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Encyclopédie méthodique/Beaux-Arts/Decorateur

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Panckoucke (1p. 173-176).
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DECORATEUR. Le terme décorateur, lorsqu’on l’employe au pluriel, sur-tout, & qu’on parle des peintres décorateurs, désigne principalement les artistes qui exécutent les décorations de theâtre.

Ce mot signifie aussi les artistes qui s’occupent de certains ornemens intérieurs de palais, de maisons & des appareils de fêtes publiques. Ces branches de l’art de la peinture, sont très-étendues, comme je le ferai observer aux mots décorer & décoration.

Elles embrassent plusieurs parties de la sculpture, & de l’architecture.

Les connoissances dont se contentent les décorateurs modernes, ne sont pas aussi étendues qu’elles pourroient l’être, & cependant leur influence sur les modes, qu’adopte si facilement notre nation, est plus grande qu’elle le devroit être pour le maintien du bon goût.

Les Italiens, sans doute, parce qu’ils ont eu de tout tems un goût national très-marqué pour les fêtes, les spectacles, les décorations, comptent un assez grand nombre d’artistes, qui se sont distingués en exerçant les trois arts principaux du dessin, c’est-à-dire, la peinture, l’architecture & la sculpture.

S’agissoit-il, dans les beaux siécles des arts, du couronnement, du mariage de quelque prince ; d’une pompe funèbre ; d’amuser le peuple & d’attirer, par des fêtes, la foule du peuple ? On s’adressoit aux plus habiles artistes, mais sur-tout aux peintres, & ceux-ci, loin de dédaigner l’emploi de décorateurs, s’honoroient du choix qu’on faisoit d’eux. Les uns avec les autres, se trouvoient assez instruits dans chacun des arts, qu’il étoit nécessaire d’employer, pour ne devoir qu’à eux seuls leurs succès, & de son côté, le public chez cette nation favorisée de la nature, se montroit le plus ordinairement bon juge de leurs talens.

Nous n’avons ni autant d’occasions, fávorables d’employer l’art du decorateur ; ni autant de penchant pour ces objets, ni généralement autant de connoissances & de goût naturel pour en décider, que les Italiens. Et c’est par ces raisons que nos décorateurs, la plupart artistes d’un rang inférieur, ont un grand ascendant sur cette partie de l’art. Ils établissent souvent des modes que nous suivons, & ces modes qui régnent un certain tems, & se répandent sur le caractère des décorateurs en tout genre, font place à d’autres, lorsqu’elles ont enfin occasionné la satiété par le mauvais & excessif emploi qu’on en fait. Nos architectes ont cependant une grande influence & ils doivent l’avoir en effet sur les décorateurs puisqu’ils le sont par état. Aussi dans leur nombre, qui s’accroît avec excès, ceux qui sont eux-mêmes à la vogue, décident le caractère général de ce qu’on appelle décoration, & disputent le plus souvent avec avantage aux sculpteurs & aux peintres décorateurs, le droit de faire regner quelque nouveau goût, lorsque ce goût a éveillé l’attention du public & qu’il a eu quelque succès, soit parce qu’il a été employé à propos ou pour quelqu’un de ceux que l’on s’efforce le plus d’imiter. On ne voit plus que décorations du même genre, quels que soient les objets qu’on décore ; mais avec cette malheureuse destinée, que si le simple est le goût dominant, ce qu’on appelle en terme d’art le pauvre, se substitue bientôt à la belle simplicité ; & que si l’on se décide pour des ornemens plus recherchés & plus riches, ce goût ne tarde guère à se montrer généralement exagéré, surchargé, & désordonné, relativement aux convenances, soit des choses, soit des dimensions, soit des personnes qui en font usage.

On pourra observer que cette destinée est parmi nous commune à une infinité d’objets de plus grande importance : mais pour être juste, il faut considérer aussi, que cette facilité ou plutôt cette flexibilité de caractère qui nous entraîne à des erreurs, tient à des qualités qui nous procurent des dédommagemens : & d’ailleurs, il en résulte au moins, qu’il seroit facile de diriger le goût national, vers ce qui est véritablement bon, si on en avoit le projet médité, & qu’on pensât d’après des connoissances profondes, que le bon goût des arts, dans une nation qui semble destinée à les exercer avec un succès prédominant, influe beaucoup plus qu’on ne le croit sur toutes les autres idées, même morales, dont elle est susceptible, ainsi que sur la richesse, & sur la gloire nationales.


Pour revenir plus immédiatement au sujet de cet article, les architectes sont donc généralement parmi nous, les arbitres de la décoration ; quoique l’art du décorateur exige, à beaucoup d’égards, plus de connoissances théoriques & pratiques de la peinture, que de l’architecture ; & quoiqu’il soit bien plus difficile de trouver parmi nos artistes des architectes, peintres & sculpteurs, que des peintres & des sculpteurs bien instruits de l’architecture.

Il doit naturellement résulter de ce que je viens d’exposer, qu’il n’y a pas aujourd’hui parmi nous assez d’union, entre trois arts, qui demandent pour leur plus grand intérêt & l’avantage national, d’être intimément liés. Ce sont trois freres, qui devroient se croire jumeaux, & parmi lesquels aucun ne devroit affecter de droit d’ainesse & encore moins la prétention à réduire les autres à une étroite légitime.

Au reste, ce que J’observe n’exclut pas les justes exceptions qui ont lieu pour des talens absolument distingués, quels qu’ils soient ; mais il est impossible de ne pas convenir que, si les jardins même (patrimoine naturel des peintres) leur ont été autrefois enlevé par des architectes, on peut craindre qu’ils ne traitent pas toujours en freres les peintres & les autres artistes. Il est bien vrai qu’ils ne peuvent s’en passer absolument ; mais il dépend d’eux de leur préparer des occasions & des emplois plus ou moins fréquens, & plus ou moins avantageux à leurs talens. On doit sur-tout les blamer de ce qu’excluant les grands genres d’ouvrages de peinture, ils abandonnent au détriment de l’art, les embellissemens à de subalternes décorateurs, dont un nombre assez considérable pourroit être appellé artisans de peinture, de sculpture & de décorations ; ouvriers qui n’ont gure pour base de leur talent, que des routines d’atteliers, & une sorte de méchanisme.

Nos théâtres ont souvent donné des exemples de ce déplacement de talens ; cependant on se rappelle encore d’avoir vu des artistes acquérir une réputation justement célèbre, comme décorateurs.

Servandoni, de nos jours, illustra ce talent, dont la premiere base étoit en lui le génie ; ce guide l’avoit initié dans tous les arts qui devoient, pour ses succès, se prêter de mutuels secours : cependant, quoique ce soit principalement comme décorateur qu’il est parvenu à la celébrité, le porche seul de S. Sulpice & plusieurs tableaux l’ont fait connoître, autant comme peintre-architecte, que comme architecte-décorateur, employant des peintres & des machinistes.

Ce que je me suis permis de dire avec impartialité dans ces observations, est à l’usage de tous ceux qui voudront avoir quelques notions de ces objets ; ce que je vais ajoûter, est plus particulièrement propre à ceux qui sont destinés à pratiquer la peinture.

Aux jeunes Éleves

Vous qui, pour la plupart, montrez en entrant dans votre carrière, les desirs les plus vifs de vous y distinguer, que n’employez vous cette espece de surabondance, d’émulation & de zèle qui vous dévore, à vous enrichir de la connoissance des arts, que j’appellerai limitrophes ; parce qu’ils se touchent & souvent se pénètrent ?

Un voyageur jeune, ardent, plein de vigueur & d’envie de s’instruire, ne parcourt guère son pays, sans faire des excursions dans les pays qui l’avoisinent.

Dans vos tems de loisir, dans les heures moins essentielles ou moins favorables à vos principales études, que ne vous essayez-vous à faire des plans de constructions, & à élever sur ces plans des décorations, dans lesquelles vous trouverez l’emploi du génie pittoresque qui vous possède & vous tourmente ?

Quoique vous ne vous destiniez pas à la sculpture, modelez une tête de caractère, une figure, ou un grouppe, quand ce ne seroit que pour connoître la différence qui existe entre la composition des objets qu’on doit voir de tous les côtés, & la représentation de ceux qui ne se montrent que d’un seul ; quand ce ne seroit que pour avoir une idée palpable, si j’ose m’exprimer ainsi, des plans, des surfaces, des méplats, des effets du relief.

Instruisez-vous encore, à titre de curiosité, des opérations méchaniques de ces arts. Si vous vous trouvez un jour à portée de vous procurer une retraite, soit à la ville, soit à la campagne, pourquoi n’auriez vous pas la juste prétention de la bâtir, sans avoir recours aux architectes ? de l’orner de stucs, comme vous l’ornerez de peintures ? Cette prétention est aussi louable dans un peintre, qu’elle est ridicule dans un homme étranger aux talens dont il ne connoît que les noms, & qui croit que d’un instant à l’autre, à l’aide de l’esprit, de quelque industrie & de quelque facilité d’intelligence, il sera dans les arts & dans les sciences tout ce qu’il voudra devenir.

Supposez quelquefois que vous pouvez vous trouver seul d’artiste dans un pays, dans une ville, où se rencontreroit l’occasion de célébrer une fête publique ou de faire un monument. N’auriez-vous pas quelqu’embarras & même quelque honte, lorsque les magistrats


s’adressant à vous, vous remettroient ce soin ; persuadé qu’étant un artiste distingué, tout les arts du même genre vous doivent être connus ? Je vous apperçois acceptant l’emploi qu’on vous donne, je vois le regret que vous éprouvez d’avoir négligé des études qui vous auroient été faciles ; je démêle votre embarras intérieur, qui renaît à chaque instant, parce que vous connoissez à peine les justes proportions des ordres, que vous n’avez que des idées confuses de l’emploi qu’on en peut faire, & que vous ignorez presqu’entièrement les opérations & les pratiques nécessaires, soit pour établir des élévations, soit pour modeler & mouler à la hâte, des statues & des sculptures en cartonage, soit pour faire seulement dresser convenablement à vos idées, les charpentes & les assemblages sur lesquels vous projettez d’établir des décorations.

Qu’arrivera-t-il ? A l’aide de ce que votre talent vous a donné quelques notions vagues, d’intelligence & d’adresse, vous vous efforcez d’inventer ou de deviner ce que vous vous repentez de ne pas savoir, & vous risquez par l’ignorance des connoissances théoriques & mêmes pratiques, que vous auriez pu facilement acquérir, de vous montrer fort inférieur à ce que vous êtes.

Je ne prétends pas cependant vous inspirer la prétention d’être Michel-Ange, Raphael & Palladio, quoique chacun des deux premiers de ces artistes ayent eu des droits reconnus à la réputation dans les trois arts ; mais je vous exhorte à étendre vos connoissances dans les talens divers qui tiennent à celui que vous cultivez, plutôt pour en tirer des avantages pour votre art lui-même, que pour en prendre occasion de vous livrer à une vanité toujours blâmable.

Composez dans des momens perdus, par amusement, par défi, par la curiosité de sonder votre génie, des projets de monumens, des décorations de fêtes & de théâtre : modelez quelques grouppes que vous aurez composés pour les peindre ; moulez, réparez, fondez pour bien connoître, & pour ne pas perdre de vue comment se font toutes ces opéraitons.

Vous ne concevrez qu’en l’éprouvant, combien ces exercices de surérogation ajoûteront à votre facilité, étendront même votre génie.

Vous sentirez l’avantage de pouvoir composer vos fonds, en les enrichissant de fabriques nobles & de monumens majestueux ; vous vous applaudirez de savoir décorer vous-même les intérieurs des temples, des palais où vous placerez les scènes de vos tableaux, sans appeller à votre secours quelque jeune architecte, qui, tout en traçant ses lignes sur votre toile, prendra, parce que vous avez recours à lui, une opinion trop peu avantageuse de votre talent, & une idée trop favorable du sien. Ne vous exposez pas à la necessité de vous humilier devant un artiste qui peut-être vous, est inférieur.

Sachez enfin vous essayer & vous exercer dans différens arts, pour votre plaisir, & cultivez celui auquel vous vous êtes consacré pour, votre gloire.

OBSERVATIONS
à l’usage de ceux qui ne pratiquent point les
arts, mais qui influent sur leurs travaux.

Ordonnez-vous décidez-vous des travaux de l’espèce dont il est question, soit pour des ouvrages publics, soit pour des embellissemens particuliers ? Vous pensez peut-être que, si les grands genres peuvent ne pas être absolument soumis aux décisions de ceux qui ne connoissent pas à fond, ou qui ne pratiquent pas les arts ; au moins des ornemens, des accessoires, des travaux de décorateur enfin, ne sont point au-dessus de vos connoissances ; vous pensez peut-être même encore que la décision vous en appartient, parce que les gens du monde, les gens de la Cour, sur-tout, ont généralement un goût qu’on nomme naturel, un tact & un discernement qui n’a besoin, selon l’opinion la plus répandue parmi eux, ni d’étude, ni de méditation. J’avoue que ce don peut exister dans quelques individus privilégiés des classes à qui je m’adresse ; mais ceux-là même avoueront à leur tour que si le sort de ce qu’on nomme dans tous les arts, ouvrages d’agrément, étoit absolument abandonné à la discrétion de ce tact & de ce discernement innés, ils tomberoient en peu de tems dans les caractères les plus ridicules & les plus arbitraires. On pourroit même penser, à titre de simple conjecture, que, par une singularité remarquable, ils tomberoient dans des caractères d’autant moins élevés, que ceux qui en décideroient absolument le seroient davantage. D’ailleurs, on auroit tort de regarder les accessoires de pur ornement, comme des objets de peu d’importance. Ils sont peu importans sans doute relativement aux objets qui occupent le premier rang dans l’art : mais tout se tient dans les arts, comme dans les constitutions & dans les mœurs. Il y a une chaîne de principes dont les premiers anneaux sont la raison & les convenances.

Que l’un de vous me fasse comprendre d’une manière claire & satisfaisante pourquoi certain rinceau, certaine frise, certain ornement sont de meilleur goût que d’autres ; qu’il énonce des règles d’après lesquelles je puisse diriger mon jugement dans des circonstances différentes, que je puisse appliquer à d’autres objets, je


reconnoîtrai avec empressement l’existence de ce discernement qui devine juste, sans avoir rien appris ; rien médité, & je n’en serai que plus étonné de rencontrer ces phénomènes.

Si cette rencontre est rare, consultez donc les artistes dans les objets même que vous regardez le plus ordinairement comme de peu d’importance ; j’ajouterai même que, parmi les gens de l’art, il faut savoir choisir les conseillers & les juges : car il en est qui pratiquent sans trop approfondir ; il en est en qui la routine tient lieu de votre tact, & l’une n’est guères plus sûre que l’autre ; il en est encore plus souvent qui vous flattent & vous trompent. (Article de M. Watelet).