Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 3/Chapitre 5

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CHAPITRE V.
Des Noms des Modes Mixtes, & des Relations.


§. 1. Les noms des Modes mixtes ſignifient des idées abſtraites, comme les autres noms généraux.
LEs noms des Modes mixtes étant généraux, ils ſignifient, comme il a été dit, des Eſpèces de choſes dont chacune a ſon eſſence particuliere. Et les eſſences de ces Eſpèces ne ſont que des Idées abſtraites, auxquelles on a attaché certains noms. Juſque-là les noms & les eſſences des Modes mixtes n’ont rien qui ne leur ſoit commun avec d’autres Idées : mais ſi nous les examinons de plus près, nous y trouverons quelque choſe de particulier qui peut-être mérite bien que nous faſſions attention.

§. 2. I. Les idées qu’ils ſignifient, ſont formées par l’Entendement. La prémiére choſe que je remarque, c’eſt que les Idées abſtraites, ou, ſi vous voulez, les Eſſences des différentes Eſpèces de Modes mixtes ſont formées par l’Entendement, en quoi elles différent de celles des Idées ſimples, car pour ces dernieres l’Eſprit n’en ſauroit produire aucune ; il reçoit ſeulement celles qui lui ſont offertes par l’exiſtence réelle des choſes qui agiſſent ſur lui.

§. 3. II. Elles ſont formées arbitrairement & ſans modèles. Je remarque, après cela, que les Eſſences des Eſpèces des Modes mixtes ſont non ſeulement formées par l’Entendement, mais qu’elles ſont formées d’une maniére purement arbitraire, ſans modèle, ou rapport à aucune exiſtence réelle. En quoi elles different de celles des Subſtances qui ſuppoſent quelque Etre réel, d’où elles ſont tirées, & auquel elles ſont conformes. Mais dans les Idées complexes, que l’Eſprit ſe forme des Modes mixtes, il prend la liberté de ne pas ſuivre exactement l’exiſtence des Choſes. Il aſſemble, & retient certaines combinaiſons d’idées, comme autant d’Idée ſpécifiques & diſtinctes, pendant qu’il en laiſſe à quartier d’autres qui ſe préſentent auſſi ſouvent dans la Nature, & qui ſont auſſi clairement ſuggerées par les choſes extérieures, ſans les déſigner par des noms, ou des ſpécifications diſtinctes. L’Eſprit ne ſe propoſe pas non plus dans les Idées des Modes mixtes, comme dans les Idées complexes des Subſtances, de les examiner par rapport à l’exiſtence réelle des Choſes, ou de les verifier par des modèles qui exiſtent dans la Nature, compoſez de telles idées particuliéres. Par exemple, ſi un homme veut ſavoir ſi ſon idée de l’adultere ou de l’inceſte eſt exacte, ira-t-il la chercher parmi les choſes actuellement exiſtantes ? Ou bien, eſt-ce qu’une telle idée eſt véritable, parce que quelqu’un a été témoin de l’action qu’elle ſupoſſe ? Nullement. Il ſuffit pour cela que les hommes ayent réuni une telle Collection dans une ſeule Idée complexe, qui dès-là devient modèle original & idée ſpecifique, ſoit qu’une telle action ait été commiſe, ou non.

§. 4.Comment cela ? Pour bien comprendre ceci, il nous faut voir en quoi conſiſte la formation de ces ſortes d’Idées complexes. Ce n’eſt pas à faire quelque nouvelle Idée, mais à joindre enſemble celles que l’Eſprit a dejà. Et dans cette occaſion, l’Eſprit fait ces trois choſes : Prémiérement, il choſit un certain nombre d’Idées ; en ſecond lieu, il met une certaine liaiſon entre elles, & les réunit dans une ſeule idée ; enfin il les lie enſemble par un ſeul nom. Si nous examinons comment l’Eſprit agit, quelle liberté il prend en cela, nous verrons ſans peine comment les Eſſences des Eſpèces des Modes mixtes ſont un ouvrage de l’Eſprit ; & que par conſéquent les Eſpèces même ſont de l’invention des hommes.

§. 5.Il paroit évidemment qu’elles ſont arbitraires en ce qui l’Idée d’un Mode mixte eſt ſouvent avant l’exiſtence de la choſe qu’elle repréſente. Quiconque conſiderera qu’on peut former cette ſorte d’Idées complexes, les abſtraires, leur donner des noms, & qu’ainſi l’on peut conſtituer une Eſpèce diſtincte avec qu’aucun Individu de cette Eſpèce ait jamais exiſté, quiconque, dis-je, fera reflexion ſur tout cela, ne pourra douter que de ces Idées de Modes mixtes ne ſoient faites par une combinaiſon volontaire d’idées réunies dans l’Eſprit. Qui ne voit, par exemple, que les hommes peuvent former en eux-mêmes les idées de ſacrilege ou d’adultére, & leur donner des noms, en ſorte que par-là ces Eſpèces de Modes mixtes pourroient être établies avant que ces choſes ayent été commiſes, & qu’on en pourroit diſcourir auſſi bien, & découvrir ſur leur ſujet des véritez auſſi certaines, pendant qu’elles n’exiſteroient que dans l’Entendement, qu’on ſauroit le faire à préſent qu’elles n’ont que trop ſouvent une exiſtence réelle ? D’où il paroît évidemment que les Eſpèces des Modes mixtes ſont un Ouvrage de l’Entendement, où ils ont une exiſtence auſſi propre à tous les uſages qu’on en peut tirer pour l’avancement de la Vérité, que lorſqu’ils exiſtent réellement. Et l’on ne peut douter que dans les Légiſlateurs n’ayent ſouvent fait des Loix ſur des eſpèces d’Actions qui n’étoient que des Ouvrages de leur Entendement, c’eſt-à-dire, des Etres qui n’exiſtoient que dans leur Eſprit. Je ne croi pas non plus que perſonne nie, que la Reſurrection ne fût une Eſpèce de Mode mixte, qui exiſtoit dans l’Eſprit avant que d’avoir hors de là une exiſtence réelle.

§. 6.Exemples tirez du Meutre, de l’Inceſte, &c. Pour voir avec quelle liberté ces Eſſences des Modes mixtes ſont formées dans l’Eſprit des hommes, il ne faut que jetter les yeux ſur la plupart de celle qui nous ſont connuës. Un peu de reflexion que nous ferons ſur leur nature nous convaincra que c’eſt l’Eſprit qui combine en une ſeule Idée complexe différentes Idées diſperſées, & indépendantes les unes des autres, & qui par le nom commun qu’il leur donne, les fait être l’eſſence d’une certaine Eſpèce, ſans ſe régler en cela ſur aucune liaiſon qu’elles ayent dans la Nature. Car comment l’Idée d’un homme a-t-elle une plus grande liaiſon dans la Nature. Car comment l’Idée d’un hommme a-t-elle une plus grande liaiſon dans la Nature que celle d’une Brebis avec l’idée de tuer, pourque celle-ci jointe à celle d’un homme devienne l’Eſpèce particuliére d’une action ſignifiée par le mot de Meurtre, & non quand elle eſt jointe avec l’idée d’une Brebis ? Ou bien, quelle plus grande union l’idée de la relation de Pére a-t-elle, dans la Nature, avec celle de tuer, que cette derniere idée n’en a avec celle de Fils ou de voiſin, pour que ces deux prémiéres Idées ſoient combinées dans une ſeule Idée complexe, qui devient par-là l’eſſence de cette Eſpèce diſtincte ? Mais quoi qu’on ait fait de l’action de tuer ſon Pére ou ſa Mére une eſpèce diſtincte de celle de tuer ſon Fils ou ſa Fille, cependant en d’autres cas, le Fils & la Fille ſont combinez avec la même action auſſi bien que le Pére & la Mére, tous étant également compris dans la même Eſpèce, comme dans celle qu’on nomme Inceſte. C’eſt ainſi que dans les Modes mixtes l’Eſprit réunit arbitrairement en Idées complexes telles Idées ſimples qu’il trouve à propos ; pendant que d’autres qui ont en elles-mêmes autant de liaiſon enſemble, ſont laiſſées déſunies, ſans être jamais combinées en une ſeule Idée, parce qu’on n’a pas beſoin d’en parler ſous une ſeule dénomination. Il eſt, dis-je, évident que l’Eſprit réunit par une libre détermination de ſa Volonté, un certain nombre d’Idées qui en elles-mêmes n’ont pas plus de liaiſon enſemble que les autres dont il néglige de former de ſemblables combinaiſons. Et ſi cela n’étoit ainſi, d’où vient qu’on fait attention à cette partie des Armes par où commence la bleſſure, pour conſtituer cette Eſpèce d’Action diſtincte de toute autre, qu’on appelle en Anglois ([1]) Stabbing, pendant qu’on ne prend garde ni à la figure ni à la matiere de l’Arme même ? Je ne dis pas que cela ſe faſſe ſans raiſon. Nous verrons le contraire tout à l’heure. Je dis ſeulement que cela ſe fait par un libre choix de l’Eſprit qui va par-là à ſes fins ; & il eſt viſible que dans la formation de la plûpart de ces Idées l’Eſprit n’en cherche pas les modèles dans la Nature, & qu’il ne rapporte pas ces Idées à l’exiſtence réelle des choſes, mais aſſemble celles qui peuvent le mieux ſervir à ſon deſſein, ſans s’obliger à une juſte & préciſe imitation d’aucune choſe réellement exiſtante.

§.7.Les Idées des Modes mixtes quoi qu’arbitraires ſont pourtant proportionnées au but qu’on ſe propoſe dans le Langage. Mais quoi que ces Idées complexes ou Eſſences des Modes mixtes dépendent de l’Eſprit qui les forme avec une grande liberté, elles ne ſont pourtant pas formées au hasard, & entaſſées enſemble ſans aucune raiſon. Encore qu’elles ne ſoient pas toûjours copiées d’après nature, elles ſont toûjours proportionnées à la fin pour laquelle on forme des Idées abſtraites ; & quoi que ce ſoient des combinaiſons compoſées d’Idées qui ſont naturellement aſſez déſunies & qui ont entre elles auſſi peu de liaiſon que pluſieurs autres que l’Eſprit ne combine jamais dans une ſeule idée, elles ſont pourtant toûjours unies pour la commodité de l’entretien qui eſt la principale fin du Langage. L’uſage du Langage eſt de marquer par des ſons courts d’une maniére facile & prompte des conceptions générales, qui non ſeulement renferment quantité de choſes particuliéres, mais auſſi une grande varieté d’idées indépendantes, raſſemblées dans une ſeule Idée complexe. C’eſt pourquoi dans la formation des différentes Eſpèces de Modes mixtes, les hommes n’ont eu égard qu’à ces combinaiſons dont ils ont formé des Idées complexes diſtinctes, & auxquelles ils ont donné des noms, pendant qu’ils en laiſſent d’autres détachées qui ont une liaiſon auſſi étroite dans la Nature, ſans ſonger le moins du monde à les réunir. Car pour ne parler que des Actions humaines, s’ils vouloient former des idées diſtinctes & abſtraites de toutes les variétez qu’on y peut remarquer, le nombre de ces Idées iroit à l’infini ; & la Mémoire ſeroit non ſeulement confonduë par cette grande abondance, mais accablée ſans néceſſité. Il ſuffit que les hommes forment & déſignent par des noms particuliers autant d’Idée complexes de Modes mixtes, qu’ils trouvent qu’ils ont beſoin d’en nommer dans le cours ordinaire des affaires. S’ils joignent à l’idée de tuer celle de Père ou de Mère, & qu’ainſi ils en faſſent une Eſpèce diſtincte du meutre de ſon Enfant ou de ſon voiſin, c’eſt à cauſe de la différente atrocité du crime, & du ſupplice qui doit être infligé à celui qui tuë ſon Père ou ſa Mère, différent de celui qu’on doit faire ſouffrir à celui qui tuë ſon Enfant ou ſon voiſin. Et c’eſt pour cela auſſi qu’on a trouvé néceſſaire de le déſigner par un nom diſtinct, ce qui eſt la fin qu’on ſe propoſe en faiſant cette combinaiſon particuliére. Mais quoi que les Idées de Mère & de Fille ſoient traitées ſi différemment par rapport à l’idée de tuer, que l’une y eſt jointe pour former une idée diſtincte & abſtraite, déſignée par un nom particulier, & pour conſtituer par même moyen une Eſpéce diſtincte, tandis que l’autre n’entre point dans une telle combinaiſon avec l’idée de meutre, cependant ces deux Idées de Mère & de Fille conſiderées par rapport à un commerce illicite ſont égaelement renfermées ſous l’inceſte, & cela encore pour la commodité d’exprimer par un même nom & de ranger ſous une ſeule Eſpèce ces conjonctions impures qui ont quelque choſe de plus infame que les autres ; ce qu’on fait pour éviter des circonlocutions choquantes, ou des deſcriptions qui rendroient le diſcours ennuyeux.

§. 8.Autre preuve, que les Idées des Modes mixtes ſe forment arbitrairement, tirée de ce que pluſieurs mots d’une Langue ne peuvent être traduits dans une autre. Il ne faut qu’avoir une médiocre connoiſſance de differentes Langues pour être convaincu ſans peine de la vérité de ce que je viens de dire, que les hommes forment arbitrairement diverſes Eſpèces de Modes mixtes, car rien n’eſt plus ordinaire que de trouver quantité de mots dans une Langue auxquels il n’y en a aucun dans une autre Langue qui leur réponde. Ce qui montre évidemment, que ceux d’un même Païs ont eu beſoin en conſéquence de leurs coûtumes & de leur maniére de vivre, de former pluſieurs Idées complexes & de leur donner des noms, que d’autres n’ont jamais réuni en Idées ſpécifiques. Ce qui n’auroit pû arriver de la ſorte, ſi ces Eſpèces étoient un conſtant ouvrage de la Nature, & non des combinaiſons formées & abſtraites par l’Eſprit pour la commodité de l’entretien, après qu’on les a déſignées par des noms diſtincts. Ainſi l’on auroit bien de la peine à trouver en Italien ou en Eſpagnol qui ſont deux Langues fort abondantes, des mots qui répondiſſent aux termes de notre Juriſprudence qui ne ſont pas de vains ſons : moins encore pourroit-on, à mon avis, traduire ces termes en Langue Caribe ou dans les Langues qu’on parle parmi les Iroquois & les Kirſtinous. Il n’y a point de mots dans d’autres Langues qui répondent au mot Verſura uſité parmi les Romains, ni à celui de corban, dont ſe ſervoient les Juifs. Il eſt aiſé d’en voir la raiſon par ce que nous venons de dire. Bien plus ; ſi nous voulons examiner la choſe d’un peu plus près, & comparer exactement diverſes Langues, nous trouverons que quoi qu’elles ayent des mots qu’on ſuppoſe dans les ([2]) Traductions & dans les Dictionnaires ſe répondre l’un à l’autre, à peine y en a-t-il un entre dix, parmi les noms des Idées complexes, & ſur-tout, des Modes mixtes, qui ſignifie préciſément la même idée que le mot par lequel il eſt traduit dans les Dictionnaires. Il n’y a point d’idées plus communes & moins compoſées que celles des meſures du Temps, de l’Etenduë & du Poids. On rend hardiment en François les mots Latins, hora, pes, & libra par ceux d’heure, de pié et de livre : cependant il eſt évident que les idées qu’un Romain attachoit à ces mots Latins étoient fort différentes de celles qu’un François exprime par ces mots François. Et qui que ce fût des deux qui viendroit à ſe ſervir des meſures que l’autre déſigne par des noms uſitez dans ſa Langue, ſe méprendroit infailliblement dans ſon calcul, s’il les regardoit comme les mêmes que celles qu’il exprime dans la ſienne. Les preuves en ſont trop ſenſibles pour qu’on puiſſe le revoquer en doute ; & c’eſt ce que nous verrons beaucoup mieux dans les noms des Idées plus abſtraites & plus compoſées, telles que ſont la plus grande partie de celles qui compoſent les Diſcours de Morale : car ſi l’on vient à comparer exactement les noms de ces Idées avec ceux par leſquels ils ſont rendus dans d’autres Langues, on en trouvera fort peu qui correſpondent exactement dans toute l’étenduë de leurs ſignifications.

§. 9.On a formé des Eſpèces de Modes mixtes pour s’entretenir commodément. La raiſon pourquoi j’examine ceci d’une maniére ſi particuliére, c’eſt afin que nous ne nous trompions point ſur les Genres, les Eſpèces & leurs Eſſences, comme ſi c’étoient des choſes formées régulierement & conſtamment par la Nature, & qui euſſent une exiſtence réelle dans les choſes mêmes ; puiſqu’il paroît, après examen un peu plus exact, que ce n’eſt qu’un artifice dont l’Eſprit s’eſt aviſé pour exprimer plus aiſément les collections d’Idées dont il avoit ſouvent occaſion de s’entretenir, par un ſeul terme général, ſous lequel diverſes choſes particuliéres peuvent être compriſes, autant qu’elles conviennent avec cette idée abſtraite. Que ſi la ſignification douteuſe du mot Eſpèce fait que certaines gens ſont choquez de m’entendre dire que les Eſpèces des Modes mixtes ſont formées par l’Entendement, je croi pourtant que perſonne ne peut nier que ce ne ſoit l’Eſprit qui forme ces idées complexes & abſtraites auxquelles les noms ſpécifiques ont été attachez. Et s’il eſt vrai, comme il l’eſt certainement, que l’Eſprit forme ces modèles pour réduire les Choſes en Eſpèces, & leur donner des noms, je laiſſe à penſer qui c’eſt qui fixe les limites de chaque Sorte ou Eſpèce, car ces deux mots ſont chez moi tout-à-fait ſynonymes.

§. 10.Dans les Modes mixtes c’eſt le nom qui lie enſemble la combinaiſon de diverſes Idées & en fait une Eſpèce. L’étroit rapport qu’il y a entre les Eſpèces, les Eſſences & leurs noms généraux, du moins dans les Modes mixtes, paroîtra encore davantage, ſi nous conſiderons que c’eſt le nom qui ſemble préſerver ces Eſſences & leur aſſûrer une perpetuelle durée. Car l’Eſprit ayant mis de la liaiſon entre les parties détachées de ces Idées complexes, cette union qui n’a aucun fondement particulier dans la Nature, ceſſeroit, s’il n’y avoit quelque choſe qui la maintînt, & qui empêchat que ces parties ne ſe diſperſaſſent. Ainſi, quoi que ce ſoit l’Eſprit qui forme cette combinaiſon, c’eſt le nom, qui eſt, pour ainſi dire, le nœud qui les tient étroitement liez enſemble. Quelle prodigieuſe variété différentes idées le mot Latin Triumphus ne joint-il pas enſemble, & nous préſente comme une Eſpèce unique ! Si ce nom n’eût jamais été inventé, ou eſt été entiérement perdu, nous aurions pû ſans doute avoir des deſcriptions de ce qui ſe paſſoit dans cette ſolemnité. Mais je croi pourtant, que ce qui tient ces différentes parties jointes enſemble dans l’unité d’une Idée complexe, c’eſt ce même mot qu’on y a attaché, ſans lequel on ne regarderoit non les différentes parties de cette ſolemnité comme faiſant une ſeule Choſe, qu’aucun autre ſpectacle qui n’ayant paru qu’une fois n’a jamais été réuni en une ſeule idée complexe ſous une ſeule dénomination. Qu’on voye après cela juſques à quel point l’unité néceſſaire à l’eſſence des Modes mixtes dépend de l’Eſprit ; & combien la continuation & la détermination de cette unité dépend du nom qui lui eſt attaché dans l’uſage ordinaire ; je laiſſe, dis-je, examiner cela à ceux qui regardent les Eſſences & les Eſpèces comme des choſes réelles & fondées dans la Nature.

§. 11. Conformément à cela, nous voyons que les hommes imaginent & conſidèrent rarement aucune autre idée complexe comme une Eſpèce particulière de Modes mixtes, que celles qui ſont diſtinguées par certains noms ; parce que ces Modes n’étant formez par les hommes que pour recevoir une certaine dénomination, l’on ne prend point de connoiſſance d’aucune telle Eſpèce, l’on ne ſuppoſe pas même qu’elle exiſte, à moins qu’on n’y attache un nom qui ſoit comme un ſigne qu’on a combiné pluſieurs idées détachées en une ſeule, & que par ce nom on aſſure une union durable ces parties qui autrement ceſſeroient d’être jointes, dès que l’Eſprit laiſſeroit à quartier cette idée abſtraite, & diſcontinueroit d’y penſer actuellement. Mais quand une fois on y a attaché un nom dans lequel les parties de cette Idée complexe ont une union déterminée & permanente, alors l’eſſence eſt, pour ainſi dire, établie, & l’Eſpèce eſt conſiderée comme complete. Car dans quelle vûë la Mémoire ſe chargeroit-elle de telles compoſitions, à moins que ce ne fût par voye d’abſtraction pour les rendre générales ; & pourquoi les rendroit-on générales ſi ce n’étoit pour avoir des noms généraux dont on put ſe ſervir commodément dans les entretiens qu’on auroit avec les autres hommes ? Ainſi nous voyons qu’on ne regarde pas comme deux Eſpèces d’actions diſtinctes de tuer un homme avec une épée ou avec une hache, mais ſi la pointe de l’épée entre la prémiére dans le Corps, on regarde cela comme une Eſpèce diſtincte dans les Lieux où cette action a un nom diſtinct, comme ([3]) en Angleterre. Mais dans un autre Païs où il eſt arrivé que cette action n’a pas été ſpécifiée ſous un nom particulier, elle ne paſſe pas pour une Eſpèce diſtincte. Du reſte, quoi que dans les Eſpèces des Subſtances corporelles, ce ſoit l’Eſprit qui forme l’Eſſence nominale ; cependant parce que les Idées qui y ſont combinées, ſont ſuppoſées être unies dans la Nature, ſoit que l’Eſprit les joigne enſemble ou non, on les regarde comme des Eſpèces diſtinctes, ſans que l’Eſprit y interpoſe ſon operation, ſoit par voye d’abſtraction, ou en donnant un nom à l’idée complexe qui conſtituë cette eſſence.

§.12.Nous ne conſiderons point les Originaux des Modes mixtes au delà de l’Eſprit, ce qui prouve encore qu’ils ſont l’Ouvrage de l’Entendement. Une autre remarque qu’on peut faire en conſéquence de ce que je viens de dire ſur les Eſſences des Eſpèces des Modes mixtes, qu’elles ſont produites par l’Entendement plûtôt que par la Nature, c’eſt que leurs noms conduiſent nos penſées à ce qui eſt dans l’Eſprit, & point au delà. Lorſque nous parlons de Juſtice & de Reconnoiſſance, nous ne nous repréſentons aucune choſe exiſtante que nous ſongions à concevoir, mais nos penſée ſe terminent aux idées abſtraites de ces vertus, & ne vont pas plus loin, comme elles font quand nous parlons d’un Cheval ou du Fer, dont nous ne conſiderons pas les Idées ſpécifiques comme exiſtantes purement dans l’Eſprit ; mais dans les Choſes mêmes qui nous fourniſſent les patrons originaux de ces Idées. Au contraire, dans les Modes mixtes, ou du moins dans les plus conſidérables qui ſont les Etres de morale, nous conſiderons les modèles originaux comme exiſtans dans l’Eſprit, & c’eſt à ces modèles que nous avons égard pour diſtinguer chaque Etre particulier par des noms diſtincts. De-là vient, à mon avis, qu’on donne aux eſſences des Eſpèces des Modes mixtes le nom plus particulier de[4] Notion, comme ſi elles appartenoient à l’Entendement d’une maniére plus particuliére que les autres Idées.

§. 13.La raiſon pourquoi ils ſont ſi compoſez, c’eſt parce qu’ils ſont formez par l’Entendement ſans modèles. Nous pouvons auſſi apprendre par-là, pourquoi les Idées complexes des Modes mixtes ſont communément plus compoſées, que celles des Subſtances naturelles. C’eſt parce que l’Entendement qui en les formant par lui-même ſans aucun rapport à un original préexiſtant, s’attache uniquement à ſon but, & à la commodité d’exprimer en abregé les idées qu’ils voudroit faire connoître à une autre perſonne, réunit ſouvent avec une extrême liberté dans une ſeule idée abſtraite des choſes qui n’ont aucune liaiſon dans la Nature : & par-là il aſſemble ſous un ſeul terme une grande varieté d’Idée diverſement compoſées. Prenons pour exemple le mot de Proceſſion ; quel mélange d’idée indépendantes, de perſonnes, d’habits, de tapiſſeries, d’ordre, de mouvemens, de ſons, &c. ne renferme-t-il pas dans cette idée complexe que l’Eſprit de l’homme a formée arbitrairement pour l’exprimer par ce nom-là ? Au lieu que les Idées complexes qui conſtituent les Eſpèces des Subſtances, ne ſont ordinairement compoſées que d’un petit nombre d’idées ſimples ; & dans les différentes Eſpèces d’Animaux, l’Eſprit ſe contente ordinairement de ces deux Idées, la figure & la voix, pour conſtituer toute leur eſſence nominale.

§. 14. Les noms de Modes mixtes ſignifient toûjours leurs Eſſences réelles. Une autre choſe que nous pouvons remarquer à propos de ce que je viens de dire, c’eſt que les noms des Modes mixtes ſignifient toûjours les eſſences réelles de leurs Eſpèces lors qu’ils ont une ſignification déterminée. Car ces Idées abſtraites étant une production de l’Eſprit, & n’ayant aucun rapport à l’exiſtence réelle des choſes, on ne peut ſuppoſer qu’aucune autre choſe ſoit ſignifiée par ce nom, que la ſeule idée complexe que l’Eſprit a formé lui-même, & qui eſt tout ce qu’il a voulu exprimer par ce nom-là : & c’eſt de-là auſſi que dépendent toutes les propriétez de cette Eſpèce, & d’où elles découlent uniquement. Par conſéquent dans les Modes mixtes l’eſſence réelle & nominale n’eſt qu’une ſeule & même choſe. Nous verrons ailleurs de quelle importance cela eſt pour la connoiſſance certaine des véritez générales.

§. 15.Pourquoi l’on apprend d’ordinaire leurs noms avant les Idées qu’ils renferment. Ceci nous peut encore faire voir la raiſon, pourquoi l’on vient à apprendre la plûpart des noms des Modes mixtes avant que de connoître parfaitement les idées qu’ils ſignifient. C’eſt que n’y ayant point d’Eſpèces de ces Modes dont on prenne ordinairement connoiſſance ſinon de celles qui ont des noms ; & ces Eſpèces ou plûtôt leurs eſſences étant des Idées complexes & abſtraites, formées arbitrairement par l’Eſprit, il eſt à propos, pour ne pas dire néceſſaire, de connoître les noms, avant que de s’appliquer à former ces Idées complexes ; & moins qu’un homme ne veuille ſe remplir la tête d’une foule d’Idées complexes & abſtraites, auxquelles les autres hommes n’ont attaché aucun nom, & qui lui ſont ſi inutiles à lui-même qu’il n’a autre choſe à faire après les avoir formées que de les laiſſer à l’abandon & les oublier entiérement. J’avoûë que dans les commencemens des Langues, il étoit néceſſaire qu’on eût l’idée, avant que de lui donner un certain nom ; & il en eſt de même encore aujourd’hui, lorſque l’Eſprit venant à faire une nouvelle idée complexe & la réuniſſant en une ſeule par un nouveau nom qu’il lui donne, il invente pour cet effet un nouveau mot. Mais cela ne regarde point les Langues établies qui en général ſont fort bien pourvuës de ces idées que les hommes ont ſouvent occaſion d’avoir dans l’Eſprit & de communiquer aux autres. Et c’eſt ſur ces ſortes d’Idées que je demande, s’il n’eſt pas ordinaire que les Enfans apprennent les noms des Modes mixtes avant qu’ils en ayent les idées dans l’Eſprit ? De mille perſonnes à peine y en-a-t-il une qui forme l’idée abſtraite de Gloire ou d’Ambition avant que d’en avoir ouï les noms. Je conviens qu’il en eſt tout autrement à l’égard des Idées ſimples & des Subſtances ; car comme elles ont une exiſtence & une liaiſon réelle dans la Nature, on acquiert l’idée avant le nom, ou le nom avant l’idée comme il ſe rencontre.

§. 16.pourquoi je m’étends ſi fort ſur ce ſujet. Ce que je viens de dire des Modes mixtes peut être auſſi appliqué aux Relations, ſans y changer grand’ choſe, & parce que chacun peut s’en appercevoir de lui-même, je m’épargnerai le ſoin d’étendre davantage cet article, & ſur tout à cauſe que ce que que j’ai dit ſur les Mots dans ce Troiſiéme Livre, paroîtra peut-être à quelques-uns beaucoup plus long que ne méritoit un ſujet de ſi petite importance. J’avouë qu’on auroit pû le renfermer dans un plus petit eſpace. Mais j’ai été bien aiſe d’arrêter mon Lecteur ſur une matière qui me paroît nouvelle, & un peu éloignée de la route ordinaire, (je ſuis du moins aſſûré que je n’y avois point encore penſé, quand je commençai à écrire cet Ouvrage) afin qu’en l’examinant à fond, & en la tournant de tous côtez, quelque partie puiſſe frapper çà ou là l’Eſprit des Lecteurs, & donner occaſion aux plus opiniâtres ou aux plus négligens de reflêchir ſur un déſordre général, dont on ne s’apperçoit pas beaucoup, quoi qu’il ſoit d’une extrême conſéquence. Si l’on conſidére le bruit qu’on fait au ſujet des Eſſences des choſes ; & combien on embrouille toutes ſortes de Sciences, de diſcours, & de converſations par le peu d’exactitude & d’ordre qu’on employe dans l’uſage & l’application des Mots, on jugera peut-être que c’eſt une choſe bien digne de nos ſoins d’approfondir entiérement cette matiére, & de la mettre dans tout ſon jour. Ainſi, j’eſpére qu’on m’excuſera de ce que j’ai traité au long un ſujet qui mérite d’autant plus, à mon avis, d’être inculqué & rebattu que les fautes qu’on commet ordinairement dans ce genre, apportent non ſeulement les plus grands obſtacles à la vraye Connoiſſance, mais ſont ſi reſpectées qu’elles paſſent pour des fruits de cette même Connoiſſance. Les hommes s’appercevroient ſouvent que dans ces Opinions dont ils font tant les fiers, il y a bien peu de raiſon & de vérité, ou peut-être qu’il n’y en a abſolument point, s’ils vouloient porter leur Eſprit au delà de certains ſons qui ſont à la mode ; & conſidérer quelles idées ſont ou ne ſont pas compriſes ſous des termes dont ils ſe muniſſent à toutes fins & en toutes rencontres, & qu’ils employent avec tant de confiance pour expliquer toute ſorte de matiéres. Pour moi je croirai avoir rendu quelque ſervice à la Vérité, à la Paix, & à la véritable Science, ſi en m’étendant un peu ſur ce ſujet, je puis engager les hommes à reflêchir ſur l’uſage qu’ils font des mots en parlant, & leur donner occaſion de ſoupçonner que puiſqu’il arrive ſouvent à d’autres d’employer dans leur diſcours & dans leurs Ecrits de forts bons mots, autoriſez par l’uſage, dans un ſens fort incertain, & qui ſe réduit à très-peu de choſe ou même à rien du tout, ils pourroient bien tomber auſſi dans le même inconvénient. D’où il s’enſuit évidemment qu’ils ont grand’ raiſon de s’obſerver exactement eux-mêmes, ſur ces matiéres, & d’être bien aiſes que d’autres s’appliquent à les examiner. C’eſt ſur ce fondement que je vais continuër de propoſer ce qui me reſte à dire ſur cet article.


  1. Rien ne prouve mieux le raiſonnement de Mr. Locke ſur ces ſortes d’Idées qu’il nomme Modes mixtes que l’impoſſibilité qu’il y a de traduire en François ce mot de stabbing, dont l’uſage eſt fondé ſur une Loi d’Angleterre, par laquelle celui qui tuë un homme en le frappant d’eſtoc eſt condamné à la mort ſans eſpérance de pardon, au lieu que ceux qui tuent en frappant du tranchant de l’épée, peuvent obtenir grace. La Loi ayant conſideré differemment ces deux actions, on a été obligé de faire de cet acte de tuer en frappant d’eſtoc une Eſpèce particulière, & de la déſigner par ce mot de Stabbing. Le terme François qui en approche le plus, eſt celui de poignarder, mais il n’exprime pas préciſément la même idée. Car poignarder ſignifie ſeulement bleſſer, tuer avec un poignard, ſorte d’Arme pour frapper de la pointe, plus courte qu’une épée : au lieu que le mot Anglois Stab ſignifie, tuer en frappant de la pointe d’une Arme propre à cela. De ſorte que la ſeule choſe qui conſtituë cette Eſpèce d’action, c’eſt de tuer de la pointe d’une Arme, courte ou longue, il n’importe ; ce qu’on ne peut exprimer en François par un ſeul mot, ſi je ne me trompe.
  2. Sans aller plus loin, cette Traduction en eſt une preuve, comme on peut le voir par quelque Remarque que j’ai été obligé de faire pour en avertir le Lecteur.
  3. Où on la nomme Stabbing. Voyez ci-deſſus pag. 346. ce qui a été dit ſur ce mot-là.
  4. On dit, la Notion de la Juſtice, de la Temperance ; mais on ne dit point, la Notion d’un Cheval, d’une pierre, &c.