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Entre deux caresses/16

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TROISIÈME PARTIE : AMOUR


Georges Mexme s’arrêta un instant sous le lourd rideau de feuillage, de laines et de végétaux, qui séparait la forêt, peut-être libératrice, de ce camp des Serpents où il était devenu numéro de bagne.

Il ne vit rien d’inquiétant. Personne ne songeait à lui. Alors, il détala. À quelques pas, une sente tortueuse rampait entre les arbres. Il la gagna, courut un moment, puis rentra à nouveau dans les herbes tassées. Il fouilla de la main un buisson épineux et en tira un sac grossier. Du sac, il enleva des bandes de toile et les tordit promptement autour de ses mollets, puis attacha le tout avec les cordes dont il fit passer l’une sous la cambrure de son sabot. Ainsi guêtré, il équilibra le sac sur son dos, des cordelles faisant bretelles. Il y avait là aussi un énorme gourdin courbé. Il le prit et retourna aussitôt vers la sente. Alors il se mit à courir.

Il fit trois cents pas et s’arrêta. Un sifflement lui vint du côté droit. Devant lui le sentier se fondait dans la compacité du sous-bois.

Un homme apparut qui lui ressemblait comme un frère, tout au moins de costume et d’ajustement. Un homme toutefois plus jeune et plus faible mais dont la face volontaire était aussi tendue d’énergie.

Ils se serrèrent la main.

— Tu as tout. J’ai.

Le nouveau venu tendait un sabre d’abatis, puis il dit :

— Prends un peu de mon sac.

Mexme approuva.

— Charge-moi !

Quand l’ancien banquier eut mis sur son dos tout ce que voulut l’autre, ils se regardèrent.

— Allons-y !

Et les deux évadés s’enfoncèrent dans la monstrueuse masse végétale, d’aspect impénétrable, qui s’étendait devant eux. Mexme, le premier, faisait le chemin avec son sabre.

Ils ne disaient plus un mot. L’œil agile et l’oreille prête, Mexme marchait, attentif à tout voir et à tout entendre. Autour d’eux, à mesure qu’ils avançaient, la forestière floraison se refermait. Une odeur sûre et lourde, répandue par la millénaire putréfaction équatoriale, les pénétrait et les suivait.

Depuis quatre mois qu’il était à la Guyane, Mexme s’était habitué à l’idée d’une prochaine évasion. Il avait donc voulu tout prévoir. Il est vrai qu’en ce moment des sergents-surveillants faisaient des rondes dans la forêt avec des chiens-loups. Il fallait les éviter et éviter d’autres Européens aussi, qui exploraient ces parages. Il était encore utile que la poursuite ne commençât pas avant cinq heures du soir, afin qu’ils prissent une bonne avance.

Les deux hommes ne marchaient pas vite, mais, certes, nul explorateur bien outillé n’eût progressé avec plus de certitude. Mexme sentait renaître en lui sa vieille âme de champion olympique. Il savait surveiller la direction par l’angle de marche avec le soleil, dont, de temps à autre, il percevait un rayon égaré dans le fouillis immense et sinistre qui régnait partout.

C’est qu’il fallait tenir sa ligne et s’éloigner rigoureusement du camp. C’est très difficile. Le soleil, étant à gauche, devait aujourd’hui faire un angle très aigu avec la marche. Demain, cet angle serait plus grand, pour éviter une large terre marécageuse. Quand on aurait marché trois jours et qu’on serait dans la région haute, où la végétation est plus rare et où règnent certains moustiques empoisonnés, là enfin où sont les placers d’or, il faudrait redescendre, avec le soleil, devant soi le matin, derrière soi le soir. Alors on trouverait le Maroni.

De l’autre côté du large fleuve, c’est la terre où les surveillants du bagne ne vont plus : la Guyane hollandaise.

Mais il fallait trouver le Maroni…

Rien ne troubla jusqu’à cinq heures la fuite des deux forçats. Ils allaient d’un pas irrégulier, Mexme coupait le moins possible des obstacles végétaux afin de ne pas laisser de trace. Le sol était fangeux et surchargé de branches pourries, de feuilles molles et d’herbes rampantes dont l’écrasement dégageait une odeur vireuse.

Parfois, le rocher affleurait et le choc des sabots s’entendait sous les arbres clairsemés. On marchait plus vite alors. Ensuite on retombait dans le vaste conglomérat des chlorophylles. On eut cru l’avancée impossible, tant tout se tassait devant ces deux hommes hâtifs. Mais ils trouvaient enfin leur route, et tout se fermait derrière leurs pas muets.

La forêt offrait partout son mystère cruel. Peu d’animaux, sinon infimes et fuyards. Presque tous pourtant avaient des couleurs inattendues, tendres et semblables à de délicats tons d’aquarelles.

L’aspect de vie désordonnée et apocalyptique, l’étrangeté de spectacles sans recul, la violence de cette floraison illimitée donnaient peu à peu aux deux évadés le sentiment d’une sécurité.

Ils avançaient depuis plus de trois heures lorsque près d’une sorte d’épine schisteuse que la végétation enserrait sans la couvrir, sur un espace étroit et long, ils entendirent un coup de fusil lointain.

— Ça y est ! dit le compagnon de Mexme.

— Oui ! répondit laconiquement l’ancien banquier.

— C’est nous qui sommes avertis les premiers de notre propre départ, ricana l’autre.

Il y eut alors deux coups de fusil, très proches l’un de l’autre, puis un dernier, éloigné de dix secondes.

— Ça ne vient pas du camp, dit Mexme.

— D’où, tu crois ?

— Du nord où il y a des types qui cherchent emplacement pour une nouvelle bande. Nous n’aurions pas entendu, si ça venait de chez nous.

— Alors ?

— Rien. C’est le risque. Ils ont combiné un triangle de patrouilles. Ça vient d’un des sommets. Nous montons vers le nord. Ceux du sud ne peuvent plus nous avoir. Ceux-ci tirent des coups de fusil, c’est qu’ils avertissent quelqu’un devant nous. Ce serait bien étonnant si nous ne nous trouvions face à face…

— Crois-tu qu’il y ait des nègres dans ce coin-ci ?

— Sais pas. Tout de même je crois qu’ils sont surtout près du placer Bonjour beaucoup plus haut, ils ont à gagner là-bas, tandis qu’autour d’un camp de forçats…

— Et où, le placer Bonjour ?

— Rien à craindre ? Il est à vingt-huit kilomètres d’ici. Nous serons au Maroni quand ils sauront que nous sommes dehors…

— Tu espères ?

— Je suis certain, mais ne parlons plus, cela détourne l’attention et fatigue. Poussons. Je voudrais sortir de leur triangle au plus tard demain matin.

Ils continuèrent ainsi, fendant impassiblement la lourde et tropicale futaie. Derrière eux le silence se reformait et la trace de leur passage devenait insaisissable, sauf sans doute pour des chiens. Parfois, des bêtes inquiétantes, sitôt qu’ils avaient passé, venaient respirer doucement et cauteleusement la route des deux hommes. Devant eux, des fourrés nouveaux, invincibles eût-on cru, fermaient sans cesse le chemin. Ils passaient pourtant.

Mexme sentait, comme Antée touchant terre, des forces neuves naître en lui à mesure qu’il s’éloignait du camp de forçats.

Ils s’arrêtèrent enfin dans une sorte de clairière, velue de mousses courtes.

— On fait halte.

— Oui. Mangeons !

La nuit allait venir, brutale et nette. Ils choisirent un arbre aux branches évasées à deux mètres du sol.

— Dressons notre lit !

Avec une toile de tente et des cordes, ils firent un hamac haut situé, puis se mirent à mâcher méthodiquement des biscuits militaires puissamment nutritifs, mais d’une dureté basaltique. Dans son sac, Mexme portait une bouteille d’eau additionnée de quelque ingrédient fébrifuge. Ils burent.

Le compagnon de Mexme était évadé depuis trois jours. Toutefois il n’avait pas quitté le camp des Serpents, et volait la nuit tout ce que l’indolence des sergents-surveillants laissait traîner. Il s’était entendu avec Mexme, qui depuis longtemps préparait ses approvisionnements pour une fuite difficile.


L’ancien banquier s’était fait indiquer avec un soin minutieux tous les moyens de gagner le large. De vieux forçats, familiers des évasions heureuses, et que seule l’ivrognerie, la fainéantise ou quelque nouveau délit avaient pu ramener dans les fers, l’avaient documenté. Maintenant il ne mettait pas en doute la liberté conquise. Mais il fallait veiller…

Ils dormirent ensemble, quoiqu’ils eussent prévu une veille alternée. Mais que surveiller au cœur d’une forêt géante où l’on peut passer à vingt pas les uns des autres sans se voir ni s’entendre ? Au matin, un peu lardés par les moustiques, ils se réveillèrent toujours dispos.

Sitôt le soleil perçu pour donner le sens à leur route, ils se mirent en chemin vers le nord-ouest.

Le jour se passa sans alerte. Fiévreux et ardents, ils progressèrent ainsi qu’ils avaient calculé. Mexme avait trouvé, selon les avis d’un forçat expert, et savant en la matière, une sorte de ruisseau qui lui permit de rectifier la direction.

Ils dormirent comme la veille dans la toile de tente transformée en hamac.

Le lendemain, ils continuèrent la dure route. Autour d’eux, les isolant du monde comme un océan, la prodigieuse forêt semblait maintenant les protéger.

Le soir du troisième jour, ils arrivèrent aux terres stériles. Ce sont des sables micacés d’où ressortent les vertèbres anguleuses du sous-sol secondaire. Sur ces roches luisantes et basses, malgré la sécheresse, des plantes obstinées parviennent à implanter leurs radicelles. Ils étaient sur le sol aurifère…

Maintenant il leur faudrait descendre vers la mer, en oblique, pour trouver le Maroni à deux, trois ou quatre jours de marche. Par la bonne voie ils devaient le rencontrer au coude même où la traversée du vaste fleuve est le plus facile. On pouvait, il est vrai, remonter plus haut. Comme le Maroni décrit une vaste courbe, ils serait possible de le trouver ainsi plus vite vers le nord. Mais en ce cas on abordait la Guyane hollandaise en sa partie la plus difficile, là où abondent, de plus, les Indiens aux oreilles tombantes, venus du Brésil. Ces Indiens vous ramenaient au camp spécial pour évadés, d’où nul ne revient et qui gîte très haut entre deux fleuves torrentueux et peu franchissables : l’Italy et le Marouinu. Là, impossible désormais de descendre vers la mer. Des cours d’eau aux rapides tourbillonnants, le Camopi, l’Approuague et l’Oyapock ferment invinciblement la route. Il faudrait dès lors s’évader vers le cœur inexploré du Brésil, où la sylve n’a jamais rendu les explorateurs.

Mexme méditait tout cela. Avant son passage en Cour d’assises, sur un conseil voilé de Me Joachim, il avait longuement étudié la cartographie guyanaise. Comme il avait de la méthode, il s’était occupé à chercher la base théorique d’une évasion, en partant des divers camps où l’on pouvait l’expédier. La carte de d’Anville qui date de 1729, celles de la Condamine (1745) et de Mentelle (1774) lui avaient appris leurs secrets. Il avait calculé d’après Jeffrys (1755) et fait ses plans d’après Thompson (1783), car ces gens en savaient autant – peut-être plus – qu’aujourd’hui sur l’arrière-pays. Une passion le prenait même, en lisant tant de vieux livres, pour cet El Dorado de jadis.

Maintenant il mettait sa science en œuvre. L’Éden découvert par Juan de la Cosa, compagnon de Christophe Colomb, le pays de rêve et de charmes infinis dont parlent Moralés Maggiolo, Diego Roberto et Battista Agnese, était pour lui la terre maudite entre toutes, d’où il voulait, à tout prix et par tous sacrifices, s’évader enfin. Maintenant il fallait, sans cartes et sans boussole, parvenir au Maroni dans un secteur sis entre le 54° degré de longitude d’une part et les 4° et 5° degrés de latitude nord d’autre part. Là était la liberté. Les deux évadés devaient se trouver présentement à la pointe nord de cet arc.

Mexme exposa à son compagnon la situation exacte. Il exagérait toutefois les distances, car il craignait que l’autre fût prompt à se décourager.

Sa confiance était désormais entière. Au début il se sentait à la merci d’un flair de chien, d’un hasard, d’une balle expédiée de très loin. Que valent volonté et vigueur, intelligence et calcul, devant une arme à répétition portant juste et dont le possesseur est doué d’adresse ? Or, le risque de la balle envoyée sans avertissement par un des nombreux surveillants qui errent autour du camp des Serpents se trouvait sans doute disparu. Mexme reprenait sa destinée en charge. Il gagnerait la côte de la Guyane hollandaise, s’embarquerait pour un port quelconque du Venezuela, de Costa Rica ou du Mexique et serait libre alors, en la plénitude de ce mot.

Ensuite il lutterait d’homme à homme et il se sentait doué pour ce combat-là. Tous les métiers luis seraient bons. Il gagnerait de l’or. Il lui faudrait en gagner.

Après cela, ce serait le retour en France, avec quelque nouveau nom bien choisi et de résonance rastaquouère…

Il ne songeait pas encore à la vengeance. À chaque heure suffit sa peine. D’abord il fallait terminer cette évasion, puis s’enrichir, un peu…

Alors il calculerait comment…

Comment…

Comment revoir Jeanne Mexme ?

Un flot de sang envahit sa face à cette évocation. Il revécut en une seconde ce soir maudit où il avait failli la violer après une dispute sur les Pétroles Narbonnais.

Brute !… Imbécile !… Sauvage !… Comment, ce jour-là, et bien d’autres, avait-il pu se laisser aller ainsi à un instinct aussi bestial ? Voilà comment il avait perdu celle dont l’amour ne cessait pas de le brûler encore…

Ah ! Revivre ces heures-là… Reprendre le temps passé… Ressaisir les heures perdues et gâchées de l’existence…

Il se sentait encore un homme à recourir le grand championnat du bonheur.

Il se dressa sur ses jambes fortes, guêtrées d’une toile qui avait vêtu un forçat mort l’avant-veille d’une piqûre de serpent. Sur la mort et sur la vie il reprendrait sa propre existence à pied d’œuvre. Le temps ne lui enlèverait rien de sa force et de son vouloir… Appuyé à son gourdin, du fond de la forêt vierge, il défiait le monde et la société qui avaient voulu l’ensevelir vivant…


— Non ! Séphardi… N’insistez pas. Ce serait odieux.

Jeanne Mexme, allongée, nue, sur un vaste lit de repos couvert de velours bleu sombre, se tournait à demi vers le banquier debout en frac, qui la contemplait d’un regard ardent.

Elle l’éloigna. Dans la pièce somptueuse et parfumée, l’or des tableaux et des bijoux épars dans une coupe étincelante, le désordre des vêtures féminines jetées sur un fauteuil bleu roi, la lumière laiteuse issant avarement d’une coupe d’onyx suspendue au plafond faisaient penser invinciblement aux plus lascives joies de l’amour…

Jeanne Mexme riait nerveusement. Séphardi fit semblant d’accepter un verdict qui le chassait de ce lieu où il avait mille raisons de se tenir pour maître. Il s’en alla donc avec une humilité orgueilleuse. Elle le regardait sortir. Un pli barrait son beau front et une colère cachée tirait les commissures de ses lèvres.

Puis elle ricana avec une face féroce et dominatrice.