel et de conventionnel dans le sentiment nationaliste (voir les mots nationalisme, patrie, patriotisme) a frappé et impressionné de plus en plus la raison des personnes aptes à réfléchir et à discerner avec clairvoyance.

C. — Au sein de chaque nation, les formes de plus en plus collectives de la production capitaliste ont fait naître des agglomérations industrielles qui ont été le berceau de ces masses profondes qu’on appelle le prolétariat (voir ce mot). Ces années de travailleurs supportent avec une résignation qui va en déclinant l’exploitation dont elles sont victimes. Comprenant que, courbés sous les mêmes servitudes, subissant les mêmes dominations, ils doivent, s’ils veulent améliorer leurs conditions de travail et d’existence et finalement se libérer des jougs qu’ils subissent, communier dans la pensée et l’action, ces prolétaires se sont formés en syndicats ; ces syndicats se sont fédérés dans le cadre intercorporatif sur le terrain national d’abord, sur le plan international ensuite et, conséquence naturelle et fatale, un rapprochement s’est opéré entre tous ces exploités sans distinction de nationalité ; un sentiment et des pratiques de solidarité, de sympathie réciproque et de mutuelle confiance se substituent insensiblement aux pratiques et au sentiment de défiance et d’hostilité qui, naguère, encore, étaient le fait général. Tout permet de concevoir et tout autorise à espérer que, sous peu, il deviendra impossible aux Gouvernements de précipiter les unes contre les autres ces diverses fractions d’un prolétariat mondialement organisé et évolué, que les événements éclairent de plus en plus sur les origines et les fins des conflits armés dont il est l’éternelle victime.

Le jour — et il est proche — où les prolétaires du monde dit civilisé auront conscience que, quel que soit le coin de terre qui les a vu naître, non seulement ils n’ont aucune raison de se haïr et de se combattre, mais qu’ils ont, au contraire, tout intérêt à s’entr’aimer et à s’unir contre les Maîtres qui s’ingénient à semer entre eux la haine, ce jour-là, rien ni personne ne parviendra à les faire s’entr’égorger. Cette ascension — trop lente, beaucoup trop lente à notre gré, mais certaine — du prolétariat universel vers la constitution d’une nouvelle Internationale entraînera et guidera l’humanité sur le chemin de la Paix.

D. — Est-il besoin d’attirer l’attention sur les dépenses énormes que l’état de Paix armée impose aux populations ? Qu’on en juge : le total des budgets militaires (budgets officiels) atteint, en 1931, 103 milliards 948 millions, 298.950 francs, soit en chiffres ronds cent quatre milliards, qu’on prélève annuellement sur le travail humain, sur l’épargne, sur la santé publique. Les États-Unis d’Amérique ouvrent la marche avec 17.685.625.000 francs. La Russie tient le deuxième rang, avec 14.473.567.615 francs. La France et la Grande-Bretagne viennent ensuite avec 11.674.000.000 francs et 11.631.375.000 francs. Mais si l’on ajoute aux dépenses de la Grande-Bretagne les dépenses des Dominions, on constate que le total arrive à un chiffre très voisin de celui des Etats-Unis. La cinquième et la sixième place appartiennent à l’Italie et au Japon. Ces six grands pays représentent les deux tiers de la dépense mondiale. Le budget officiel de l’Allemagne n’est que de 4 milliards 298 millions 076.000 francs.

Les dépenses incombant au régime ruineux de la Paix armée vont en augmentant d’une façon à peu près régulière et continue. Les dépenses militaires, inscrites au budget de la France, ont été : en 1868, de 548 millions ; en 1878, de 663 millions ; en 1888, de 727 millions ; en 1898, de 938 millions ; en 1908, de 1.165 millions ; en 1913, de 1.814 millions. En 1931, il atteint près de 12 milliards, malgré la réduction du service militaire de 7 ans à 5, puis à 3, puis a 2 ans. La Paix armée n’est-elle pas un gouffre ? Et jeter, tous les ans, dans ce gouffre, cent quatre milliards, n’est-ce pas le comble de la démence ? Peut-on sérieusement croire que les peuples sont en proie à une folie incurable et que toujours ils se laisseront bénévolement dépouiller ainsi d’une somme qui représente un effort de production considérable, et cela en vue d’entasser des engins de massacre dont ils seront eux-mêmes les victimes ? Ce serait à désespérer de la raison humaine et tout me porte à la certitude que pareille démence provient de l’héritage millénaire de férocité, de sauvagerie et d’ignorance que les hommes doivent à leur bestialité originelle, mais que, sortie des ténèbres et se dirigeant vers la lumière, la raison ne tardera pas à l’emporter et à mettre fin à cette folie.

E. — Ce ne sont pas seulement des ressources matérielles incalculables que, depuis des, siècles, la guerre a englouties ; elle a été, aussi, de tous, les fléaux qui ont décimé l’humanité et de tous les crimes qui ont déshonoré l’histoire, celui qui a fait le plus grand nombre de victimes. Camille Flammarion ( « Sur la Guerre » ) établit les chiffres que voici : « Ce fut, depuis les Pharaons, 40 millions de morts chaque siècle (presque un par minute) ; 1.200 millions de morts en trente siècles, c’est-à-dire : dix-huit millions de mètres cubes de sang, des squelettes bout à bout sur 500.700 lieues de long (cinq fois le chemin de la Terre à la Lune), des crânes se touchant sur six fois le pourtour de la terre… » Le grand astronome français s’indignait de ces terrifiantes hécatombes. Ces chiffres sont bien de nature à faire de tout homme raisonnable et sensible un adversaire irréductible de la guerre et un partisan résolu de la paix. Mais ils remontent à une époque passablement lointaine et, pour amener à réfléchir l’homme d’aujourd’hui, il faut invoquer des événements plus rapprochés et, si possible, récents, à plus forte raison des événements qu’il a vécus et dont il a gardé le vivant souvenir.

J’ai parlé plus haut du bilan effroyable des pertes de toute nature à porter au passif de la dernière guerre mondiale. Je recommande l’exposé de ce bilan à l’attention des personnes qui liront ces lignes et je serais extrêmement surpris si, après avoir mesuré toute l’horreur qui s’en dégage, il se trouvait une seule personne, douée de quelque intelligence et de quelque sensibilité, qui pût n’en pas concevoir l’indéfectible volonté de servir de toutes ses forces la cause de la Paix. Ce bilan, le voici :

Bilan de la Guerre de 1914-1918. Pour le Monde : 51 mois de mobilisation ; 74 millions de mobilisés ; 13 millions de soldats (7 à la minute) et des millions de civils tués ; 3 millions de disparus ; 20 millions de blessés ; 10 millions de mutilés ; 3 millions de prisonniers ; 5 millions de veuves de guerre ; plus de 10 millions d’orphelins ; 10 millions de réfugiés.

Pour la France seulement (je ne possède pas de chiffres précis pour les autres pays belligérants) : 1.700.000 tués ; 453.500 disparus ; 2.444.000 blessés ; 708.554 mutilés (classés) : 404.606, des membres ; 235.884, des poumons ; 24. 696 des yeux ; 13.392, des oreilles ; 8.558, de la face ; 14.502, du cerveau ; 4.338 sourds ; 2.585 aveugles. Tels sont les chiffres officiels pour le matériel humain. Que de souffrances, de deuils, de larmes et de regrets, représentent ces abominables conséquences d’une guerre qui, durant plus de quatre ans, a ensanglanté la terre ! Combien d’hommes jeunes et vigoureux, intelligents et bons, l’élite, véritablement, et la fleur de l’humanité, ont été sacrifiés ignoblement à des intérêts et immolés froidement à une cause qui n’étaient pas les leurs ! Veut-on connaître, maintenant, le bilan des pertes matérielles, des ruines et dévastations que ce carnage, le plus infâme de tous ceux qu’enregistre l’Histoire, a entraînées ? La partie documentaire de cette Encyclopédie ne doit pas être fantaisiste ou approximative ; ses qualités essentielles doivent être la précision et l’authenticité. Je m’en réfère donc aux indications officielles. Ce bilan des dommages matériels, qui viennent s’ajouter à celui des pertes humaines, est le suivant et il ne s’applique qu’à la France : 4.022 communes, 632.894 maisons, 20.000 usines, 7.985 kilomètres de voies ferrées, 4.875 ponts, 12 tunnels ont été détruits ; 52.734 kilomètres de routes ont été rendus impraticables ; 3.600.000 hectares de terrain ont été rendus incultes. Les dépenses imposées au pays par la guerre ont été de 606.669.570.000 francs et 502 milliards de dettes ont été inscrites au débit de la France.

Sous ce titre : « Ce qu’a coûté la guerre de 1914-1918 », « l’Union mondiale de la femme » a publié un manifeste duquel j’extrais les tragiques données qui suivent : « Savez-vous que la guerre a coûté la vie à treize millions de soldats ? Leurs cercueils alignés côte à côte couvriraient une route de 6.450 kilomètres, soit la distance de Bordeaux à Moscou. Et ces 13 millions ne représentent que les victimes tombées sur le champ de bataille. A ce chiffre, il faut ajouter les autres 24 millions de morts, victimes du blocus terrestre et maritime, des révolutions, des navires coulés, des bombardements, des maladies et infirmités consécutives à la guerre, etc. Le chiffre de 13 millions se trouve ainsi plus que triplé. Autre tableau : les morts marchant en lignées de 10, de l’aube au coucher du soleil, à intervalle de deux secondes, ces victimes de la guerre défileraient pendant 162 jours. Tout calcul fait, la mort de chaque soldat a coûté 89.000 francs suisses (environ 445.000 francs français). La grande guerre a coûté 100.000 francs suisses, pour chaque heure, depuis la naissance du Christ jusqu’à nos jours. Les quatre ans de guerre ont coûté, par heure, plus de 45 millions de francs suisses (le franc suisse vaut actuellement 4 fr. 90). En quatre ans, l’Europe a perdu les économies d’un siècle. Évaluée en journées de travail, les pertes nettes de cette guerre représentent le labeur d’un million d’ouvriers qui travailleraient à raison de 44 heures par semaine pendant 3.000 ans ! »

J’ai tenu à citer ces chiffres, afin que, inscrits en lettres de feu dans cet ouvrage, ils m’aident à faire saisir une des raisons, et non des moindres, que les hommes d’aujourd’hui, après avoir été bercés dans la stupide glorification de la Guerre et l’admiration aveugle des Conquérants, des Grands Capitaines et des célèbres massacreurs, ont fini par s’éloigner de ces exaltations aussi insensées que malsaines et qu’ils tendent : et à mépriser et à exécrer la Guerre, autant qu’ils l’ont admirée et aimée ; et à aimer et désirer la Paix autant qu’ils l’ont, dans le passé, dédaignée et peu chérie.

F. — Si encore il était possible, comme dans les siècles qui sont derrière nous, non pas de justifier la guerre — la guerre ne saurait être réhabilitée et, quelle qu’elle soit, elle est un crime — du moins d’établir qu’elle apporte de sérieux avantages, des bénéfices appréciables à ceux des belligérants qui sont victorieux, on pourrait, à la rigueur, en accepter les douloureux effets, en trouvant dans les profits de la victoire la compensation ou l’équivalence des sacrifices consentis. Mais il est, aujourd’hui, de notoriété publique que la guerre ne paie pas. C’est une vérité indiscutablement prouvée par Norman Angel, dans un livre qui a pour titre « La Grande Illusion », livre qui, traduit en plusieurs langues, a fait le tour du monde.

La guerre de 1914-1918, dans laquelle une foule de nations ont été engagées, a merveilleusement mis en lumière le bien fondé de cette constatation : vainqueurs et vaincus, tous les peuples qui ont pris part à cette guerre maudite en sont sortis plus ou moins épuisés et aucun ne peut se flatter que la victoire ait amélioré son sort, accru sa richesse, augmenté sa puissance proportionnellement aux dépenses qu’il y a englouties et aux jeunes hommes qu’il y a perdus. Treize ans après la conclusion de l’armistice (j’écris ces lignes en décembre 1931) qui a mis fin aux hostilités et précédé les négociations de Versailles, la situation de toutes ces nations est lamentable : débâcle financière, gâchis politique, désarroi industriel, marasme commercial, crise de chômage sans précédent, gêne et déséquilibre partout ; rien ne manque au tableau. Ces désolantes constatations, tous peuvent les faire et chacun les fait. Et elles poussent irrésistiblement tous les hommes de cœur et de raison loin des routes sanglantes de la guerre et vers les sentiers fleuris de la Paix.

Toutes les considérations que je viens d’énumérer — et chacune demanderait de plus amples développements, mais il faut savoir se limiter — expliquent et motivent l’accueil fervent que rencontrent les idées de Paix dans les milieux les plus divers, et même les plus opposés (voir le mot Pacifisme). Toutefois ces considérations et circonstances ne seraient peut-être pas suffisantes, tant le culte de la force, même sous sa forme la plus bestiale et la plus criminelle et l’esprit nationaliste et guerrier ont jeté dans la conscience des hommes des racines profondes, qu’il sera long et malaisé d’extirper à jamais.

G. — Mais il me reste à indiquer le fait qui, plus que tout autre, et de beaucoup, soulève contre l’éventualité d’une nouvelle guerre l’opinion publique. Ce fait, c’est le frisson d’épouvante et de répulsion que fait passer dans le cœur de tous la certitude que, si la guerre éclatait de nouveau, elle équivaudrait à une manière de suicide général.

On trouvera au mot qui suit une étude saisissante sur les effroyables conséquences de la guerre des gaz, de cette guerre que certains ont qualifiée de guerre « scientifique » (voir l’article ci-après : La Science et la Paix). L’énumération — forcément incomplète — des gaz mortifères qui seront utilisés, les terrifiants effets que ces gaz entraîneront, tout cet amas de morts, d’incendies, d’explosions, de ruines, de dévastations, d’intoxications de tous genres que l’aviation de guerre ferait pleuvoir sur les populations civiles, y est exposé avec une précision qui exclut toute crainte d’exagération. Qu’on lise et qu’on relise cette étude nourrie d’une documentation abondante et indiscutable, et on se rendra compte qu’une telle guerre serait l’extermination de l’espèce et le retour à la barbarie par l’écroulement de la civilisation que cinquante siècles d’efforts ont lentement et péniblement édifiée.

Victor Méric, un des collaborateurs de cette Encyclopédie, a écrit ce qui suit : « La guerre de demain n’épargnera personne ; non, personne : ni les dirigeants, ni les riches pourvus d’autos et qui fileront sur les roules, ni les militaires, ni les civils. Les enfants à la mamelle absorberont le poison, de même que les vieillards courbés vers la tombe. Plus d’embusqués, plus de filons. La mort partout ; la mort sur tous. Et l’épouvante, la démence, le déchaînement odieux des instincts les plus bas, le sauve-qui-peut général. Car la guerre, ce ne sera pas seulement l’arrosage copieux sur les cités, l’explosion des bombes, les incendies, les maisons écroulées, les rues défoncées. Ce sera, aussi, la ruée, en débandade, sur les routes ; des cohortes affolées courant sur les chemins comme ces foules du moyen âge qui fuyaient les barbares et les fléaux. Ce sera, dans les villes désertes et ravagées, dans les centres industriels et les agglomérations ouvrières, l’arrêt de toute production, l’Économie nationale frappée à sa source même, tout labeur suspendu, une sorte de formidable grève générale, déterminée par la panique. Et, au bout, le spectre hideux de la famine. Une nuit suffira, vous entendez ? une nuit… que dis-je ? quelques heures de la nuit pour que notre orgueilleuse capitale ne soit plus qu’un tas fumant de décombres. Quelques avions sur Paris, et tout sera dit. Rien à faire, rien à espérer. Les masques ? Impuissants : il en faudrait trop. Il faudrait même des vêtements complets couvrant le corps de la tête aux pieds et imperméables à tous les produits diaboliques dont on ne connaît pas la composition. Les abris ? Insuffisants. Les gaz pénètrent partout, se faufilent partout. Rien à faire, vous dit-on ; rien que de se précipiter, au hasard, vers les campagnes, dans les bois, loin des gaz, loin des poisons.

« Seulement, il faudra manger ; et les troupeaux enragés se disputeront les croûtes de pain. Car, il faut bien qu’on se le dise : il ne s’agit plus simplement de défense nationale. Il n’y a plus de victoire possible ; il y a l’Humanité qui roule sur une pente vertigineuse, vers des abîmes de sang et de folie.

« La guerre prochaine — si on ne lui barre pas le passage — c’est la fin de tout, la civilisation en échec, le bipède du vingtième siècle retournant aux cavernes, le globe couvert de ruines : la fin, comprenez-vous bien ? Le grand suicide ! »

Le savant professeur Langevin s’exprime ainsi : « Si une nouvelle guerre devait éclater, elle se ferait dans un espace à trois dimensions, c’est-à-dire non seulement le long du front, mais en profondeur, jusqu’aux régions les plus éloignées dans chaque nation belligérante et, en hauteur, car les cieux eux-mêmes seraient sillonnés de combattants. Les effets de destruction en seraient si rapides que toute la civilisation occidentale risquerait d’être anéantie. » Le professeur Branly, le père de la T. S. F., a dit : « La prochaine guerre, au lieu de coucher seize millions d’hommes, en assassinerait, peut-être cent millions ; mais nous pouvons penser que, ce massacre se faisant de part et d’autre, les survivants continueront à s’entre-tuer, à moins du cas improbable où ils prendraient conscience de leur folie. »

Ce massacre futur s’effectuerait malgré tous les traités et conventions, par la voie aéro-chimique. Le fait est, hélas ! incontestable : toutes les nations s’y préparent. Beaucoup de personnalités, dans les principaux pays, en ont proclamé la légitimité.

Il est inutile que j’en dise davantage : je ne puis imaginer un homme — à moins qu’il ne soit un sadique ou un aliéné — qui envisagerait de sang-froid la perspective d’un tel désastre. Aussi, sont-ils légion — légion innombrable — ceux qui sont fermement décidés à ne reculer devant rien, afin d’éviter la guerre, afin de mettre les gouvernements en demeure de renoncer définitivement à la force armée pour régler les différends qui peuvent surgir entre eux. Il ne faut pas se dissimuler que, quelle que soit la forme du gouvernement, ce sont, dans tous les pays, les hommes au Pouvoir qui disposent souverainement de la paix des peuples. Ceux-ci se trouvent, brutalement et plus ou moins à l’improviste, devant le fait accompli ; ils n’ont point été consultés ; ordre leur est donné d’obéir au décret de mobilisation et ceux que cet ordre touche et qui refusent de s’y conformer sont frappés des peines les plus sévères, voire punis de mort, à titre d’exemple. Perdre de vue cette donnée précise du problème à résoudre, qui consiste à empêcher la guerre, à lui opposer un obstacle insurmontable, serait de la plus dangereuse, de la plus mortelle imprudence.

En 1913-1914, on sentait venir la guerre. Les personnes exactement informées sur l’état général du monde dit civilisé, averties de ce qui se préparait dans les salons diplomatiques, au courant de ce qui se tramait dans les milieux de la haute banque et de la grande industrie, renseignées sur les courants bellicistes qui agitaient les sphères gouvernementales et sur la mentalité qui régnait dans les régions officielles, ces personnes pressentaient que les grandes Puissances marchaient vers un conflit armé qui, par le jeu même des alliances et des traités en cours, allait, dès que jaillirait la première étincelle, transformer l’Europe en un immense brasier. Le prétexte importait peu : le plus futile suffirait. Cette idée d’une guerre certaine et proche était si généralement répandue et — hélas ! — si généralement acceptée, que ce qui frappa d’étonnement l’opinion publique, quand éclata la guerre, ce ne fut pas la guerre elle-même, à laquelle on s’attendait peu ou prou, mais, d’une part, l’insignifiance apparente de l’événement qui en était le point de départ et, d’autre part, la rapidité vertigineuse avec laquelle les faits se précipitèrent. Quoi qu’il en soit, la guerre était considérée par la plupart comme une sorte de fatalité, dont il n’était pas tout à fait impossible de retarder l’échéance, mais de toutes façons inéluctable. Cela est si vrai que, dans tous les milieux opposés à la guerre, on faisait effort beaucoup moins pour en écarter la redoutable éventualité, que pour étudier et arrêter l’attitude à prendre, les mesures à adopter et l’action à engager en cas de guerre. Les rédacteurs de la Guerre Sociale, organe très répandu dans les milieux d’avant-garde : antimilitaristes, antipatriotes et révolutionnaires, proposaient de saboter la mobilisation. La Confédération Générale du Travail décidait que les syndicats ouvriers et, avec eux, tous les travailleurs, répondraient à l’ordre de mobilisation par la Grève générale insurrectionnelle et expropriatrice ; enfin, le Parti socialiste unifié se prononçait en faveur de l’Insurrection ayant pour but de renverser le Gouvernement et d’annuler l’ordre de mobilisation.

Les circonstances sont loin d’être les mêmes à l’heure présente. On comprend que le caractère que, dès le début, prendront les hostilités, si l’on ne parvient pas à barrer la route à la guerre, ne permet plus de songer à l’emploi d’une de ces décisions ; il apparaît à peu près certain que la nation qui sera ou croira être prête avant les autres et mieux que les autres, attaquera la première et que l’agression se produira, sans avis préalable, sans déclaration de guerre proprement dite, sous la forme d’une invasion brusquée, par les flottilles aériennes réduisant en cendres les grands centres, les parcs d’artillerie, les réserves de munitions, les usines de guerre, les agglomérations industrielles, en un mot les points stratégiques les plus vulnérables et les plus importants. Dans ces conditions : sabotage de la mobilisation, grève générale et insurrection ; toutes choses dont l’application, en 1914, soulevait d’immenses difficultés, mais, somme toute, n’était pas irréalisable, deviendraient impossibles, vu les conditions dans lesquelles éclaterait la guerre de demain.

En vérité les termes du problème à étudier et à résoudre ont changé : il ne s’agit plus de décider ce qu’il y aura lieu de faire en cas de guerre, pour entraver, paralyser celle-ci ; il n’est que trop évident que, dans ce cas, tout sera impuissant à faire reculer le fléau. Le problème à examiner, c’est donc celui de savoir par quels moyens les pacifistes de 1931-1932 parviendront à empêcher la guerre.

Éviter la guerre, la rendre impossible, tout est là.

Comment empêcher la guerre et instaurer un régime stable de Paix ? Les moyens en vue sont nombreux ; ils sont parfois opposés. Rien que pour les passer successivement en revue et les discuter les uns après les autres, il faudrait écrire un volume. Cette encyclopédie ne comporte pas d’aussi longs développements. Je dois donc me borner à examiner brièvement les moyens que je tiens pour inopérants et insuffisants, afin d’accorder plus de place, dans cette étude, au moyen que j’estime être le seul qui conduit au résultat désirable et nécessaire : la Paix. Je procède donc par élimination.

a) Moyens inopérants. — Je range dans cette catégorie tous ceux qui portent le sceau gouvernemental. J’ai la conviction que les protocoles, les pactes, les traités, les conventions, les accords que peuvent conclure présentement les gouvernements ne seraient, selon l’expression consacrée et authentifiée par l’Histoire, que de vulgaires « chiffons de papier » le jour où, pressée par la nécessité, cédant au besoin de conquérir par la force certains avantages, dominée par ses visées d’ambition et décidée à assouvir ses convoitises territoriales ou financières, une grande Puissance verrait dans la Guerre, et rien que dans celle-ci, la possibilité de réaliser ses desseins. La Société des Nations a été constituée dans le but de préparer l’avènement de la Paix par l’établissement et la reconnaissance d’une sorte de Juridiction suprême ayant pour mandat d’arbitrer les différends internationaux, à la lumière et en application d’une législation adoptée par l’universalité des Puissances. D’immenses espoirs ont accueilli la naissance de ce super-organisme et de ferventes et nombreuses sympathies persistent à lui faire cortège. Quand une espérance a illuminé l’esprit ou le cœur des hommes, elle s’y installe si fortement qu’elle n’y meurt que petit à petit : c’est une des forces, et peut-être la plus tenace, de toute religion. C’est ainsi que s’explique l’obstination avec laquelle nombre d’individus restent attachés, cramponnés aux généreux espoirs de Paix que l’Assemblée internationale siégeant à Genève a fait descendre dans la conscience humaine. Et pourtant ! que de lenteurs dans l’organisation de cette assemblée ! que de timidité dans ses débats ! que d’incohérences dans ses attitudes, chaque fois que les circonstances lui imposaient le devoir de se prononcer fermement ! Sans être trop sévère, on peut prétendre que, toujours défaillante lorsque certains faits de guerre nécessitaient son intervention immédiate et énergique, la Société des Nations a ruiné le crédit moral dont elle jouissait à ses débuts et jeté le découragement dans l’esprit de ceux qui lui avaient accordé toute leur confiance et qui avaient placé leurs plus fermes espérances dans l’efficacité de son action. Ses hésitations, ses faiblesses et son impuissance à l’occasion du conflit sino-japonais, alors que les deux puissances en état de guerre faisaient officiellement partie de la Société des Nations ont, une fois de plus, administré aux amis de la Paix dont les regards étaient anxieusement fixés sur Elle, la preuve qu’il n’y a pas lieu de compter sur Elle pour réaliser le but que sa constitution même lui a assigné. A aucun moment, dans aucune circonstance, les anarchistes n’ont fait confiance à la Société des Nations. Tout d’abord, ils ont constaté et n’ont cessé de faire observer que cette Société n’est pas celle des Nations, mais bien celle des Gouvernements : ce ne sont pas les peuples qui élisent leurs délégués à Genève ; ce sont les Gouvernements qui les mandatent. Les représentants ainsi désignés ne sont pas les interprètes des aspirations, des besoins et des volontés des masses nationales, celles-ci n’étant consultées ni avant, ni après.

Les personnages appelés à représenter chaque nation sont choisis par leur Gouvernement respectif ; ils sont pourvus d’instructions précises ; ils détiennent un mandat impératif auquel ils sont tenus de se conformer et, porte-parole des Gouvernements qui les ont officiellement investis, ils ne peuvent être que les interprètes de la pensée, de la volonté et des intérêts de ceux-ci. En outre, ne siègent à Genève que des Ministres, des diplomates, des parlementaires, des techniciens et des spécialistes, hommes qui, du premier au dernier, appartiennent, par leur situation, et sont liés par leurs intérêts au régime étatique ou aux milieux économiques totalement acquis aux appétits politiques et financiers de la classe gouvernante et possédante. Ce n’est pas sur de tels éléments qu’il est raisonnable de compter pour travailler avec sincérité et ferveur à l’organisation de la Paix mondiale. Les hauts personnages dont la réunion fonde la Société des Nations prononcent parfois de magnifiques discours ; à les entendre, on serait portés à prendre à la lettre les pompeuses déclarations par lesquelles ils se campent en adversaires farouches de la guerre et en partisans irréductibles de la Paix. Ce ne sont, hélas ! que mensongères déclamations et il n’est pas injuste de qualifier celles-ci aussi sévèrement, puisque l’accroissement incessant des ressources englouties par le régime de Paix armée qui impose à chaque nation des charges écrasantes, inflige à ces déclarations un sanglant démenti et en fait éclater l’odieuse fourberie. Sous le fallacieux prétexte d’assurer sa propre sécurité, chaque Puissance fortifie son appareil de guerre, en application du vieil adage « Si vis pacem, para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre). En contradiction avec l’amour de la Paix dont tous les Gouvernements se proclament animés, c’est une course effrénée, une formidable ruée vers des armements de plus en plus fantastiques. Chacun sait cependant que si, naguère, c’étaient les risques de guerre qui créaient les armées et les armements, de nos jours, c’est l’existence des armées et l’accumulation des armement qui créent les risques de guerre. Les véritables ennemis de la guerre, les partisans sincères de la Paix opposent au « Si vis pacem, para bellum », dont des millénaires de batailles de plus en plus meurtrières ont démontré l’absurdité, le « Si vis pacem, para pacem » (si tu veux la Paix, prépare la Paix), dont l’exactitude et la sagesse sautent aux yeux de quiconque n’est pas aveuglé par la routine et la tradition, lesquelles conservent aux formules les plus désuètes le caractère d’une indiscutable vérité.

b.) Moyens insuffisants. — Un souffle puissant de pacifisme (voir ce mot), s’est élevé un peu partout. Cette poussée vers la Paix a suscité la formation d’un nombre élevé de groupements, ayant pour but la propagande et l’action à entreprendre contre la guerre et pour la Paix. Il est hors de doute que, si l’on parvenait à dresser la liste complète de ces organisations pacifistes, on arriverait à un nombre fort impressionnant de sociétés et à un total considérable de membres adhérents. Je suis loin d’envisager ce fait comme quantité négligeable et je me garderai bien de sous-estimer le concours très réel que ces lignes peuvent apporter à la cause de la Paix et la valeur morale qu’elles lui confèrent. Je souhaite très vivement que ces associations croissent et se multiplient. Il en est qui sont internationales et celles-ci méritent les plus sincères approbations et les encouragements les plus vifs. Toutefois, je pense et très franchement je déclare que ces groupements pacifistes ne constituent qu’un élément insuffisant de lutte contre la guerre, et cette insuffisance provient des quatre causes suivantes :

1° Si nombreuses que soient ces ligues et associations, elles ne le sont pas encore assez. C’est un mouvement qui commence ; il est loin d’avoir atteint la vigueur et le développement auxquels il est appelé à parvenir. Quand on suppute les forces de guerre qu’il faut abattre, forces réelles et latentes, forces connues et masquées, forces constamment prêtes à s’unir et à taire bloc, on ne peut se défendre de l’appréhension justifiée que provoque la comparaison entre ces forces qu’il faut vaincre et celles qui les combattent. Il faut donc que ces dernières grandissent en nombre et en puissance d’influence et d’action ;

2° Les organisations pacifistes ne sont pas fédérées ; il leur manque cette cohésion qui est indispensable à tout effort d’une grande envergure. Livrées à leurs seules ressources en hommes et en argent, ces associations s’avèrent impuissantes à lutter avantageusement contre les redoutables adversaires — voilà les véritables ennemis — qui ont à leur disposition une presse abondamment arrosée par les producteurs d’armements et de fournitures militaires, par les Pouvoirs publics et les Parlements prisonniers des Puissances d’argent. Seule, la Fédération nationale et la Confédération internationale de toutes les ligues pacifistes sont capables de contrebalancer la déplorable influence que les adversaires de la Paix exercent sur l’esprit public avec la complicité des Gouvernements qui appuient leur autorité sur la force armée, des Parlements qui entretiennent astucieusement le préjugé patriotique et des journaux les plus répandus qui sont à l’entière dévotion des grandes firmes capitalistes intéressées aux industries de guerre ;

3° Si désirable, si urgente et si nécessaire que soit la réunion de toutes les ligues pacifistes en une association fédérative, on est forcé de reconnaître qu’elle est présentement irréalisable : d’abord, parce que certains de ces groupements sont étroitement liés à des partis politiques ou à des formations religieuses dont ils ne sont que le prolongement ; en sorte que les rivalités qui opposent les uns aux autres ces Partis politiques et ces formations religieuses font obstacle à leur rassemblement ; ensuite, parce que une notable proportion de ces groupements ne sont que sentimentalement, vaguement et partiellement pacifistes. En principe, tous sont contre la guerre et tous sont pour la paix. Mais, tandis que les uns, ceux qu’on peut appeler les pacifistes intégraux sont contre toutes les guerres, toujours et quand même, les autres que j’appelle les demi-pacifistes, établissent des différences marquées, voire des oppositions entre les guerres dites « offensives » et les guerres dites « défensives », et ils érigent en devoir de se refuser aux premières mais de s’offrir aux secondes. Je n’hésite pas à soutenir que ces étranges pacifistes — qui, en principe s’affirment contre la guerre, mais qui, le cas échéant, sont résolus à y prendre part — sont, en fait, des bellicistes qui s’ignorent. Car, de nos jours, il n’est pas un Gouvernement qui, à l’aide des moyens qui sont entre ses mains, ne soit en mesure d’imposer à ses nationaux la conviction qu’ils sont attaqués, c’est-à-dire que la guerre est une guerre « défensive » et que, s’ils prennent les armes, c’est uniquement pour se défendre contre l’agresseur. Étant donné que, dans tous les pays il en est ainsi et que, au demeurant, il ne saurait en être autrement, les demi-pacifistes dont je parle se trouveront, bien que résolument opposés à la guerre, dans l’obligation de la faire chaque fois qu’elle éclatera, puisque on leur certifiera, chaque rois, qu’il s’agit d’une guerre défensive.

4° Enfin ce qui, actuellement, rend irréalisable la fédération des groupements pacifiques, c’est qu’ils ne sont pas en possession d’une boussole leur permettant de se diriger vers le même but par la même route. Cette boussole, c’est un programme limité et précis, un but immédiat et déterminé, une plateforme d’action s’imposant à tous par sa netteté et sa consistance. Je rencontre fréquemment des hommes qui se disent contre guerre et qui sincèrement sont attachés à la Paix. Quelques minutes me suffisent pour constater le peu de fond qu’il est prudent de faire sur l’efficacité de l’aide qu’on peut attendre de leur activité. Certes, ils professent une sainte horreur de la guerre et ils sont prêts à servir de tout cœur la cause de la Paix. Mais par quels moyens lutteront-ils contre la première et de quelle façon travailleront-ils à l’instauration de la seconde ? Ils n’en savent rien, ou presque. On ne dépense utilement son activité que lorsque, d’une part, on vise un but précis et lorsque, d’autre part, on recourt à un moyen également déterminé. Sinon, les efforts qu’on accomplit, pratiqués en ordre dispersé et sans cohésion positive, perdent en grande partie leur efficacité. Ce qui est vrai pour l’effort individuel l’est encore bien davantage pour le collectif. C’est pourquoi : programme précis, but déterminé, plateforme unique et solide, quand les organisations pacifistes seront en possession de ces trois éléments, leur rassemblement s’opérera sans trop de difficulté, leur nombre et leur activité décupleront et le courant pacifiste gagnera promptement, en profondeur et en étendue, la vigueur qui lui fait défaut.

L’unique moyen. — Comme on le voit la solution pratique du problème qui consiste à en finir avec la guerre et à organiser la paix sur des fondements solides, nécessite un effort énergique et persévérant. D’une récente lettre de Romain Rolland, je détache ce passage : « il ne suffit pas de répéter Paix ! Paix ! On dirait des troupeaux qui bêlent, leurs bêlements n’attendrissent pas le boucher… La paix n’est pas un thème à variations vocales. Elle doit être réalisée. Et pour être réalisée, il faut qu’elle soit réalisable. Une paix basée sur le statu quo politique, économique et social de l’Europe et du monde présent est une cruelle illusion et un non-sens. L’état de choses instauré par les traités de victoire en 1919, et aggravé depuis par les aberrations des politiciens, est un état de violence et d’injustice permanent, qui ne peut matériellement se prolonger sans catastrophe : car, pour les deux tiers de l’Europe, il est une cause permanente de souffrances, une plaie béante qui s’envenime ; et l’infection gagnera nécessairement tout le reste du corps, toute l’Europe, le monde entier. »

C’est fort bien dit : il ne saurait être question de pais, véritable et définitive, dans la situation politique, économique et sociale de l’Europe et du monde actuel. Cela revient à affirmer que tant que sera maintenue la structure politique, économique et sociale du monde actuel, la Paix sera impossible, qu’elle ne sera réalisable et ne sera réalisée que dans un monde dont la structure politique, économique et sociale aura été totalement transformée. J’ai cette certitude et depuis bien longtemps, je l’expose et cherche à la faire partager. Lorsque, du 17 au 22 août 1926, se tint, à Bierville (France), le Congrès « sur la Paix par la Jeunesse » qui eut un certain retentissement (5.000 délégués représentant trente nations prirent part à ce Congrès) j’adressai à ces cinq mille délégués la lettre ouverte que voici :

Messieurs,

Vous vous proposez de jeter les bases de la Paix par la Jeunesse.

Travailler pour la Paix est une des œuvres les plus nobles et les plus urgentes qu’il soit possible d’imaginer et faire appel à la Jeunesse, c’est confier sagement à l’avenir le soin de réaliser cette œuvre magnifique.

Comme l’enfer, Messieurs, vous êtes pavés d’excellentes intentions et il ne peut venir à personne l’idée de vous refuser l’hommage que méritent ces intentions admirables.

Mais permettez à un homme qui possède quelque expérience et qui, depuis de nombreuses années, se penche, fervent et angoissé, sur le problème de la Paix, de vous faire connaître, loyalement et sans ambages, le résultat de ses longues cogitations.

Et d’abord, vous apprendrai-je quelque chose en vous disant que je n’ai jamais rencontré quelqu’un — homme ou femme — se déclarant, en principe, pour la guerre ? Je ne pense pas et je ne dis pas que personne ne veut, n’appelle, ne désire la guerre ; je dis simplement que personne n’ose, en temps de paix, s’affirmer ennemi de la paix et partisan de la guerre.

Il serait, au surplus, plus que jamais prodigieux qu’il en fut autrement : la guerre maudite de 1914–1918 a laissé dans toutes les mémoires des souvenirs si horribles que, d’instinct, tous forment des vœux en faveur de la paix.

« Haine de la guerre ; amour de la paix » ; si on fouillait dans les cœurs, ce sont deux sentiments qu’on trouverait à peu près dans tous.

Il serait donc banal et inutile de vous réunir en Congrès par centaines et par milliers, si vous deviez vous borner à vous affirmer partisans de la Paix, à pousser des acclamations, à chanter des hymnes, à organiser en faveur de la Paix de solennelles et grandioses cérémonies. Je ne vous fais pas l’injure, Messieurs, de penser que ce soit là tout votre programme.

Votre programme doit avoir, il a certainement pour but d’étudier et d’arrêter les moyens pratiques propres : 1° A empêcher la guerre ; 2° A fonder un régime de paix stable et, si possible, définitif.

C’est ainsi, Messieurs, que se pose le problème de la paix : tout le reste n’est que mise en scène, décor, solennité, faconde, attitude et pose sans sincérité, sans courage, sans signification précise, et sans influence sur le cours des événements d’où sortira demain ou la guerre ou la paix.

Il s’agit donc avant tout et même uniquement d’empêcher la guerre. Un seul moyen s’offre à toute personne sensée. Ce moyen consiste à rechercher loyalement la cause véritable, profonde, essentielle, fondamentale des guerres et, cette cause étant découverte, à travailler de toutes ses forces à sa suppression.

Il est évident que tant que ne sera pas abolie la cause, l’effet persistera.

Il sera possible, en certaines circonstances, de prévenir un conflit imminent et d’en ajourner le déclenchement ; mais cette victoire, purement occasionnelle, n’aura en aucune façon fortifié la cause de la Paix, celle-ci restant à la merci du lendemain.

Il est donc tout à fait indispensable, et avant toutes choses, de découvrir la cause véritable et essentielle d’où sort la guerre, afin de dénoncer publiquement, de combattre et d’abattre cette cause.

Eh bien ! Messieurs, cette cause est aujourd’hui connue, et, depuis plus d’un demi-siècle, les Anarchistes la dénoncent sans se lasser et sans qu’il ait été possible d’en nier sérieusement l’exactitude.

Cette cause, c’est le principe d’autorité : principe qui, d’une part, fait surgir les conflits et d’autre part, les résout et, au demeurant, ne peut les résoudre que par la force, la contrainte, la violence, la guerre, indispensables corollaires de l’Autorité.

Car c’est l’Autorité, dans sa forme économique présente : le Capitalisme, qui suscite les convoitises, exaspère les cupidités, déchaîne les compétitions et dresse en bataille les impérialismes effrénés et rivaux.

Et c’est l’Autorité, dans sa forme politique actuelle : l’État qui, ayant partie liée avec le Capital, manœuvre diplomatiquement et agit militairement sur le plan tracé par la finance internationale ; puis, l’heure venue, prépare, chauffe, entraîne les esprits, décrète la mobilisation, déclare la guerre, ouvre les hostilités, établit la censure, réprime l’insoumission, emprisonne ou fusille les hommes courageux qui, s’étant affichés contre la guerre en temps de paix (ce qui est fréquent et sans risque) persistent à se déclarer contre la guerre… en temps de guerre (ce qui est rare et périlleux).

Je vous le répète, Messieurs, la cause de toutes les guerres, à notre époque, c’est l’Autorité dont l’État est l’expression politique et le Capitalisme.

Aussi, de deux choses l’une : ou bien, franchement, loyalement, vaillamment, inlassablement, vous pousserez vos recherches jusqu’à la découverte de la cause que les Anarchistes vous signalent et, dans ce cas, vous ne vous séparerez pas sans avoir pris l’engagement d’honneur de dénoncer publiquement cette cause et de la combattre par tous les moyens en votre pouvoir, jusqu’à ce qu’elle ait été totalement et définitivement anéantie.

Ou bien, reculant devant l’immensité, les difficultés, les périls et les conséquences de la lutte implacable à entreprendre contre l’Autorité, vous vous arrêterez à mi-chemin, peut-être même dès les premiers pas ; et, dans ce cas, je vous le dis tout net, Messieurs, et sans la moindre hésitation, tellement j’ai la certitude de ce que j’avance : vous quitterez Bierville sans avoir rien fait et, par la suite, vous ne ferez rien qui sera de nature à empêcher la guerre de demain et à fonder la paix sur des assises de quelque solidité.

Au surplus, Messieurs, si vous êtes réellement et sincèrement des adversaires résolus de la guerre, et des partisans irréductibles de la Paix, si vous ne l’êtes pas seulement en paroles et du bout des lèvres mais en fait et du fond du cœur, vous ne vous séparerez pas sans que chacun de vous ait fait le serment que voici :

« Je jure, en toute conscience, de consacrer désormais au triomphe de la paix le plein de mes efforts et si, pourtant, la guerre vient à éclater, je prends l’engagement sacré de répondre à l’ordre de mobilisation par un refus formel ; je jure de ne prendre, ni au front ni à l’arrière, ni directement ni indirectement, une part quelconque aux hostilités ; et je m’engage à lutter, quels que soient les risques courus, contre la continuation de la tuerie et en faveur d’une paix immédiate. »

Messieurs,

Si, de votre congrès sortait la double décision dont je viens de parler : lutte contre l’Autorité (l’État, le Capital), source de toutes les guerres ; et serment unanime et sacré de se refuser catégoriquement à prendre une part quelconque aux hostilités ; Ah ! Messieurs, quel retentissement auraient, aux quatre points cardinaux, vos assises de Bierville ! Et, d’ores et déjà, quel coup mortel vous porteriez à la guerre infâme et quel pas immense vous feriez faire à la cause de la Paix !

Sébastien Faure.

De cette sorte de manifeste, écrit il y a plus de cinq ans, je n’ai pas une ligne à retrancher ; je n’ai pas davantage une ligne à ajouter. Je conserve la certitude que le seul moyen de tuer la guerre, c’est d’en chercher et découvrir la cause et de combattre cette cause jusqu’à sa suppression. C’est, au surplus, l’évidence même. Seulement, il est à craindre que cette suppression ne demande encore beaucoup de temps et il s’agit d’aviser sans aucun retard au moyen de faire échec à la guerre et de la rendre impossible, non pas dans 20, 30 ou 50 ans, mais dans le plus bref délai. Car, si jamais la Paix ne fut plus indispensable à l’humanité qu’elle ne l’est actuellement, jamais les causes de conflit armé ne furent aussi nombreuses et aussi graves que dans le temps présent. Il faut donc aller au plus pressé et recourir d’urgence au moyen de faire reculer la guerre qui, d’un jour à l’autre, peut fondre sur nous. Ce moyen existe-t-il ? – Oui. – Quel est-il ? – Le désarmement. Est-il possible de le mettre en application dans un laps de temps relativement court ? – Je le pense.

Le Désarmement. — Le désarmement est, d’ores et déjà, dans l’esprit de tous les amis sincères de la Paix. Toute personne ayant, sérieusement et sans a priori, étudié la question que j’examine ici, a été amenée à considérer le Désarmement comme la condition sine qua non de la Paix, comme la préface nécessaire, l’introduction indispensable à l’édification d’un régime de Paix durable. Une humanité qui reste l’arme au pied, qui fabrique sans interruption ni mesure, des moyens de destruction qu’elle s’ingénie à multiplier et à rendre plus meurtriers, qui engloutit, de propos délibéré, dans cette industrie de mort et de dévastation des ressources énormes, une humanité qui arrache au travail et à la vie libre des millions de jeunes gens qu’elle oblige à l’apprentissage du métier militaire, n’est pas et ne peut pas être une humanité qui s’achemine vers la Paix. Tant qu’il y aura une caserne, tant que dans cette caserne, il y aura un soldat, tant que, entre les mains de ce soldat – professionnel de la guerre – il y aura une arme de guerre quelconque, cela signifiera que l’humanité n’aura pas encore renoncé au règlement, pas la voie des armes, des conflits qui l’agitent ; cela signifiera, tout au contraire, qu’elle se dispose, comme par le passé, à confier au sort des armes le règlement des dits conflits et la menace horrible de la guerre continuera à assombrir l’horizon. Il ne sera sensé de penser que les hommes sont résolus à faire de la Paix Espérance une féconde Réalité, que lorsqu’ils auront brisé les instruments de massacre que nécessite la Guerre. Je répète que l’immense majorité des pacifistes est acquise à cette idée du désarmement, prélude indispensable de la Paix. Tous les partis politiques de gauche, même ceux dont le pacifisme est le moins catégorique, se rallient à la thèse du désarmement. Tous conviennent que M. Herriot a raison d’affirmer que « le surarmement ne peut aboutir qu’à la guerre » et M. Paul Boncour de déclarer que « la course aux armements c’est la guerre ». Traduite en langage clair et simple, cette double déclaration veut dire que « plus on arme, plus on marche vers la guerre et s’éloigne de la paix » et que « moins on arme, plus on se rapproche de la paix et s’éloigne de la guerre » ; et il est logique d’en conclure que lorsqu’on cessera la politique d’armement, on entrera de plein pied dans la politique de la paix, pas avant.

C’est un avantage immense que cet accord total sur le problème de l’armement et du désarmement ; car, pour le triomphe de la Paix, il est d’un prix inestimable que, sur ce point de capitale importance, tous les pacifistes se mettent d’accord. Et, pourtant, cet accord n’est pas suffisant ; il est nécessaire que l’entente s’établisse en outre sur les conditions mêmes de réalisation du désarmement. Et c’est ici que l’accord cesse et fait place à de graves divergences.

Deux thèses s’affrontent : l’une consiste à établir tout d’abord un régime de paix armée qui garantisse à chaque nation sa propre sécurité ; ce point acquis, on instaurerait un tribunal d’arbitrage qui, en cas de conflit, rendrait une sentence devant laquelle seraient tenus de s’incliner les parties en cause ; ce double régime de sécurité et d’arbitrage devant, au dire de ses partisans, avoir pour résultat de réduire au minimum les différends et de régler pacifiquement ceux qui se produiraient, l’éventualité de la guerre deviendrait peu à peu de plus en plus rare et le désarmement s’opérerait pour ainsi dire automatiquement, les armées et les armements devenant à la longue sans utilité.

L’autre thèse consiste à atteindre le même but : le désarmement, mais en faisant précéder la sécurité de l’arbitrage et, par conséquent, découler celle-là de celui-ci.

Sécurité, arbitrage, désarmement, tel est l’ordre chronologique déterminé par la première thèse. Arbitrage, sécurité désarmement, tel est l’ordre propose par la seconde. Mais on remarquera que, quel que soit l’ordre adopté, c’est au Désarmement que conduisent en fin de compte les deux formules. Sur ce point, pas de divergence ; ce qui démontre, sans qu’il y ait place pour le moindre doute, que le désarmement est considéré par les uns et par les autres comme la condition indispensable de la Paix. Les Hommes d’État, les diplomates et les techniciens selon les Gouvernements dont ils font partie donnent leur adhésion à l’une ou à l’autre de ces deux thèses. On peut en inférer qu’ils ne sont pas pressés d’aboutir. Car, soit qu’ils sachent d’avance que longues, très longues seront les négociations concernant la sécurité et l’arbitrage avant qu’elles aboutissent, soit qu’ils usent perfidement de tous les moyens dilatoires par lesquels il leur est aise de traîner en longueur ces préliminaires et pourparlers, ils n’ignorent pas que des années et des années s’écouleront avant l’adoption et la mise en service du mécanisme délicat et compliqué qu’exigent la sécurité et l’arbitrage. Il est infiniment plus simple de se demander s’il ne serait pas plus pratique et plus rationnel d’attendre du Désarmement la sécurité et l’arbitrage que d’attendre de l’arbitrage et de la sécurité le désarmement. C’est l’idée qui s’est présentée à l’esprit de ceux qui, impatients d’aboutir et comprenant la nécessité d’agir vite, voient avec terreur les années se succéder sans que, par la voie de la sécurité et de l’arbitrage, progresse effectivement la volonté de désarmement. A la réflexion, étude faite des ententes mondiales que comportent la sécurité et l’arbitrage, cette idée a tendance à prévaloir dans l’esprit public. Adoptée depuis quelque temps déjà par quelques-uns de ceux qui estiment qu’il importe avant tout d’éviter les horreurs d’une prochaine guerre, cette opinion gagne de jour en jour du terrain et je pense qu’elle est appelée à faire des progrès très sensibles. La rapidité avec laquelle elle se propage porte en elle les plus précieux encouragements et le gage de son prochain succès. Beaucoup de pacifistes, des plus ardents et des plus actifs, envisagent aujourd’hui le désarmement, non plus comme une chose vague et lointaine dont il faudra parler longtemps, bien longtemps avant d’en saluer la réalisation, mais comme un événement qui peut, qui doit se produire sans trop tarder, à la condition qu’une propagande sérieuse et continue soit faite en sa faveur.

« Désarmement, d’abord. Sécurité et arbitrage par le Désarmement », sont des mots d’ordre que font leurs, dès à présent, nombre de ligues pacifistes, de groupements ouvriers et d’organisations d’avant-garde. Dans ces milieux, on commence à comprendre que la sécurité et l’arbitrage ne peuvent être obtenus que par le désarmement. On se rend enfin compte que chercher à s’orienter vers le désarmement par la sécurité et l’arbitrage, ce n’est pas seulement prendre le chemin le plus long, mais encore faire fausse route. Les dirigeants et toute la caste que les industries de guerre enrichissent se raccrochent obstinément à la thèse de la sécurité et des garanties sur lesquelles ils la font reposer. Ils prétendent, et on comprend pourquoi, que la sécurité résulte de l’étalage de la force et de la crainte qu’un peuple puissamment armé inspire aux autres peuples ; ils disent que, quels que soient les pactes et accords destinés à maintenir la Paix internationale, la sécurité de chaque pays nécessite une force militaire de nature à décourager tout agresseur. On aperçoit tout de suite les conséquences d’une telle conception du problème de la sécurité. Au nom de la sécurité, qu’elle dit lui être indispensable, chaque Puissance sera conduite à s’armer de plus en plus. Il suffira qu’une nation augmente, transforme ou perfectionne son outillage de guerre, pour que les autres nations s’autorisent et même se proclament astreintes, malgré elles, à augmenter, transformer ou perfectionner le leur. Et ce sera, plus que jamais, la course aux armements, c’est-à-dire la guerre certaine sous le prétexte de l’éviter.

C’est cette préoccupation stupide de la sécurité qui dominera, j’en ai la certitude, l’assemblée qui va se réunir à Genève, en février 1932, sous le beau nom — beau, mais mensonger — de Conférence du désarmement. Je n’entends pas soutenir qu’on n’y parlera pas du désarmement ; on en parlera copieusement et le mot de désarmement est celui qui sera prononcé le plus fréquemment. Il y sera répété avec d’autant plus d’insistance qu’on s’éloignera davantage du fait qu’il exprime. J’ai la certitude que l’orateur, quel qu’il soit, qui, au nom de son pays, saisirait sérieusement les délégués réunis à cette conférence, d’une proposition ferme de désarmement véritable et immédiat, serait accueilli par des huées ou des protestations indignées. De deux choses l’une : ou bien on ne prendrait pas au sérieux cette proposition et on refuserait de la discuter ; ou bien la prenant au sérieux, on se hâterait de lui faire un enterrement de première classe, sous un amoncellement de fleurs et couronnes. Cela n’est pas douteux.

La seule chose dont s’occupera cette conférence, dite improprement du désarmement, c’est de la limitation des armements. Il me paraît probable que les grandes Puissances, celles qui possèdent les armements les plus considérables et les plus modernes, après avoir affirmé que cet outillage de guerre (effectifs militaires, munitions, machines à tuer, gaz, etc.) est absolument indispensable à leur propre sécurité, se refuseront à en retrancher quoi que ce soit et que les Puissances en retard sur l’équipement militaire des précédentes formuleront et défendront avec acharnement des motions leur accordant la faculté de la mise au point qu’elles déclareront, elles aussi, absolument nécessaires à leur propre sécurité. Sans compter que tous les gouvernements, les forts comme les faibles, ne consentant pas à renoncer aux budgets votés et aux dépenses engagées en vue d’une guerre prochaine, obtiendront l’autorisation de continuer jusqu’à l’épuisement complet des budgets votés la réalisation totale des travaux prévus ou en cours d’exécution. Résultat : il faudra nous estimer très heureux si, en application des décisions prises — peut-être n’auront-elles que la valeur de simples indications — les armements restent ce qu’ils sont et ne s’en trouvent pas accrus au total. Ces brèves explications touchant le problème de la sécurité démontrent clairement que le souci de ce que les États appellent la sécurité de leur pays, bien loin de nous rapprocher graduellement de la Paix, nous en éloigne indéfiniment.

Quant à l’arbitrage et aux conditions dans lesquelles il est question d’en assurer pratiquement le fonctionnement et l’autorité effective, il est raisonnable de penser qu’il sera incontestablement faussé par la disproportion née de la différence d’armement entre Puissances illégales et que l’arbitrage ne remplira sa mission que dans deux cas : le premier, lorsque les Nations en conflit ne seront, ni l’une ni l’autre, décidées à faire la guerre et seront, par conséquent, disposées, l’une et l’autre, à régler à l’amiable leur litige ; le second, lorsque le différend mettant aux prises deux pays : l’un fortement et l’autre faiblement armé, l’écrasement de celui-ci par celui-là sera chose tellement certaine, que le plus faible se verra dans la nécessité de subir la sentence rendue, celle-ci fût-elle en opposition manifeste avec son droit et ses intérêts et que le plus fort se refusera à tout arbitrage, quelle que soit la netteté des engagements précis qu’il aura contractés antérieurement et en temps de paix. Écoutez l’opinion que suggère au chef reconnu du Parti socialiste (S.F.I.O.) de France, le conflit actuel entre la Chine et le Japon : « Pourquoi le Japon se dérobe-t-il à l’intervention de la Société des Nations, à la décision éventuelle des arbitres ? Parce qu il est armé, parce qu’il se sent le plus fort, parce que la force crée la tentation d’user de la force. Nous sommes donc fondés à affirmer que le Désarmement est la vraie garantie, la vraie caution, la vraie sanction des procédures arbitrales. Le cas japonais illustre avec éclat notre formule : sécurité par l’arbitrage et le désarmement. » (Léon Blum, journal Le Populaire, du 16 novembre 1931.) Je me rallie à cette formule après y avoir glissé cette légère, mais nécessaire modification : sécurité et arbitrage par le Désarmement. Cette modeste retouche donne à ma pensée la précision. que je désire : avant tout, désarmement ; ensuite sécurité reposant sur le désarmement ; enfin arbitrage, quand le désarmement et la sécurité seront, comme le dit Blum, la vraie garantie, la vraie caution, la vraie sanction.

Nous voilà donc parvenus à la certitude que, en attendant la transformation sociale qui frappera de mort la cause permanente, essentielle, fondamentale de la guerre : le principe d’Autorité d’où procèdent toutes les institutions sociales actuelles, nous ne disposons que d’un seul moyen d’empêcher la guerre qui vient et que ce moyen unique, c’est le Désarmement.

Seulement, il y a désarmement et désarmement et, ici encore, nous nous trouvons en présence de deux courants très distincts, voire opposés. Il nous reste à les examiner successivement, afin de décider lequel est à écarter et lequel est à adopter.

Le désarmement général, simultané, contrôlé. — Il faut entendre par le désarmement général, le désarmement qui serait accompli par l’universalité des Nations, sans que, parmi celles qui comptent du point de vue de l’équipement et de la préparation militaire, il en soit excepté une seule. Il faut bien se mettre dans la tête que pour que le désarmement soit général, il n’est pas suffisant qu’il soit le fait de la majorité des peuples, mais qu’il soit celui de la totalité des pays qui pratiquent, actuellement, le régime de la Paix armée. Le désarmement simultané, c’est celui qui se ferait le même jour, au même moment et dans les mêmes conditions, sur un mot d’ordre convenu et en application d’un accord intervenu entre les représentants officiellement accrédités de tous les gouvernements.

Enfin, pour qu’il soit considéré comme sincère, loyal, effectif, il faut que ce désarmement général et simultané soit, au moment où il s’opère et par la suite, soumis constamment et pour une période d’assez longue durée à la surveillance d’un Comité de Contrôle, dont les membres dûment mandatés, auront pour fonction de s’associer à des intervalles rapprochés, mais sans date fixe et connue d’avance, que les conditions du désarmement sont strictement respectées et, le cas échéant, d’en signaler les violations.

À la lueur de ces précisions, apparaissent immédiatement les multiples et graves difficultés, lenteurs et résistances faisant obstacle à la réalisation d’un accord unanime dont les stipulations les plus minutieuses devront être arrêtées et consenties par tous les États. Il convient d’ajouter que, rien que pour entamer utilement et avec de réelles chances de succès les négociations indispensables à la conclusion d’un tel accord, il sied de supposer que l’atmosphère de défiance que les Gouvernements capitalistes et autoritaires ont intérêt à entretenir dans le but de diviser les peuples, afin de mieux régner, aura été, au préalable, dissipée et remplacée par une atmosphère de rapprochement et de confiance. Je ne pense pas qu’il soit utile que j’entre dans le détail et j’aime à croire que ceux qui se disent des pacifistes et sèment de tels obstacles sur la route du désarmement sont de faux amis de la Paix. On reconnaîtra que, s’ils étaient des adversaires avérés du désarmement et, par conséquent, de la Paix, ils ne prendraient pas une autre attitude, ils n’exigeraient pas l’adoption préalable de conditions plus difficiles à réunir. Pour s’en convaincre, il n’est que d’observer la conduite des Gouvernements et des castes qui font à l’idée de Paix l’accueil le moins empressé. Ces castes et ces gouvernements se gardent bien de se déclarer franchement hostiles au courant qui emporte les hommes d’aujourd’hui, loin des champs de carnage. Sur le plateau, ils se résignent à vilipender la guerre et à exalter la Paix ; mais, sournoisement, tortueusement, dans les coulisses, ils s’ingénient à gagner du temps en prolongeant le plus longtemps possible le statu quo dans l’espoir inavoué que le désarmement, que les pacifistes intégraux assignent comme but à leurs efforts immédiats, se fera attendre si longtemps encore, que la guerre s’abattra sur le monde avant que les partisans déterminés et sincères de la Paix aient pu réaliser leur volonté de désarmement. Je mets ceux qui lisent ces lignes au défi de découvrir un gouvernant, un seul, un diplomate, un seul, un militaire, un seul qui ait l’impudence de confesser qu’il désire, qu’il appelle, qu’il veut la guerre. « Nous voulons la Paix ; nous sommes résolus à tout faire — tout dans la limite de la dignité et des intérêts sacrés du pays auquel nous appartenons — pour éviter la guerre. Nous envisageons sympathiquement l’idée du désarmement ; mais nous nous opposerons avec la dernière énergie à la mise en pratique de cette idée, aussi longtemps que la Sécurité de notre pays restera incertaine et que les sentences arbitrales ne disposeront pas des sanctions ayant la force d’en imposer le respect ! » Tel est le langage dont ces Messieurs ne se départissent en aucune circonstance. Et à l’appui de ces déclarations qui puent à plein nez l’hypocrisie, ces tartufes continuent à garder des millions d’hommes sous les drapeaux et à jeter des milliards dans le gouffre des armements. Cette ignoble bouffonnerie ne peut être que le prologue de l’immonde tragédie que nous préparent, avec la complicité des Gouvernements à la merci de la Phynance, les aigrefins de la haute Banque et les flibustiers de la grande Industrie.

Notre génération vit une heure exceptionnellement grave : les excitations chauvines, les fanfaronnades patriotardes, les traités à réviser, la surpopulation, la course aux armements, les impérialismes déchaînés, les rivalités et convoitises qu’exaspère le besoin de conquérir le marché mondial, peuvent, d’un jour à l’autre, allumer l’incendie. La crise de chômage, crise d’une intensité exceptionnelle et d’une étendue sans précédent peut pousser les Maîtres de l’heure qui ont entre les mains les destinées humaines, vers une guerre de laquelle ils attendraient et la liquidation des stocks incalculables que le système de la rationalisation a accumulés aux quatre coins du globe et la liquidation du matériel humain qui surabonde (il est plus facile, plus expéditif et moins dispendieux, de faire tuer vingt-cinq millions de sans-travail, que de les nourrir). Folie, dira-t-on ? Sans doute ; mais cette démence criminelle ne l’emporte pas sur celle dont l’odieux, le révoltant spectacle est sous nos yeux et qui consiste à précipiter dans la mer, à détruire par le feu, à jeter dans les égouts et à laisser systématiquement pourrir des produits périssables dont on préfère priver les populations affamées plutôt que de diminuer ses profits. Pense-t-on que les bénéficiaires d’un régime social qui fatalise de telles monstruosités reculeraient devant cette autre monstruosité : la Guerre, si, pris d’affolement, saisis de panique, effrayés eux-mêmes par le cercle de feu dans lequel leur cupidité, leur imprévoyance et leur imbécillité les ont enfermés, ils n’entrevoyaient, à tort ou à raison, que ce moyen d’en sortir ? Je ne dis pas : « la guerre est à nos portes » ; mais, avec tous ceux qui ont les yeux ouverts sur les événements, en suivent le cours impétueux et gardent la maîtrise d’eux-mêmes au milieu de l’aveuglement général, je donne l’alarme, je sonne le tocsin. Je dis et je redis que le temps presse, qu’il ne faut plus attendre davantage, que demain il sera peut-être trop tard, qu’il est d’extrême urgence d’agir et d’agir vigoureusement. Je m’adresse à tous les pacifistes et je leur dis : « Voulez-vous, coûte que coûte, empêcher la guerre ? » Ils me répondent : « Oui ! » S’ils me demandent : « Le pouvons-nous ? » Je leur réponds : « Oui ! » De quelle façon ? Par quels moyens ? En un mot, que faire ? C’est ce qu’il me reste à exposer.



Avant d’aller plus loin, jetons un coup d’œil sur la route que nous venons de parcourir : le voyage se poursuivra et s’achèvera avec moins de fatigue.

Par des statistiques empruntées aux meilleures sources, j’ai rappelé les épouvantables conséquences de toute nature dues à l’état de guerre dans lequel les hommes ont vécu depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. J’ai attiré l’attention sur celles infiniment plus désastreuses qu’entraînerait la guerre de demain. Et, par cette succession de tableaux et de chiffres, j’espère avoir inspiré le dégoût et la haine de ce crime des crimes : la Guerre et avoir provoqué le désir fervent, l’amour passionné de la Paix.

Cela fait, j’ai démontré que la tâche qui réclame le plus impérieusement l’effort immédiat et vigoureux des pacifistes de l’heure actuelle consiste à empêcher la Guerre qui, sous la pression des circonstances que peuvent cyniquement exploiter les Puissances d’argent, peut s’abattre prochainement sur les Peuples. J’ai établi que l’unique moyen de barrer la route au fléau qui menace, c’est, par le Désarmement, la cessation aussi prompte que possible du régime de Paix armée, qui entretient entre les Peuples une atmosphère de méfiance et d’hostilité, en même temps qu’il met à la disposition des Gouvernements un appareil de force dont ils sont tentés de se servir. J’ai prouvé que le Désarmement général, simultané et contrôlé dont on parle dans les sphères officielles et dans les milieux parlementaires, exigerait un temps si long que le péril de guerre imminente qu’il faut à tout prix conjurer se transformerait presque immanquablement en réalité. Pour compléter cette étude, je n’ai plus qu’à exposer et justifier le moyen que je propose aux pacifistes de ce temps qui sont décidés à tout faire pour empêcher les fauteurs de guerre de mettre à exécution leurs sinistres desseins.

Le désarmement unilatéral et sans condition de réciprocité. — Le moyen d’empêcher les Gouvernements acculés à une impasse de tenter d’en sortir par la Guerre, c’est le Désarmement unilatéral, sans condition de réciprocité ; il n’y en a pas d’autre. Chaque État se déclare, en principe, prêt à désarmer… mais à la condition que tous les autres États en fassent autant et au même moment. La belle affaire ! Je ne sache pas qu’il y en ait un seul qui oserait dire aux autres : « Désarmez si bon vous semble ; mais ne comptez pas que je suivrai votre exemple. Quoi que vous décidiez et fassiez, moi, je reste armé ! » Au surplus, il serait impossible à un Gouvernement — quel qu’il soit et quel qu’en soit le chef : président, roi, empereur ou dictateur, de tenir un tel langage et de conformer sa conduite à une telle déclaration : ce Gouvernement ameuterait contre lui tout son peuple et susciterait la coalition, contre lui, de tous les autres. Toutefois, si tous les États sans exception, affirment à la face du Monde et solennellement qu’ils sont prêts à désarmer, aucun ne manifeste l’intention de joindre l’acte à la parole. Aucun ne prend sur lui de donner l’exemple ; en sorte que, dans ces conditions, un laps de temps fort long peut s’écouler avant que cette volonté de désarmement s’affirme autrement qu’en discours ; les Nations peuvent ainsi s’attendre les unes les autres pendant des dizaines d’années ; et pourtant le temps presse. L’idée s’impose, on le voit, que, en cette matière comme en toute autre, il est absolument nécessaire qu’une nation commence, qu’elle prenne l’initiative de désarmer, sans exiger des autres qu’elles fassent de même, sans attendre que les autres soient décidées et prêtes à le faire, fût-elle, cette nation, toute seule à désarmer, à assumer les responsabilités et à courir les risques que peut comporter une mesure aussi grave. Je pense que le plus élémentaire bon sens se range à cet avis et que ceux qui, sincèrement, loyalement et virilement, travaillent à prévenir le retour de l’épouvantable catastrophe estimeront avec moi que le désarmement que je propose est une nécessité.

J’insiste : s’il est acquis, en premier lieu, que le désarmement est absolument indispensable à l’établissement de la Paix — et je crois avoir surabondamment démontré cette nécessité que, au surplus, tous ceux qui ont étudié la question admettent ; — s’il est acquis, en second lieu, que le désarmement général, simultané et contrôlé ne peut se produire que dans un avenir indéterminé et, à coup sûr, encore fort éloigné — et je pense que cette affirmation ne soulève aucune contestation — la preuve est faite que, pour opposer à la guerre qui vient une digue infranchissable, il n’y a pas d’autre moyen que le désarmement hic et nunc dont une nation donnerait aux autres l’admirable exemple. Est-il besoin d’ajouter que, plus puissante sera la nation entrant résolument et volontairement dans la voie d’un désarmement immédiat, effectif et total, plus considérables seront le retentissement et la portée de cet événement et, conséquemment, la force d’attraction que cet exemple exercera sur les autres peuples ? Le désarmement qu’effectuerait une petite nation (petite par l’étendue de son territoire, par le nombre de ses composants et par la faiblesse relative de son appareil de guerre) aurait incontestablement la même valeur morale que celle du désarmement accompli par une nation plus puissante. Peut-être même pourrait-on soutenir que ce geste emprunterait à cet ensemble de circonstances une beauté particulière, une grandeur exceptionnelle. Mais il est évident qu’il ne retentirait pas dans le monde à l’égal du coup de tonnerre que serait le même geste accompli par une Puissance de premier ordre. Pour avoir toute la signification, pour produire tous les effets qu’on en peut espérer, il faut donc que ce désarmement initial soit le fait d’une grande et forte Puissance. Alors seulement, le phare ainsi allumé projettera sur les régions ténébreuses où s’agitent les brigands qui complotent coutre la paix du Monde et préparent cyniquement les atrocités désastreuses de la guerre de demain, une clarté si éblouissante et dont le rayonnement s’étendra si loin, que l’événement deviendra, d’un seul coup, le plus considérable de l’Histoire humaine.

J’imagine une nation en possession de son plein développement, auréolée d’un prestige indiscuté, disposant, sur terre, sur mer et dans les airs, d’une organisation militaire formidable. Je suppose que, cédant à la poussée devenue irrésistible de son peuple, le Gouvernement de cette nation prenne enfin conscience de la folie criminelle des armements et que, de gré ou de force, il se décide à désarmer. J’imagine que, avant d’en arriver là, il a fait tout ce qu’il était en son pouvoir de faire pour entraîner les autres Gouvernement dans la voie du désarmement. Mais il a constaté que ceux-ci s’attardent, hésitent et résistent. Et voici — pure hypothèse toujours — que, sans attendre une résolution de désarmement général qui ne vient pas, il rend sur lui de désarmer, seul et avant tous les autres. Il ne s’agit pas d’un désarmement camouflé, truqué ou partiel, mais d’un désarmement effectif, loyal et complet. Il brise les cadres de ses armées ; il licencie la totalité de ses soldats ; il dépeuple ses casernes, ses bastions et ses forts ; il vide ses manufactures d’armes, ses arsenaux maritimes et ses champs d’aviation militaire ; il vide aussi ses parcs d’artillerie, ses dépôts de munitions et ses poudrières ; il liquide tous ses stocks, approvisionnements et réserves de guerre ; il cesse toute production destinée à la guerre et transforme matières premières, machines et installations de toutes sortes en outillage et produits d’utilité sociale ; il reporte sur les œuvres d’hygiène et de vie, de culture intellectuelle et de solidarité les milliards qu’engloutissaient, hier encore, l’entretien des armées, l’équipement et les préparatifs de guerre ; il rompt tous les marchés et contrats passés avec les industriels de la mort ; il annule toutes les commandes faites à ces industriels ; bref, il ne se borne pas à déclarer qu’il désarme ; il fait de cette déclaration une réalité dont il administre la preuve jusqu’à l’évidence.

Puis, par tous les moyens que le dernier mot de la Science met à sa disposition, il lance dans le monde entier une proclamation ayant pour but de faire connaître à tous les peuples la décision qu’il a prise et le désarmement qu’il a effectué.

On peut aisément prévoie l’incroyable émotion qui s’emparerait des autres peuples à l’annonce d’un tel désarmement et à la lecture d’une telle déclaration.

Mais n’anticipons pas. Je reviens à ma démonstration, au point précis où je l’ai laissée : donc il faut qu’une grande Puissance désarme la première. Je serre de plus en plus mon argumentation et je pose cette question : « Quelle peut et quelle doit être cette Puissance ? » Ma réponse est nette ; je n’hésite pas : le choix à faire se limite à la France et à l’Allemagne et j’appuie cette indication sur l’opinion que professent unanimement ceux que tourmente le problème de la Guerre et de la Paix et qui ont sérieusement étudié ce problème. Tous reconnaissent que la paix européenne et, par extension, celle du monde est subordonnée au rapprochement franco-allemand. Ils estiment judicieusement que tant que s’élèvera entre l’Allemagne et la France la barrière de méfiance, d’hostilité, de rivalité et de revanche qui les sépare, la Paix sera en péril. Ils pensent, au contraire, que lorsque ces deux nations concluront sur la base de leurs intérêts réciproques (et ceux-ci existent) l’entente désirable, l’Europe et, par extension, le monde entier aura fait un pas décisif vers la Paix. Je partage cette opinion. Il n’est pas question d’un traité d’alliance franco-allemand (nous savons, par expérience, que ces sortes de traités qui lient deux ou plusieurs États sont des machines de guerre dirigées contre les autres États) ; il s’agit d’un accord qui amènera le rapprochement du peuple allemand et du peuple français et consacrera le caractère de sympathie mutuelle et de confiance réciproque des relations de toute nature qui peuvent et doivent exister entre les Français et les Allemands. Je ne pousse pas l’optimisme jusqu’à affirmer que le jour où ces relations existeront, la Paix sera assurée ; mais je crois et je dis que, ce jour-là, s’ouvrira une ère d’apaisement qui favorisera tous les autres rapprochements, toutes les autres réconciliations désirables et possibles ! je crois et je dis que, dans leur ensemble, ces multiples rapprochements dissiperont rapidement l’atmosphère de bataille qui, présentement, enveloppe l’humanité, qu’ils achemineront promptement les peuples, dressés aujourd’hui à se méfier les uns des autres, à se mésestimer et à se haïr, vers des rapports d’estime et de sympathie agissantes, prélude de la réconciliation et précurseurs de la Paix.

Puisque l’établissement de la Paix est subordonné au rapprochement franco-allemand, c’est de la France ou de l’Allemagne que doit partir le signal du désarmement ; c’est à l’une de ces Puissances de première grandeur que doit échoir l’honneur d’ouvrir la marche vers la Paix par le Désarmement.

De ces deux nations, quelle est celle qui doit précéder l’autre dans la voie du désarmement ? Je réponds hardiment et sans la moindre hésitation : la France. Mes raisons sont nombreuses ; voici les principales :

a) Tout d’abord, il faut tenir compte que de la guerre de 1914-1918 qui a mis l’Europe à feu et à sang, la France est sortie victorieuse et l’Allemagne vaincue. Vainement fera-t-on observer que, durant plus de quatre années, l’armée allemande, presque seule, a tenu tête, et victorieusement, et sur un front d’une immense étendue, à la coalition des armées de France, d’Angleterre, d’Italie, de Belgique, des États-Unis d’Amérique, etc. et que, sans cette coalition écrasante en combattants, en matériel de guerre, en ravitaillements de toute nature et en ressources de toutes sortes, la France eût été dans la cruelle nécessité de se rendre. Le fabuliste a dit :

En toutes choses il faut considérer la fin.

Cette maxime s’applique aux choses de la Guerre : le résultat seul compte. Or, la fin de cette horrible guerre, c’est le traité de Versailles, et ce traité proclame la défaite de l’Allemagne et son écrasement. Quelles que soient les conditions dans lesquelles a été conclu le traité de Versailles, celui-ci atteste — c’est le fait brutal — la défaite de l’Allemagne. Cette défaite, c’est son abaissement dans le Monde et, par un jeu de bascule facile à concevoir, l’élévation correspondante de la France victorieuse. Aux yeux de tous les Peuples et devant l’Histoire (ou, plus exactement ce qu’on appelle l’Histoire) la défaite est une marque d’infériorité et une humiliation pour la nation vaincue et la victoire est un honneur, une gloire et une marque de supériorité pour la Puissance victorieuse.

b) Les traités en vigueur ont limité à cent mille hommes les effectifs militaires de l’Allemagne ; ils ont réduit à un minimum proportionné à ces effectifs les armements de cette nation. L’Allemagne, dans ces conditions, apparaît désarmée déjà par rapport à la France et aux autres pays qui ont eu et ont encore toute licence de porter au maximum leur appareil de guerre. Étant donné cela, le désarmement officiel et total de l’Allemagne ressemblerait fort à la reconnaissance d’un état de choses existant déjà et pourrait être perfidement interprété soit comme une manifestation d’impuissance ou de découragement, soit comme une manœuvre tendant à amener les autres nations à désarmer également. Par contre, la France, avec ses six cent mille hommes sous les drapeaux, ses formidables armements et ses quatorze milliards de dépenses annuellement inscrits à son budget de guerre, en désarmant volontairement — car rien ne l’y obligerait — ne pourrait être accusée ni de faiblesse, ni de découragement, mais, tout au contraire, apporterait à tous les peuples la certitude et la preuve qu’elle renonce, à tout jamais, à l’emploi de la force, bien que, en ce qui concerne les moyens de défense et d’attaque que comporte le souci de sa propre sécurité, elle soit en mesure de rivaliser avec n’importe quel antre pays.

c) Depuis plusieurs années, le Gouvernement de la France, par la voix autorisée de son ministre des Affaires étrangères et de ses agents diplomatiques, n’a cessé de proclamer officiellement son inébranlable attachement à la Paix. Elle se flatte officiellement d’avoir fait, en toutes occasions, les concessions et de s’être imposé tous les sacrifices par lesquels il lui était possible de prouver la volonté pacifiste qui l’anime. Désarmer avant les autres nations, ce serait établir de la façon la plus éclatante, entre ses déclarations et ses actes, l’harmonie qu’exige la plus élémentaire sincérité.

d) À ces considérations d’ordre général vient s’ajouter celle-ci qui est d’ordre particulier : puisque le hasard a voulu que je sois Français de naissance, il est naturel que je travaille à répandre dans mon pays l’idée de désarmement volontaire et immédiat que je préconise et que je lui demande d’être le premier à effectuer le désarmement que j’estime être indispensable à l’instauration du régime de Paix dont je désire si profondément le prochain avènement. Il serait étrange que, vivant en France, propageant en France, par l’écrit et par la parole, l’idée que je développe au cours de cette étude sur la Paix, et le vaste problème qu’elle soulève, je m’adressasse à une autre nation que la France et que je misse tout autre État en demeure de désarmer, aux lieu et place de l’État français. Aux pacifistes d’Allemagne, d’Angleterre et de chaque pays, il appartient d’exercer chez eux l’apostolat que j’exerce chez moi. Quel que soit le pays dans lequel il vit et dont il parle la langue, tout véritable pacifiste a le devoir impérieux de préconiser le désarmement sans condition de réciprocité. Tous : Allemands ou Français, Anglais ou Italiens, Espagnols ou Yougoslaves, Polonais ou Russes, tous doivent, avec une égale activité, mener, dans leur propre pays, une campagne énergique en faveur du désarmement immédiat et pousser l’opinion publique à faire pression sur son Gouvernement respectif, afin d’imposer à celui-ci, dans le plus bref délai, sous la poussée d’un courant pacifiste devenu irrésistible, le désarmement nécessaire. Alors, quelle que soit la grande Puissance qui, la première, désarmera, elle aura l’approbation enthousiaste de tous les pacifistes des autres nations ; la tâche de ceux-ci se trouvera singulièrement facilitée ; il suffira d’un vigoureux et suprême effort pour que les autres Gouvernements soient sommés par leur peuple de suivre l’exemple et de désarmer à leur tour. Ainsi seront écartés en grande partie les dangers que le désarmement sans condition de réciprocité pourrait faire courir à la nation qui aura eu la hardiesse de désarmer avant les autres.

La meilleure preuve — et en réalité la seule — qu’il soit possible de donner de la loyauté et de la ferveur avec lesquelles on défend une Idée, c’est incontestablement de conformer sa conduite aux exigences de cette Idée, quelles que puissent être les conséquences d’une telle conduite. L’anarchiste n’attend pas, pour pratiquer l’abstention qu’il soit convenu que tous les électeurs s’éloigneront des urnes électorales : il ne vote pas. L’anarchiste qui affirme et prouve la malfaisance des Chefs et des Maîtres n’attend pas, pour refuser toute fonction qui l’obligerait à se conduire en maître ou en chef, que personne ne consente à assumer une de ces fonctions ; il ne tente rien pour en être investi et, si elle lui est offerte, il la refuse. Il y a, de même, des hommes qui, pour ne pas prendre les armes et pour se soustraire à l’obligation militaire, n’attendent pas que ce refus devienne le fait général : ils entrent en révolte immédiate contre l’impôt du sang. Ces hommes, ce sont les objecteurs de conscience. (Voir Conscience et Objection de conscience.) Ils ne cèdent à aucune pression, à aucune menace ; ils ne se rendent à aucune sommation. Ayant compris l’horreur du métier dont la jeunesse fait l’apprentissage à la caserne ; ayant saisi la criminalité de toutes les guerres, quelles qu’en soient les origines et les fins ; leur conscience leur interdisant de consentir bénévolement à être assassins ou victimes, ils se refusent, en temps de paix comme en temps de guerre, à tuer ou à être immolés au nom de la Patrie et pour la Défense dite nationale. Ils pratiquent le désarmement avant la lettre et dans l’espoir que leur exemple sera de plus en plus suivi. Ils puisent dans leur noble conscience la certitude qu’un jour viendra où le désarmement universel résultera automatiquement du refus universel de prendre les armes ; où les combats cesseront faute de combattants ; où la Guerre mourra parce que personne ne consentira à la faire. Ce geste est d’une magnifique beauté, d’une exceptionnelle noblesse et d’une vaillance digne d’admiration. Il est, en outre, d’un enseignement précis et profond. Donc, accueillons avec une chaude amitié l’exemple que donnent à tous les objecteurs de conscience et glorifions-le. Mais, il faut bien le reconnaître : cet exemple, purement individuel, est parfois passé sous silence ; il n’a qu’une portée restreinte. L’objecteur de conscience est traîné en Conseil de Guerre. Il est condamné ; il entre en prison. Au bout de quelques mois, le silence et l’oubli se font. Son acte n’a pas été inutile ; car, dans l’effort : écrit, parole ou action, rien n’est complètement vain ; mais son sacrifice n’a eu et ne pouvait avoir qu’un retentissement faible et éphémère ; son exemple ne pouvait être suivi que d’un petit nombre d’imitateurs.

Eh bien ! Le désarmement de tout un peuple, alors que les autres peuples restent armés jusqu’aux dents, c’est l’objection de conscience dépassant le cadre individuel et s’étendant jusqu’aux frontières d’une grande et puissante nation. Ce désarmement, c’est le témoignage de la conscience de toute une collectivité nationale se refusant à la Guerre, ne voulant plus recourir aux armes ni confier au sort des batailles sanglantes le triomphe de ses intérêts et l’affirmation de son Droit ; c’est l’engagement public, officiel, positif et solennellement observé de ne plus se battre, de placer l’amour de la grande famille, solide et permanente, que forme l’humanité, bien au-dessus de l’amour de cette petite famille ( ?) qui repose sur l’idée fragile et changeante de la Patrie.

Tel est l’aspect philosophique, moral et social du Désarmement que je propose à la conscience des hommes et des femmes de France, comme en Allemagne, en Angleterre et partout, d’autres militants de la Paix le conseillent aux hommes et aux femmes d’Angleterre, d’Allemagne et des autres pays.



Halte ! Respirons un instant ; reprenons haleine, voyons où nous en sommes de la démonstration en cours et serrons de plus en plus notre argumentation : Il s’agit d’empêcher a tout prix la guerre qui, dans l’état actuel de trouble et d’effervescence, peut nous surprendre et qui entraînerait l’extermination de l’espèce et l’effondrement de la civilisation. Nous avons acquis la conviction que l’unique moyen de faire échec à cette abominable éventualité, c’est le désarmement. Mais il n’est pas douteux que le désarmement général, simultané et contrôlé exigera de longues années avant que soient réunies toutes les conditions indispensables à sa mise en application. Or, il faut aller vite, très vite et, par suite, il sied d’abandonner provisoirement la thèse de la sécurité et de l’arbitrage aboutissant à ce désarmement général et simultané.

Je dis provisoirement, car, bien loin d’équivaloir à l’abandon définitif du Désarmement universel qui reste la condition sine qua non de la Paix mondiale, le désarmement unilatéral que je préconise est appelé, par la vertu d’exemplarité, dont nul ne nie la force, et par la situation nouvelle qu’il déterminera, à brûler les étapes qui conduiront infailliblement au désarmement général et simultané. La Paix internationale et permanente continue à être le but à atteindre et le désarmement général demeure le moyen d’atteindre ce but ; mais, au lieu de chercher à atteindre ce but par le moyen beaucoup trop compliqué et qui exigerait un temps infiniment trop long : la sécurité, l’arbitrage et le désarmement général, simultané et contrôlé, je propose un moyen beaucoup moins compliqué et beaucoup plus rapide : le désarmement sans condition de réciprocité, dont une Puissance de premier ordre donnerait l’exemple et je pense — et je crois avoir justifié ce sentiment — que la France doit être cette Puissance.



Plaçons-nous maintenant dans l’hypothèse de la France venant de désarmer. Elle porte ce prodigieux événement à la connaissance de tous les peuples par la voie d’un message traduit dans toutes les langues, reproduit et commenté par les journaux du monde entier, communiqué par tous les postes de T. S. F. et par toutes les agences d’information. Concis, limpide, émouvant, ce message que les mille bouches de l’information feraient retentir aux quatre points cardinaux, pourrait être à peu près celui-ci :

MESSAGE DU PEUPLE FRANÇAIS
A TOUS LES AUTRES PEUPLES

« Le régime de Paix armée fait peser sur toutes les Nations des charges accablantes, en même temps qu’il prépare infailliblement le retour de la folie des folies, du crime des crimes : la Guerre !

« La Guerre entraîne à sa suite un cortège de plus en plus effrayant de ruines, de deuils, d’inexprimables détresses. Si un conflit armé se produisait demain, ce serait l’extermination de l’espèce humaine et l’effondrement d’une civilisation que des siècles d’efforts et de sacrifices ont lentement édifiée.

« A l’exception d’un nombre infime de personnes — dont aucune n’ose se prononcer ouvertement et franchement en faveur de la Guerre — tous les humains aspirent à un régime de Paix générale et permanente.

« Gouvernements et Peuples, tous reconnaissent que le Désarmement général est la condition sine qua non de l’établissement de ce Régime de Paix si fervemment désiré et si anxieusement attendu.

« C’est pourquoi, au sein de toutes les nations existe un courant de plus en plus puissant contre la Guerre et pour la Paix,

« Mais aucun Peuple, jusqu’à ce jour, n’a exprimé assez clair et assez haut sa volonté de Paix. Aujourd’hui, c’est chose faite : le Peuple de France a mis son Gouvernement en demeure de désarmer, sans attendre que les autres nations soient résolues et prêtes à désarmer également. Et, sous l’irrésistible pression populaire, le Désarmement, en France, est actuellement un fait accompli.

« On vous dira, peut-être, que ce désarmement n’est que fictif, incomplet et provisoire. N’en croyez rien. : il est réel, total et définitif. Vous pouvez contrôler l’exactitude de cette affirmation : nos portes sont ouvertes à quiconque désirera acquérir la certitude de notre loyauté.

« C’est cet événement, à jamais inoubliable, que, par ce message, le Peuple de France porte à la connaissance de tous les autres Peuples.

« Devant l’Histoire et devant l’Humanité, nous déclarons : que nous ne nous connaissons plus d’ennemi ;

« Que nous ne voulons plus nous battre ;

« Que nous sommes irréductiblement décidés à ne jamais recourir à la force des armes pour trancher les différends, de quelque nature qu’ils soient, qui pourraient surgir entre n’importe quel peuple et nous ;

« Que, désormais, nos relations avec les autres peuples, sans distinction de nationalité ni de race, seront de confiance et d’amitié.

« Nous déclarons que nous avons pris au sérieux le pacte par lequel, d’accord avec un grand nombre d’autres Puissances, la France a déshonoré la Guerre, l’a jetée hors la loi et mise an ban de l’Humanité.

« Oui, la France désarme. Elle désarme moralement et matériellement. Elle désarme sans que rien ne l’y oblige, volontairement et lorsqu’elle est en possession d’un potentiel de Guerre qui n’est inférieur à celui d’aucune autre nation.

« Nous avons pleine confiance dans l’avenir. Nous savons que le désarmement d’un grand pays comme le nôtre fera naître partout l’admiration et l’enthousiasme et que, par la puissance de l’exemple, il sera le signal du désarmement général.

« Nous ne redoutons rien : un Peuple ne peut pas songer à attaquer un autre Peuple qui, non seulement ne le menace pas, mais encore lui tend fraternellement la main. Un Gouvernement ne parviendra jamais à convaincre ses nationaux que le Peuple de France qui, le premier et le seul, a désarmé, complote contre eux une agression, une offensive quelconque.

« Désarmé, ne basant plus sa sécurité sur ses Forces de guerre, le Peuple de France se place sous la protection de tous les autres Peuples, ses frères ; il confie à cette protection la garde de son inviolabilité.

« Nous adjurons le Monde civilisé de suivre au plus tôt l’exemple que nous lui donnons. Trop longtemps la guerre a dévasté la Terre. L’heure est venue de mettre un terme à l’infamie et aux atrocités des rencontres sanglantes. Que, au sein de chaque nation, les multitudes qui, jusqu’à ce jour, se sont entretuées pour des Causes qui n’étaient pas les leurs, que les masses laborieuses qui, en toutes circonstances, ont toujours payé et toujours paieront de leur sang et de leur travail tous les frais des boucheries internationales ; que ces foules se dressent contre leurs Gouvernements et leur imposent le désarmement. Le sillon est tracé ; chaque peuple a le devoir de le creuser et de l’élargir, en exigeant de son Gouvernement qu’il imite la France : la volonté de Paix qui déjà emporte l’Humanité ne peut manquer d’être fortifiée et portée jusqu’à son comble, par l’annonce de l’événement que vous apprend ce Message.

Puisse cette volonté de Paix devenir rapidement irrésistible ! Alors, elle brisera tous les obstacles qui pourraient lui être opposés. Alors et alors seulement, le danger d’une guerre prochaine, dont la menace pèse sur le Monde, sera conjuré. Alors, et alors seulement, s’établira le règne indestructible de la Paix radieuse et féconde ! »

Il va de soi que les circonstances apporteront à ce texte les modifications qu’elles comporteront ; mais l’esprit de ce Manifeste pourra rester le même. Quelle émotion profonde, quelle impression sans précédent, quel frémissement inexprimable suscitera, d’un bout du monde à l’autre bout, un événement de cette nature et de cette importance !

Est-il exagéré de dire que ses répercussions seront incalculables, qu’il suscitera dans le monde entier une émotion à ce point puissante et profonde qu’elle portera un coup mortel à la mentalité de violence que des siècles de luttes guerrières ont déterminée ?

A l’étonnement, à l’admiration et à l’enthousiasme spontanés de la première heure, succèdera rapidement dans la conscience des peuples les plus fortement travaillés par la propagande pacifiste, la résolution consciente et réfléchie de suivre l’exemple. Partout les Forces de Guerre se trouveront affaiblies et partout seront raffermies et fortifiées celles de Paix. Qu’on y songe : c’est à la suite de la victoire des Prussiens sur les Autrichiens, (Sadowa, 3 juillet 1866) et quelques années plus tard, de la mise en pièces des armées françaises par les armées allemandes (1870-1871), que la puissance militaire de l’Empire d’Allemagne, se développant sans arrêt, contraignit — si l’on peut dire — les autres nations à accroître, de lustre en lustre, leurs effectifs et leurs armements. C’est l’exemple de l’Allemagne de plus en plus militarisée, appuyant son effort industriel et commerçant sur un appareil de conquête et d’extension toujours plus robuste et perfectionné. Qui a entraîné la vieille Europe et, de proche en proche, le monde capitaliste des autres continents sur la route des effectifs de plus en plus nombreux, des réserves de mieux en mieux préparées, des budgets de guerre constamment enflés, des armements toujours plus puissants et s’adaptant de mieux en mieux aux nécessités de l’offensive et de la défensive.

Oui : c’est à l’instigation de l’Empire Germanique et dans l’espoir de se garantir pour le mieux — ô mirage de la Sécurité ! — contre toute éventualité d’agression que, depuis une soixantaine d’années, chaque nation a cru devoir porter au maximum sa puissance militaire et que, chaque année, le monde qui se flatte d’être civilisé précipite follement dans l’abîme sans fond des budgets de guerre, des ressources, qui, présentement, se chiffrent par cent quatre milliards de francs. Pour ouvrir la voie à cette danse échevelée des milliards, il a suffi de l’exemple donné par une grande Puissance : l’Allemagne.

Eh bien ! J’ai la conviction, et tous ceux que n’aveugle pas le fanatisme chauvin partagent cette conviction, que l’exemple que donnerait aujourd’hui la France en se désarmant entraînerait promptement et de façon certaine toutes les autres Puissances dans la voie du même désarmement. Je suis persuadé que le Peuple de France ayant, par son attitude résolue, énergique et inflexible, imposé à son Gouvernement, sa volonté de Paix par le Désarmement immédiat et sans condition, les autres Peuples, pris d’une noble émulation, et qui ont besoin de paix autant que celui de France, exerceraient sur leurs Gouvernements respectifs la même irrésistible pression et obligeraient ceux-ci à désarmer sans plus attendre. La certitude que j’exprime ici a pu être considérée, tout d’abord, comme la manifestation d’un optimisme de commande et sans mesure ; à l’heure actuelle, cette certitude est entrée dans un certain nombre d’esprits ; elle s’y est installée et n’en sortira plus. Plusieurs groupements pacifistes : les plus avancés, et les plus actifs, ont donné leur adhésion pleine et entière à la thèse que j’expose dans cette étude et aux conclusions d’ordre pratique qui en découlent. Toute cette partie de la population française qui est socialiste et même socialisante a adopté ces conclusions ; et si, pour des raisons politiques et de tactique électorale, les chefs de la Social-Démocratie française ne se prononcent pas, publiquement et franchement, en faveur du Désarmement unilatéral, presque tous les adhérents que compte le parti Socialiste sont acquis à la nécessité d’une telle mesure ; ils sont prêts à seconder tout mouvement dans ce sens et décidés à lui apporter l’appui de leur concours. Ce courant est si marqué au sein de ce parti que son Secrétaire Général, le député Paul Faure n’hésite pas à écrire : « Quand l’opinion publique sera convaincue que les prochains conflits ne laisseront rien à la surface du globe, tous ceux qui parleront de la Guerre seront regardés comme des fous. Sécurité d’abord, proclament de bien singuliers patriotes, avec des trémolos dans la voix qui sonnent faux comme des tambours crevés. Par la guerre, ce ne sera plus jamais la Sécurité. Qu’on se le dise ! Demandez-leur donc comment ils entendent empêcher 300 avions de venir, la même nuit, divisés en équipes, incendier Paris, Lille, Marseille, Lyon, Toulouse et Bordeaux — pour commencer — incendier les villes et anéantir tous les êtres vivants ! Sommes-nous prêts aux représailles ? demandent nos bonnets à poil. C’est à quoi on songe tout de suite, comme s’il s’agissait d’une partie de football ou d’un concours d’aviron. Nous pensons, nous, à autre chose : comment faire pour que ne soient pas détruites les capitales et les populations. Et nous avons choisi comme direction : le désarmement matériel et moral. » (Le Populaire, 20 janvier 1932).

Les organisations syndicales qui comptent actuellement plus d’un million de syndiqués sont, elles aussi, à peu près unanimement pour le Désarmement sans condition de réciprocité. Nous voici donc, dès maintenant, en présence d’une solution à laquelle se rallient, plus ou moins publiquement et explicitement, plusieurs centaines de milliers de personnes, peut-être pourrait-on dire, sans tomber dans l’exagération, deux millions de pacifistes. C’est une force ; elle n’en est qu’à ses débuts ; mais elle ne demande qu’à se développer et il dépend de ceux qui la constituent, que par leur zèle et leur activité, elle augmente promptement en étendue et en profondeur.

Quelque peu emporté par l’exaltation que soulève en moi cette espérance d’un grand pays comme la France donnant au Monde le merveilleux exemple d’un désarmement volontaire, face aux autres Puissances persistant à conserver et même à accroître leur appareil de Guerre, il m’est arrivé de m’écrier, en m’adressant parfois à d’immenses auditoires : « Le jour où la France se désarmera, seule et avant toutes les autres Nations, elle écrira la page la plus glorieuse, la plus féconde, la plus admirable, non seulement de son Histoire, mais encore de l’Histoire Universelle ! » Le plus souvent, cette déclaration fut accueillie par de frénétiques acclamations. Toutefois, il m’est arrivé de voir se dresser devant moi un super-patriote m’apostrophant à peu près en ces termes : « Monsieur, votre langage est celui d’un ennemi de la France. Je ne sais pas si, en donnant l’exemple du désarmement, la France écrirait, comme vous le dites, la plus admirable page de son histoire ; mais ce que je sais, ce dont je suis absolument certain, c’est que si la France commettait l’imprudence de se désarmer, cette page de son Histoire serait la dernière, parce que, le lendemain, il n’y aurait plus de France. Songez-y, Monsieur : notre pays est de toutes parts entouré de nations avides et puissantes : l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie contournent ses frontières. Fertile et riche comme Elle l’est, la France ne saurait manquer d’exciter les convoitises de ces nations de proie. La vaillance bien connue de ses chefs militaires et de leurs soldats, le formidable matériel de guerre dont elle dispose lui servent aujourd’hui de remparts et garantissent sa sécurité. Qu’Elle se désarme ; et, ces remparts s’étant écroulés, ses frontières n’étant plus protégées, Elle serait immédiatement envahie et l’agresseur — ou les agresseurs — ne rencontrant aucune résistance, assouviraient sans coup férir et par conséquent sans risque leurs appétits d’annexion. Nouvelle Pologne, notre pays magnifique, déchiré, écartelé, tomberait sous l’écrasante domination du ou des conquérants qui se partageraient son territoire et sa population. N’ai-je pas raison, Monsieur, d’affirmer que le Désarmement que vous préconisez équivaudrait, pour la France, à un véritable suicide ? Vous n’êtes pas son ami ; vous êtes son plus mortel ennemi ! »

Ce langage, c’est celui que profèrent nos nationalistes et le peuple de France — comme d’ailleurs — est tellement et depuis si longtemps habitué à vivre sur le pied de guerre, on lui a tant et si bien dit, répété, rabâché qu’il est une sorte d’agneau entouré de loups, que, sans réfléchir, il est porté à croire que c’est une indiscutable vérité. Et pourtant !…

À l’objection soulevée contre le Désarmement unilatéral et sans condition de réciprocité, je réponds que je ne partage en aucune façon les craintes et les sinistres prévisions que traduit cette objection. Par la pensée, supposons la France s’étant totalement désarmée. Elle a avisé de cet événement considérable tous les autres peuples et leur a administré la preuve de sa parfaite loyauté, de son indiscutable sincérité. Il est entendu qu’elle a définitivement renoncé à la guerre, qu’elle ne consentira, en aucun cas, à se battre, que rien, rien ne la décidera à se départir de cette résolution. Elle l’a solennellement déclaré et personne ne l’ignore, ne peut l’ignorer. Et, maintenant, réfléchissons et argumentons.

Toute nation se compose de deux éléments : ses gouvernants (une infime minorité) et l’immense multitude qui forme le reste de la population : D’où peut surgir le danger dont on nous menace ? Il ne peut provenir que de cette multitude qu’on appelle le peuple ou de ceux qui gouvernent. Est-il permis d’imaginer qu’un peuple, pour si belliqueux qu’il soit, puisse concevoir et envisager sérieusement le projet de porter la guerre dans un pays dont il connaît l’indéfectible attachement à une Paix définitive ? Tenons compte que tous les peuples sont plus ou moins travaillés par la propagande pacifiste ; qu’il y a, chez eux, des associations dont la volonté de Paix a été portée à son comble par le désarmement volontaire de la France ; n’oublions pas que ces peuples sont édifiés sur les horreurs de la guerre et savent pertinemment que l’annexion d’une partie du territoire français ne leur rapporterait rien ; ne perdons pas de vue que le prolétariat de ces peuples a conscience que sa situation sociale le condamne à être et à rester aussi longtemps qu’il aura des capitalistes et des gouvernants, victime de l’exploitation de ses capitalistes et de la domination de ses gouvernants et que cette domination et cette exploitation se trouveront aggravées en raison directe de l’extension qu’apporteraient à cette agression et à cette spoliation un territoire plus étendu, une population plus nombreuse, et un gouvernement plus fort. J’ai la conviction que, dans ces conditions, il ne viendra à la pensée d’aucun peuple de songer à se jeter sur le seul pays qui aura affirmé et prouvé qu’il entend ne chercher querelle à personne et qu’il veut vivre en paix et en amitié avec tout le monde. Pour se battre il faut être deux, c’est aussi vrai pour deux nations que pour deux individus, et il suffit que l’un des deux refuse le combat pour que celui-ci n’ait pas lieu. Il n’est plus, le temps où la guerre se limitait aux campagnes engagées entre mercenaires, spadassins et reîtres ayant, par intérêt et par profession, embrassé la carrière des armes. Dans toutes les nations, c’est la totalité des hommes valides et adultes qui, en temps de guerre, est appelée sous les drapeaux et ce que nous savons du caractère que revêtira la guerre de demain nous persuade que, hommes et femmes, vieillards et enfants, personne ne sera épargné. Et on s’essaierait à nous faire admettre l’éventualité d’une agression voulue ou même consentie par la population paisible d’un ou plusieurs pays contre une grande nation comme la France qui se serait délibérément désarmée ? Cette éventualité est inadmissible.

Il est vrai que si la guerre n’est jamais désirée ni voulue par le peuple, celui-ci apprenant et constatant de mieux en mieux qu’il n’a rien à y gagner et tout à y perdre, elle est le fait des dirigeants qui gouvernent la nation. Ceux-ci ne sont que le petit nombre mais ils possèdent tous les leviers de commande : pouvoir, richesse, journaux, censure, toutes ces forces sont à leur discrétion et entre leurs mains. Ils excellent dans l’art de préparer les esprits à la guerre, de chauffer l’opinion, de l’affoler et de la galvaniser. Quand ils sentent venir un conflit armé, ils mettent en mouvement toutes leurs batteries ; ils ne témoignent jamais plus ostensiblement de leur volonté de paix que lorsqu’ils sont à la veille de déclencher la guerre. Ils sont à la source des renseignements. Dans les sphères gouvernementales, diplomatiques, militaires et capitalistes, on sait à quoi s’en tenir sur les événements qui se préparent ; mais jusqu’à la dernière heure, on ruse, on travestit les faits, on dénature les informations ; en un mot, on ment. Or, toutes ces manœuvres, toutes ces fraudes, tous ces mensonges ont un but, un seul, et il est le même dans tous les pays. Ce but, c’est de faire pénétrer dans le crâne de la masse la conviction que, dans chaque pays, les Pouvoirs publics ont tout mis en œuvre pour éviter la guerre : « Toutes les concessions compatibles avec la dignité et les intérêts de la Nation, nous les avons faites. Tout ce qu’il était humainement possible de faire pour épargner à notre pays les duretés, les rigueurs, les douloureuses épreuves que comporte un conflit armé, nous l’avons fait. Nous sommes allés jusqu’aux extrêmes limites de la conciliation ; nous n’avons reculé devant aucune mesure susceptible d’écarter cette terrible éventualité. Tout a été inutile. La Guerre nous est imposée ; nous la subissons ; mais, puisque nous sommes l’objet d’une agression criminelle, nous nous trouvons dans l’obligation de repousser cette agression ; sauvagement attaqués, nous avons l’impérieux devoir de nous défendre. » Tous les gouvernements s’expriment de la sorte et donnent à cette fourberie toutes les apparences de la sincérité.

Et c’est ainsi que chaque État parvient à faire croire à son Peuple qu’il s’agit d’une Guerre au caractère indubitablement défensif. Il n’y a pas un gouvernement, je dis : « pas un », qui, à notre époque, prendrait sur lui de reconnaître qu’il pourrait ne pas faire la guerre, que rien ne l’y oblige, mais qu’il a la volonté de la faire quand même : une telle guerre serait tellement impopulaire, elle se heurterait à de telles résistances, elle soulèverait un tel mécontentement, elle ameuterait tant de colères, qu’aucun gouvernement – à moins qu’on ne le suppose frappé de démence – ne consentirait à assumer les responsabilités écrasantes et à courir les risques certains d’une aussi périlleuse aventure. Cela ne fait pas le moindre doute.

Eh bien ! Il est facile, dans l’état actuel du monde, alors que chaque nation, bottée, casquée, armée, reste sur le qui-vive et contribue à transformer la terre en un immense camp retranché d’où peut, à tout instant, surgir, du Nord ou du Midi, du Centre, de l’Est ou de l’Ouest, le spectre hideux de la Guerre ; il est possible — et sans grand effort — de convaincre la population de chaque pays que, en acceptant de se battre, elle ne fait pas autre chose que de se défendre contre l’odieuse agression de telle nation qui a formé le dessein de détruire ses foyers, de ruiner son industrie, de s’emparer de ses biens, de conquérir son territoire et de la réduire en esclavage et qui, dans ce but, a recours à la guerre. Mais il serait tout à fait impossible d’imputer d’aussi noirs desseins, d’aussi sinistres intentions à la France désarmée ; il serait totalement impossible, quelles que soient les manœuvres employées, d’amener la population d’un pays quelconque à l’idée d’une agression ayant pour auteur le seul Peuple qui aurait pris la magnifique initiative et donné le superbe exemple du Désarmement.

Et, sur ce point, c’est-à-dire me plaçant dans l’hypothèse de la France ayant volontairement désarmée, je conclus : d’une part, aucun peuple ne songerait à ouvrir les hostilités contre une telle France ; d’autre part, aucun gouvernement n’oserait donner à sa population l’ordre de se ruer contre cette France, parce qu’il ne serait possible à aucun gouvernement de transformer une guerre dont le caractère offensif serait évident, en une guerre dont le caractère défensif serait impossible à établir avec quelque vraisemblance. Est-ce clair ? Et n’est-il pas démontré, maintenant, que le désarmement de la France n’exposerait celle-ci à aucune agression, mais tout au contraire, serait le gage, la garantie de sa complète sécurité ?

Poussons plus loin l’examen de cette menace que les ennemis de la Paix brandissent sur la tête des partisans, comme moi, du désarmement de la France. Et supposons que cette menace se réalise, bien que je vienne d’en démontrer plus que l’invraisemblance : l’impossibilité. La France est envahie. Elle l’est par une seule puissance ou par plusieurs. Examinons les deux cas :

Premier cas : elle est envahie par les armées d’une seule nation. Pense-t-on que les autres Puissances laisseront cette invasion se produire sans qu’elles interviennent ? Imagine-t-on qu’elles assisteront, impassibles et l’arme aux pieds, à l’occupation du territoire français par telle ou telle Puissance ? Comment ? Lorsqu’il s’agit d’une île perdue, d’un coin de terre situé au loin, qu’un État laisse percer l’intention de s’annexer par un des procédés connus : protectorat ou colonisation, toutes les autres Nations s’agitent, se mettent sur les rangs, réclament leur part du gâteau, font valoir des droits fictifs ou réels, interviennent sous une forme ou sous une autre ; les convoitises se manifestent, les appétits s’affirment, les rivalités entrent en jeu. On dirait autant de chiens affamés prêts à se ruer les uns sur les autres pour se disputer un os. Et on consentirait à admettre qu’une Puissance ayant jeté son dévolu sur la France sans défense, les autres laisseraient faire ? Il n’y a pas, au monde, une personne sensée qui puisse croire une minute qu’il en serait ainsi. Passons à l’autre supposition.

Second cas : La France est envahie de divers côtés par plusieurs Puissances, par exemple : au Nord, par l’Angleterre ; à l’Est, par l’Allemagne ; du côté des Pyrénées, par l’Espagne ; du côté des Alpes, par l’Italie. Cette hypothèse présuppose une entente préalable, un plan concerté. Je ne m’arrête pas aux difficultés qui précéderaient un tel accord et accompagneraient la mise à exécution du plan concerté. Voici donc les armées anglaises, allemandes, espagnoles et italiennes en France, supposons-le. Quelles vont être les conséquences de cet envahissement ? Gardons notre sang-froid ; faisons abstraction, comme il sied, de toutes les colères et indignations qui, dans l’état actuel des nationalismes surexcités, jailliraient de ces sources empoisonnées qui se nomment : Patrie, indépendance nationale, honneur, drapeau, défense du sol, sauvegarde du Patrimoine commun, cendres des aïeux, et autres calembredaines.

Mettons-nous bien dans la tête que, dans le cas qui nous occupe, l’invasion a eu lieu sans combat ; Anglais et Allemands, Espagnols et Italiens n’ont rencontré sur les frontières qu’ils ont franchies, sur le territoire qu’ils ont occupé, dans les villes et villages où ils se sont installés, aucune résistance armée ; les envahisseurs qui, dans l’espèce, ont pratiqué une sorte de pénétration pacifique, puisqu’ils n’ont eu à renverser aucun obstacle, à rompre aucune digue, à culbuter aucun barrage, n’ont pas à redouter la moindre attaque ni devant, ni derrière, ni sur le flanc ; à l’abri de toute surprise, leur sécurité ne court aucun risque. Cela étant, on discerne tout de suite l’extrême différence qui sépare une invasion de cette nature de celle qui se pratique en temps de guerre, c’est-à-dire lorsque l’envahisseur a dû, pour avancer, marcher sur le cadavre des siens qu’il semait derrière lui, sur le corps de ceux qui se battaient pour lui barrer la route et sur les dévastations et les ruines qu’il accumulait sur ses pas. Provoquées, justifiées, exigées même par les sauvageries et atrocités qu’entraîne l’état de guerre, les cruautés, brutalités et violences dont se rendraient coupables les envahisseurs de la France désarmée et refusant de se défendre n’auraient aucune raison d’être et seraient sans excuse puisque sans motif. En conséquence, que résulterait-il d’une telle invasion ? Annexion à l’État envahisseur du territoire envahi ; installation d’un nouveau personnel gouvernemental et administratif ; application à la population résidant sur le terrain annexé de la législation et du système d’impôts et contribution en vigueur dans le pays annexeur ; voilà pour le régime politique auquel seraient soumis les habitants des régions envahies. Pense-t-on qu’il y aurait grand dommage, pour nos compatriotes de France, à subir ces divers changements ? Gouvernés pour gouvernés, administrés pour administrés, le seraient-ils plus durement ou plus mal par des gestionnaires étrangers que par des gérants français ? Seraient-ils, en tant que contribuables, sensiblement plus pressurés ? Les impôts, dont rien ne permet d’entrevoir l’allègement dans le pays de France, n’ont-ils pas atteint le maximum des charges fiscales qu’il est possible de supporter, en sorte qu’il serait impossible d’aggraver ces charges ? La législation, chez nos voisins, est-elle notablement en retard sur la nôtre ? Quant au régime économique, il est probable que, à peu de chose près, il resterait le même. Tout ce qu’on peut prévoir, ce serait, au pis aller, la mainmise sur les chemins de fer, les compagnies de navigation et de transport, les compagnies d’assurances, les mines, les banques, les grandes firmes industrielles et sociétés commerciales de premier ordre, les vastes entreprises agricoles, etc. Sans doute, les richissimes capitalistes de nationalité française qui sont, actuellement, à la tête de ces grosses affaires auraient à se plaindre de ces confiscations et expropriations ; mais, à l’exception de ces personnages — dont le sort ne me cause aucune inquiétude car je suis certain qu’ils ont des intérêts ailleurs — je ne vois pas en quoi le sort de tous les autres se trouverait aggravé. Exploités et flibustés par les capitalistes de France, les travailleurs seraient flibustés et exploités par les capitalistes des autres pays et j’estime qu’ils ne perdraient rien au change : tous les exploiteurs se valent. Compte tenu de ces explications, je suis en droit d’affirmer que, si on veut bien comparer les maux relativement légers que déterminerait l’invasion de la France désarmée aux horreurs qu’entraînerait pour ses habitants une nouvelle guerre, on ne peut que se prononcer en faveur du Désarmement que je conseille, dût celui-ci ouvrir à « l’étranger » les frontières de la France. Car il est de règle et d’élémentaire sagesse, quand on est dans la nécessité de choisir entre deux maux, d’opter pour le moindre ; et, ici, le moindre est incontestablement le Désarmement, l’invasion dût-elle s’en suivre.

Le Désarmement doit être imposé par le Peuple au Gouvernement. — Cette étude touche à sa fin. Pour la compléter, je dois préciser les moyens à employer pour imposer au Gouvernement de France le désarmement dont il est appelé à donner l’exemple.

J’ai dit plus haut que ce qui manque aux nombreuses ligues et associations pacifistes existantes, pour imprimer à leur effort l’élan nécessaire à chaque groupement et apporter à l’ensemble le lien indispensable à une action commune, c’est une sorte de boussole permettant à toutes ces ligues en général et à chacune en particulier, de s’orienter vers le même but et par la même route : la plus directe et la plus sûre. Eh bien ! Cette boussole, le désarmement unilatéral et sans condition la leur apporte. Ce désarmement est un programme clair et précis ; il est un but immédiat et déterminé ; il peut et doit servir de plateforme sur laquelle se mettront d’accord tous les pacifistes immuablement décidés à ne faire la guerre en aucun cas, ni directement ni indirectement. Sur ce programme, ce but et cette plateforme, il ne sera ni très long ni très difficile d’asseoir la fédération, nationale d’abord, internationale ensuite, des associations véritablement et foncièrement pacifistes. Le jour est proche où, désabusés par les pantalonnades et défaillances de la Société des Nations, les Peuples ne se feront plus la moindre illusion et refuseront de continuer à faire crédit aux professionnels de la Politique, de la Diplomatie, de l’Armée et de « l’Affairisme mondial » qui composent l’Assemblée de Genève. Le jour est proche où les esprits les moins ouverts, je dirai même les plus obtus, se rendront compte que le régime dit, bien à tort, « de la sécurité », loin de conduire les nations vers la Paix, les accule fatalement à la Guerre. Les événements s’ajoutent les uns aux autres, qui tuent chez tous les individus animés d’une volonté loyale et ferme de Paix toutes les espérances qu’avaient fait naître les Protocoles, les Pactes et les Conventions conclus ou à conclure. Grand déjà est le nombre de ceux qui sont convaincus que la Paix ne descendra pas des hauteurs dirigeantes, des altitudes gouvernementales et qu’elle ne peut sortir que des profondeurs de la masse populaire, pour qui l’état de guerre est une calamité et l’état de paix un besoin, une nécessité.

Le désarmement volontaire de la France sera le signal d’un enthousiasme délirant au sein de la population française et, chez les autres peuples, le point de départ d’une formidable poussée vers le même désarmement. Tous ceux et toutes celles en qui brille la flamme dévorante du véritable Pacifisme accourront de toutes parts, se rechercheront et s’assembleront en une innombrable multitude sous le signe du Désarmement à tout prix. Sous les formes les plus diverses et les plus efficientes : réunions, conférences, meetings, démonstrations sur la voie publique, journaux, affiches, tracts, brochures, manifestes, appels à l’opinion, la propagande s’organisera, toujours plus active et plus féconde en faveur du Désarmement. Des lèvres des apôtres de la Paix jailliront des harangues toujours plus enflammées, des sommations sans cesse plus pressantes, des mises en demeure de plus en plus impérieuses. Et la Cause magnifique que les militants plaideront ainsi répondra si exactement à la volonté de Paix qui sommeille au fond de tous les cœurs et au tréfonds de toutes les consciences, même de celles qui s’ignorent le plus, que le courant pacifiste, de plus en plus tumultueux, frémissant et passionné, deviendra vite puissant et, enfin, irrésistible.

Je ne pousse pas la naïveté jusqu’à croire que ces combattants de la Paix ne trouveront en face d’eux aucun adversaire. Non ; je ne suis pas candide à ce point. Je prévois, je sais, je suis certain que tous les intérêts politiques et économiques auxquels la Paix armée et la Guerre sont ou paraissent être favorables mettront tout en œuvre pour s’opposer au pacifisme intégral dont je prône la croisade : leur propagande de désarmement : fausses nouvelles, informations tendancieuses, intimidations, ruses, manœuvres, chantages et perfidies, leur mauvaise foi ne reculera devant rien. Poursuites et condamnations ne seront certainement pas épargnées aux militants pacifistes les plus zélés et les plus en vue. Mais quand la répression s’abat sur un mouvement ayant atteint certaines proportions, elle ne fait qu’accroître la puissance de ce mouvement (voir Répression), elle est le coup de fouet dont le cinglement active, précipite et porte à son maximum la vitesse du coursier qui se hâte vers le but et ne se laisse abattre par aucun obstacle. Les premières difficultés que tout mouvement rencontre à sa naissance sont d’ores et déjà vaincues. Le mouvement pacifiste n’en est qu’à ses débuts ; il s’est quelque peu laissé assoupir au ronronnement des berceuses que chantonnaient autour de son berceau les hypocrites fauteurs de guerre et les faux artisans de la Paix. L’enfant a grandi ; il devient robuste et courageux, entreprenant et audacieux. Hier encore, il ignorait la voie qu’il devait suivre : on en ouvrait devant lui tant et de si attirantes ! Aujourd’hui, après de multiples tâtonnements et toute une série d’essais dont, à l’expérience, il a constaté l’erreur ou l’insuffisance, il a trouvé sa voie. Cette voie, c’est celle du Désarmement hic et nunc ; il s’y est vaillamment engagé. Impatient d’aboutir, ayant conscience du danger dont tout retard sème sa route, plaçant tous ses espoirs et toute sa confiance dans la puissance de l’exemplarité, il demande le Désarmement ; demain il l’exigera ; sous peu, s’il le veut résolument, il pourra l’imposer. Il sait qu’il ne doit avoir confiance qu’en lui-même, il sait que seul il est de taille à briser toutes les résistances ; il engage la lutte. Ce lutteur vigoureux, combatif, ardent, tenace, c’est le Peuple pacifiste ; hier encore, faible comme un enfant, aujourd’hui fort comme un adulte ; demain, athlète magnifique. Les pessimistes et les découragés estimeront que je me laisse emporter sur les ailes d’un lyrisme téméraire et sans consistance. Eh bien ! Qu’ils prennent la peine de réfléchir ; qu’ils comparent la masse incalculable de ceux et de celles qui, appelés à subir toutes les désastreuses conséquences de la Guerre, sans avoir, quelle que soit l’issue de celle-ci, le moindre espoir d’en retirer le plus mince avantage, à la dérisoire minorité de ceux et de celles qui, confiants dans la situation qu’ils occupent et les moyens dont ils disposent, ont ou croient avoir quelque chance de sauver leur carcasse et de recueillir les fruits de la victoire. Cette simple comparaison suffira largement à les édifier.

Vainement me dira-t-on que cette comparaison ne prouve rien en faveur de ma thèse, puisque la même disproportion entre les profiteurs possibles et les victimes certaines de la guerre existait hier comme elle existe aujourd’hui et qu’elle n’a pas empêché, il y a 16 à 17 ans, les masses destinées à l’immolation de se ruer vers la frontière. A mon tour de répondre que les événements ont modifié du tout au tout l’état d’esprit de la masse. Qu’on relise la partie de cette étude qui (pages 1913-14-15 et 16) a pour titre : « Vers la Paix ». Cette lecture ruinera le rapprochement qu’on serait tenté d’établir entre deux dates : 1914 et 1932 qui, bien que fort rapprochées, sont séparées par des circonstances qui ont creusé entre elles un véritable abîme. Pour ne pas triompher trop facilement, je veux bien reconnaître que si, par malheur, la guerre maudite éclatait brutalement et par surprise à l’heure où nous sommes, un certain nombre et même, probablement, beaucoup de pacifistes se laisseraient entraîner vers l’abattoir ; n’ai-je pas dit, au surplus, que cette guerre prendrait, dès la première heure, un tel caractère d’extermination et de désastre, qu’il n’y aurait possibilité de rien faire ? Mais si quelque répit nous est laissé, (et c’est toujours dans cette hypothèse qu’il faut se placer pour raisonner et agir), je pense que le courant pacifiste possède, dès à présent, une ampleur et une force appréciables et qu’il s’étend et se fortifie de jour en jour. Qu’ils apprennent à se connaître, les militants de la Paix ; qu’ils se rapprochent, qu’ils se concertent, qu’ils se placent, en dehors et au-dessus des tendances politiques, religieuses et idéologiques qui les séparent, sur le terrain solide de la Paix avant tout, de la Paix à tout prix, de la Paix par tous les moyens ; que, pénétrés de la nécessité de conjurer les menaces de guerre qui sont suspendues sur nos têtes et, toute autre affaire cessante, de marcher, non plus en ordre dispersé, mais en rangs compacts contre cette angoissante éventualité, ils prennent en commun les décisions urgentes ; que de leurs innombrables poitrines sorte, puissante, irrésistible, la clameur attendue : « Désarmement, Désarmement, Désarmement ! » Que cette clameur s’avère comme le cri discontinu d’un sentiment, d’une résolution, et d’une volonté inébranlables. Que, pareil à ces lames de fond qui, dans leur furieux élan, bouleversent et emportent tout, le soulèvement des couches profondes s’élève et monte jusqu’aux sommets qu’occupe le Gouvernement ; et celui-ci sera bien obligé de capituler, c’est-à-dire, comme on l’a proclamé naguère, de se soumettre ou de se démettre.

S’il se soumet, ce sera le Désarmement ; s’il se démet, ce sera la Révolution.

Conclusion. — En étudiant le problème si délicat, si complexe et si ardu de la Paix, j’ai été entraîné à des développements qu’on jugera peut-être excessifs. Mon excuse, c’est que la lutte contre la Guerre dont l’imminence plane, terrifiante, sur notre époque est, à coup sûr, celle qui réclame présentement notre attention la plus vigilante et notre effort le plus immédiat. Il est permis de dire que l’avenir de l’humanité se joue actuellement sur ce « pile ou face » : la Guerre ou la Paix.

Si la Guerre n’est pas empêchée, ce sont d’inestimables trésors anéantis ; c’est le merveilleux labeur des générations qui nous ont précédé, détruit ; c’est la vieille Europe couverte de décombres, de cendres et de cadavres. C’est, pour un temps indéterminé, la porte fermée à tous les espoirs qui s’ouvrent devant nous.

Le devoir qui s’impose à tous les amis sincères, à tous les ouvriers de la Paix, c’est de travailler avec un zèle inlassable et une activité de tous les instants à empêcher la Guerre. Un seul moyen s’offre à nous : le Désarmement. Encore faut-il qu’une Puissance de premier ordre commence et je dis que c’est à la France qu’est dévolu l’honneur de donner l’exemple.

Désarmement moral et désarmement matériel ; l’un et l’autre sont indispensables et indissolublement solidaires. Le Désarmement matériel est impossible s’il n’est pas la transposition dans le domaine des faits du Désarmement moral ; et le Désarmement moral serait vain s’il n’amenait pas le Désarmement matériel.

Je ne dis pas que le Désarmement, c’est la Paix définitive, indestructible. Seule, la suppression du régime social qui repose sur le principe d’Autorité peut enfanter et enfantera cette Paix définitive et indestructible. Je persiste à affirmer que la forme actuelle de l’Autorité politique : l’État et la forme actuelle de l’Autorité économique : le Capitalisme portent en elles la Guerre entre les Nations comme elles la portent, au sein de chaque nation, entre les classes qui composent celle-ci et, au sein de chaque classe, entre les individus et les groupements qui constituent chaque classe.

La Paix, la vraie Paix ne s’édifiera donc que sur les ruines du monde social actuel, sur l’effondrement du Principe d’Autorité et des Institutions qui en procèdent : le Capitalisme, autorité sur les choses et l’État, autorité sur les personnes.

Pas un instant, au cours de cette étude que je viens d’écrire avec tout mon cœur comme avec toute ma raison, je n’ai perdu de vue le but suprême à atteindre : la transformation sociale, transformation vaste et profonde (voir le mot Révolution) qui ne laissera rien subsister de ce qui s’opposera à cette devise anarchiste : Bien-Être et Liberté. Allant au plus pressé, étudiant le problème dont la solution est urgente : le moyen pratique et immédiat d’empêcher la Guerre, je me suis arrêté au Désarmement. Je m’y suis arrêté avec d’autant plus d’ardeur et de confiance que ce Désarmement mène à la Révolution Sociale en même temps qu’il est l’unique moyen de faire reculer la Guerre.

Je conclus : il serait déraisonnable d’attendre d’un Gouvernement quelconque qu’il prît de lui-même l’initiative d’un Désarmement dont il donnerait l’exemple. Tout Gouvernement est dans la nécessité d’appuyer sur la force les pouvoirs qu’il détient. Se désarmer équivaudrait pour lui à un suicide à échéance plus ou moins rapprochée. Le peuple, rien que le peuple, en qui fermentent la haine de la guerre et l’amour de la Paix, peut imposer à ses Gouvernants l’obligation de désarmer. Il le peut et il le doit.

L’idée du Désarmement est en marche. Le prolétariat tient en mains la possibilité d’en commencer la réalisation. C’est lui qui, dans les manufactures d’armes, les arsenaux maritimes, les usines où on travaille pour les armements, l’équipement et les fournitures militaires, pour l’aviation de guerre et la fabrication des bombes qui incendient, stérilisent et tuent ; c’est lui qui produit tout ce qui forme l’arsenal de massacre. C’est lui, aussi, qui charge, transporte et décharge tous ces produits destinés aux œuvres de destruction et d’assassinat. Qu’il affirme son inébranlable volonté de paix et de désarmement en refusant son concours à la fabrication et au transport de tous ces produits. Exception faite des quelques opulents capitalistes qui s’enrichissent de cette fabrication et de ces transports, le concours et la solidarité agissante de tous lui seront assurés. Ce sera le premier pas, mais un pas décisif vers le Désarmement à imposer aux Pouvoirs publics ; la conscience populaire et l’agitation pacifiste feront le reste.

Et ce ne sera pas long : soutenu par ce désarmement effectif, le courant pacifiste deviendra rapidement d’une puissance telle qu’il ne tardera pas à être irrésistible. Alors, le Gouvernement se trouvera en face de ce dilemme ; de deux choses l’une : ou bien, il cédera et, dans ce cas, ce sera le Désarmement immédiat et, fort de cette victoire décisive qui attestera sa propre force et la faiblesse du Gouvernement, le peuple donnera l’assaut à celui-ci et ce sera la Révolution ; ou bien, le Gouvernement résistera et, dans ce cas, le courant pacifiste, devenu irrésistible, le culbutera. Ce sera, alors, la Révolution d’abord et ensuite le Désarmement.

C’est ainsi que tout se tient et s’enchaîne, que tout est dans tout, que le problème d’aujourd’hui : la Paix ou la Guerre, conduit logiquement à celui de demain : le Désarmement ou la Révolution sociale. — Sébastien Faure.

PAIX (La Science et la). L’idée de Paix, à notre époque, ne rencontre plus que de rares adversaires. Peuples, gouvernements, poètes, philosophes sont pacifistes ; du moins, ils l’affirment. Il est donc permis de dire, qu’en règle générale, tout le monde est pour la Paix. Comment se fait-il, dès lors, que les guerres soient encore possibles ? D’où vient qu’en présence d’une telle unanimité le déclenchement des grandes tueries se puisse encore produire ? Devrons-nous donc nous résigner, et renoncer à jamais à l’espérance de voir enfin la Paix rayonner sur le monde ? Nous ne le croyons pas. Non que nous ayons dans la sagesse des hommes une confiance excessive, mais nous pensons que les événements (et certains, comme par exemple le progrès scientifique et industriel) peuvent avoir sur le destin et la volonté des hommes une influence considérable et parfois salutaire. C’est précisément ce que l’actualité semble devoir vérifier.

Depuis quelque temps, en effet, un élément nouveau, un facteur important s’est fait jour, qui est appelé à jouer dans les problèmes de la Guerre et de la Paix un rôle, selon nous, décisif. Et c’est la science, à qui nous devons déjà tant de progrès utiles, qui nous apporte encore, sous une forme évidemment curieuse, la solution de ce difficile problème. Cette solution, ce remède, cet instrument de Paix aussi inattendu que paradoxal, c’est l’Arme chimique, ou Guerre des Gaz. Et il ne s’agit pas là de la Guerre chimique, telle qu’elle fut pratiquée durant la guerre de 1914, encore qu’elle ait laissé de bien cruels souvenirs à des milliers de combattants, gazés incurables, qui achèvent péniblement, au milieu de continuelles souffrances, une existence plus que misérable. Nous entendons parler de la guerre telle qu’elle apparaîtrait demain, si cette calamité venait à nouveau s’abattre sur nous, de cette guerre dont la nouveauté réside en ce fait que ses victimes se recruteront surtout parmi la population civile.

Il est incontestable et incontesté que si une nouvelle guerre éclate, ce sera une guerre aéro-chimique, empoisonneuse, incendiaire, et peut-être bactériologique. Or, une telle guerre, de l’avis de toutes les compétences, serait tout simplement la fin de la civilisation. On ne peut, sans avoir examiné de près cette question, se faire une idée, même approximative, des ravages que peut faire la nouvelle arme.

Nous donnons, ci-après, quelques exemples déjà anciens, quoique récents, car la chimie fait du chemin. Des progrès considérables ont certainement été réalisés depuis la mise à jour des documents qui suivent ; mais ces indications, quoique incomplètes, pourront aider le lecteur à se former une opinion sur ce triste sujet.


L’arme chimique utilise les produits les plus toxiques qui soient connus, ceux dont l’action sur notre organisme est la plus destructrice. La méthode d’emploi consiste à gazéifier ou à réduire ces produits en fines particules, à les diviser, les pulvériser, de manière à former des sortes de nuages dans lesquels on immerge les êtres que l’on veut détruire. Ces gaz sont enclos par quantités énormes dans des bombes légères qui les libèrent au moment voulu. Ce sont généralement les avions qui sont chargés de les transporter et les faire pleuvoir sur les points choisis par l’assaillant. Naturellement, il est impossible, en l’état actuel de la science, de s’opposer à l’action terrible de ce moyen de combat. Les masques, en raison de la grande variété des gaz, sont devenus absolument illusoires, et d’ailleurs, on n’a pas toujours un masque approprié sous la main. Comme, au surplus, beaucoup de ces poisons gazeux sont incolores et inodores, que rien ne décèle leur présence, on voit la difficulté de se protéger contre de telles agressions. Si seulement il existait un moyen de parer à une attaque de ce genre, si les avions, si les porteurs de mort pouvaient être arrêtés en chemin, s’il était possible de dresser des obstacles sur leur passage ! Mais, là encore, rien à espérer. La démonstration en fut faite souvent, et notamment à Londres, lors des manœuvres aériennes de 1927, où 250 avions figuraient les assaillants. Sur ce nombre, et malgré des précautions formidables, 16 seulement d’entre eux furent découverts ; découverts, mais non pas empêchés et les 234 autres ne furent même pas aperçus. S’il se fût agi d’une attaque véritable, c’est par centaines de mille qu’on eût compté les victimes, que rien ni personne au monde ne pouvait protéger.

Les mêmes expériences ont apporté les mêmes conclusions à Nancy, à Toulon, à Lyon, à Paris, etc. Il ne reste donc, aux populations attaquées, aucun espoir d’échapper aux atroces conséquences des gaz, et c’est la mort certaine, précédée souvent d’une épouvantable agonie ! Ajoutons que la fabrication des gaz de combat est une des plus économiques et des plus faciles qui soient. La plupart des usines où se fabriquent des produits chimiques peuvent être immédiatement transformées en vue d’une production considérable de gaz.

Les dangers de l’arme aéro-chimique ont été dénoncés par d’éminentes personnalités : MM. Michelin, les professeurs Langevin, Haller, etc. ont maintes fois attiré l’attention du public sur ce sujet. Le gouvernement français lui-même y a fait allusion, dernièrement, à l’occasion de la nomination, comme inspecteur de l’Aviation, du Maréchal Pétain. Le rapport au Président de la République signale « l’extrême danger que ferait courir au pays une forme d’agression dont l’emploi se généralisera dans les conflits futurs ». Il dit encore : « La tâche est vaste et puissante puisqu’elle équivaut à organiser ce que l’on peut appeler la Guerre des arrières. »

Tous les États, sans exception, sont préoccupés de la question et ont pris des dispositions en conséquence. De toutes parts, des usines, des établissements spéciaux sont édifiés pour l’étude ou la fabrication de l’arme chimique. L’Angleterre possède, près de Salisbury, d’immenses laboratoires spécialisés dans l’arme des gaz : ces laboratoires occupent en permanence une cinquantaine d’ingénieurs-chimistes. Les Etats-Unis, de leur coté, travaillent sans relâche le problème dans leurs établissements d’Edgewod, les plus grands du monde : 400 hectares. L’Italie a organisé un service chimique de guerre, auquel s’intéresse vivement son gouvernement : c’est en mars 1926 qu’a été publié le décret royal relatif à son fonctionnement. Le service chimico-militaire compte déjà plus de 200 officiers. En Russie, l’industrie chimique est développée à un degré inimaginable, et de nombreuses usines à gaz asphyxiants ont été installées à Karkow, Kiev, Smolensk. Pour l’Allemagne, il est inutile d’appuyer. Toutes ses industries chimiques (et elles sont nombreuses !), d’accord avec le gouvernement, ont prévu la question, et peuvent se transformer immédiatement en fabriques de poisons de guerre. D’autre part, son aviation commerciale, qui est considérable, peut être, en un clin d’œil, mise en état de collaborer aux nouvelles méthodes de combat. En Pologne, il existe à Cracovie et à Varsovie, des cours spéciaux pour l’étude de gaz toxiques. En Tchécoslovaquie, les usines se multiplient et une station pour les essais de gaz existe à Bistrowa, près Olmutz. Le Japon dépense des sommes énormes pour l’étude des gaz de combat, et ses chimistes sont très renseignés sur ce que font les autres pays, où ils se sont rendus pour études, envoyés par leur gouvernement. L’Espagne elle-même possède deux établissements pour les gaz : l’un aux environs de San Fernando, l’autre dans le district de San-Marto-de-Péridas. Quant à la France, traditionnelle, elle suit le chemin que lui tracent les autres, mais elle suit, puisque notre Conseil Supérieur de la Guerre possède une commission des études chimiques de guerre.



Nous voici donc fixés : le monde entier se prépare à la guerre des gaz. Ces petits cadeaux, que de toutes parts élabore la chimie guerrière, nous viendront, doux présage ! des profondeurs du ciel. Comme nous n’avons pas pour but l’initiation à la technique des gaz, mais seulement la vulgarisation de l’arme chimique, nous désignerons sans ordre ni méthode le nom de quelques gaz. D’ailleurs les personnes qui désireraient une documentation plus complète sur ce sujet pourront avoir recours aux ouvrages spécialisés, qui sont nombreux. Nous leur recommandons le livre intitulé : « La Guerre des gaz », de Carl Endres, et « Autour de la Paix chimique », de Henri Le Wita, à la documentation desquels nous avons eu nous-mêmes recours. La liste des toxiques que nous donnons sera évidemment incomplète, car leur nombre s’accroît chaque jour. Au surplus, il n’est pas facile de les connaître tous, chaque détenteur en gardant jalousement le secret. Les suivants sont donc, en quelque sorte, officiels. Certains portent des noms évocateurs, et d’une éloquence appropriée. Écoutez cette symphonie.

Les gaz de combat connus se divisent en : asphyxiants, lacrymogènes, cyanhydriques, moutardes, arsines, explosifs et incendiaires. Leurs subdivisions donnent : le brombenzylcyanide, le chloracétophénône, le phosgène ou oxychlorure de carbone, le palite, le nitro-chloroforme, le dichloréthysulfide, ou ypérite, la diphénylchlorarsine, la diphénylcyanarsine, la diphénylaminchlorarsine, ou adamsit, l’ethyldichlorarsine, la lewisite M. ou chlorvinyldichlorarsine.

Les moins dangereux, les gaz lacrymogènes, limitent leur action aux muqueuses humides ; ils attaquent les yeux, les bronches, les poumons, et même l’estomac. Le chlore provoque la mort en 30 minutes dans la proportion de 3 milligrammes par litre d’air. Mais le phosgène (oxychlorure de carbone) est autrement dangereux, et la quantité nécessaire pour donner la mort est encore plus minime ; il suffit d’en avoir respiré quelques traces, pour que, même beaucoup plus tard, ses effets se fassent sentir. Le cas de ce chimiste italien, le professeur Fénaroli, est typique. « Ayant subi un commencement d’empoisonnement au cours d’une expérience, le professeur rentra chez lui. Ce n’est que dans la nuit qu’il se sentit indisposé. Le lendemain, il était mort. » Les effets du phosgène sont atroces ; le gazé souffre d’un étouffement progressif, la respiration est saccadée ; il meurt enfin, le regard désorbité, la bave ou l’écume aux lèvres. La puissance du phosgène est telle que deux tonnes de ce gaz suffiraient à anéantir une ville comme Paris.

Le nitrochloroforme, ou vomiting-gaz des Anglais, provoque d’épouvantables nausées ; il est déjà mortel dans la proportion de 1 milligramme par litre d’air. Le gaz moutarde ou ypérite (dichloréthysulfide) est plus terrible encore. Ce gaz, emporté par le vent à plus d’un kilomètre, est encore fort dangereux. Mélangé à l’air dans la proportion de 0, 07 milligrammes par litre d’air, il est mortel dans tous les cas. C’est un poison cellulaire qui tue sans résistance possible toutes les cellules qu’il touche. Quand il ne tue pas tout de suite, son contact amène des nécroses et des plaies purulentes fort profondes, ouvrant les portes à toutes les infections microbiennes. Les yeux, les poumons, le sang sont atteints, et chez les adultes, se sont les organes sexuels qui sont les premiers touchés. La diphénylaminchlorarsine a été découverte par un Américain ; c’est un poison particulièrement concentré, puisqu’une partie de ce gaz contre 30 millions de parties d’air, suffit à donner la mort. Ce gaz traverse immédiatement les masques à gaz ordinaires. La lewisite, outre son action terrible sur les yeux et sur les organes de la respiration, présente encore cette particularité d’attaquer tous les points du corps qu’elle touche. Son influence, au début, se traduit par d’irrésistibles démangeaisons. D’autre part, le major Nye parle d’un nouveau gaz (connu, paraît-il, des Russes), dont l’action serait telle que dans la proportion d’un dix-millionième, il suffit à mettre un homme hors de combat dans l’espace d’une minute.

Des expériences ont été faites, dès lors, sur des animaux, à l’aide du gaz en question ; sur un troupeau de chèvres qui avait été exposé dans un endroit clos aux effets d’un nuage extrêmement dilué, toutes les bêtes furent tuées, à l’exception de quatre qui, prenant la fuite, et devenues folles, se brisèrent le crâne contre un mur. Mille bombes de ce gaz suffiraient, dans des conditions favorables, à gazer une capitale de grande étendue. Une bombe à gaz courante pèse environ 5 livres ; un avion moderne de transport peut en transporter 600. On voit que deux avions seulement suffiraient à gazer un espace aussi grand que Londres, Paris ou Berlin.

Enfin, au sujet des bombes incendiaires, le lieutenant-colonel Wauthier écrit :

« Les avions de guerre seront chargés de bombes « Elektron », du poids de 1 kilo seulement, mais dont la température de combustion atteindra 3.000 degrés. Cent avions porteurs de ces gaz pourront allumer dix-sept mille incendies. Supposons que Paris reçoive la visite de cinq seulement de ces avions ; c’est encore, pour le moins, huit cent cinquante incendies qui éclateront dans la capitale. »

Nous arrêterons là ces quelques exemples qui suffisent, croyons-nous, à donner une idée de l’efficacité des nouveaux moyens de combat. Il est à remarquer que l’arme chimique ne peut servir utilement qu’avec le concours des avions. On conçoit que sur le sol, l’assaillant risquerait, soit par suite d’un vent défavorable ou pour toute autre raison, d’être la victime de ses propres armes. Or, l’aviation a fait en tous pays des progrès énormes, et comme il n’est pas besoin d’avions spéciaux, d’avions militaires pour transporter les bombes légères, qui contiennent les gaz, n’importe quel avion de tourisme sera donc à même de fournir à la chimie une utile collaboration.



En présence des moyens de guerre si puissants et si meurtriers, chacun va se demander si on osera s’en servir. De l’avis des militaires, cela ne fait pas le moindre doute. Tous les spécialistes sont d’accord à ce sujet, et l’on rencontre partout des opinions dans le genre de celle du général Fries qui dit : « La guerre de l’avenir sera gagnée par les généraux qui feront le plus grand usage de l’arme chimique. » Cela se conçoit fort bien ; quand on fait la guerre, il faut la gagner ; dès lors, tous les moyens sont bons. On s’est, d’ailleurs, aperçu que les guerres modernes ne se gagnaient pas uniquement sur les champs de bataille, car la nation tout entière concourt à entretenir et à alimenter la résistance. Dès lors, les premiers objectifs à atteindre sont surtout les centres industriels et économiques, les entrepôts, les usines, les ateliers de munitions pour lesquels, jadis, « le front » constituait un rempart, mais qui sont devenus aujourd’hui parfaitement vulnérables, grâce à l’arme aéro-chimique.

Les populations civiles, travailleurs, hommes, femmes, enfants, seront donc particulièrement visées, et voici, d’après Carl Endres, quelles seraient, sous ce rapport, les conséquences d’une nouvelle guerre : « La situation de la défense sera tellement désespérée du fait de la rapidité et des autres avantages dont disposera l’assaillant, qu’il paraît probable que l’on renoncera très vite à entretenir des forces de défense aérienne, et que tous les efforts tendront à diriger des contre-attaques sur l’intérieur du pays ennemi. Ainsi, c’est une effroyable course au massacre qui se déclenchera. Le résultat c’est que les populations civiles, des deux côtés, subiront des pertes considérables et qu’une immense quantité de biens et de trésors, représentant l’héritage de la civilisation, seront anéantis. Les usines du pays le plus faible cesseront très vite de tourner. Il n’y aura plus de direction politique centrale. Les villes qui ne seront pas encore brûlées ou gazées seront abandonnées par leur population poussée au désespoir, et qui se réfugiera en masse dans les forêts, dans les montagnes, dans les parties les plus pauvres du pays, ou même, quand ce sera possible, à l’étranger ; des famines et des épidémies terribles redoubleront les horreurs de cette guerre faite par un monde qui se qualifie de civilisé. Et sur des ruines, qu’il sera à tout jamais impossible de relever, les misérables restes des peuples belligérants concluront une Paix, qui, à coup sûr cette fois, ne sera suivie d’aucune nouvelle guerre. »

Et il conclut : « il se peut que l’Humanité souffrante, poussée par une colère déchaînée, lynche ceux qui, en politique, en paroles et en écrits se sont faits les prophètes du vieux système du règlement de compte par la guerre. »



Nous voici maintenant renseignés. Nous savons ce que serait une guerre en l’état actuel des armements. Or, c’est justement ce qui nous rassure. En effet, nous ne pensons pas, malgré ces horribles perspectives, qu’il y ait lieu de se frapper. Au contraire, c’est l’occasion de vérifier l’exactitude de ce vieux principe qui veut que le bien résulte très souvent de l’excès même du mal. Notre opinion est donc nettement optimiste. Aussi le lecteur est-il invité à examiner, avec attention, cette thèse, en apparence paradoxale, que le développement de l’arme aéro-chimique doit inaugurer l’ère de la Paix entre les Peuples.

En effet, les guerres n’existent, ne peuvent exister que du fait qu’une partie de la population n’y prend pas une part effective. Il saute aux yeux que ceux qui veulent la guerre, ceux qui y ont intérêt, ceux qu’elle sert, ne doivent participer d’aucune manière à ses dangers. A quoi leur servirait l’argent, même la gloire ramassés sur l’hécatombe s’ils devaient faire partie des victimes ?

Dans toute guerre, il y a inévitablement l’avant et l’arrière. A l’avant sont les héros plus ou moins volontaires. Plus en arrière sont les gendarmes dont la mission est de maintenir dans les bonnes traditions du courage militaire, ceux qui seraient tentés d’y faillir. En arrière encore, on rencontre les États-majors à qui est dévolue l’élaboration des magnifiques plans stratégiques et tactiques dont nous connaissons, hélas ! les effets. Puis, tout à fait à l’arrière, ceux qui assurent l’armement et la vie matérielle du pays, ouvriers et ouvrières de l’usine ou des champs. On conserve aussi à l’arrière, des hommes qui ont la charge d’entretenir en bon état le moral des Nations : Écrivains spécialisés, poètes du genre, chanteurs, journalistes, répandent chaque jour en vers et en prose, dans une presse savamment censurée, une confiance inébranlable, annonçant les victoires des chefs, les replis des soldats, tout en magnifiant comme il convient la puissance de l’armée et le courage de ses héros.

Au centre de tout ceci, le gouvernement et les parlementaires palabrent et marquent les coups, tandis que les commerçants et industriels fabriquent et vendent, qui des armes, qui des chaussures, qui des vêtements, qui des munitions, que, en un mot, les uns et les autres font des affaires. Comme l’arrière, d’autre part, abrite aussi des étrangers qui dépensent de l’argent, d’autres qui en gagnent, qu’il y a des embusqués qui s’ennuient, des femmes libres, des travailleurs d’usines qui ont le filon, des hommes trop jeunes, des hommes trop vieux, alors… que voulez-vous, il faut bien vivre : les théâtres s’ouvrent, les lieux de plaisirs se créent petit à petit, et ceux de l’arrière, sauf exceptions rares, en arrivent à oublier que la guerre existe, que là-bas, sur le « front », pères, frères, maris, dans le froid, dans le sang, dans la neige et dans la boue, souffrent et meurent. Ils sont d’ailleurs loin, les pauvres combattants, et nul ne pourrait entendre leur râles, ni leurs gémissements !

L’énergie de l’arrière reste donc intacte ; et son courage et son civisme ne font que grandir avec les jours, et ce courage et ce civisme exigent impérieusement la victoire, non pas une victoire quelconque, mais la vraie victoire, une victoire complète. Quelque temps que cela puisse durer, il n’importe : on résistera, et l’arrière tout entier fait serment de tenir jusqu’au bout, Le gouvernement, de son côté, ne se montre jamais inférieur ; il tient ses séances régulièrement, insouciant du danger. Si pourtant, par un hasard invraisemblable, les ennemis poussaient l’indiscrétion jusqu’à s’approcher trop, il serait prêt, lui aussi, aux sacrifices utiles. Sans hésiter, malgré les ennuis d’un déménagement hâtif, il se transférerait plus loin, aussi loin qu’il serait nécessaire, pour proclamer, du haut de sa nouvelle tribune, la foi inébranlable du pays dans l’héroïsme et la ténacité des combattants.

C’est donc à l’arrière, on le voit, et à l’arrière seulement, que vibre et palpite intacte l’âme de la guerre et du courage persévérant.

Mais que va-t-il advenir de cette âme collective, de ce courage, avec l’arme aéro-chimique, quand le champ de bataille aura changé de front, ou, si l’on préfère, qu’il n’y aura plus de front, que les gaz et l’incendie, venus par avions, ne choisiront plus leurs victimes et frapperont aveuglément sans prévenir, les cités, les gouvernements même, les pauvres, les riches, les hommes, les femmes et les enfants ? Qu’adviendra-t-il de ce courage, quand l’arrière tout entier, avec ses habitations, théâtres, usines, se trouvera exposé, tout autant, sinon davantage, que les soldats du front ? C’est pourtant là ce que nous réserve la prochaine dernière !

Et que l’on n’aille pas compter sur l’ « Humanité » de l’adversaire pour épargner les « innocents ». Le seul fait que les peuples n’auraient pu s’entendre pour éviter un conflit dont ils ne pouvaient méconnaître les résultats, établirait la preuve que les hommes ne sont pas, dans leur ensemble, guéris de leur féroce imbécillité. Si des puissances font la guerre, c’est pour la gagner, dès lors (nous en avons déjà vu des exemples), les adversaires ne ménageront rien ni personne, et feront l’impossible pour obtenir, par tous les moyens, une décision rapide, afin d’imposer les conditions d’armistice qu’elles auront choisies.

Nul n’a donc plus rien, désormais, à espérer de la guerre. Pas plus l’arrière que l’avant, pas plus le riche que le pauvre, le maître que l’ouvrier. Les vautours eux-mêmes et les corbeaux n’y pourront trouver avantage, puisque les charognes dont ils se repaissent seront empoisonnées. Vivent donc les gaz, s’ils ont cette conséquence inattendue, en rendant la guerre plus atroce, de la rendre impossible ! Surtout, si par une sorte de choc en retour, ce sont les fauteurs et les bénéficiaires de guerre, principalement, qui les premiers, devront en subir la rigueur.

Ceci admis, quel gouvernement oserait déclencher une guerre, certain que la population tout entière et lui-même se trouveront sans défense possible, exposés aux coups de l’ennemi, tout autant et plus encore que le combattant en uniforme, et sachant qu’au surplus, la fuite, même jusqu’à Bordeaux, ne saurait le protéger ?

On a objecté à ce raisonnement : Pourquoi un autocrate aux abois renoncerait-il à la guerre comme dérivatif, puisque, justement en raison de l’efficacité des armes modernes, il serait certain au moyen d’une attaque-surprise d’anéantir une ville, et d’amener, par conséquent, l’adversaire à capituler ? Qu’une attaque brusquée lui permette de mettre en cendres la capitale ennemie, c’est hélas ! possible, mais il n’aura pas réduit, de ce fait, tous les centres d’aviation disséminés sur le territoire visé. Il devra donc s’attendre, en admettant même l’indifférence des États voisins, à des représailles impitoyables et terribles. Ayant semé l’horreur il récoltera l’horreur, mais de victoire, point !

Il ne reste donc actuellement que deux solutions : La Paix, ou la fin du monde civilisé.

Quel est, dans ces conditions, l’homme d’État, le chef, le dictateur qui oserait attaquer une autre nation, sachant les représailles toujours possibles, et sachant aussi que lui-même devra. subir, d’une manière ou d’une autre, l’inévitable châtiment de sa monstrueuse initiative ?

Cela, les gouvernements le savent parfaitement ; s’ils paraissent faire crédit à l’éventualité d’une guerre, c’est pour nous en faire partager la crainte, parce que cette crainte est, pour les États autocrates, un moyen de gouverner. Néanmoins, aucun ne la désire, et tous les gouvernements, soyons-en certains, feront l’impossible pour l’éviter. Jamais, d’ailleurs, ils ne se seront trouvés en meilleure posture qu’actuellement pour organiser la Paix, et s’en attribuer le mérite. Mais qu’ils se hâtent…

Voici donc les gaz, les plus redoutables des instruments de meurtre, devenus, par un singulier retour des choses, un argument et une arme puissante, entre les mains des pacifistes. Faites connaître autour de vous les dangers de la guerre chimique ; répandez cette vérité qu’une attaque aéro-chimique est imparable ; expliquez à tous ses effets atroces et inévitables, que surtout nul ne l’ignore. A cet instant, la guerre aura vécu, les gaz l’auront tuée.

Et que l’on n’aille pas trouver puérile cette argumentation. Nous défions les hommes, pour si courageux qu’ils soient, ainsi que les chefs, nous défions les uns et les autres de rester impassibles devant un danger qui frapperait si cruellement les leurs, leurs femmes, leurs enfants, leurs vieux. Tant qu’il ne s’agira que de leur propre existence, soit ! ils seront prêts à en faire le sacrifice pour des convictions, par intérêt, pour un peu de gloire, ou encore pour ce qu’ils croient être leur devoir. Mais cette pensée que les gaz, ce fléau égalitaire, invisible et mystérieux, pourraient frapper ceux qu’ils aiment, c’est une éventualité dont l’idée seule leur serait insupportable, et tous, tous ceux qui auront conservé quelque chose d’humain se dresseront, nous en sommes sûrs, indignés et pleins de haine, contre tous les fauteurs de guerre quels qu’ils soient, s’il en pouvait encore exister. Sébastien Faure a prononcé cette phrase lapidaire et vraie : « On fait la guerre avec la peau des autres. » L’arme aéro-chimique heureusement a changé tout cela ; c’est pourquoi nous avons confiance en l’avenir.

Mais il est indispensable, nous le répétons, que ces dangers soient connus davantage, qu’ils soient connus de tous. C’est à vous pacifistes de tous pays, pacifistes mes frères, qu’il appartient d’en répandre autour de vous la certitude et l’horreur.



Pourtant, il existe un autre danger. Certains gouvernements manifestent, tant est grand leur amour pour le peuple, un souci très marqué d’établir en ce qui concerne la guerre, une sorte de règle du jeu. Ils envisagent, et cela fort sérieusement, de codifier, de régulariser, de donner en quelque sorte un statut à ce vieux sport qu’est la guerre. Il y aurait comme dans tous les jeux, des coups permis et des coups défendus. On désignerait, au moyen d’un uniforme voyant, les personnes qu’on aurait autorisé à exterminer loyalement, ainsi que celles qu’il faudrait respecter (les grades et les conditions ne sont pas encore désignés, mais on peut essayer de s’en faire une idée). L’emploi des gaz serait défendu dans certaines zones, en raison des dangers qu’il pourrait faire courir aux simples spectateurs, à ceux ne portant pas la « marque », c’est-à-dire ne faisant pas, par conséquent, partie des joueurs.

La guerre chimique serait donc réglementée. On n’en pourrait faire usage qu’en certaines circonstances et avec discernement. Des endroits seraient désignés qu’on pourrait appeler ainsi qu’il a été proposé, « les Lieux de Genève ». Là, leur emploi serait interdit ; ailleurs il serait autorisé. En circonscrivant ainsi le terrain du combat, on éviterait la confusion entre les combattants, les vrais, ceux qui ont obtenu licence de mourir, et les autres, les malins et les innocents… comme si le troupeau de ceux qu’on mène de force à l’abattoir n’était pas, lui aussi, composé d’innocents !

Ces projets de réglementation qui se présentent à l’examen impartial comme une sinistre plaisanterie, sont cependant en voie de réalisation ; certains articles même sont d’ores et déjà admis par la Société des Nations. Au lieu de condamner la guerre, ces Messieurs condamnent l’emploi des armes dites inhumaines ; les autres, les armes humanitaires, telles le canon, le fusil, la mitrailleuse, le couteau à cran, les bombes, les obus, etc… restent admises.

Les résultats de pareils projets apparaissent heureusement fort problématiques. Aucun pays ne se pliera jamais à cette discipline, ne consentira à se priver de l’outil de guerre redoutable qu’est l’arme chimique, ceci dans la crainte légitime que l’adversaire revenant sur les engagements pris (cela s’est déjà vu) n’en fasse lui-même usage (bien qu’illégitimement), pour s’assurer l’avantage.

La réglementation des armements est donc une convention absurde et inopérante. Le succès d’un tel projet, dont la candeur le dispute au cynisme, nous apparaît à nous, comme un désastre. S’il réussissait, ce ne serait ni plus ni moins que le rétablissement de l’ancienne arme de combat : le Front, si bien décrit par les Barbusse, Dorgelès, Remarque, Chevalier, etc…, cet enfer où, comme disaient les autres, « ce sont toujours les mêmes qui se font tuer ».

Et la guerre pourrait recommencer, fraîche et joyeuse pour ceux qui ont l’habitude d’en tirer profit. Or, la guerre n’aura vécu que si nul n’y peut trouver bénéfice, et si ses risques s’affirment rigoureusement les mêmes pour tous, pour tous sans exception, y compris les chefs et les marchands.

L’Arme chimique réalise ces conditions ; c’est pourquoi la Paix sera une Paix chimique. — Charles Mochet.

PAIX (la paix par l’éducation). La paix n’est pas seulement l’absence de guerre. Un état social où la justice n’existe pas, où les valeurs morales sont dominées par les forces matérielles, n’est pas un état de paix. La violence en reste la règle. L’injustice attise les colères et engendre les haines. Les passions s’entrechoquent, provoquant révoltes et révolutions, querelles de parti, émeutes et bagarres. Dans ces conditions, l’absence de guerre n’est qu’une apparence de paix. La paix véritable est impossible à réaliser sans la justice. C’est ce qui explique qu’une guerre soit génératrice d’une autre guerre, les traités qui terminent un conflit étant en général des mesures de violence imposées aux vaincus par les vainqueurs. Il n’y a pas de guerres justes, a-t-on dit. On peut ajouter que tous les traités de paix sont des monuments d’injustice. Et il en sera ainsi tant que l’esprit de violence n’aura pas été répudié par les individus et les peuples, tant que l’esprit de paix ne sera pas entré dans les mœurs.

La paix est donc, avant toute chose, un état d’esprit. Certains individus sont pacifiques par nature, d’autres le sont par raisonnement ; mais ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il n’est point possible d’être pacifique, si l’esprit n’est point pacifié. En l’état actuel des choses, tout concourt à maintenu les esprits dans la violence. L’éducation, la presse, les préjugés et la routine, sont les facteurs par excellence de cette formation de l’esprit. Disons mieux : de cette déformation, car il n’est pas exact de dire que l’homme est naturellement porté à la guerre. L’homme aspire au bonheur. Pour accepter la guerre, les souffrances et les misères qu’elle engendre, il faut qu’il y ait déformation de sa nature par la pression continue, sur son cerveau, d’un fanatisme nationaliste et d’une mystique guerrière obnubilant chez lui le simple bon sens. Ce fanatisme commence avec la première éducation donnée à l’école, par l’exaltation de la patrie, la méfiance à l’égard des étrangers, la haine même pour ceux qu’on appelle les ennemis héréditaires. Plus tard, la lecture des journaux, les fêtes et représentations patriotiques, le service militaire, l’armée, continueront l’œuvre de cette première éducation. Devenu adulte, l’individu sera le plus souvent incapable de réagir contre cette mentalité qu’on aura développée en lui pendant les vingt premières années de sa vie.

Il y a là, pour les éducateurs, matière à méditation. Si la paix est un état d’esprit, une manière de penser, il faut donc que la formation morale et intellectuelle de l’enfant tende toujours vers le principe d’harmonie. L’éducation de l’enfance devra servir la cause de la paix. Toutes les matières de l’enseignement seront soigneusement examinées. Non seulement la lecture et l’histoire peuvent servir l’esprit de violence en exaltant la guerre et les héros militaires ; mais encore une étude littéraire peut développer le nationalisme en glorifiant démesurément les écrivains d’un pays, en les déclarant supérieurs à tous les autres ; un simple devoir de grammaire peut prendre ses exemples dans les récits belliqueux.

Cependant, le rôle de l’éducateur ne se bornera pas au contrôle des livres et des matières enseignées. Il ne devra pas hésiter à condamner nettement la guerre et le recours à la violence entre les peuples. Il devra également dénoncer les injustices et les violences de la vie courante et de l’état social. S’il ne le fait pas, il risquera de rendre stériles ses efforts d’éducation pacifique par le contraste de cette éducation avec les tableaux que l’enfant pourra voir journellement autour de lui.

Tâche essentiellement délicate, car il convient de condamner le mal sans violence et sans haine, et d’attaquer l’erreur sans attaquer les hommes : les hommes se sont trompés ; leur ignorance a causé ce désordre et cette injustice que nous constatons, mais on ne peut pas condamner les hommes pour leur ignorance ; il faut les éclairer, faire appel à la raison ; c’est par l’esprit que l’humanité doit s’élever vers la vraie justice, génératrice de la véritable paix. Voilà ce que dira l’éducation rationnelle et sage.

Le premier travail de paix, dans l’école, sera la suppression des rivalités entre écoliers. Le classement, les tableaux d’honneur, les récompenses, sont des méthodes dangereuses. Ces usages, en favorisant les mieux doués intellectuellement, qui ne sont pas toujours les meilleurs et les plus courageux, développent l’orgueil et l’égoïsme des favorisés, font naître le ressentiment chez les moins bien partagés. Le sentiment d’une injustice subie, crée un état de révolte passive pernicieuse au développement moral. Qu’on se contente de comparer l’enfant à lui-même, et d’encourager ses efforts. Qu’on le stimule par le désir d’accroître sa valeur propre ; non en le comparant à tel ou tel de ses camarades, mais à ce qu’il fut le mois précédent ou l’année écoulée. Ce stimulant sera suffisant, si l’éducateur est conscient de sa tâche.

Puis enfin, l’éducateur rappellera souvent aux enfants dont il est responsable, la grande fraternité humaine à travers les âges, la solidarité naturelle qui relie l’homme à l’homme, et les peuples aux peuples. Il parlera des races dites inférieures avec bonté, les présentant comme des frères sans défense ayant droit à la protection des peuples plus cultivés et plus évolués. L’éducateur ne manquera jamais de faire appel à la sensibilité, à la générosité, au désintéressement qu on rencontre chez presque tous les enfants normaux. L’éducation donnée jusqu’alors a le plus souvent pour effet de cristalliser ces qualités qui sont cependant les sources de la vie spirituelle, et la condition du bonheur humain.

Les mères ont, naturellement, une importante part à apporter à ce travail de la paix par l’éducation. Premières éducatrices, ce sont elles qui donnent aux enfants la première orientation morale. Nous l’avons déjà dit, elles n’ont pas suffisamment compris, jusqu’à présent, ce rôle si délicat que l’humanité attend de leur mission maternelle. Le plus souvent, elles ont fait de leurs enfants des égoïstes, tout en croyant fermement travailler à leur bonheur. Ainsi faisant, elles les ont isolés de la communauté humaine.

Il faut savoir, ici encore, que la justice est à la base de l’harmonie du monde, et qu’il n’est pas possible d’assurer le bonheur de quelques-uns au milieu de la détresse générale. La mère intelligente et sage sera celle qui, sachant que son enfant n’est pas seul dans l’univers, l’élèvera dans le souci de l’humanité. Voulant son bonheur, elle voudra le bonheur de tous. Elle apportera sa contribution aux possibilités de ce bonheur commun en donnant à sa tâche maternelle une haute signification ; et son premier travail de paix sera la formation de cette âme enfantine qu’elle a pour mission d’élever vers le bien.

La première éducation de la paix consiste essentiellement à rendre l’enfant fraternel et bon. Plus tard on lui fera toucher des problèmes abstraits, où la philosophie et l’histoire entreront en jeu. Mais nous devons être persuadés qu’il ne les comprendra jamais si son âme d’enfant n’a point connu la générosité et la sensibilité. Le sentiment précède la pensée, qu’il stimule et éclaire, et nous ne pouvons penser que parce que nous sentons. Mais le sentiment, lui aussi, demande à être guidé et surveillé. Il faut aider nos petits à bien sentir, si nous voulons qu’un jour ils apprennent à bien penser. — Madeleine Vernet.