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Entre deux caresses/5

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PREMIÈRE PARTIE : SENTIMENT


C’est un dimanche après-midi dans le salon du banquier Georges Mexme. Le soir tombe doucement. Le tabac et les alcools ont irrité jusqu’au fond des consciences un goût âpre de confidences. On parle d’amour. Le décor galant et somptueux suggestionne inconsciemment les cerveaux. Fanny Bloch affirme :

— L’amour est tout dans les sens. Il ne faut pas le chercher ailleurs. S’il réagit sur l’esprit, c’est par simple hasard. Les êtres sains ne sont pas du tout semblables à des vases communicants.

Léon de Barleigne, sénateur et directeur du Journal des Énergies, soupira d’un air défait :

— Non, Fanny, l’amour n’est pas tout sens. Les sens même n’y doivent avoir aucune place. Nous avons surchargé d’émois adventices un sentiment exclusivement moral.

Le banquier Séphardi, coupant, ironique et autoritaire, certifia :

— Qu’est-ce que cela peut-être que l’amour privé des sens ?

Barleigne dit :

— C’est une sorte de mystique de l’amitié.

Séphardi reprit :

— La « philia » grecque… avec l’homosexualité de Socrate au bout ?

Jeanne Mexme éclata de rire. Son mari, catégorique là comme en tout, réglementa le problème :

— L’amour est une impulsion assurément bisexuelle. Mais il comporte divers étages. Il se subordonne donc, ou non, les autres types d’impulsions. Il n’est total que chez les êtres à puissante vitalité.

Sophie de Livromes, épouse divorcée d’un ministre, et romancière illustre, parut alors s’égayer… Elle tenait au bout des doigts une cigarette à saveur opiacée et violente. Grasse et salace, elle était une des femmes les plus connues des cinq mondes, pour avoir posé une Vénus de Cnide dont les reproductions en bronze, en marbre, et en plâtre même, abondaient partout. Elle parla d’une voix rauque :

— Il nous faudra tout entendre… Voici Mexme qui transforme maintenant l’Amour en championnat olympique. Dites donc, pendant que vous y êtes, l’Amour ne serait-il pas une course à pied ?

Tout le monde rit. Elle ajouta :

— L’Amour n’est pas un point de départ mais un point d’arrivée. Il naît d’appels, de désirs, d’émois exclusivement sexuels, mais inconscients. La conscience lui vient lorsque tout cela s’intellectualise. Et c’est dans le transfert sur un être nommément

Désigné que l’opération se fait. Ainsi je concilie la thèse de Fanny et celle de Barleigne. De plus, j’explique par le même coup la variété infinie des amours. En effet, le degré de conscience varie d’être à être…

Blanc-Simplaud, l’ancien ministre, demanda :

— Et comment s’opère votre sélection ? Car enfin il faut y venir, l’amour est une exclusive.

Sophie reprit :

— L’instinct choisit. Sur dix hommes que rencontre une femme, elle en trouve un pour l’aimer, par exemple.

— Que dites-vous ? reprit l’ancien ministre. Si la femme est belle, elle en trouvera dix.

Sophie haussa les épaules :

— Vous êtes un farceur, mon cher ministre. Aimer, aimer, est-ce que je parle de faire la bête à deux dos ? C’est une force purement psychique de l’amour.

— Pardonnez-moi, reprit l’ex-ministre. Là où il y a psychologie il y a physiologie. Donnez-moi un nerf et un muscle et je vous donne une âme. Donc, vous ne vous échapperez pas. L’amour, pour psychique, est d’abord un travail de vaisseaux, de secrétions, de glandes et de péristaltismes.

George Mexme dit :

— Ni l’un ni l’autre ne sont croyants et les voilà en plein dans une dispute théologique.

Sophie éleva la voix d’un ton :

— C’est ça, mettez-le en minorité, ce ministre cagot. J’ai dit que l’amour était une impulsion issue de l’inconscient. L’amour est toutefois pour les deux sexes un choix conscient, les raisons de ce choix nous restant obscures. Il est vraisemblable qu’elles soient liées avec ces états physiologiques dont parlait Blanc-Simplaud. Mais évidemment, une fois la sexualité passée dans l’esprit, elle subit les règles de l’activité mentale et peut donner l’illusion de ne point avoir de rapports avec le physique.

— Sophie, dit Jeanne Mexme, tu es presque biblique.

— En quoi, ma chère amie ?

— Bah ! Tu sais bien que le verset vingt-sept de la Genèse dit que l’homme et la femme, dans le Paradis Terrestre, furent bisexués, c’est-à-dire hermaphrodites. D’où il résulte que la monosexualité étant accidentelle et née de la fixation évolutive d’un vice, chacun cherche ici-bas l’entité capable de reconstituer l’androgynat primitif, de refaire l’homme-femme type, et c’est cette recherche, inconsciente en son fond, mais consciente en ses résultats que l’on nomme amour…

Blanc-Simplaud s’écria :

— Voilà une vraie thèse idéaliste, ma foi, et qui, mieux encore, permet à la chair de se donner toutes les fêtes. Si je deviens ministre de l’Instruction publique, je la fais enseigner dans les écoles…

— On peut remonter plus haut que la Bible…

Antonio Gréalli, Premier Secrétaire à l’ambassade d’Italie, face étroite et maigre, sommée de deux bandeaux lisses, parlait avec un léger accent ramené de sa Sicile natale :

— Oui, en somme… L’amour, c’est la forme perfectionnée du désir. Or, le désir, c’est la force qui distingue la matière vivante de l’inorganique. Que sommes-nous ? Que fut la première cellule vivante ? Qu’est la monère ? Un mélange d’azote, d’oxygène, de carbone, de fer, de phosphore, de soufre, de cuivre… etc., etc., avec comme principe agrégatif et vital…

— Le désir…

— Voilà tout.

Jeanne Mexme, subtile disputeuse, demanda insidieusement :

— Le désir est-il concevable sans la réalité qui le possède ?

Gréalli rétorqua :

— Madame, vous savez bien que l’on admet comme réelles des « mises à la limite », en soi inconcevables. Deux lignes se rencontrent à l’infini. Elles sont dites parallèles, c’est-à-dire irrencontrables…

— Hé bien ?

— Hé bien, le principe du mouvement me suffit pour mettre en marche toute la mécanique. Je puis supposer l’immobilité parfaite de tout. Ensuite le mouvement. Mais ce mouvement, à l’origine, rapproche juste deux unités constituantes du cosmos. Cela change leurs rapports de relations : j’étreins sous le mot désir ce changement initial et l’applique à tous les rapprochements ultérieurs nés du premier. Ainsi j’ai défini l’amour métaphysiquement.

Jacob Leviston, le savant mathématicien, susurra :

— À condition que les mots utilisés, passant du relatif à l’absolu, gardent un peu de sens…

— Évidemment, dit Gréalli, mais votre objection est applicable à tout le langage. Les pots ne veulent peut-être rien dire…, que leurs sons…

— C’est déjà beaucoup, sourit Jeanne Mexme.

— Trop pour le repos des hommes, ajouta Leviston. Il aurait été bien plus utile pour la vie que la philosophie cessât de prétendre à l’intelligibilité pour se résoudre en musique.

— Entendu ! dit Gréalli. Mais je termine ma théorie : le désir serait donc la base de l’affinité chimique. Sous une certaine forme et un certain potentiel, ce désir intégrerait la vie, et au degré supérieur serait devenu ce que nous nommons amour, au degré suprême de la pensée…

— Gréalli, reprit Leviston, vous errez, sans l’avoir voulu, dans le jardin sauvage, redouté et aussi méprisé, de l’ésotérisme. Le satan des grimoires, en même temps qu’il enchaîne les couples en leur imposant cette attirance qu’est l’amour même, puisque la sexualité est maudite et mortelle.

— Diable ! dit Jeanne Mexme.

— Eh oui ! Ce Satan porte, tatoué sur le bras droit, le mot « Coagula » et sur le gauche « Solve »… Ce sont les maîtres mots, de tout ce qui existe. Unit et dissout, conglomère et dissémine, lie et dissocie, crée et tue…

— Curieux ! dit Georges Mexme. Alors le désir leur semblait déjà le principe de la vie et de la mort.

— Comme de fait, sourit Leviston. Un corps meurt, mais tous ses constituants vont aussitôt former d’autres combinaisons. C’est ce second désir-là, vainqueur du désir de persister dans l’être vivant, qui est la mort. L’amour n’apparaît plus en cette idée qu’une sorte d’entité de l’écoulement des choses… le principe de toutes les transmutations…

— En somme, dit Jeanne Mexme, le désir suffit pour tout expliquer. C’est trop…

Leviston continua :

— Mais c’est la thèse même de Freud que l’on ne peut pas tenir pour un métaphysicien.

— Bah ! dit Fanny Bloch, toutes les théories de l’amour sont chez Freud. C’est la boîte de Pandore, avant la fuite des malheurs…

Gréalli sourit :

— Oui, Fanny, cet Éros monstrueux vous fascine. Le petit dieu de Lampsaque n’était excessif que d’un bout. Celui-là l’est de tous les côtés.

— Certes, cria impétueusement Fanny, j’aime tout ce qui agrandit nos actes et les met à la mesure de l’infini… Nos actes et nos pensées même… D’ailleurs, le premier frisson de la gelée primordiale contenait déjà les sens, l’ouïe et la vision qui ont atteint un si prodigieux degré de délicatesse perfectionnée. Pourquoi donc l’amour ne serait-il pas, lui aussi, même dans ses frissons les plus charnels, une perfection de cet ordre de grandeur ?…

Elle se mit à rire agressivement :

— Vous avez donc beau tourner et retourner le problème, vous devez revenir à mon interprétation brutale du début. L’amour est tout sens…

— C’est le problème le plus abstrus, celui-là, dit Blanc-Simplaud. Le désir tel que viennent de le définir Gréalli et Leviston, est-il un concept à base strictement matérialiste, ou s’il atteint le même degré d’idéalisation qui caractérise le mot Dieu ? En ce cas, la formule « les sens » désignerait une chose plus abstraite que l’âme même.

— Nous sommes bien loin de notre pauvre société, où l’amour, qu’il soit ceci ou cela, n’en apparaît pas moins une donnée exclusivement morale et même économique.

Barleigne parlait ironiquement.

— Ainsi nous le connaissons mieux, nous, législateurs, ou du moins de plus près, que ne font vos transcendances.

Georges Mexme approuva :

— Nous nous sommes laissés entraîner dans des nuées. L’amour, c’est une valeur sociale.

Jeanne Mexme dit :

— L’amour marital, peut-être ?

Mexme hocha la tête :

— Le reste, ce ne sont que des jeux d’épidermes.

Barleigne reprit :

— Le plus curieux est qu’ici la thèse métaphysique tombe et disparaît. Car il y a des époux qui s’aiment sans nul désir.

— Oh, oh ! dit Sophie de Livromes. En connaissez-vous aussi qui se trompent par affection ?

— Évidemment !

— C’est un adultère qui devient alors la forme parfaite de la fidélité. Quel paradoxe !

Jeanne Mexme dit :

— Cela va de soi. Le mariage est une union d’intérêts. Or il est facile de concevoir des circonstances où l’intérêt soit en opposition avec la satisfaction du désir.

— Voyons ?

— Supposez un mari malade et dont la femme soit ardente. Eh bien son adultère sera une marque d’affection.

— De cupidité, si elle jouit des biens du mari, plutôt…

— Ne peut-on pas aimer l’argent et aimer son mari à la fois ?

— Si, évidemment !

— D’ailleurs ne saurait-on concevoir une femme aimant un époux avec sincérité, et sensible tout de même au désir envers d’autres hommes ?

— Je pense que tu ne parles pas pour toi, dit Georges Mexme en riant.

— Toute thèse est d’ensemble, rétorqua-t-elle. L’amour dans le mariage est un compost. D’ailleurs les intérêts matériels y ont le pas sur les sentiments. Un mari qui ruine sa femme est beaucoup plus coupable que la femme qui trompe son mari.

— Cela, c’est une théorie neuve, dit Blanc-Simplaud avec satisfaction. Et mon humeur parlementaire se réjouit de l’idée qu’on puisse un jour la plaider…

— Et perdre…

— Bien entendu. Mais là comme à la guerre, les résultats comptent peu et un général vaincu passe pour aussi héroïque que celui qui le battit.

Fanny Bloch ajouta :

— D’autant qu’ils se sont tous deux tenus loin des balles…

— Comme l’avocat, ma chère. Il plaide, mais, s’il perd, n’en perdra pas le sommeil, soyez-en assuré.

— Il y a autre chose, dit Jeanne. On admet couramment que l’homme ait un droit à l’infidélité et on refuse ce droit à la femme…

— Ma chère, dit Sophie de Livromes, les lois faites par les riches sont toujours faites contre les pauvres, par les propriétaires contre les locataires et par les soldats contre les civils. Les lois faites par les mâles ont été faites contre les femelles. Qui dit loi dit système d’ordres et de défenses utiles à qui rédigea cette loi.

— Il y eut des législateurs désintéressés…

— Voire ? Barleigne. Vous devriez être le dernier à le supposer…

Georges Mexme dit nettement :

— Une femme doit être fidèle. Mais l’homme peut avoir des caprices. S’ils ne sont pas durables, ils ne sont pas attentatoires à l’amour.

— Ah, voilà le fossé devant nous. Je nie cette idée-là quant à moi, affirma Jeanne.

— J’espère, dit superbement Georges Mexme, que nous n’aurons point à débattre autrement qu’en théorie.

Jeanne se mit à rire :

— Bourgeois !