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Entre deux caresses/15

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TROISIÈME PARTIE : AMOUR


Les équipes s’alignaient sous le soleil. Un à un, les sergents-surveillants jetèrent à haute voix le nombre d’hommes qui leur était dévolu. Un adjudant pointait sur une feuille à chaque appel :

— Neuf hommes.

— Quatorze hommes.

— Dix-sept hommes.

— Dix hommes.

— Vingt-sept hommes.

— Vingt-huit là-bas… Vingt-huit !

Le surveillant de la grande équipe, hargneux, regarda sa blême harde de bagnards.

— À droite…, alignement ! Allez, vite !… Comptez-vous par files.

— Un, deux, trois, quatre, cinq…

— Et toi, Cervelas, saloperie ?

— Six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze…

— Allons, Mexme ?

— …treize, quatorze.

— Pas de file vide. Vingt-huit, mon adjudant.

— Bon, allez !


La corvée s’éloigna en tramant. La chaleur humide rendait cireuses toutes ces faces tirées et glabres.

— À toi, Mexme, le costaud, le coin bleu, là-bas… Oui ! Entre la souche qui penche et le pavé de trois tonnes. Que ce soir, ça soit plat comme un billard…

« Je t’avertis que si tu te fais grouper par un serpent, tu y restes, j’ai perdu ma trousse hier. À moins qu’un des bicots ne le l’ait étouffée…

« Rasibus hein, ce soir, les buissons disparus. Et ne te planques pas derrière le rocher pour en écraser. D’ailleurs c’est plein de bestiaux empoisonnés. Méfie-toi… Rompez !

L’adjudant s’étant éloigné, l’ordre donné, le sergent-surveillant regardait autour de lui avec méfiance.

Rassuré, il s’éloigna vers un forçat, jeune et féminin, qui de loin le dévisageait avec des yeux tristes.

D’un geste de la tête, il lui fit signe de suivre, et se rendit près d’une énorme bille d’acajou. Là était une pierre cubique faisant siège. Il s’assit, le dos accosté au bois roux.

Le forçat vint devant lui.

— Mets-toi là, de façon à surveiller mes frappes. Dis donc, sais-tu qui a bien pu faucher mes cordes, la toile de tente et cinq paquets de biscuits, les seuls où les vers ne se soient pas mis ?…

— Sais pas. Rien vu.

— Gaffe mieux. J’ai aussi perdu un sabre d’abattis, ça devient la barbe. Si je le ceinture, celui-là…

— Dites donc, sergent, il en met, votre banquier. Je ne croyais pas qu’ils soient si maous dans ce métier.

— Oui, il a du cran. Ça lui passera avant que ça ne te revienne. Mais je me demande quelle tante me pégre mes cordes et tout le fourbi ?

— Ça doit être le bicot, évadé d’il y a huit jours, qui vient chercher du matériel ?

— On va lâcher les chiens. Si le juteux radine, tu m’avertis, hein ?

— Gy ! Qu’est-ce qu’il remue le banquier. Dix comme lui et on ratisse toute la forêt en deux mois.

— Dis donc…


Georges Mexme, le forçat 54302, surveillait tout, en travaillant dans un coin isolé de la clairière. Il vit l’ami du sergent se tourner. On entendait assez loin les jurons rauques du reste de l’équipe. Tous étaient descendus dans une sorte de fosse et s’apprêtaient à somnoler.

À trois cents mètres, il percevait le surveillant de la corvée des scieurs de bois. Il tourna autour du buisson que précisément il lui fallait raser et examina encore attentivement êtres et choses. Le moment était venu…

À reculons et les yeux aigus il rentra sous bois. Vingt pas le plongèrent dans un inextricable fouillis végétal en farouche et terrible forêt guyanaise entourant et gardant le camp des Serpents, où le transporté 54302, ancien banquier à Paris, ancien Président des Pétroles Narbonnais, travaillait en ce moment comme terrassier bûcheron.

Ç’avait été un étrange calvaire que celui de Georges Mexme. Les folies les plus romanesques inventées par les écrivains imaginatifs sont rarement aussi étonnantes que la réalité…

Certaines nuits, aux Champs Élysées, il pensa protéger une femme poursuivie et cravachée par un Anglais. La chose n’avait eu de témoins que de rares passants, et encore, attirés seulement par les coups de revolver de l’Anglais. Par malheur, pour se garantir contre cet insulaire irascible, Mexme lui tordit et renversa le poignet. Et la chose fut accomplie de telle sorte qu’en déchargeant l’arme sur son adversaire l’Anglais s’était proprement exécuté. Il avait, dans l’agonie, lâché le revolver que personne de ceux qui survinrent ne vit aux mains de son propriétaire. Ainsi tout le monde put croire les coups tirés par Mexme, vainqueur du combat.

Le malheureux banquier se trouva donc inculpé d’assassinat et les témoins abondèrent.

Il se défendit énergiquement. Mais l’affaire prit soudain une enverguer inattendue. Le mort était un personnage diplomatique notable ; Premier Secrétaire de l’ambassade d’Angleterre. On ne pouvait donc, par déférence envers un pays ami et allié, que prendre grand soin de rendre en l’espèce une exacte justice.

Or, les dires de Mexme furent immédiatement jugés absurdes. Qu’est-ce qui le prenait de conter une histoire de femme poursuivie et cravachée dont nul n’avait rien vu ? Il fut impossible, non seulement de mettre la main sur cette femme mystérieuse, mais encore d’avoir aucune idée réelle de son existence. L’ambassade, qui possédait certainement la clef du drame, se tut et même fit une démarche officielle auprès du ministre des Relations Extérieures, pour que le gouvernement prit position contre l’accusé.

On tenait en haut lieu le malheureux Mexme pour innocent, et les rapports de police avaient parfaitement précisé la redoutable habitude du diplomate, qui buvait outre mesure et ensuite se livrait à des sévices contre les femmes du quartier, fussent-elles parfaitement estimables. On ne fit rien pour l’accusé, sans vouloir toutefois l’accabler…

Une semaine passa, puis une irrésistible poussée de financiers fit bloc contre les Pétroles Narbonnais, Séphardi lutta, mais avec sa souplesse de race, il sacrifia son collaborateur.

Les Pétroles s’effondrèrent.

Bientôt les baissiers vainqueurs comprirent qu’il fallait tuer l’homme après avoir coulé son affaire. Une énorme campagne de presse commença contre la banque Georges Mexme et Cie.

Pendant deux mois, trente journalistes furent dévoués à calomnier le banquier. Des essais timides pour le défendre n’allèrent pas plus loin lorsqu’une nouvelle histoire vint compléter l’écrasement du malheureux. La femme de Mexme était disparue…

Mexme avait-il assassiné sa femme et dispersé ses membres, ou s’il l’avait brûlée, ou si…

Ces questions furent posées partout et passionnèrent le public. La défense de cet homme sur qui pesaient tant de crimes devint impossible. Le grand avocat d’assises Léonce-Ferran, qui avait accepté le dossier, se récusa. M. Joachim de Sivalles, le député, accepta seul de soutenir cette cause perdue, encore fut-ce surtout parce qu’il était le premier escrimeur de France et un tireur infaillible au pistolet, ce qui le mettait à l’abri des insinuations de la basse presse.

L’instruction du crime des Champs-Élysées fut donc noyée dans la débâcle des Pétroles Narbonnais et les recherches de Madame Jeanne Mexme, qu’il eut fallu retrouver pour tenter avec un peu d’espoir le sauvetage de son mari.

Devant l’opinion publique, Mexme était désormais condamné.

Le malheureux possédait, par chance, des réserves inépuisables d’énergie. Il batailla et se défendit, sans espoir, car il avait compris la défaite certaine, mais avec toutefois ce type de courage qui n’a pas besoin de réussir, comme disait Guillaume d’Orange, pour persévérer. Qu’était devenue Jeanne ? On n’en trouva nulle trace… Une partie de la presse avait voulu la tenir pour complice du banquier et la jugeait d’abord partie avec des fonds escroqués aux actionnaires des Pétroles. On ne s’en tint pas à cette thèse parce que les experts comptables constatèrent l’état rigoureusement honnête de la banque et de la Société Narbonnaise.

On affirma ensuite que Jeanne fut partie avec un amant, mais la foule préférait admettre que son mari l’eut assassinée. Or, les journaux disent ce qui plaît le mieux à leurs lecteurs. Il fut donc admis qu’il y avait crime.

Bien entendu la justice n’en croyait pas un mot, mais il n’est pas d’usage qu’elle se mette en travers des croyances populaires… Le chauffeur des Mexme ayant déposé toutefois sur le départ de Jeanne, on crut un instant au Palais que cela suffirait à calmer la foule, dont on craignait politiquement les colères. Mais, le lendemain du jour où un savant communiqué eut exposé l’opinion du Procureur Général, qui présumait Jeanne Mexme fâchée avec son mari et partie quelque part dans les Balkans en un bourg où elle ne lisait point les journaux de France, on put voir partout cette extraordinaire déduction journalistique : le chauffeur est complice de son patron, son arrestation est une question d’heures…

Georges Mexme était bien perdu.

Dans sa prison, le triste vaincu de cette fureur plus financière que judiciaire eut beau méditer sur tous les moyens de défense, il ne vit autour de lui que les abîmes. Éviterait-il même la guillotine ?

Sa grande douleur concernait Jeanne. Où était-elle ? Se serait-elle vraiment suicidée ? Pourquoi ne venait-elle pas tenter de sauver celui qui, devant la loi, et même devant l’amour, était son mari ? Elle ne vint pas.

L’instruction dura dix mois. Les juges espéraient toujours le coup de théâtre qui put alléger leur besogne de magistrats condamnés à condamner. Ils savaient que le jury dirait « oui ».

Le Procureur Général connaissait l’innocence de Mexme, car la police diplomatique lui avait appris que le lendemain du crime, Lady Berescott, maîtresse du Premier Secrétaire de l’ambassade anglaise, avait été expédiée à Londres, habillée en homme, avec le passeport du premier drogman. Il savait aussi que les Pétroles Narbonnais, sous la rude poigne de Séphardi, reprenait du poil de la bête. On disait, en Bourse, que dans un an les plus hauts cours du temps de Mexme seraient retrouvés.

Et pourtant il y avait eu cinquante millions de destructions, dont douze bateaux-citernes incendiés – on le savait – par des agitateurs subsidiés. Des puits avaient été dynamités par des spécialistes venus d’Amérique et la destruction méthodique des bâtiments s’était réalisée militairement. On sentait là une main de concurrent. Pour sa relève, il fallait que l’affaire fut bonne…

Au demeurant, le public n’y croyait plus et la lutte était désormais entre le gouvernement français qui voulait que les Pétroles restassent en des mains françaises et le groupe Engelbrechts, affilié à Pearson, qui rachetait les actions depuis l’arrestation de Mexme et pensait mettre les Pétroles du Narbonnais aux mains d’un syndicat hollando-britannique. Trois départements français achetés ainsi par une puissance étrangère, comme veau en foire, la chose semblait énorme. Blanc-Simplaud mit en accusation le ministère qui incarcérait Mexme pour livrer la France à l’étranger. Boutrol démissionna ; mais Dormitel, le député de la Basse-Dordogne, vint défendre Engelbrechts – qui lui versait six mille francs par mois – et sa péroraison fut applaudie par toute la Chambre, lorsqu’il demanda si Blanc-Simplaud votait aussi une dotation nationale pour les maris qui tuent et dépècent leur femme…

Le lendemain, le Président du Conseil fit venir Blanc-Simplaud et lui dit :

— Mon vieux, il est entendu que Mexme est innocent. L’Anglais a voulu le fusiller, mais mon type, qui a du nerf, lui a retourné la main au bon moment. L’autre, qui d’ailleurs était saoul, s’est tiré, par conséquent, une balle dans la tête. Les pétroles sont une affaire de premier ordre, c’est encore entendu ! Si je pouvais faire voter les crédits, je les soutiendrais d’un milliard et déposerais une loi pour expulser la bande qui s’est abattue dessus. La femme de Mexme est cachée en une bourgade, où volontairement elle refuse de lire nos journaux. Je crois avoir saisi sa trace à Venise… C’est clair !

Donc, mon vieux Simplaud, nous pensons de même, Ne cherche plus à me convaincre. Seulement voilà :

« Si je dis à la Chambre un seul mot de tout ça, je ne récolte pas cent voix et on ira chercher Dormitel pour le remplacer. C’est la plus basse fripouille qui soit passée au Parlement depuis un siècle…, et il en a eu… Dormitel fera guillotiner Mexme d’abord, ce qui n’est rien, au fond, devant les immenses intérêts du pays, mais il nous mènera à la guerre, tu sais qu’il touche en face. Déjà, avec le Président de la République que nous a donné Séphardi, nous ne sommes pas très à l’aise. Dormitel, c’est la fin du régime, Choisis. Mexme ne sera d’ailleurs pas sauvé si je lui sacrifie la Constitution. Me diras-tu d’y consentir ?

Blanc-Simplaud, pâle comme un mort, serra la main du Président et se retira.

On se décida à faire juger Mexme. Ce furent les plus émouvantes assises qu’on ait vues de longtemps. Les parents du diplomate anglais s’étaient portés partie civile et un avocat anglais, parlant fort et bien notre langue, les représenta. Il avait cité, à la mode britannique, des témoins extraordinaires qui vinrent témoigner de choses absurdes mais redoutables. M. Joachim de Sivalles, en discutant avec cet avocat, faillit créer un incident diplomatique dont s’emparèrent les journaux du soir. Certains réclamaient pour Mexme une cour martiale avec exécution immédiate.

Trois jours on se battit pour et contre, dans le prétoire, à coups de formules vengeresses et d’apostrophes incisives. L’inculpé avait en sa faveur – chose unique – tout le mécanisme judiciaire et il avait fallu choisir un avocat général jeune et arriviste pour le réquisitoire. Tous les autres s’étaient récusés.

Le jury avait été épuré par les récusations. On espérait tout de même, non seulement éviter la guillotine, mais aussi les travaux forcés et mener le condamné – car il le serait – dans une prison de réclusion où sa libération par grâce serait rapide et inconnue.

Mais la foule grondait autour du Palais de Justice. Une délégation de divers groupes amoureux de la répression était venue arborer une bannière noire, portant le mot « Punir » en lettres d’or, jusqu’à la Place Vendôme, devant le ministère de la Justice. On criait : « A mort Mexme » dans toutes les rues de Paris et trois cent mille petits bourgeois attendaient avec impatience qu’on montât la machine à tuer.

Douze questions furent posées au jury. Il répondait « oui » à l’unanimité moins deux voix. Tenu par la loi, mais libre de ne pas condamner à mort par la façon dont le questionnaire avait été rédigé, la Cour dut prononcer la peine des travaux forcés à perpétuité.


Deux mois après, Georges Mexme, abandonné des hommes et des dieux, partait purger sa peine comme transporté n° 54302.

Les Pétroles Narbonnais cotaient le jour de son départ 1992.


À Fiume, sur une colline fleurie de roses, en une maisonnette charmante qu’entourait un jardin embaumé, ce jour-là Jeanne Mexme respirait l’air adriatique en souriant. Elle avait juré d’y vivre un an sans écrire à quiconque, sans lire un seul journal de France, et sans penser à son mari ni à ses amis. Elle tenait parole.