Encyclopédie anarchiste/Presse - Prêtre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 2122-2132).


PRESSE Le substantif presse vient, comme le verbe presser, du latin pressus, qui signifie serrer plus ou moins fortement, étreindre, comprimer.

Le mot presse est à plusieurs usages. Les plus importants sont en mécanique, pour désigner des machines servant à exercer une pression sur un objet quelconque pour en réduire le volume, en modifier la forme, en extraire une partie liquide ou lui imprimer une marque. Parmi ces dernières sont les presses d’imprimerie qui servent à l’impression de l’écriture. L’importance prise par cette industrie lui a fait donner le nom de presse en la considérant particulièrement dans la fabrication des publications qui ont une régularité périodique et quotidienne : revues, gazettes, journaux. L’industrie de la presse se confond ainsi avec le journalisme (voir ce mot). C’est d’elle dont nous nous occuperons ici dans sa formation, son développement, dans ses rapports avec la pensée et dans son rôle social.

L’industrie de la presse, moyen de répandre les nouvelles relatives à la vie sociale, a existé bien avant l’invention des presses d’imprimerie. Elle répondait à la curiosité publique ; elle était indispensable. Sans remonter, dans l’antiquité, plus haut que les Romains, on peut dire que la première forme de la presse fut dans leurs Acta diurna, petites affiches qu’on exposait dans les endroits publics et que lisaient les amateurs de nouvelles. Suivant Juvénal, les dames romaines passaient leurs matinées à lire cette sorte de journal dont elles recevaient des copies.

Au moyen âge, les nouvelles s’échangeaient de vive voix, apportées sur les lieux d’assemblées populaires, particulièrement sur les marchés. Là, des hommes faisaient métier de les recueillir pour en écrire des copies qu’ils adressaient à des abonnés. Leurs feuilles furent l’origine du journal. Elles publièrent par la suite des nouvelles politiques. L’une d’elles, conservée à la Bibliothèque Nationale, porte ce titre : « C’est la très noble et très excellente victoire du roi Louis XII de ce nom, qu’il a heue, moyennant l’aide de Dieu, sur les Vénitiens. » La portée de ces feuilles manuscrites ne pouvait être que très réduite ; elle s’étendit lorsque l’imprimerie permit d’en multiplier le tirage. En Allemagne, au xve siècle, elles s’appelaient Zeitung, qui signifie gazette. Le même siècle vit, encore en Allemagne, la naissance de l’almanach. A Venise, au xvie siècle, les feuillets des gazetiers étaient les Fogli avvisi ou les Notizie Seville. On les appela gazettes, du mot gazzetta, pièce de monnaie qui servait à les payer, et le mot passa en France. Avec l’imprimerie, les gazettes et les almanachs se répandirent rapidement, surtout en Allemagne où le peuple apprenait à lire plus qu’en tout autre pays. D’autres publications étaient appelées courriers. A partir de 1590 furent publiées, à Francfort les Relations Semestrales, rédigées en latin et en allemand et paraissant deux fois par an, à l’époque des grandes foires. Diverses autres publications, sans être des journaux proprement dits, parurent périodiquement de façon suivie. 1615 vit naître le Journal de Francfort, premier journal européen. Parurent ensuite celui de Berlin, en 1617 et celui de Nuremberg, en 1620. La presse allemande a été de tout temps, depuis les premières gazettes, la plus importante dans tous les genres, politique, littéraire, scientifique, et celle des autres pays n’a pas cessé de suivre ses initiatives jusqu’à la création de la presse contemporaine où la publicité est arrivée à dominer toutes les autres préoccupations. Le premier journal anglais fut l’hebdomadaire Weekly News, fondé en 1622. Dès 1702, Londres eut son journal quotidien, le Daily Courant. La Révolution d’Angleterre fit prendre à la presse de ce pays un développement que les journaux français ne connurent que cent cinquante ans après, à partir de 1789. Le premier journal italien parut en 1630. Une censure religieuse rigoureuse empêcha le développement de la presse italienne comme elle retarda celui de la presse française.

Nous ne suivrons pas le mouvement de la presse dans les pays étrangers. Nous indiquerons seulement, et rapidement, ce qu’il a été en France. On cite, comme le plus ancien document, le prospectus d’une « gazette rimée », paru en 1609, et qui disait entre autres :

« La Gazette en ces vers
Contente les cervelles,
Car de tout l’univers
Elle reçoit nouvelles. »

Ces nouvelles mettaient alors des mois et même des années à arriver. Le monde n’en était pas plus malheureux qu’aujourd’hui où, en trois heures, la téléphotographie lui transmet, en texte et en images, ce qu’il y a de plus nouveau aux antipodes. Au contraire. En voyant les résultats, cette espèce de maboulisme trépidant qui n’est capable de se fixer sur rien et oublie immédiatement, pour quelque chose de plus nouveau, ce qu’il vient à peine d’apprendre, on se demande ce que ce sera lorsque, par des moyens aussi rapides, on recevra des nouvelles du Soleil et de la Lune.

Une gazette dont l’existence n’est pas plus certaine que celle de la « gazette rimée « de 1609, est celle de Troyes qui aurait paru en 1626, mais dont il ne reste aucune trace.

Ce fut le 30 mai 1631 que vit le jour la Gazette de Théophraste Renaudot, le « père du journalisme français ». Elle parut chaque semaine et Renaudot la rédigea durant vingt-deux ans. Il y apporta la ténacité qu’il mit dans toutes ses entreprises et qui fit soulever contre lui les haines de tous les pontifiants bénéficiaires de la routine. Le premier, il connut dès la création de la presse le sort de tous ceux qui voudraient en faire un instrument de vérité et tenteraient de s’en servir autrement que pour mentir, bluffer, soutenir la puissance d’un puffisme de plus en plus impudent. « En une seule chose ne cèderai-je à personne, en la recherche de la vérité », disait Renaudot. S’il revenait aujourd’hui, combien de ceux qui « honorent » en lui le premier de leur profession, réclameraient ou approuveraient contre lui l’application des « lois scélérates » ! Une allégorie naïve, mais caractéristique, représentait sur la couverture de la Gazette Renaudot refusant l’argent offert par les « cadets de la faveur ». C’est un geste que ne connaissent guère les stipendiés des Rafalovitch, les nourrissons de la Tour pointue et les cadets des fonds secrets, bien qu’ils prétendent tous qu’ils font des « journaux honnêtes pour les honnêtes gens » ! En fait, la Gazette de Renaudot ne pouvait vivre qu’avec l’appui du pouvoir, de Richelieu d’abord, de Mazarin ensuite et, profondément convaincu des services qu’il pouvait rendre à tous ses contemporains par le moyen de son journal comme de ses autres entreprises, Renaudot ne fut pas absolument rigoureux quant aux appuis qu’il accepta. Sa gloire la plus authentique, alors qu’il participa à tant de choses, fut de demeurer personnellement honnête et pauvre. « Le vieux Théophraste Renaudot est mort gueux comme un peintre », a dit son plus acharné ennemi, le riche Gui Patin.

Les haines contre Renaudot, gazetier, s’alimentèrent des haines contre Renaudot, médecin. Sa querelle avec Gui Patin, qui opposa la science nouvelle de la Faculté de Montpellier à l’empirisme de la Faculté de Paris, fut digne d’inspirer Molière. Toute l’Université fut contre Renaudot et le Parlement le condamna. Mais c’était le novateur, l’entreprenant, l’audacieux Renaudot qui avait raison, malgré la Faculté puisqu’il guérissait les gens, et le peuple chantait en l’honneur du quinquina dont il s’était fait le propagateur :

« En dépit de la Faculté
Notre Duc est ressuscité
Par la vertu du quinquina :
Alleluia ! »

On doit à Renaudot, indépendamment de la Gazette, la création du Bureau d’adresse et de ses Feuilles, devenues ce qu’on a appelé par la suite les Petites Affiches, qui inaugurèrent les annonces et la publicité. Du Bureau d’adresse sortit encore une autre création, celle des offices de secours aux pauvres qui devinrent les monts de piété. Il n’était pas besoin de tant d’activité créatrice pour attirer sur la tête de Renaudot les vieilles haines médiévales toujours vigilantes : invidia scolastica et invidia medica.

La Gazette se doubla bientôt des Nouvelles. Les deux réunies se vendaient un sou ; on avait l’une ou l’autre pour deux liards. Renaudot les rédigea jusqu’au 23 octobre 1653, avant-veille de sa mort à la suite d’une attaque de paralysie. Loret, le plus connu des auteurs des Mazarinades et qui composait une Muse historique, chronique en vers faisant concurrence à la Gazette, lui consacra un adieu assez ému et le 1er novembre, la Gazette fit son éloge. Un dernier mot sur Renaudot. « La presse, disait-il, tient cela de la nature des torrents, qu’elle grossit par la résistance ! » Il n’avait pas encore fait l’expérience qu’elle s’avilit par la soumission. Trois siècles plus tard il aurait fait écho à la question indignée de Séverine à ses « confrères » : « Sommes-nous des larbins ? » Et résigné il n’aurait pu que répondre : « Hélas !… »

La Gazette fut continuée par les fils de Renaudot jusqu’au jour où, prenant le titre de Gazette de France, en 1762, elle devint le journal officiel de la royauté, dirigé par des fonctionnaires de la Cour. Elle déclina alors au point que Grimm en dit en 1772 : « Je ne crois pas qu’il soit possible de lire rien de plus bête. » Peut-être est-ce pour cela qu’elle demeura, malgré vents et marées, pour soutenir jusqu’en 1915, année où elle mourut, les « droits » d’une légitimité inconsolable et obstinée qui dut renoncer à se rétablir, même à la faveur de la guerre.

La Gazette était de caractère politique. En 1665, Denis Sallo fonda le Journal des Savants, d’information littéraire, scientifique et de « critique équitable et impartiale », dit Sallo qui signait du nom plus distingué de d’Hédouville. Les jésuites firent supprimer le Journal des Savants. Il ressuscita en 1666, sous la direction de l’abbé Gallois, et il n’a plus cessé, depuis, de paraître, sous le patronage de l’État.

En 1762, on vit la première publication de caractère « parisien » et « boulevardier », comme on a dit plus tard. Ce fut le Mercure Galant, créé par Donneau de Vizé qui s’inspira de l’esprit gai et vivant de la Muse historique de Loret. A la fois politique, littéraire et mondain, sa formule était : « Parler de tout, ouvrir le Mercure à tous, faire qu’il convienne à tous. » Il eut un vif succès et devint en 1714 le Mercure de France. Après plusieurs éclipses, il disparut définitivement en 1825. Le titre fut repris en 1890 par Alfred Vallette et un groupe d’écrivains symbolistes qui le donnèrent à une revue littéraire. (Voir Symbolisme.)

D’autres gazettes eurent un sort moins heureux que celle de Renaudot. Les Lettres en vers et en prose, de Lagrète de Mayolas (1672), commencèrent à publier des romans avec « la suite au prochain numéro ». Le Journal de la Ville de Paris, de Colletet fils, inaugura en 1676 ce qu’on a appelé plus tard « l’annonce anglaise ». Elle y tint jusqu’à six pages ; mais Colletet n’y fit pas fortune, si l’on en croit Boileau dépeignant :

« Le pauvre Colletet crotté jusqu’à l’échine,
Allant chercher son pain de cuisine en cuisine. »

Dans une autre circonstance. Boileau célébrant Horace le voit qui :

« … libre du souci qui trouble Colletet
N’attend pas pour dîner le succès d’un sonnet. »

En 1684, Bayle fonda ses Nouvelles de la République des Lettres que continuèrent Leclerc, La Roque et Bernardet.

Le xviiie siècle vit se développer la presse et la polémique dans tous les genres. On lui doit la propagation des idées philosophiques qui formèrent l’esprit politique de la Révolution française. La vieille société de droit divin y était sapée par les droits de l’homme. Le Pour et le Contre, de l’abbé Prévost (1723-1740), l’Année littéraire, de Desfontaines, puis de Fréron, l’Ane littéraire, opposé au précédent par Le Brun, le Journal Encyclopédique, de Pierre Rousseau (1759), et d’autres encore, entretenaient un courant d’idées de plus en plus impétueux. La Gazette des deuils, de Palissot, inaugura la chronique des décès. Durozoy y ajouta celle des naissances et des mariages. Campigneules fit le premier Journal des dames en 1759 ; il y publia des comptes rendus de livres, spectacles et « de tout ce qui, en littérature, est fait par et pour les dames ». Le Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacie fut fondé en 1754 ; celui du Commerce en 1759 ; la Gazette des Tribunaux en 1774, etc. Enfin, en 1777, parut le Journal de Paris, premier quotidien français. Des journaux se fondèrent en province, parmi lesquels existent encore le Journal du Havre qui a 175 ans, et celui de Rouen qui en est à sa 163e année. Voilà, en résumé, le tableau de la presse.avant 1789.

La Révolution française fit prendre aux journaux une importance extraordinaire. La politique y occupa alors la première place, et avec une liberté qu’elle n’a plus connue (voir plus loin). Il paraissait en France, en 1779, quarante-et-un journaux dont quatorze étrangers. De 1789 à 1793, on en compta 1.400, hebdomadaires, bi-hebdomadaires ou quotidiens, pour ou contre la Révolution, dont le prix moyen fut de deux sous. Le centre du monde de la presse parisienne était alors, sur la rive gauche de la Seine, dans les rues Hurepoix et des Poitevins où s’imprimaient et se distribuaient aux vendeurs la plupart des journaux. Quand le centre des affaires s’établit, après la Révolution, sur la rive droite, autour de la Bourse dont la construction commença en 1808, la presse se transporta dans le voisinage, au quartier du Croissant.

On n’en finirait pas d’énumérer les titres et les auteurs de toutes les feuilles plus ou moins éphémères, appartenant à tous les partis, qui parurent pendant la Révolution et qui furent presque toutes tuées lorsque le Directoire rétablit la censure. On trouvera, dans le Grand Larousse Universel, une longue liste, commentée, d’un grand nombre de journaux de la Révolution, à l’article : journal. De l’ancienne presse, il ne demeura guère que le Journal des Débats dont les propriétaires, les frères Bertin, pas assez soumis à l’arbitraire napoléonien, se virent dépossédés, et qui devint le Journal de l’Empire. Sous la Restauration, les frères Bertin rentrèrent en possession de leur journal qui a été, depuis, le Journal des Débats politiques et littéraires.

A partir de la Restauration, l’histoire de la presse a suivi les vicissitudes de la liberté d’opinion, jusqu’au jour où les journaux, cessant de représenter des opinions, ne furent plus que des prospectus de charlatans au service de l’argent. La liberté devint une chose inutile dans une profession où l’on ne cherchait plus qu’à vendre sa liberté. Au contraire : plus la liberté fut étranglée, plus la valetaille journaliste prospéra. N’est-ce pas la suprême honte de la presse d’aujourd’hui de laisser appliquer, contre la liberté de la pensée, des « lois scélérates » contre lesquelles les journalistes d’il y a cent ans firent une révolution ? Aujourd’hui, les journalistes n’ont que des « rapports d’amitié » — sportule, fonds secrets, décorations, bons dîners — avec les fabricants et les bénéficiaires des « lois scélérates » ! Tous les régimes libéraux avaient voulu que les délits de presse ne fussent passibles que de la seule cour d’assises. A différentes reprises, les rois Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, et le plus sinistre étrangleur de liberté depuis Napoléon ier, son neveu Napoléon III, avaient dû céder devant l’opinion indignée de leurs « lois d’exception » ; mais l’on a vu la République radicale-socialiste rétablir ces lois et les maintenir depuis trente-cinq ans ! Grâce à elles, de plus en plus, on condamne automatiquement en correctionnelle orateurs, écrivains, dessinateurs, etc., sans aucune possibilité de défense effective et avec une sévérité haineuse qu’on épargne aux pires malfaiteurs de droit commun. C’est en cour d’assises qu’un Daumier était traduit en 1832 et 1834 pour ses dessins de la Caricature. C’est en correctionnelle que le dessinateur Des Champs a été poursuivi cent ans après. Non seulement la presse qui se dit « républicaine » ne proteste pas, mais elle s’amuse des « records » de condamnations que détiennent certains, et elle perd toute pudeur au point de leur reprocher de recommencer après qu’on a bien voulu les « gracier » !… C’est cette presse qui a osé célébrer, en 1930, le centenaire des « Trois Glorieuses », et qui ose commémorer aujourd’hui Jules Vallès, emprisonné, persécuté, insulté par les valets de plume, parce qu’il réclamait pour l’expression de la pensée une « liberté sans rivages !… ».

Cette liberté sans rivages, cette liberté de l’immense Océan, est de moins en moins celle qu’il faut aux barbillons nageant dans l’aquarium journalistique ; elle leur fait peur. De plus en plus ils sont soumis au conformisme hypocrite des malfaiteurs régnants et résignent toute pensée qui résiste aux tripatouillages sportulaires. Ils se dressent contre elle, non pour la discuter et la combattre ouvertement — ils sont trop lâches pour cela — mais pour la discréditer, pour l’étouffer sous la calomnie policière ou sous la conspiration du silence. « Silence aux pauvres ! », disait douloureusement Lamennais, il y a cent ans ; il le répéterait aujourd’hui. Depuis cent ans, les journaux ont de plus en plus établi leur sécurité sur leur domestication au pouvoir. Non seulement ils se sont corrompus avec lui, mais la corruption du pouvoir n’a été possible que par la corruption de la presse, parce qu’elle a failli complètement à sa tâche qui était d’éclairer l’opinion, parce qu’elle s’est faite, a dit Albert Bayet, « la première vassale de la féodalité industrielle ». Dernièrement, le Temps, le plus important, le plus représentatif et le plus hypocrite des journaux bourgeois, celui où les Tardieu des N’Goko-Sangha et des Homs-Bagdad donnent des leçons de moralité politique avant de la pratiquer comme chefs du gouvernement, a été vendu au Comité des Forges. « Les hommes du fer ou de la houille achètent aujourd’hui l’opinion comme Oustric achète un garde des Sceaux. » (A. Bayet, Cahiers de la Ligue des D. de l’H., 20 novembre 1931.)

Entre tant d’exemples de domestication de la presse, celui du Figaro est typique. On ne parle guère de l’ancien Figaro, celui de la Restauration. Il serait aujourd’hui un homme de mauvaise compagnie pour les Bartholo et les Bazile, les flibustiers et les cafards, qui opèrent à son enseigne. Entre tous les journaux dits de « la petite presse », le Corsaire, le Pandore, la Silhouette, le Lutin et nombre d’autres feuilles d’opposition, le Fiqaro fut, de 1826 à 1830, celui qui porta les plus rudes coups au gouvernement de Charles X, à ses Villèle et à ses Polignac. Il écrivit entre autres, en 1827 : « Dorénavant, tout écrivain qui n’aura pas 50.000 francs de rentes, sera un homme sans considération et sans talent. D’agrès cette nouvelle découverte, M. de Rothschild va se trouver le gros génie de l’époque. » Le spirituel barbier annonçait ainsi le « gros génie » qui, cent ans après, se dirait Figaro ; nous voulons nommer M. Coty.

« De la peau du lion l’âne s’étant vêtu
Était craint partout à la ronde ;
Et bien qu’animal sans vertu,
Il faisait trembler tout le monde. »

a raconté La Fontaine qui flairait, lui aussi, les « gros génies » à la Coty. Emile Gaboriau a composé tout un volume, sous le titre : L’Ancien Figaro, des « bigarrures », « coups de lancette », « nouvelles à la main », etc. dont Figaro cribla alors les puissances souveraines. En voici quelques-uns qui seraient encore d’actualité aujourd’hui :

« On parle d’établir de Paris à Bruxelles des relais en permanence à l’usage de MM. les agents de change, les financiers, les libraires, etc., qui désireraient faire banqueroute. »


— « Un missionnaire observait très pertinemment que l’infâme Voltaire avait assez écrit pour perdre deux millions d’âmes, et pas assez pour allumer dix bûchers. »

— « Depuis que l’abbé G… a fait brûler Voltaire et Rousseau, on sait de quel bois les jésuites se chauffent. »


— « Il y a un proverbe florentin conçu ainsi :
Qui fait ses affaires ne se salit pas les mains. M. le comte de… doit avoir les siennes furieusement propres. »


— « Un auteur célèbre a dit que l’existence entière des jésuites fut un grand dévouement à la religion et à l’humanité. Ajoutez : et aux petits garçons. »


« Il y a des gens bien élevés, en Russie : les potences ont quinze pieds de haut. »

— « La statue de Louis XIV qui a été érigée à Lyon à coûté, tous frais faits, 537.950 francs. Que l’on dise ensuite dans vingt biographies que Louis XIV ne vaut rien. »

— « Un juge présidant les dernières assises A certain vagabond reprochait son larcin.

— Ah ! parbleu ! répond-il, dites donc des sottises, Sans les voleurs, bientôt vous crèveriez de faim. »

— « Les valets détestent la liberté parce qu’elle ne leur permet pas de se montrer plus insolents que leurs maîtres. »

— « La garde meurt et ne se rend pas. » M. de Villèle a retourné ce proverbe ; il ne meurt pas et ne rend rien. »

— « Comment pense-t-on dans votre régiment ?

— On ne pense pas.

— A la bonne heure. »

— « De quoi vous plaignez-vous, vous a-t-on défendu de penser ? »

— « Panem et circenses. Des truffes et des cordons. »

— « Thémis a maintenant pour attributs un bâillon et un timbre. »

— « La liberté est trop lourde, a dit M. de Cur… Il se rappelle peut-être le temps où il traînait le char de la déesse. »

ÉPITAPHE

« J’ai vécu des produits de ma plume vénale ;
J’ai vécu d’un journal par moi mis à l’encan ;
De honte j’ai vécu ; j’ai vécu de scandale ;
J’ai vécu de la croix ; j’ai vécu du turban ;
J’ai vécu, j’ai vécu, gazetier famélique,
Quatre-vingts ans passés… Mais je voulus, enfin,
Vivre un matin de l’estime publique,
Et le soir j’étais mort de faim. »

« — Le mensonge déshonore.

— C’est possible, répondit M. de V…, mais ça n’ôte pas un portefeuille. »

— « Il y a plus de honte à être debout dans certains salons qu’à tomber dans le ruisseau. »

— « La meilleure rime à ministre est sinistre. »

— « La garde meurt et… les ministres restent. »

— « On vient de publier une biographie de tous les bons ministres de France. Cet ouvrage n’est pas long. »

— « Ces messieurs conviendront au moins qu’ils ne nous gouvernent pas gratis. »

— « M. de Cumulando est devenu très riche en visitant les pauvres. »

— « On a beau agrandir la Chambre, elle sera toujours moins large que leur conscience. »

— « Ils brisent les cachets des lettres pour revenir aux lettres de cachet. »

— « Au lieu de décorer les gendarmes et de casser les boutiques, on ferait mieux de décorer les boutiques et de casser les gendarmes. »

— « Qu’on dise que les jésuites ne se fourrent pas partout, il y en a même aux galères. »

— « Si l’on chasse les mendiants, à quoi serviront les aumôniers ? »

— « Séminaire vient de semen ; cela signifie mauvaise graine. »

— « Les ministres ne sont pas comme les jours, ils se suivent et se ressemblent. »

— « Dites-nous donc, chevaliers d’industrie,
    Qui marchez le front haut, plus fiers que le sultan,
    Combien fait-on d’honneur, de talent, de génie,
          Avec une aune de ruban ? »

— « Nos faiseurs de budgets ont toujours trouvé des dépenses pour augmenter la recette ; mais ils n’ont pas encore cherché la recette pour diminuer la dépense. »

— « On cherche la liste des gens qui avalent le budget:l’Almanach royal paraîtra demain. »

— « Tous les députés parlent contre le budget, mais le ministère ne s’en émeut pas ; il compte sur le scrutin. secret, où la plupart de ces messieurs n’ont plus alors de secret pour les ministres. »

Arrêtons-nous sur ce dernier trait ; il est encore plus actuel que tous les autres après cent ans de parlementarisme.

La politique étant devenue, au xixe siècle, la préoccupation de toutes les classes, il se créa des journaux pour toutes les classes et toutes les opinions. Mais les « affaires » dominant de plus en plus les opinions, les journaux devinrent d’affaires plus que d’opinion. Une transformation qu’on peut appeler radicale fut conçue et réalisée dans ce sens par Girardin et Dutacq qui firent le journal à bon marché en réduisant de cinquante pour cent le prix de l’abonnement, et recoururent pour compenser aux profits de la publicité. Le but était de rendre la publicité la plus productive possible par un tirage de plus en plus important pour atteindre des lecteurs de plus en plus nombreux. Il fut obtenu quand le Petit Journal inaugura, en 1863, le journal à cinq centimes. L’opinion du journal ne comptait plus ; on la fit de plus en plus amorphe pour atteindre le plus de gens possible. Des agences d’informations et d’annonces, telle l’Havas, fondée en 1835, facilitèrent la besogne en concentrant les nouvelles apportées du monde entier par le télégraphe et en en faisant une mixture interchangeable à l’usage de tous les journaux. Ainsi fut organisé ce barattage quotidien de millions de cervelles suivant les desseins des « Maîtres du Monde » maîtres du télégraphe, des journaux et des gouvernements. Ainsi fut réalisée la plus vaste et la plus audacieuse entreprise de brigandage qui se fût jamais vue. La presse, complice de toutes les turpitudes, gagnerait à tous les coups, retirerait les bénéfices sans jamais assumer aucun risque, quelles que seraient les catastrophes. A l’enseigne du civisme, du patriotisme, de l’honneur, de la vertu, elle tiendrait boutique de friponnerie, favoriserait toutes les trahisons, toutes les prostitutions. Elle aurait toujours des leçons à donner, jamais à en recevoir; le silence organisé confraternellement lui permettrait d’étouffer tous les scandales pouvant l’atteindre, et les plus noires fripouilles, les plus salement engraissées de rapine, tiendraient, grâce à elle, le haut du pavé. Voilà ce qu’un Armand Carrel, journaliste ardent et sincère, pressentait, avec quelques autres, devant l’entreprise de Girardin et de Dutacq. La polémique qui résulta de leurs protestations eut pour conséquence le duel dans lequel Girardin tua A. Carrel, le 22 juillet 1836. Duel symbolique:la publicité tuait la pensée et supprimait l’opinion publique !

La Presse, de Girardin, et le Siècle, de Dutacq, étaient parus le même jour, le 1er juillet 1836. Ils eurent rapidement vingt mille abonnés chacun. Le roman-feuilleton, alors à son aurore et dont le succès était extraordinaire (voir roman) facilita beaucoup cette réussite auprès du « populaire ». On dut trouver ensuite d’autres moyens de tenir le public en haleine. « De plus fort en plus fort », dirent les banquistes de la presse s’ingéniant à tirer parti d’un bluff grandissant. Après 1850, le système des « primes » parut. Divers journaux se mirent à rembourser les abonnements avec des marchandises à prendre chez des commerçants désignés par eux. On en vit qui offrirent des soins médicaux et des médicaments gratuits; d’autres, une pension de retraite après trente ans d’abonnement !… « Le charlatanisme de la presse quotidienne était largement inauguré », comme l’a constaté Larousse. Ce furent ensuite les concours de toutes sortes, escroqueries plus ou moins déguisées qui prirent la plus grande extension quand le journal fut à cinq centimes et qui révélèrent des profondeurs désespérantes de sottise publique. Les centaines de mille citoyens qui comptèrent les grains de blé du « litre d’or » ou qui accomplirent les « marches du Matin », font comprendre combien on était mûr pour la guerre de 1914 !… En 1866, la Presse illustrée présenta le premier journal quotidien avec images, et en 1869, l’Histoire fut le premier qui parut sur huit pages. Enfin, le Matin apporta dans le journalisme français, en 1884, les procédés américains. On atteignit alors les grands tirages. Ceux du Petit Parisien, du Journal, en concurrence avec le Petit Journal et le Matin, sont chaque jour de millions d’exemplaires.

Les entreprises publicitaires ont dépouillé de plus en plus les journaux de toute pensée originale et indépendante. Il y a un gabarit d’abrutissement national auquel ils sont astreints de se tenir, s’ils ne veulent pas compromettre leur prospérité. Aussi les plus grands écrivains, plus ou moins domestiqués, n’y sont-ils que des figurants pour leur donner des apparences littéraires, artistiques, scientifiques, mais moins considérés certainement que les « démarcheurs » qui apportent de bons contrats de publicité. La critique n’est plus que de la réclame déguisée pour le marchand de tableaux, l’éditeur, le directeur de théâtre dont les produits sont vantés ni plus ni moins que les camelotes vestimentaires, comestibles ou purgatives du couturier, de l’épicier, du pharmacien. De lamentables académiciens, membres de l’Institut, professeurs de grandes écoles, sont censurés, tripatouillés, comme les derniers rédacteurs des « chiens crevés ». De « vieux hellénisants » vendent leur conscience en même temps que leur science pour découvrir sur un bouclier antique que Pâris portait des bretelles X… et que la belle Hélène fumait des cigarettes Z… Les rédacteurs en chef ont plus de mépris pour les « pattes de mouche » de ces pitoyables mercenaires que pour les prospectus écrits à la machine à écrire, nets et clairs, envoyés par l’usine A…, le laboratoire B…, ou la distillerie C… C’est comme on le dit aujourd’hui, et certainement pas sans rire, dans la presse de M. Coty:« Les correspondants télégraphistes et les photographes ont remplacé l’écrivain consciencieux qui peinait sur une idée ». Aux télégraphistes et aux photographes, la modestie si connue de M. Coty l’empêche d’ajouter les parfumeurs milliardaires qui font peiner des « nègres » sur des idées ( ?) qu’ils signent mais qu’ils sont incapables d’exprimer.

Cette presse publicitaire qu’aucun scrupule ne retient plus, est tombée à toutes les formes de la vénalité. Nous n’insisterons pas sur les preuves de cette vénalité; elles ont été souvent fournies à l’opinion publique incapable dans sa veulerie de se défendre. Les révélations apportées par les documents Rafalovitch, publiés en volumes sous le titre : L’abominable vénalité de la presse, ont marqué au fer rouge le monde d’aventuriers du journalisme. Voici le plus récent témoignage, celui d’un ministre, ancien Président du Conseil, « qui le sera de nouveau », rapporté par J.-R. Bloch dans Europe du 15 juin 1932 : « J’ai le chagrin de déclarer, après trente années de vie politique, que la presse française est tout entière vénale. Les journaux qui ne sont pas stipendiés par une ambassade, par un pays étranger, — c’est, hélas ! le cas d’un très grand nombre, et parmi les plus importants, — sont à la solde des groupements financiers, des banques, des partis. Un homme d’État qui n’est pas capable de déchiffrer la presse étrangère, cet homme-là est prisonnier des forces de corruption, des congrégations financières et de la propagande étrangère, dont nos journaux sont les agents serviles. »

Autant l’histoire de cette presse de bluff et de puffisme et de ses industriels proxénètes de l’opinion est honteuse et ne mérite que le mépris, autant l’histoire de la presse d’opinion, d’idée et de lutte sociales, est instructive et intéressante à connaître. Elle a toujours été, on peut dire, le véritable baromètre de la pensée publique et, s’il n’y a plus aujourd’hui de presse d’opinion en dehors de quelques journaux sans influence déterminante, c’est qu’il n’y a plus d’opinion publique.

L’effervescence de l’opinion a toujours fait se multiplier les journaux dans les périodes pré-révolutionnaires et révolutionnaires et soutenir ceux de l’opposition. En 1824, six journaux dévoués au gouvernement avaient 14.344 abonnés contre 41.330 à six autres journaux d’opposition. Ces nombres, qui devaient grossir dans la même proportion, expliquent les barricades de 1830, quand Charles X voulut supprimer les libertés de la Charte.

Sous Louis Philippe, la presse d’opposition démocratique fut représentée par la Tribune, avec Marrast, le National, avec Armand Carrel, le Globe, de Pierre Leroux, le Bon-Sens, de Cauchois-Lemaire, continué par Louis Blanc, le Monde, de Lamennais, etc. Les oppositions légitimiste et bonapartiste avaient la Révolution de 1830, la Quotidienne, la Gazette de France, etc.

La Révolution de 1848 fît éclore une foule de journaux. La République, de Bareste, parue le 24 février, fut suivie de la République Française, la République Universelle, la République démocratique et sociale, la Vraie République, de Thoré, Leroux et Barbès, la République rouge, et même la République bonapartiste, pour préparer le bonapartisme anti-républicain. Il n’y eut pas moins de Révolutions et de Tribunes. Les femmes entrèrent dans la lice avec la Voix des Femmes, la Politique des Femmes, l’Opinion des Femmes, et des farceurs firent la République des Femmes où on leur faisait chanter :

« En avant ! Délivrons la terre
De tyrans trop longtemps debout
A la barbe faisons la guerre,
Coupons la barbe, coupons tout ! »

Une opposition sociale plus sérieuse fut représentée par le Peuple Constituant, de Lamennais, l’Ami du Peuple, de Raspail, le Représentant du Peuple, de Proudhon, qui devint le Peuple. Près de cinq cents « canards » plus ou moins fantaisistes naquirent dans la période de février à décembre 1848. Ils eurent les ailes coupées par le régime Cavaignac qui les passa « au fil du sabre africain ». (Hatin.)

Malgré l’hostilité du IIe Empire à toute presse indépendante, mais grâce aux affaires qui remplaçaient l’opinion dans les papiers imprimés, il y avait en France près de deux mille journaux en 1869. L’Empire avait vu naître, à côté du Petit Journal, le Temps, de Nefftzer, l’Evénement, qui devint bientôt le Figaro, de Villemessant, puis le Gaulois et d’autres qui se sont continués sous la IIIe République. La presse de province se formait seulement à l’évolution publicitaire. Les derniers temps de l’Empire près de s’écrouler dans la honte et que Sedan achèverait, virent se lever contre lui, sans qu’il pût les empêcher, le Courrier Français, où Vermorel fit courageusement le procès des républicains de 1848 et de « leur politique bornée, anti-socialiste, qui rendit le 2 décembre inévitable » (Lissagaray : Histoire de la Commune), la Libre pensée, d’Eudes, la Rive Gauche, de Longuet et Rogeard, la Lanterne, de Rochefort, le Rappet qui recevait ses inspirations de V. Hugo, le Réveil, de Delescluze, et nombre d’autres menant en province une lutte ardente contre l’Empire, après vingt ans d’étouffement bonapartiste.

Sous la IIIe République, les journaux se sont multipliés, surtout en province. Les deux mille de la fin 1869 sont devenus aujourd’hui de huit à dix mille. De plus en plus, ces journaux, « d’opinion » à leur début, se sont tournés vers les affaires, emportés par les séductions de la sportule politique et publicitaire. Aucun journal quotidien ne peut y échapper. Un million ne permet plus de vivre longtemps ; même si on l’a trouvé dans les poches des « honnêtes gens » croyant naïvement qu’un journal peut être « honnête » ; il faut, à bref délai, le renouveler, et seules les puissances de corruption financière sont à même de le fournir. Une nuée de périodiques plus ou moins vaguement définis vivent de moyens semblables dans des conditions encore plus ténébreuses. Ce sont les « chevaliers de l’escopette » qui font la « guérilla » dans le maquis pendant que l’armée régulière de la « grande presse » livre les batailles rangées avec son artillerie lourde et ses mitrailleuses.

Il est inutile de parler de tous les grands journaux qui se sont créés depuis cinquante ans au service des intérêts de la bourgeoisie capitaliste. Ils ont été aussi vides de substance, sauf celle de quelques héroïques rédacteurs — une Séverine, un Tailhade — acharnés à leur en donner malgré eux, qu’ils ont été malfaisants. Plus intéressante serait à suivre l’évolution de la presse « d’avant-garde » si on ne devait faire trop souvent la triste constatation qu’elle n’a pu prendre un développement qu’au détriment des idées qu’elle devait défendre, des luttes qu’elle devait mener. Une foule de journaux socialistes, plus ardents les uns que les autres, se sont succédés depuis 1875. M. Zévaès leur a consacré une étude intéressante dans Monde (21 mai 1932 et suivants). Ces journaux, et ceux qui les ont créés, quand ils ne sont pas disparus plus ou moins tôt, ont suivi l’évolution politique du socialisme vers l’opportunisme. (Voir Politique.) Quant à la véritable presse d’opposition politique, de pensée sociale, intellectuelle, artistique, elle végète de plus en plus, semblant ne plus répondre à un besoin, alors qu’on aurait plus que jamais besoin d’une presse hardie, vaillante, combative, qui ne limiterait pas l’action sociale à des questions de boutiques. A l’atelier, au bureau, dans la rue, au restaurant, en tramway, les travailleurs en « bleu » ou en veston lisent des journaux d’information, de sport, de cinéma, des revues policières. Socialistes ou communistes, orthodoxes ou hérétiques, syndicalistes réformistes ou révolutionnaires, anarchistes communistes ou individualistes, ne lisent même pas, pour la plupart, les journaux et autres publications de leurs idées, de leurs organisations. Le « peuple souverain » fait le pied de grue pendant des heures, transpire, s’écrase, se laisse bousculer et matraquer par des policiers sans aménité, pour voir enterrer un maréchal, passer un roi nègre, couper une tête ; il se passionne à la lecture des crimes rocambolesques sans lesquels son travail serait sans entrain et son déjeuner sans saveur. Il reste indifférent à la tragique affaire du « Chaco » et de ses cent cinquante « indésirables » livrés aux gouvernements fascistes comme aux millions d’êtres humains qui meurent en Mandchourie et ailleurs, victimes des entreprises impérialistes. Ce peuple s’arrache les journaux pour savoir quel est le gagnant du Derby, le vainqueur d’un combat de boxe, pour voir la photographie de la dernière reine promue à une prostitution souveraine par les proxénètes des concours de beauté, du monsieur qui a dansé cent heures consécutives, de la dame qui a vendu le plus cher son « sex-appeal ». Ce peuple, qui connaît tous les « as » du sport, toutes les « stars » du cinéma, tous les chevaux de course, ignore les noms de Marx, de Bakounine, de Pelloutier, de Varlin, de Vallès, de Louise Michel, de Séverine, de Jaurès, comme ceux d’Hugo, de Michelet, de Darwin, de Wagner, de Pasteur, d’Edison, d’Einstein, de Freud, grâce aux journaux dont il fait sa pâture. Ils l’ont fait descendre à l’étiage de la pensée bourgeoise dont l’aliment est dans une stupidité égoïste de plus en plus aveugle et féroce, dans une haine si monstrueuse de tout ce qui est humain qu’elle est arrivée à se haïr elle-même par un juste retour de ses turpitudes.



Liberté de la presse. — Dès l’invention de l’imprimerie, la presse, moyen d’expression et de vulgarisation des idées, vit se dresser contre elle l’hostilité des pouvoirs. Elle fut suspecte comme la pensée, dangereuse comme la vérité qu’elle était susceptible d’opposer au « mensonge immanent » des sociétés. La royauté et l’Eglise lui firent la guerre ; elles ne la tolérèrent que lorsqu’elle les servit. Elle fut immédiatement sous le contrôle de l’Université, gardienne de la pensée orthodoxe. Dès 1543, la congrégation de l’Index avait été organisée spécialement contre l’imprimerie. François Ier et Henri II rendirent les premiers édits contre elle. Ils furent terribles. La Faculté de théologie eut le privilège de juger seule, sans appel, des autorisations à donner. Ce fut la peine de mort pour les auteurs, la destruction des écrits quand il n’y avait pas eu autorisation. Dès le règne de François ier, que des flagorneurs ont appelé « le protecteur des Lettres », plusieurs libraires furent pendus, d’autres brûlés, tel Etienne Dolet en 1546. Les Estienne furent persécutés à la fois par les catholiques et les calvinistes. Michel de l’Hôpital fit amender la férocité inquisitoriale par l’ordonnance de Moulins qui enleva à la Faculté de théologie, pour le réserver au roi, le droit d’autoriser les ouvrages, et qui supprima la peine de mort contre les écrivains et les éditeurs des « mauvais livres » disant des vérités subversives. En 1586, on n’en pendit pas moins François Le Breton pour avoir écrit trois pamphlets sur la misère du peuple. D’autres furent envoyés au gibet ou rompus vifs en grève, pour des libelles et autres productions jugés indécents ou hérétiques. Richelieu, un autre « protecteur des Lettres » qui n’admettait que des écrits dont sa vanité n’avait pas à souffrir, fit rendre en 1625 un édit rétablissant la peine de mort contre tout auteur de publication non autorisée. On ne cessa pas de pendre, de brûler, de rompre vifs ou d’envoyer aux galères, auteurs, éditeurs et colporteurs jusqu’en 1728 qui vit l’abolition de la peine de mort en matière de librairie. Les galères et les prisons d’État n’en reçurent que plus de rameurs et de pensionnaires suivant les caprices des puissants car, si les mœurs plus accommodantes sinon plus douces que la loi s’étaient accoutumées à une pensée plus libre, elles n’en étaient pas moins abusives dans leurs haines particulières. Des milliers d’écrits subversifs, imprimés à l’étranger, étaient répandus par les personnages les plus considérables de l’État. On ne cessait pas pour cela de brûler des ouvrages et d’emprisonner des auteurs, mais il n’y avait plus guère que des gens d’église pour requérir des jugements contre eux. Un Voltaire, un Diderot, un J.-J. Rousseau auraient été brûlés vifs au xvie siècle. Au xviii- siècle, on brûlait encore un chevalier de La Barre, mais on ne pouvait plus envoyer au bûcher des hommes d’une telle notoriété. L’Église ne put que se couvrir de honte et de ridicule par ses autodafés des Lettres philosophiques, de l’Emile et de cent autres écrits dont la condamnation revient comme un leit-motiv dans les gazettes du temps. Même lorsqu’elle l’emportait, son autorité en était atteinte. On le vit lorsqu’elle voulut, par exemple, faire condamner pour hérésie Marmontel, à propos d’un passage sur la tolérance dans son roman Bélisaire. L’affaire dura près de trois ans. Tous les rieurs furent avec Marmontel contre l’archevêque de Paris et la Sorbonne, et des vers comme ceux-ci coururent dans le public :

« N’a-t-il pas dû savoir qu’il causait du scandale
Quand, malgré la Sorbonne, il faisait aimer Dieu ? »

Marmontel se vengea de son censeur, l’abbé Riballier, qui prétendait avoir perdu la vue en travaillant à cette censure, par l’épigramme suivante à graver sur le collier du chien de l’abbé :

— Passant, lisez sur ce collier
Ma décadence et ma misère ;
J’étais le chien de Bélisaire,
Je suis te chien de Riballier. »

Deux siècles plus tôt, Marmonteil eût subi le sort d’Etienne Dolet. Les abus de la censure ecclésiastique étaient devenus d’un autre âge comme aujourd’hui ceux de la censure républicaine. La première s’est écroulée avec l’insanité aristocratique, la seconde s’écroulera avec l’insanité démocratique.

La Révolution Française proclama avec les Droits de l’homme que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » (Article 11 de la Constitution de 1791.) Chacun imprima ce qu’il voulut durant la Révolution ; ce fut la « liberté sans rivages », mais cela ne dura pas. Dès que la classe bourgeoise put le faire, elle découvrit des rivages à la liberté de la presse et, le 27 germinal an IV, elle y planta la guillotine contre quiconque parlerait de changer le gouvernement. Le 19 fructidor an V, les journaux furent placés sous la surveillance de la police. Le 9 vendémiaire an VI, la loi du timbre fut établie pour les journaux politiques. Au nom des « droits de l’homme », on rétablissait ce qui avait été de « droit divin ». Napoléon Ier alla plus loin : il supprima radicalement toute liberté pour les discours et les écrits qui ne furent pas officiels. C’est ainsi que, sous son règne « libéral », on ne vit aucune condamnation de presse : elle n’existait plus ! Sous le Consulat, il avait fait réduire à treize le nombre des journaux, sous prétexte qu’ils étaient « des instruments dans les mains des ennemis de la République ». Le 28 septembre 1811, le Journal de l’Empire — l’Officiel de I’époque — publiait cet avis : « A compter du 1er octobre prochain, il ne paraîtra plus à Paris que quatre journaux quotidiens s’occupant de nouvelles politiques, savoir : le Moniteur, le Journal de l’Empire, la Gazette de France et le Journal de Paris ».

La Charte de 1814 dut reconnaître la liberté de la presse, mais le gouvernement de la Restauration chercha toujours à la restreindre jusqu’au jour où la presse eut raison du gouvernement en le renversant (juillet 1830). Les lois des 17 et 26 mai 1819 réalisèrent pour la première fois ce qu’on peut appeler une « législation de la presse » en ce que celle-ci ne fut pas soumise uniquement au « bon plaisir » du gouvernement. On s’efforça de définir et de classer ce qu’on appela les « délits de presse » en établissant, suivant leur gravité, une échelle de peines. On innova en matière de « diffamation » en prohibant la preuve des faits dits diffamatoires admise jusque là. La seule publicité des faits, qu’ils fussent vrais ou faux, suffit pour la condamnation du « diffamateur ». On dressa ainsi le fameux « mur de la vie privée » derrière lequel on peut être un coquin tout en faisant publiquement figure d’homme exemplaire. On admit cependant la preuve des faits quand il s’agirait d’un personnage investi d’une fonction publique. La loi du 26 mai 1819 rétablit la compétence du jury pour connaître des crimes et délits de presse, sauf de la diffamation. Une troisième loi, celle du 9 juin 1819, fixa les conditions de la publication. Il n’y eut plus d’autorisation à solliciter, mais seulement une déclaration à déposer en fournissant un cautionnement, en indiquant l’éditeur responsable et en payant le timbre. Ces lois ne tardèrent pas à paraître trop libérales au gouvernement. L’assassinat du duc de Berry, le 13 février 1820, fut le prétexte de la loi du 31 mars qui put faire suspendre tout journal pendant six mois. On revint ensuite à la demande d’autorisation pour les nouveaux journaux et tous furent soumis à la censure avant toute publication. La loi du 17 mars 1822 créa le délit de tendance qui livra la presse au pouvoir discrétionnaire des magistrats. P.-L. Courier, entre autres, fut victime de ce pouvoir. Ce régime dura jusqu’au 18 juillet 1828 où l’autorisation préalable fut supprimée et le cautionnement fut réduit. Mais Charles X voulut retourner au régime napoléonien. Son ordonnance du 25 juillet 1830 amena la Révolution trois jours après.

Etabli par une révolution faite au nom de la liberté de la presse, le gouvernement de Louis Philippe devait au moins se donner l’air de respecter cette liberté. La Charte de 1830 la reconnut ; elle confirma la compétence du jury et supprima la censure. Mais diverses lois secondaires servirent à grignoter sournoisement ce régime trop libéral. Les insurrections de Lyon et de Paris furent le prétexte de la loi du 9 septembre 1835, véritable « loi scélérate » qui demeura jusqu’à la fin du règne.

La Révolution de 1848 ramena, mais pas pour longtemps, la « liberté sans rivages ». Dès le 9 août 1848, le cautionnement et le timbre furent rétablis et la loi du 27 juillet 1849 remit presque entièrement en vigueur celle de 1835. Une autre, du 16 juillet 1850, vint compléter et imposa entre autres, aux écrivains de la presse périodique, l’obligation de signer leurs articles. Ces deux dernières lois tuèrent nombre de petits journaux, dont le Peuple Constituant, de Lamennais.

On comprend que le 2 décembre 1851 fut fatal à la liberté de la presse comme aux autres libertés. Un premier décret, du 31 décembre 1851, enleva au jury la connaissance des délits de presse. Un autre, du 17 février 1852, mit les journaux à la merci du pouvoir par le rétablissement de l’autorisation préalable ; les taux du cautionnement et du timbre furent encore élevés et les écrits périodiques y furent astreints à leur tour. Après trois avertissements, sous des prétextes quelconques, un journal pouvait être supprimé. Les comptes rendus des débats parlementaires devaient être publiés intégralement, ce qui était impossible dans les journaux, ou réduits à l’impression du procès-verbal des séances. Les commentaires étaient interdits. Pour les débats judiciaires, interdiction absolue de rendre compte des procès de presse et faculté donnée aux présidents des tribunaux d’interdire les comptes rendus des procès ordinaires. C’était l’étranglement pur et simple de l’opinion. La loi du 2 juillet 1861 améliora à peine ce régime quant à la suspension et à la suppression des journaux. Les protestations devenant plus nombreuses et plus énergiques, on fit alors la loi du 11 mai 1868 supprimant l’autorisation préalable et remplaçant les avertissements, suspensions et suppressions par des jugements de tribunaux correctionnels auxquels les délits furent déférés. Les partis de gauche réclamèrent inutilement pour rendre la presse au jugement du jury. C’est la caractéristique des gouvernements de dictature ; ils veulent rester maîtres de l’opinion et, pour cela, il faut qu’ils soient soutenus par des magistrats serviles. Dans tous les procès de presse jugés alors par les tribunaux correctionnels « il fut impossible de découvrir un seul exemple d’acquittement. » (Larousse). Les législateurs républicains n’auraient qu’à reprendre cette loi de 1868 pour faire leurs « lois scélérates » de 1893 et 1894. Larousse a dit encore : « Telle fut, alors, l’ardeur des parquets à poursuivre la presse de l’opposition, que l’application de la loi de 1868 se traduisit dans les six premiers mois de sa promulgation par 121.919 francs d’amende et sept ans, six mois et vingt-et-un jours de prison. » Les parquets et les tribunaux républicains font mieux depuis 1893 ; il est vrai qu’en quarante ans ils ont eu plus de temps que ceux de l’Empire. C’est par des centaines d’années de prison et des millions de francs d’amendes que leur « ardeur » s’est manifestée contre tous les délits d’opinion et de presse. Dans la seule période du 1er janvier 1928 au 31 décembre 1931, 944 années de prison et 2 millions de francs d’amendes, qui représentent 15 millions et demi avec les frais, ont été appliqués en vertu des « lois scélérates ». (Humanité, 24 juin 1932).

Au 4 septembre 1870, la liberté de la presse fut rétablie, limitée par l’état de siège. La loi du 15 avril 1871 replaça la presse sous le régime de celle du 27 juillet 1849, sauf quelques détails. Enfin, la loi du 29 juillet 1881 constitua la charte la plus libérale que la presse eût connue en France, hors les périodes de « liberté sans rivages ». Mais, sans avoir été abrogée depuis, cette loi a été tellement corrigée par une vingtaine d’autres, notamment par les « lois scélérates » de 1893, 1894 et 1920, que la liberté de la presse est placée aujourd’hui sous un régime aussi hypocrite et aussi arbitraire que sous l’Empire. Et comme si la loi n’y suffisait pas, les « caprices » de la censure, le « bon plaisir » des préfets, le « pouvoir discrétionnaire » des magistrats ajoutent encore à cette hypocrisie et à cet arbitraire par des interdictions, des saisies et des arrestations préventives. On interdit, sans jugement, une scène de théâtre parce qu’elle est désagréable à une dame bien en cour. On fait saisir, sans jugement non plus, des livres, revues, journaux, parce qu’ils ne sont pas assez respectueux des ventres solaires du régime. On boycotte même officieusement dans les organisations de la librairie et de la presse où opèrent de répugnants cafards et des gens de basse police, les publications indépendantes qui osent attaquer les malfaiteurs publics. Un Ilya Ehrenbourg, condamné à Berlin pour propos irrespectueux sur M. Bata, empereur de la « godasse universelle », voit faire le silence en France sur ses livres par toute la « grande presse » et tous les « grands critiques ». Rabelais constatait de son temps qu’il « ne fallait pas toucher aux oiseaux sacrés ». Il ne faut pas davantage toucher aujourd’hui à la basse-cour souveraine, à ses dindons et à ses oies. La censure officielle, dont nous reparlerons au mot vandalisme est exercée avec une inconscience stupéfiante, dénotant une véritable absence de sens moral, par des « écrivains » qui se sentent très « honorés » de tenir un tel emploi !…

L’histoire des procès sous les différents régimes qui ont réglementé la liberté de la presse serait longue à raconter. Bornons-nous à en citer quelques-uns parmi les principaux ; ils ont été le plus souvent reliés à des procès politiques. C’est ainsi que celui de la « Conspiration des Égaux », en 1797, fut en même temps celui du Tribun du Peuple, le journal de Babeuf.

La grande époque des procès de presse, des plus retentissants, fut dans les premières années du règne de Louis Philippe. La Tribune, dirigée par Armand Marrast, mena contre lui une lutte très dure, aussi, en quatre ans, fut-elle poursuivie cent onze fois et vingt fois condamnée, accumulant 49 années de prison et 157.000 francs d’amendes. La Révolution, la Quotidienne, la Gazette de France furent aussi plusieurs fois poursuivies. Marrast fut personnellement condamné à six mois de prison et trois mille francs d’amende pour avoir dénoncé le scandale d’une fourniture de fusils auquel furent mêlés, avec un sieur Gisquet, M. Casimir Périer et le maréchal Soult. Cette condamnation de Marrast établissait le principe de l’impunité assurée aux « potdeviniers » et aux fonctionnaires pratiquant le péculat et la concussion, en assimilant à la diffamation les dénonciations publiques contre eux.

En 1832, en même temps que le procès contre la « Société des Amis du Peuple » dans lequel Raspail, Bonnias, Gervais, Thouret et Blanqui furent condamnés, on vit d’autres procès contre la Tribune, puis celui de la Caricature, de Philippon, qui valut à Daumier ses six premiers mois de prison pour son Gargantua, et celui de la Némésis, de Barthélémy. Ce fut à l’occasion de ces procès qu’Armand Carrel écrivit dans le National ce que Louis Blanc a appelé « une intrépide déclaration ». Il s’y déclarait prêt à résister par la force aux « sbires » de M. Périer qui viendraient l’arrêter pour délit de presse et il terminait ainsi : « Que le ministère ose risquer cet enjeu, et peut-être il ne gagnera pas la partie. Le mandat de dépôt, sous le prétexte de flagrant délit, ne peut être décerné légalement contre les écrivains de la presse périodique ; et tout écrivain, pénétré de sa dignité de citoyen, opposera la loi à l’illégalité, et la force à la force. C’est un devoir : advienne que pourra. » Le National fut saisi, mais on n’osa pas arrêter A. Carrel.

En 1833, la Tribune ayant accusé les députés dont les relations avec le caissier des fonds secrets étaient plus profitables qu’honorables, ce journal fut cité à la barre de la Chambre. Cavaignac et Marrast y firent le procès de la corruption parlementaire telle que le régime constitutionnel l’avait produite et qui avait fait, de toutes les Chambres qui s’étaient succédées, des « prostituées », dit Marrast. Bien entendu, il y eut condamnation. MM. les députés défendaient leur « honneur » bien qu’ils l’eussent si souvent compromis. Par 204 voix sur 304, le gérant de la Tribune fut condamné à trois ans de prison et dix mille francs d’amende. Or, sur les 204 « honnêtes » députés qui condamnèrent, il y avait 122 fonctionnaires qui recevaient des traitements pour des fonctions qu’ils ne remplissaient pas ; 26 autres tripotaient avec deux ministres associés de M. Decazes dans l’exploitation des forges de l’Aveyron !

La même année 1833 vit les procès du journal lyonnais La Glaneuse. Sa condamnation ne fut pas étrangère à l’agitation qui produisit l’insurrection de 1834. Les événements de Lyon eurent leurs échos à Paris où M. Thiers, ivre de sang, préparait le massacre de la rue Transnonain. La veille, il supprima brutalement la Tribune et Marrast dut s’enfuir pour échapper à un mandat d’arrêt.

Le procès des républicains, en avril 1835, devant la Chambre des pairs, fut précédé de celui du National dans lequel A. Carrel avait publié, le 10 décembre 1834, un article violent pour nier la compétence des pairs dans ce procès. Il avait écrit entre-autres : « Non, aux yeux de l’éternelle justice, aux yeux de la postérité, au témoignage de leur propre conscience, les vieux sénateurs de Bonaparte, ses maréchaux tarés, les procureurs-généraux, les anoblis de la Restauration, ses trois ou quatre générations de ministres tombés sous la haine ou le mépris public et couverts de notre sang, tout cela rajeuni de quelques notabilités jetées là par la royauté du 7 août, à la condition de n’y jamais parler que pour approuver, tout cet ensemble de servilités d’origines si diverses n’est pas compétent à prononcer sur la culpabilité d’hommes accusés d’avoir voulu forcer les conséquences de la révolution de juillet… » Contre le réquisitoire, Carrel avait écrit : « On pense bien que nous ne pouvons pas laisser ce ramas d’hérésies constitutionnelles, de violations de tous les principes de droit criminel admis chez les peuples civilisés, ces sophismes niais, ces vieilleries de Justice prévôtale, ces âneries de Bridoison, conseiller de chambre étoilée, sans les accabler de l’inexprimable dégoût que tous les cœurs honnêtes, que tous les esprits éclaires, éprouveront à une telle lecture. Il n’est pas besoin d’indiquer l’objection de sens commun, de vérité, de pudeur, qui naît à chaque phrase de cette indigne rapsodie. » M. de Ségur requit des poursuites. La pairie, « jugeant dans sa propre cause », condamna le gérant du journal, M. Rouen, à deux ans de prison et 10.000 francs d’amende. Il y a lieu de souligner à cette occasion l’animosité particulière de M. Thiers contre A. Carrel. Il alla jusqu’à chercher à le compromettre dans une affaire d’assassinat. Le renégat se vengeait ainsi de sa honte contre son ancien compagnon de lutte républicaine resté fidèle à son passé.

La Caricature, qui avait publié le dessin vengeur de Daumier, la rue Transnonain, et son épique autant que monstrueux Ventre législatif, fut tuée avec nombre d’autres par la « loi scélérate » de septembre 1835. Daumier marqua cette fin par un dessin caractéristique représentant trois morts de juillet 1830 soulevant la pierre de leur tombeau et disant : « C’était vraiment pas la peine de nous faire tuer ! »

Cette période héroïque de la presse, suite des combats de 1830, finit à la mort d’A. Carrel, en 1836. La presse qui avait lutté énergiquement jusque-là parut écrasée par la loi de septembre. En fait, elle évoluait vers les délices publicitaires moins aventureuses que Girardin et Dutacq lui présentaient et qui allaient « changer en un trafic vulgaire ce qui était une magistrature, et presque un sacerdoce. » (Louis Blanc). La République de 1848 et le 2e Empire n’eurent pas ainsi de procès de presse marquants. Ils avaient d’ailleurs supprimé l’opposition républicaine. Les condamnations et les déportations de 1852 y avaient mis fin en personnifiant la démocratie dans l’homme qui la menait avec le sabre et la proscription, Quand l’opposition reprit des forces vers la fin de l’Empire, on vit le procès de la souscription Baudin en novembre 1868. Les journaux qui avaient ouvert la souscription, l’Avenir national, la Revue politique, le Réveil et l’Avenir furent poursuivis avec leurs rédacteurs Peyrat, Charles Quentin, Challemel-Lacour et Delescluze. C’est dans ce procès que Gambetta, défendant Delescluze prononça son virulent réquisitoire contre les hommes du 2 décembre « chargés de hontes et de crimes ».

Il y aurait à parler des procès de presse de la IIIe République. Ils se sont multipliés contre les journaux socialistes, syndicalistes, anarchistes et aujourd’hui communistes. Ils sont connus de nos contemporains qui n’oublient pas l’histoire. On vit encore s’exercer, jusqu’en 1914, le « libéralisme » de la loi de 1881 dans les procès de la Voix du Peuple, des Hommes du Jour, de la Guerre Sociale, du Libertaire et d’autres qui se déroulèrent en cour d’assises. Quand cette loi ne suffit plus à l’arbitraire gouvernemental, il usa, avec une violence toujours accrue, des « lois scélérates » dans les procès de presse. Les journaux socialistes et syndicalistes furent de plus en plus épargnés grâce à leur « collaborationnisme » succédant à leur opposition. Aujourd’hui, anarchistes et communistes, quoique se combattant âprement, sont égaux devant une répression qui feint hypocritement de les confondre et les frappe plus que jamais.

La liberté de la presse n’est toujours que la liberté d’écrire selon les vues du gouvernement, soit pour l’approuver, soit pour manifester une opposition courtoise qui ne le menace pas dans ses fondements. On est encore loin de la « liberté sans rivages » d’un régime vraiment républicain, On ne l’a connaîtra que lorsqu’on aura conquis toutes les libertés, car elles sont inséparables les unes des autres. — Edouard Rothen.


PRÊTRE n. m. (du grec : presbuteros, plus âgé). En bref, s’appelle prêtre, tout ministre d’un culte religieux.

A part quelques groupes humains, à l’intellect trop rudimentaire, il n’est guère de peuple qui n’ait été la dupe du voyant, du faiseur de pluie, du sorcier, c’est-à-dire du prêtre. Au cours de l’évolution du sentiment religieux, le prêtre est apparu juste à point pour capter à son profit les croyances fétichistes du moment, en s’imposant comme le médium obligé entre l’homme et les puissances surnaturelles dont il est le jouet passif.

Partout, il s’est trouvé des hommes qui, par leur finesse, ont su en imposer à leurs semblables en mettant le pouvoir soi-disant supérieur de leurs fétiches au service de leurs amis, moyennant une rétribution déterminée. Habiles à interpréter les songes et les présages, les signes du temps et les oracles de tout genre, ils surent gagner la confiance de leurs compagnons en leur inspirant, même par leur état morbide, réel ou simulé, une crainte superstitieuse. Le pouvoir sacerdotal fut d’abord représenté par l’homme médecin. Le sorcier, c’est déjà le prêtre, car c’est parmi les sorciers que, demain, se recruteront les clergés. Le plus souvent c’est un fou que sa folie même sacre sorcier aux yeux de la tribu entière, car chez les sauvages, la condition principale pour devenir sorcier, c’est d’avoir reçu de la nature ou acquis par l’exercice, une santé suffisamment mauvaise pour être aux confins de la folie. L’épilepsie et la chorée suffisent chez nombre de peuples pour accéder à la dignité de sorcier. Les pratiques imposées chez les non-civilisés, pour être initié au métier transforment d’ailleurs très vite un homme normal en un demi-fou, victime d’hallucinations répétées, qui sont considérées comme la preuve du caractère sacré de l’individu atteint. L’ivresse provoquée, les jeûnes prolongés, l’absorption renouvelée de substances excitantes, de narcotiques divers, les bains de vapeur, les cris, les hurlements et les contorsions précédant les actes du ministère, amènent rapidement chez les sorciers et les apprentis-sorciers, de graves désordres cérébraux qui se traduisent par des crises d’épilepsie qui, pour les populations ignorantes, sont la preuve du pouvoir mystérieux de l’homme-médecin. C’est pourquoi dès le commencement ce sont surtout les fous et les idiots qui, au nom de la religion et en vertu de ses enseignements, exercèrent sur la partie de l’humanité saine et intelligente, la prépondérance empruntée à leur caractère sacré. Etat de chose qui resterait incompréhensible si la religion n’était elle-même tout à fait en dehors du domaine de l’intelligence sereine et entière.

Ce serait se tromper que de supposer que les premiers prêtres étaient des imposteurs. Le plus souvent, ils furent les premières dupes de leurs propres jongleries, car l’esprit humain possède des ressources inépuisables de crédulité. La sorcellerie et son corollaire la magie n’ont pas eu leurs origines dans la fraude et ont été rarement pratiquées comme pures impostures. Le sorcier apprend de bonne foi une profession qu’il croit digne de vénération, en ajoutant plus ou moins de foi à ce qu’elle enseigne ; dupe et fourbe en même temps, il associe l’énergie d’un croyant à la ruse d’un hypocrite, Nous pouvons en dire autant d’une bonne partie des prêtres modernes.

Cependant le prestige du sorcier ne s’imposa pas tout d’un coup à l’imagination des hommes. Il fallut un long temps avant de transformer les fétiches individuels en fétiches collectifs. Les hommes ne perdirent que peu à peu l’habitude d’avoir leur gris-gris et ne s’accoutumèrent que progressivement à recourir uniquement à celui du sorcier, dans toutes les occasions, pour lui demander aide et conseils.

Mais quand ils eurent pris l’habitude de s’adresser au sorcier et à ses fétiches ; la puissance de celui-ci grandit de plus en plus, jusqu’au jour où il put prendre en mains la direction du culte et devenir le gardien et l’instructeur des croyances religieuses. Alors, le sorcier sera non seulement l’être qui inflige et guérit les maladies, qui prédit les événements futurs, provoque à son gré la pluie, la grêle et la tempête, qui évoque les ombres des morts, se met en communication avec les esprits et les divinités, mais surtout l’être supérieur doué de facultés spéciales qui lui permettent de communiquer avec les dieux. Il sera l’intermédiaire obligé entre ce monde et l’autre ; la crainte et la vénération que les dieux inspirent rejailliront sur leurs ministres et se traduiront par des bénéfices et des immunités de toutes sortes. Investi d’un caractère sacré, participant quelque peu de la divinité, le sorcier a finalement, en apparaissant comme le seul détenteur de la vérité et comme ministre de la justice divine, conquis le pouvoir et avec lui la richesse. Ces avantages ont souvent excité la jalousie des puissants et dans beaucoup de sociétés, L’autorité civile ou militaire s’est arrogée le sacerdoce (voir ce mot).

Ce que nous venons de dire du sorcier est vrai du prêtre d’aujourd’hui. A quelque religion qu’il appartienne, le prêtre moderne, tout comme ses devanciers, interprète la volonté des êtres surnaturels, parle et commande au nom des dieux. Tout comme le sorcier péruvien, le prêtre chrétien — causons de lui principalement puisque nous le subissons plus particulièrement — consacre des pâtes et des liqueurs ; comme le mage Perse, il fait descendre la divinité sur l’autel et de plus l’offre à manger à ses fidèles ; tout comme le sorcier africain, il chasse les démons qui ont pris possession du corps humain : l’exorcisme a été d’une pratique courante dans le clergé catholique. Le prêtre, c’est l’homme qui croit et fait croire aux talismans, aux amulettes (scapulaires, chapelets, etc.), aux génuflexions, aux gestes sacrés. C’est l’être qui parle, enseigne, agit, condamne, absout, promet et surtout reçoit au nom de Dieu. Mais c’est principalement le conservateur et le parasite par excellence.

Conservateur, gardien farouche des erreurs du passé, des mensonges et des fausses notions morales si novices à l’humanité, le prêtre est l’homme qui a codifié et imposé les multiples « tabous » (voir ce mot), qui depuis toujours ont pesé sur l’activité de l’homme et l’ont paralysée si souvent. C’est lui qui jalousement maintient ce réseau d’interdictions nuisibles qui restreignent la liberté et la dignité de l’homme moderne et qui portent sur la nourriture, les jours ouvrables, l’activité sexuelle, le mariage, la maternité libre, l’éducation de la masse, la liberté d’aller et de venir, de faire et de ne pas faire, etc., etc. C’est lui qui, en sanctionnant de son autorité les « tabous » hérités d’une mentalité barbare, se fait le conservateur attitré des préjugés et des erreurs morales émasculatrices d’énergie. Il les enseigne à l’homme, en même temps que ces croyances archaïques dont la moindre est en contradiction flagrante avec la vérité scientifique. Fidèle à son rôle de conservateur à outrance, il attaque violemment les tendances, les découvertes, les opinions qui menacent à un degré quelconque l’intangibilité des dogmes et la perduration d’une autorité aussi exorbitante qu’elle est artificielle. Que l’on se rappelle, à ce sujet, l’Inquisition et les persécutions subies au cours des siècles par les penseurs indépendants.

Le prêtre est celui qui ne peut vivre que d’autrui et par autrui, c’est-à-dire en parasite. Il donne des paroles, des gestes, c’est-à-dire rien, et transforme ce rien en valeurs réelles : victuailles variées, vêtements somptueux, habitations confortables, honneurs, privilèges, revenus de tous genres, capitaux importants. Aussi rien ne lui coûte pour acquérir et conserver ces avantages. Il sait habilement en agitant juste à point le fantôme de son dieu et en imposant le tabou propice, exploiter les sentiments les plus bas des puissants comme les défaillances les plus tristes des faibles. A ceux-ci il sait persuader que l’ignorance, la crainte, la douleur sont autant de vertus qui assurent à ceux qui les possèdent la meilleure part des irréelles récompenses extra-terrestres. Il apporte à l’œuvre de domination des autres un concours assuré. En stimulant adroitement l’égoïsme, la rapacité des grands, il partagera avec eux les dépouilles prélevées sur la misère humaine, quand il n’aura su se les approprier tout entières. Il connaît l’art de se rendre, en toutes circonstances, indispensable aux uns et aux autres. Il impose aux faibles son appui et aux puissants son alliance, en réprimant, par son enseignement, tout sentiment de dignité et de révolte chez les prolétaires. Pour nous en convaincre, remémorons-nous les férocités de l’Inquisition, les ambitions théocratiques de la papauté (voir ce mot), les désordres amenés, tant au moyen âge qu’à l’époque moderne, par la rivalité et la rapacité des ordres religieux. Souvenons-nous de l’enseignement de l’obéissance passive, des subtilités morales qu’enseignent et pratiquent les Jésuites, de l’immoralité et de la nocivité de la confession, moyen efficace d’espionnage universel. Évoquons un instant l’ingérence constante du prêtre dans tous les actes de l’existence de l’homme qu’il prend au berceau pour mieux le dominer. Quand l’enfant naît, il est là pour l’incorporer de force dans son église, en lui imposant sa foi ; il dirige ensuite son éducation qu’il a soin de rendre aussi antiscientifique que possible ; à son mariage, il est présent aussi pour codifier et réglementer la vie conjugale et, à sa mort, on le retrouve encore veillant jalousement à ce que le moribond meure chrétiennement et prêt à recueillir, quand il y en a, pour lui et ses pareils, la majeure partie, sinon la totalité, de l’héritage. Dominé par l’instinct de conservation, voulant durer toujours, envers et contre tous, il enseigne partout que l’homme doit se résigner à la vie au lieu d’en jouir ; il prêche constamment qu’il vaut mieux se contenter de l’injustice que de lutter pour plus d’équité, s’agenouiller devant les idoles que de se révolter, échanger le présent et ses joies pour un mythique au-delà ; comprimer ses plus nobles aspirations, ses élans les plus productifs de bonheur, pour une résignation passive, une mortification perpétuelle. Si la science et les vertus incontestables de quelques-uns des ministres d’un culte, ancien ou moderne ont pu faire, çà et là, illusion sur l’utilité du prêtre, la nocivité d’une action générale et d’un enseignement anémiants et démoralisants demeure avérée. Quoique prétendent certains, le prêtre, de par ses dires et ses actes, n’a pas cessé d’être un véritable malfaiteur social. Parasite par excellence, son activité consiste avant tout à drainer à son profit personnel et à celui des œuvres d’obscurantisme dont il est l’agent actif et stylé, le meilleur des efforts du peuple. Et détruire son prestige et ruiner son influence, arracher à son emprise les esprits qu’il subjugue nous apparaît comme une des tâches primordiales de toute campagne de libération humaine. — Ch. Alexandre.