Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 3/Chapitre 6

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Traduction par Pierre Coste.
Pierre Mortier (p. 353-380).


CHAPITRE VI.
Des Noms des Subſtances.


§. 1. Les noms communs des Subſtances emportent l’idée de Sortes.
LEs noms communs des Subſtances emportent, auſſi bien que les autres termes généraux, l’idée générale de Sorte, ce qui ne veut dire autre choſe ſinon que ces noms-là ſont faits ſignes de telles ou telles Idées complexes, dans leſquelles pluſieurs Subſtances particuliéres conviennent ou peuvent convenir ; en vertu de quoi elles ſont capables d’être compriſes ſous une commune conception, & ſignifiées par un ſeul nom. Je dis qu’elles conviennent ou peuvent convenir : car, par exemple, quoi qu’il n’y ait qu’un ſeul Soleil dans le Monde, cependant l’idée en étant formée par abſtraction de telle maniere que d’autres Subſtances (ſuppoſé qu’il y en eût pluſieurs autres) puſſent chacune y participer également, cette idée eſt auſſi bien une Sorte ou Eſpèce que s’il y avoit autant de Soleils qu’il y a d’Etoiles. Et ce n’eſt pas ſans fondement que certaines gens penſent qu’il y a véritablement autant de Soleils ; & que par rapport à une perſonne qui ſeroit placée à une juſte diſtance, chaque Etoile Fixe répondroit en effet à l’idée ſignifiée par le mot de Soleil : ce qui, pour le dire en paſſant, nous peut faire voir combien les Sortes, ou ſi vous voulez, les Genres & les Eſpèces des Choſes (car ces deux derniers mots dont on fait tant de bruit dans les Ecoles, ne ſignifient autre choſe chez moi que ce qu’on entend en François par le mot de Sorte) dépendent des Collections d’idée que les hommes ont faites, & nullement de la nature réelle des choſes, puiſqu’il n’eſt pas impoſſible que dans la plus grande exactitude du Langage, ce qui à l’égard d’une certaine perſonne eſt une Etoile, ne puiſſe être un Soleil à l’égard d’une autre.

§. 2. L’Eſſence de chaque Sorte, c’eſt l’Idée abſtraite. La meſure & les bornes de chaque Eſpèce ou Sorte, par où elle eſt érigée en une telle Eſpèce particuliére, & diſtinguée des autres, c’eſt que nous appellons ſon Eſſence ; qui n’eſt autre choſe que l’Idée abſtraite à laquelle le nom eſt attaché, de ſorte que chaque choſe contenuë dans cette Idée, eſt eſſentielle à cette Eſpèce. Quoi que ce ſoit là toute l’eſſence des Subſtances naturelles qui nous eſt connuë, & par où nous diſtinguons ces Subſtances en différentes Eſpèces, je la nomme pourtant eſſence nominale, pour la diſtinguer de la conſtitution réelle des Subſtances, d’où dépendent toutes les idées qui entrent dans l’eſſence nominale, & toutes les propriétez de chaque Eſpèce : Laquelle conſtitution réelle quoi qu’inconnuë peut être appellée pour cet effet l’eſſence réelle, comme il a été dit. Par exemple, l’eſſence nominale de l’Or, c’eſt cette Idée complexe que le mot Or ſignifie, comme vous diriez un Corps jaune, d’une certaine peſanteur, malléable, fuſible, & fixe. Mais l’Eſſence réelle, c’eſt la conſtitution des parties inſenſibles de ce Corps, de laquelle ces Qualitez & toutes les autres propriétez de l’Or dépendent. Il eſt aiſé de voir d’un coup d’œuil combien ces deux choſes ſont différentes, quoi qu’on leur donne à toutes deux le nom d’eſſence.

§. 3.Différence entre l’eſſence réelle & l’eſſence nominale. Car encore qu’un Corps d’une certaine forme, accompagné de ſentiment, de raiſon, & de motion volontaire conſtituë peut-être l’idée complexe à laquelle moi & d’autres attachons le nom d’Homme ; & qu’ainſi ce ſoit l’eſſence nominale de l’Eſpèce que nous déſignons par ce nom-là cependant perſonne ne dira jamais, que cette Idée complexe eſt l’eſſence réelle & la ſource de toutes les opérations qu’on peut trouver dans chaque Individu de cette Eſpèce. Le fondement de toutes ces Qualitez qui entrent dans l’Idée complexe que nous en avons, eſt tout autre choſe, & ſi nous connoiſſions cette conſtitution de l’Homme, d’où découlent ſes facultez de mouvoir, de ſentir, de raiſonner, & les autres puiſſances, & d’où dépend ſa figure ſi réguliére, comme peut-être les Anges la connoiſſent, & comme la connoit certainement celui qui en eſt l’Auteur, nous aurions une idée de ſon eſſence tout-à-fait différente de celle qui eſt préſentement renfermée dans notre définition de cette Eſpèce, en quoi elle conſiſte ; & l’idée que nous aurions de chaque homme individuel ſeroit auſſi différente de celle que nous en avons à préſent, que l’idée de celui qui connoit tous les reſſorts, toutes les rouës & tous les mouvemens particuliers de chaque pièce de la fameuſe Horloge de Strasbourg, eſt différente de celle qu’en a un Païſan groſſier qui voit ſimplement le mouvement de l’Aiguille, qui entend le ſon du Timbre, & qui n’obſerve que les parties extérieures de l’Horloge.

§. 4.Rien n’eſt eſſentiel aux Individus. Ce qui fait voir que l’Eſſence ſe rapporte aux Eſpèces, dans l’uſage ordinaire qu’on fait de ce mot, & qu’on ne la conſidére dans les Etres particuliers qu’entant qu’ils ſont rangez ſous certaines Eſpèces, c’eſt qu’ôté les Idées abſtraites par où nous réduiſons les Individus à certaines ſortes & les rangeons ſous de communes dénominations, rien n’eſt plus regardé comme leur étant eſſentiel. Nous n’avons point de notion de l’un ſans l’autre, ce qui montre évidemment leur relation. Il eſt néceſſaire que je ſois ce que je ſuis. Dieu & la Nature m’ont ainſi fait, mais je n’ai rien qui me ſoit eſſentiel. Un accident ou une maladie peut apporter de grands changemens à mon teint ou à ma taille : une Fiévre ou une chute peut m’ôter entierement la Raiſon ou la mémoire, ou toutes deux enſemble ; & une Apoplexie peut me reduire à n’avoir ni ſentiment, ni entendement, ni vie. D’autres Créatures de la même forme que moi peuvent peuvent être faites avec un plus grand ou un plus petit nombre de facultez que je n’en ai, avec des facultez plus excellentes ou pires que celles dont je ſuis doûé ; & d’autres Créatures peuvent avoir de la Raiſon & du ſentiment dans une forme & dans un Corps fort différent du mien. Nulle de ces choſes n’eſt eſſentielle à aucun Individu, à celui-ci ou à celui-là, juſqu’à ce que l’Eſprit le rapporte à quelque ſorte ou eſpèce de Choſes : mais l’Eſpèce n’eſt pas plûtôt formée qu’on trouve quelque choſe d’eſſentiel par rapport à l’idée abſtraite de cette Eſpèce. Que chacun prenne la peine d’examiner ſes propres penſées ; & il verra, je m’aſſûre, que dès qu’il ſuppoſe quelque choſe d’eſſentiel, ou qui en parle, la conſideration de quelque Eſpèce ou de quelque Idée complexe, ſignifiée par quelque nom général, ſe préſente à ſon Eſprit ; & c’eſt par rapport à cela qu’on dit que telle ou telle Qualité eſt eſſentielle. De ſorte que, ſi l’on me demande s’il eſt eſſentiel à moi ou à quelque autre Etre particulier & corporel d’avoir de la Raiſon, je répondrai que nom, & que cela n’eſt non plus eſſentiel qu’il eſt eſſentiel à cette Choſe blanche ſur quoi j’écris, qu’on y trace des mots deſſus. Mais ſi cet Etre particulier doit être compté parmi cette Eſpèce qu’on appelle Homme & avoir le nom d’homme, dès-lors la Raiſon lui eſt eſſentielle, ſuppoſé que la Raiſon faſſe partie de l’Idée complexe qui eſt ſignifiée par le nom d’homme, comme il eſt eſſentiel à la Choſe ſur quoi j’écris, de contenir des mots, ſi je lui veux donner le nom de Traité & le ranger ſous cette Eſpèce. De ſorte que ce qu’on appelle eſſentiel & non-eſſentiel, ſe rapporte uniquement à nos Idées abſtraites & aux noms qu’on leur donne ; ce qui ne veut dire autre choſe, ſinon que toute choſe particulière qui n’a pas en elle-même les Qualitez qui ſont contenuës dans l’idée abſtraite qu’un terme général ſignifie, ne peut être rangée ſous cette Eſpèce ni être appellée de ce nom, puiſque cette Idée abſtraite eſt la véritable eſſence de cette Eſpèce.

§. 5. Cela poſé, ſi l’idée du Corps eſt, comme veulent quelques-uns, une ſimple étenduë, ou le pur Eſpace, alors la ſolidité n’eſt pas eſſentielle au Corps, emporte ſolidité & étenduë, en ce cas la ſolidité eſt eſſentielle au Corps. Par conſéquent ce qui fait partie de l’Idée complexe que le nom ſignifie, eſt la choſe, & la ſeule choſe qu’il faut conſiderer comme eſſentielle, & ſans laquelle nulle choſe particuliére ne peut être rangée ſous cette Eſpèce, ni être déſignée par ce nom-là. Si l’on trouvoit une partie de Matiére qui eût toutes les autres qualitez qui ſe rencontrent dans le Fer, excepté celle d’être attirée par l’Aimant & d’en recevoir une direction particuliére, qui eſt-ci qui s’aviſeroit de mettre en queſtion s’il manqueroit à cette portion de matiére quelque choſe d’eſſentiel ? Qui ne voit plûtôt l’abſurdité qu’il y auroit de demander s’il manqueroit quelque choſe d’eſſentiel à une choſe réellement exiſtante ? Ou bien, pourroit-on demander ſi cela ſeroit ou non une différence eſſentielle ou ſpécifique, puiſque nous n’avons point d’autre meſure de ce qui conſtituë l’eſſence ou l’Eſpèce des choſes que nos Idées abſtraites ; & que parler de différences ſpécifiques dans la Nature, ſans rapport à des Idées générales & à des noms généraux, c’eſt parler inintelligiblement ? Car je voudrois bien vous demander ce qui ſuffit pour faire une différence eſſentielle dans la Nature entre deux Etres particuliers ſans qu’on ait égard à quelque Idée abſtraite qu’on conſidére comme l’eſſence à le patron d’une Eſpèce. Si l’on ne fait abſolument point d’attention à tous ces Modèles, on trouvera ſans doute que toutes les Qualitez des Etres particuliers, conſiderez en eux-mêmes, leur ſont également eſſentielles ; & dans chaque Individu chaque choſe lui ſera eſſentielle, ou plûtôt, rien du tout ne lui ſera eſſentiel. Car quoi qu’on puiſſe demander raiſonnablement s’il eſt eſſentiel au Fer d’être attiré par l’Aimant, je croi pourtant que c’eſt une choſe abſurde & frivole de demander ſi cela eſt eſſentiel à cette portion particuliére de matiére dont je me ſers pour tailler ma plume, ſans la conſiderer ſous le nom de fer, ou comme étant d’une certaine Eſpèce. Et ſi nos Idées abſtraites auxquelles on a attaché certains noms, ſont les bornes des Eſpèces, comme nous avons dejà dit, rien ne peut être eſſentiel que ce qui eſt renfermé dans ces Idées.

§. 6. À la vérité, j’ai ſouvent fait mention d’une eſſence réelle, qui dans les Subſtances eſt diſtincte des Idées abſtraites qu’on s’en fait & que je nomme leurs eſſences nominales. Et par cette Eſſence réelle, j’entens la conſtitution réelle de chaque choſe qui eſt le fondement de toutes les proprietez, qui ſont combinées & qu’on trouve coëxiſter conſtamment avec l’eſſence nominale, cette conſtitution particulière que chaque choſe a en elle-même ſans aucun rapport à rien qui lui ſoit extérieur. Mais l’eſſence priſe même en ce ſens-là ſe rapporte à une certaine ſorte, & ſuppoſe une Eſpèce : car comme c’eſt la conſtitution réelle d’où dépendent les propriétez, elle ſuppoſe néceſſairement une ſorte de choſes, puiſque les propriétez appartiennent ſeulement aux Eſpèces & non aux Individus. Suppoſe, par exemple, que l’eſſence nominale de l’Or ſoit d’être un Corps d’une telle couleur, d’une telle peſenteur, malleable & fuſible, ſon eſſence réelle eſt la diſpoſition des parties de matiére, d’où dépendent ces Qualitez & leur union, comme elle eſt auſſi le fondement de ce que ce Corps ſe diſſout dans l’Eau Regale, & des autres propriétez qui accompagnent cette Idée complexe. Voilà des eſſences & des propriétez, mais toutes fondées ſur la ſuppoſition d’une Eſpèce ou d’une Idée générale & abſtraite qu’on conſidere comme immuable  : car il n’y a point de particule individuelle de Matiére, à laquelle aucune de ces Qualitez ſoit ſi fort attachée, qu’elle lui ſoit eſſentielle ou en ſoit inſeparable. Ce qui eſt eſſentiel à une certaine portion de matiere, lui appartient comme une condition par où elle eſt de telle ou telle Eſpèce ; mais ceſſez de la conſiderer comme rangée ſous la dénomination d’une certaine Idée abſtraite, dès-lors il n’y a plus rien qui lui ſoit néceſſairement attaché, rien qui en ſoit inſéparable. Il eſt vrai qu’à l’égard des Eſſences réelles des Subſtances, nous ſuppoſons ſeulement leur exiſtence ſans connoître préciſément ce qu’elles font. Mais ce qui les lie toûjours à certaines Eſpèces, c’eſt l’eſſence nominale dont on ſuppoſe qu’elles ſont la cauſe & le fondement.

§. 7.L’eſſence nominale détermine l’Eſpèce. Il faut examiner après cela par quelle de ces deux Eſſences on réduit les Subſtances à telles & telles Eſpèces. Il eſt évident que c’eſt par l’eſſence nominale. Car c’eſt cette ſeule eſſence qui eſt ſignifiée par le nom qui eſt la marque de l’Eſpèce. Il eſt donc impoſſible que les Eſpèces des Choſes que nous rangeons ſous des noms généraux, ſoient déterminées par autre choſe que par cette idée dont le nom eſt établi pour ſigne ; & c’eſt là ce que nous appellons eſſence nominale, comme on l’a dejà montré. Pourquoi diſons-nous, c’eſt un Cheval, c’eſt une Mule, c’eſt un Animal, c’eſt un Arbre ? Comment une choſe particuliére vient-elle à être de telle ou telle Eſpèce, ſi ce n’eſt à cauſe qu’elle à cette eſſence nominale, ou ce qui revient au même, parce qu’elle convient avec l’idée abſtraite à laquelle ce nom eſt attaché ? Je souhaite ſeulement que chacun prenne la peine de reflêchir ſur ſes propres penſées, lorſqu’il entend tels & tels noms de Subſtances, ou qu’il en parle lui-même pour ſavoir quelles ſortes d’eſſences ils ſignifient.

§. 8. Or que les Eſpèces des Choſes ne ſoient à notre égard que leur reduction à des noms diſtincts, ſelon ſes idées complexes que nous en avons, & non pas ſelon les eſſences préciſes, diſtinctes & réelles qui ſont dans les Choſes, c’eſt ce qui paroît évidemment de ce que nous trouvons que quantité d’Individus rangez ſous une ſeule Eſpèce, déſignez par un nom commun, & qu’on conſidère par conſéquent comme d’une ſeule Eſpèce, ont pourtant des Qualitez dépendantes de leurs conſtitutions réelles, par où ils ſont autant differens, l’un de l’autre, qu’ils le ſont d’autres Individus dont on compte qu’ils différent ſpécifiquement. C’eſt ce qu’obſervent ſans peine tous ceux qui examinent les Corps naturels : & en particulier les Chymiſtes ont ſouvent occaſion d’en être convaincus par de fâcheuſes expériences, cherchant quelquefois en vain dans un morceau de ſouphre, d’antimoine, ou de vitriol les memes Qualitez qu’ils ont trouvées dans d’autres parties de ces Mineraux. Quoi que ce ſoient des Corps de la même Eſpèce, qui ont la même eſſence nominale ſous le même nom ; cependant après un rigoureux examen il paroit dans l’un des Qualitez ſi différentes de celles qui ſe rencontrent dans l’autre, qu’ils trompent l’attente & le travail des Chymiſtes les plus exacts. Mais ſi les Choſes étoient diſtinguées en Eſpèces ſelon leurs eſſences réelles, il ſeroit auſſi impoſſible de trouver différentes propriétez dans deux Subſtances individuelles de la même Eſpèce, qu’il l’eſt de trouver différentes propriétez dans deux Cercles, ou dans deux Triangles équilateres. C’eſt proprement l’eſſence, qui à notre égard détermine chaque choſe particulière à telle ou à telle Claſſe, ou ce qui revient au même, à tel ou tel nom général ; & elle ne peut être autre choſe que l’idée abſtraite à laquelle le nom eſt attaché. D’où il s’enſuit que dans le fond cette Eſſence n’a pas tant de rapport à l’exiſtence des choſes particulières, qu’à leurs dénominations générales.

§. 9.Ce n’eſt pas l’Eſſence réelle qui détermine l’Eſpèce, puisque cette Eſſence nous eſt inconnuë. Et en effet, nous ne pouvons point réduire les choſes à certaines Eſpèces, ni par conſéquent leur donner des dénominations (ce qui eſt le but de cette reduction) en vertu de leurs eſſences réelles, parce que ces eſſences nous ſont inconnuës. Nos facultez ne nous conduiſent point, pour la connoiſſance & la diſtinction des Subſtances, au delà d’une collection des Idées ſenſibles que nous y obſerverons actuellement, laquelle collection quoi que faite avec la plus grande exactitude dont nous ſoyons capables, eſt pourtant plus éloignée de la veritable conſtitution intérieure d’où ces Qualitez découlent, que l’Idée qu’un Païſan a de l’Horloge de Strasbourg n’eſt éloignée d’être conforme à l’artifice intérieur de cette admirable machine, dont le Païſan ne voit que la figure & les mouvemens extérieurs. Il n’y a point de Plante ou d’Animal ſi peu conſiderable qui ne confonde l’Entendement de la plus vaſte capacité. Quoi que l’uſage ordinaire des choſes qui ſont autour de nous, étouffe l’admiration qu’elles nous cauſeroient autrement, cela ne guerit pourtant point notre ignorance. Dès que nous venons à examiner les pierres que nous foulons au pieds, ou le Fer que nous manions tous les jours, nous ſommes convaincus que nous n’en connoiſſons point la conſtitution interieure, & que nous ne ſaurions rendre raiſon des différentes Qualitez que nous y découvrons. Il eſt évident que cette conſtitution intérieure, d’où dépendent les Qualitez des Pierres & du Fer nous eſt abſolument inconnuë. Car pour ne parler que des plus groſſieres & des plus communes que nous y pouvons obſerver, quelle eſt la contexture de parties, l’eſſence réelle qui rend le Plomb & l’Antimoine fuſibles, & qui empêche que le Bois & les Pierres ne ſe fondent point ? Qu’eſt-ce qui fait que le Plomb & le Fer ſont malleables, & que l’Antimoine & les Pierres ne le ſont pas ? Cependant quelle infinie diſtance n’y-a-t-il pas de ces Qualitez aux arrangemens ſubtils & aux inconcevables eſſences réelles des Plantes & des Animaux ? C’eſt ce que tout le monde reconnoit ſans peine. L’artifice que Dieu, cet Etre tout ſage & tout puiſſant, a employé dans le grand Ouvrage de l’Univers & dans chacune de ſes parties, ſurpaſſe davantage la capacité & la comprehenſion de l’homme le plus curieux & le plus pénétrant, que la plus grande ſubtilité de l’Eſprit le plus ingenieux ne ſurpaſſe les conceptions du plus ignorant & du plus groſſier des hommes. C’eſt donc en vain que nous prétendons reduire les choſes à certaines Eſpèces & les ranger en diverſes claſſes ſous certains noms, en vertu de leurs eſſences réelles, que nous ſommes ſi éloignez de pouvoir découvrir, ou comprendre. Un Aveugle peut auſſitôt réduire les Choſes en Eſpèces par le moyen de leurs couleurs ; & celui qui a perdu l’odorat peut auſſi bien diſtinguer un Lis & une Roſe par leurs odeurs que par ces conſtitutions intérieures qu’il ne connoit pas. Celui qui croit pouvoir diſtinguer les Brebis & les Chèvres par leurs eſſences réelles, qui lui ſont inconnuës, peut tout auſſi bien exercer ſa pénétration ſur les Eſpèces qu’on nomme Caſſiowary & Querechinchio, & déterminer à la faveur de leurs eſſences réelles & intérieures, les bornes de leurs Eſpèces, ſans connoître les Idées réelles & intérieures, les bornes de leurs Eſpèces, ſans connoître les Idées complexes des Qualitez ſenſibles que chacun de ces noms ſignifie dans les Païs où l’on trouve ces Animaux-là.

§. 10.Ce n’eſt pas non plus les Formes ſubſtantielles, que nous connoiſſons encore moins. Ainſi, ceux à qui l’on a enſeigné que les différentes Eſpèces de Subſtances avoient leurs formes ſubſtantielles diſtinctes & intérieures, & que c’étoient ces formes qui ſont la diſtinction des Subſtances en leurs vrais Genres & leurs veritables Eſpèces, ont été encore plus éloignez du droit chemin, puiſque par-là ils ont appliqué leur Eſprit à de vaines recherches ſur des formes ſubſtantielles entierement inintelligibles, & dont à peine avons-nous quelque obſcure ou confuſe conception en général.

§. 11.Par les Idées que nous avons des Eſprits il paroit encore que c’eſt par l’eſſence nominale que nous diſtinguons les Eſpèces. Que la diſtinction que nous faiſons des Subſtances naturelles en Eſpèces particuliéres, conſiſte dans des Eſſences nominales établies par l’Eſprit, & nullement dans les Eſſences réelles qu’on peut trouver dans les choſes mêmes, c’eſt ce qui paroit encore bien clairement par les Idées que nous avons des Eſprits. Car notre Entendement n’acquerant les idées qu’il attribuë aux Eſprits que par les reflexions qu’il fait ſur ſes propres operations, il n’a ou ne peut avoir d’autre notion d’un Eſprit, qu’en attribuant toutes les opérations qu’il trouve en lui-meme, à une ſorte d’Etres, ſans aucun égard à la Matiére. L’idée même la plus parfaite que nous ayons de Dieu, n’eſt qu’une attribution des mêmes Idées ſimples qui nous ſont venuës en reflechiſſant ſur ce que nous trouvons en nous-mêmes, & dont nous concevons que la poſſeſſion nous communique plus de perfection, que nous n’en aurions ſin nous en étions privez ; ce n’eſt, dis-je, autre choſe qu’une attribution de ces Idées ſimples à cet Etre ſuprême, dans un degré illimité. Ainſi après avoir acquis par la reflexion que nous faiſons ſur nous-mêmes, l’idée d’exiſtence, de connoiſſance, de puiſſance & de plaiſir, de chacune deſquelles nous jugeons qu’il vaut mieux jouïr que d’en être privé, & que nous ſommes d’autant plus heureux que nous les poſſedons dans un plus haut dégré, nous joignons toutes ces choſes enſemble en attachant l’Infinité à chacune en particulier, & par-là nous avons l’idée complexe d’un Etre éternel, omniſcient, tout-puiſſant, infiniment ſage, & infiniment heureux. Ou quoi qu’on nous diſe qu’il y a différentes eſpèces d’Anges, nous ne ſavons pourtant comment nous en former diverſes idées ſpécifiques ; non que nous ſoyons prévenus de la penſée qu’il eſt impoſſible qu’il y ait plus d’une Eſpèce d’Eſprits, mais parce que n’ayant & ne pouvant avoir d’autres idées ſimples applicables à de tels Etres, que ce petit nombre que nous tirons de nous-mêmes & des actions de notre propre Eſprit, lorſque nous penſons, que nous reſſentons du plaiſir & que nous remuons différentes parties de notre Corps, nous ne ſaurions autrement diſtinguer dans nos conceptions, différentes ſortes d’Eſprits, l’une de l’autre, qu’en leur attribuant dans un plus haut ou plus bas dégré ces opérations & ces puiſſances que nous trouvons en nous-mêmes : & ainſi nous ne pouvons point avoir des Idées ſpecifiques des Eſprits, qui ſoient fort diſtinctes, Dieu ſeul excepté, à qui nous attribuons la durée & toutes ces autres Idées dans un dégré infini, au lieu que nous les attribuons aux autres Eſprits avec limitation. Et autant que je puis concevoir la choſe, il me ſemble que dans nos Idées nous ne mettons aucune différence entre Dieu & les Eſprits par aucun nombre d’idées ſimples que nous ayons de l’un & non des autres, excepté celle de l’Infinité. Comme toutes les idées particuliéres d’exiſtence, de connoiſſance, de volonté, de puiſſance, de mouvement, &c. procedent des opérations de notre Eſprit, nous les attribuons toutes à toute ſorte d’Eſprits, avec la ſeule différence de dégrez juſqu’au plus haut que nous puiſſions imaginer, & même juſqu’à l’infinité, lorſque nous voulons nous former, autant qu’il eſt en notre pouvoir, une idée du Prémier Etre, qui cependant eſt toûjours infiniment plus éloigné, par l’excellence réelle de ſa nature, du plus élevé & du plus parfait de tous les Etres créez, que le plus excellent homme, ou plûtôt que l’Ange & le Seraphin le plus pur eſt éloigné de la partie de Matiére la plus contemptible, & qui par conſéquent doit être infiniment au deſſus de ce que notre Entendement borné peut concevoir de lui.

§. 12.Il eſt probable qu’il y a un nombre innombrable d’Eſpèces d’Eſprits. Il n’eſt ni impoſſible de concevoir, ni contre la Raiſon qu’il puiſſe y avoir pluſieurs Eſpèces d’Eſprits, autant différentes l’une de l’autre par des propriétez diſtinctes dont nous n’avons aucune idée, que les Eſpèces des choſes ſenſibles ſont diſtinguées l’une de l’autre par des Qualitez que nous connoiſſons & que nous y obſervons actuellement. Sur quoi il me ſemble qu’on peut conclurre probablement de ce que dans tout le Monde viſible & corporel nous ne remarquons aucun vuide, qu’il devroit y avoir plus d’Eſpèces de Créatures Intelligentes au deſſus de nous, qu’il n’y en a de ſenſibles & de materielles au deſſous. En effet en commençant depuis nous juſqu’aux choſes les plus baſſes, c’eſt une deſcente qui ſe fait par de fort petits degrez, à par une ſuite continuée de choſes qui dans chaque éloignement différent fort peu l’une de l’autre. Il y a des Poiſſons qui ont des aîles & à qui l’Air n’eſt pas étranger, & il y a des Oiſeaux qui habitent dans l’Eau, qui ont le ſang froid comme les Poiſſons & dont la chair leur reſſemble ſi fort par le goût qu’on permet au ſcrupuleux d’en manger durant les jours maigres. Il y a des animaux qui approchent ſi fort de l’Eſpèce des Oiſeaux & des Bêtes qu’ils tiennent le milieu entre deux. Les Amphibies tiennent également des Bêtes terreſtres & des aquatiques. Les Veaux marins vivent ſur la Terre & dans la Mer ; & les Marſouins ont le ſang chaud & les entrailles d’un Cochon, pour ne pas parler de ce qu’on rapporte des Sirenes ou des hommes marins. Il y a des Bêtes qui ſemblent avoir autant de connoiſſance & de raiſon que quelques animaux qu’on appelle hommes ; & il y a une ſi grande proximité entre les Animaux & les Vegetaux, qui ſi vous prenez le plus imparfait de l’un & le plus parfait de l’autre, à peine remarquerez-vous aucune différence conſiderable entre eux. Et ainſi, juſqu’à ce qe nous arrivions au plus baſſes & moins organiſées partie de matiére, nous trouverons par tout, que les différentes Eſpèces ſont liées enſemble ; & ne différent que par des dégrez preſque inſenſibles. Et lorſque nous conſiderons la puiſſance & la ſageſſe infinie de l’Auteur de toutes choſes, nous avons ſujet de penſer que c’eſt une choſe conforme à la ſomptueuſe harmonie de l’Univers, & au grand deſſein, auſſi bien qu’à la bonté infinie de ce ſouverain Architecte, que les différentes Eſpèces de Créatures s’élevent auſſi peu-à-peu depuis nous vers ſon infinie perfection, comme nous voyons qu’ils vont depuis nous en deſcendant par des dégrez preſque inſenſibles. Et cela une fois admis comme probable, nous avons raiſon de nous perſuader qu’il y a beaucoup plus d’Eſpèces de Créatures au deſſus de nous qu’il n’y en a au deſſous ; parce que nous ſommes beaucoup plus éloignez en dégrez de perfection de l’Etre infini de Dieu, que du plus bas état de l’Etre & de ce qui approche le plus près du néant. Cependant nous n’avons nulle idée claire & diſtincte de toutes ces différentes Eſpèces, pour les raiſons qui ont été propoſées ci-deſſus.

§. 13.Il paroit par l’Eau & par la Glace que c’eſt l’eſſence nominale qui conſtituë l’Eſpèce. Mais pour revenir aux Eſpèces des Subſtances corporelles : Si je demandois à quelqu’un ſi la Glace & l’Eau ſont deux diverſes Eſpèces de choſes, je ne doute pas qu’il ne me répondît qu’oui ; & l’on ne peut nier qu’il n’eût raiſon. Mais ſi un Anglois élevé dans la Jamaïque où il n’auroit peut-être jamais vû de glace ni ouï dire qu’il y eût rien de pareil dans le Monde, arrivant en Angleterre pendant l’Hyver trouvoit l’Eau qu’il auroit miſe le ſoir dans un Baſſin, gelée le matin en grand’ partie, & que ne ſachant pas le nom particulier qu’elle a dans cet état, il l’appellât de l’Eau durcie, je demande ſi ce ſeroit à ſon égard une nouvelle Eſpèce différente de l’Eau ; & je croi qu’on me répondra que dans ce cas-là ce ne ſeroit non plus une nouvelle Eſpèce à l’égard de cet Anglois, qu’un ſuc de viande qui ſe congele quand il eſt froid, eſt une Eſpèce diſtincte de cette même gelée quand elle eſt chaude & fluide ; ou que l’or liquide dans le creuſet eſt une Eſpèce diſtincte de l’or qui eſt en conſiſtence dans les mains de l’Ouvrier. Si cela eſt ainſi, il eſt évident que nos Eſpèces diſtinctes ne ſont que des amas diſtincts d’Idées complexes auxquels nous attachons des noms diſtincts. Il eſt vrai que chaque Subſtance qui exiſte, a ſa conſtitution particuliere d’où dépendent les Qualitez ſenſibles & les Puiſſances que nous y remarquons : mais la reduction que nous faiſons des choſes en Eſpèces particuliéres déſignées par certains noms diſtincts, cette reduction, dis-je, ſe rapporte uniquement aux Idées que nous en avons : & quoi que cela ſuffiſe pour les diſtinguer ſi bien par des noms, que nous puiſſions en diſcourir lorſqu’elles ne ſont pas devant nous, cependant ſi nous ſuppoſons que cette diſtinction eſt fondée ſur leur conſtitution réelle & intérieure, & que la nature diſtingue les choſes qui exiſtent, en autant d’Eſpèces par leurs eſſences réelles, de la même maniére que nous les diſtinguons nous-mêmes en Eſpèces par telles & telles dénominations, nous riſquerons de tomber dans de grandes mépriſes.

§. 14.Difficultez contre le ſentiment qui établit un certain nombre déterminé d’Eſſences réelles. Pour pouvoir diſtinguer les Etres ſubſtantiels en Eſpèces ſelon la ſuppoſition ordinaire, qu’il y a certaines Eſſences ou formes préciſes de choſes, par où tous les Individus exiſtans ſont diſtinguez naturellement en Eſpèces, voici des conditions qu’il faut remplir néceſſairement.

§. 15. Prémierement, on doit être aſſuré que la Nature ſe propoſe toûjours dans la production des Choſes de les faire participer à certaines Eſſences réglées & établies, qui doivent être les modèles de toutes les choſes à produire. Cela propoſé ainſi cruement comme on a accoûtumé de faire, auroit beſoin d’une explication plus préciſe avant qu’on pût le recevoir avec un entier conſentement.

§. 16. Il ſeroit néceſſaire, en ſecond lieu, de ſavoir ſi la Nature parvient toûjours à cette Eſſence qu’elle a en vûë dans la production des Choſes. Les naiſſances irréguliéres & monſtrueuſes qu’on a obſervées en différentes Eſpèces d’Animaux, nous donneront toûjours ſujet de douter de l’un de ces articles, ou de tous les deux enſemble.

§. 17. Il faut déterminer, en troiſiéme lieu, ſi ces Etres que nous appellons des Monſtres, ſont réellement une Eſpèce diſtincte ſelon la notion ſcholaſtique du mot d’Eſpèce puiſqu’il eſt certain que chaque choſe qui exiſte, a ſa conſtitution particulière ; car nous trouvons que quelques-uns de ces Monſtres n’ont que peu ou point de ces Qualitez qu’on ſuppoſe reſulter de l’Eſſence de cette Eſpèce d’où elles tirent leur origine, & à laquelle il ſemble qu’elles appartiennent en vertu de leur naiſſance.

§. 18. Il faut, en quatriéme lieu, que les Eſſences réelles de ces choſes que nous diſtinguons en Eſpèces & auxquelles nous donnons des noms après les avoir ainſi diſtinguées, nous ſoient connuës, c’eſt-à-dire que nous devons en avoir les idées. Mais comme nous ſommes dans l’ignorance ſur ces quatres articles les eſſences réelles des Choſes ne nous ſervent de rien à diſtinguer les Subſtances en Eſpèces.

§. 19. Nos eſſences nominales des Subſtances ne ſont pas de parfaites collections de toutes leurs propriétez. En cinquiéme lieu, le ſeul moyen qu’on pourroit imaginer pour l’éclairciſſement de cette Queſtion, ce ſeroit qu’après avoir formé des Idées complexes entièrement parfaites des Propriétez des Choſes, qui découleroient de leurs différentes eſſences réelles, nous les diſtinguaſſions par-là en Eſpèces. Mais c’eſt encore ce qu’on ne ſauroit faire : car comme l’Eſſence réelle nous eſt inconnuë, il nous eſt impoſſible de connoître toutes les Propriétez qui en dérivent, & qui y ſont ſi intimement unies que l’une d’elles n’y étant plus, nous puiſſions certainement conclurre que cette Eſſence n’y eſt pas, & que par conſéquent la choſe n’appartient point à cette Eſpèce. Nous ne pouvons jamais connoître quel eſt préciſément le nombre des propriétez venant à manquer dans tel ou tel ſujet, l’eſſence réelle de l’Or & par conſéquent l’Or ne fût point dans ce ſujet, à moins que nous ne connuſſions l’eſſence de l’Or lui-même, pour pouvoir par-là déterminer cette Eſpèce. Il faut ſuppoſer qu’ici par le mot d’Or, je déſigne une pièce particuliére de matiére comme la derniére ** Monnoye d’Or qui a cours en Angleterre. Guinée qui a été frappée en Angleterre. Car ſi ce mot étoit pris ici dans ſa ſignification ordinaire pour l’idée complexe que moi ou quelque autre appellons 0r, c’eſt-à-dire, pour l’eſſence nomimale de l’Or, ce ſeroit un vrai galimathias ; tant il eſt difficile de faire voir la différente ſignification des Mots & leur imperfection, lorſque nous ne pouvons le faire que par le ſecours même des mots.

§. 20. De tout cela il s’enſuit évidemment que les diſtinctions que nous faiſons des Subſtances en Eſpèces par différentes dénominations, ne ſont nullement fondées ſur leurs Eſſences réelles, & que nous ne ſaurions prétendre les ranger & les réduire exactement à certaines Eſpèces en conſéquence de leurs différences eſſentielles & intérieures.

§. 21.Mais elles renferment telle collection qui eſt ſignifiée par le nom que nous leur donnons. Mais puiſque nous avons beſoin de termes généraux, comme il a été remarqué ci-deſſus, quoi que nous ne connoiſſions par les eſſences réelles des choſes ; tout ce que nous pouvons faire, c’eſt d’aſſembler tel nombre d’Idées ſimples que nous trouvons par expérience unies enſemble dans les Choſes exiſtantes, & d’en faire une ſeule Idée complexe. Bien que ce ne ſoit point là l’Eſſence réelle d’aucune Subſtance qui exiſte, c’eſt pourtant l’eſſence ſpécifique à laquelle appartient le nom que nous avons attaché à cette Idée complexe, de ſorte qu’on peut prendre l’un pour l’autre ; par où nous pouvons enfin éprouver la vérité de ces Eſſences nominales. Par exemple, il y a des gens qui diſent que l’Etenduë eſt l’eſſence du Corps. S’il eſt ainſi, comme nous ne pouvons jamais nous tromper en mettant l’eſſence d’une Choſe pour la Choſe même, mettons dans le diſcours l’étenduë pour le Corps, & quand nous voulons dire que le Corps ſe meut, diſont que l’Etenduë ſe meut, & voyons comment cela ira. Quiconque diroit qu’une Etenduë met en mouvement une autre Etenduë par voye d’impulſion, montreroit ſuffiſamment l’abſurdité d’une telle notion. L’Eſſence d’une Choſe eſt, par rapport à nous, toute l’idée complexe, compriſe & déſignée par une certain nom ; & dans les Subſtances, outre les différentes Idées ſimples qui les compoſent, il y a une idée confuſe de Subſtance ou d’un ſoûtien inconnu, & d’une cauſe de leur union qui en fait toûjours une partie. C’eſt pourquoi l’Eſſence du Corps n’eſt pas la pure Etenduë, ([1]) mais la une Choſe étenduë & ſolide ; de ſorte que dire qu’une choſe étenduë & ſolide en remuë ou pouſſe une autre, c’eſt autant que ſi l’on diſoit qu’un Corps remuë ou pouſſe un autre Corps. La prémiére de ces expreſſions eſt autant intelligible que la derniére. De même quand on dit qu’un Animal raiſonnable eſt capable de converſation, c’eſt autant que ſi l’on diſoit qu’un homme eſt capable. Mais perſonne ne s’aviſera de dire que la ([2]) Raiſonnabilité eſt capable de converſion, parce qu’elle ne conſtituë pas toute l’eſſence à laquelle nous donnons le nom d’Homme.

§. 22.Les Idées abſtraites que nous nous formons des Subſtances ſont les meſures des Eſpèces par rapport à nous : Exemple dans l’idée que nous avons de l’Homme. Il y a des Créatures dans le Monde qui ont une forme pareille à la nôtre, mais qui ſont veluës, & n’ont point l’uſage de la Parole & de la Raiſon. Il y a parmi nous des Imbecilles qui ont parfaitement la même que nous, mais qui ſont destituez de Raiſon, & quelques-uns d’entre eux qui n’ont point auſſi l’uſage de la Parole. Il y a des Créatures, à ce qu’on dit, qui avec l’uſage de la Parole, de la Raiſon, & une forme ſemblable en toute autre choſe à la nôtre ont des queuës veluës ; je m’en rapporte à ceux qui nous le racontent, mais au moins ne paroit-il pas contradictoire qu’il y ait de telles Créatures. Il y en a d’autres dont les Mâles n’ont point de barbe, & d’autres dont les Femelles en ont. Si l’on demande ſi toutes ces Creatures-là celles à qui convient la défintion du mot Homme, ou l’idée complexe signifiée par ce nom, ſont hommes ; & les autres ne le ſont point à qui cette définition ou cette idée complexe ne convient pas. Mais ſi la recherche roule ſur l’eſſence ſuppoſée réelle, ou que l’on demande ſi la conſtitution intérieure de ces différentes Créatures eſt ſpécifiquement différente, il nous eſt abſolument impoſſible de répondre, puiſque nulle partie de cette conſtitution intérieure n’entre dans note Idée ſpecifique : ſeulement nous avons raiſon de penſer que là où les facultez ou la figure extérieure ſont ſi différentes, la conſtitution intérieure n’eſt pas exactement la même. Mais c’eſt en vain que nous recherchions quelle eſt la diſtinction que la différence ſpécifique met dans la conſtitution réelle & intérieure, tandis que nos meſures des Eſpèces ne ſeront, comme elles ſont à préſent, que les Idées abſtraites que nous connoiſſons, & non la conſtitution intérieure qui ne ſait point partie de ces Idées. La différence de poil ſur la peau doit-elle être une marque d’une différente conſtitution intérieure & ſpécifique entre un Imbecille & un Magot, lorſqu’il conviennent d’ailleurs par la forme, & par le manque de raiſon & de langage ? Le défaut de raiſon & de langage ne nous doit-il pas ſervir d’un ſigne de différentes conſtitutions & d’Eſpèces réelles entre un Imbecille & un homme raiſonnable ? Et ainſi du reſte, ſi nous prétendons que la diſtinction des Eſpèces ſoit juſtement établie ſur la forme réelle & la conſtitution intérieure des Choſes.

§. 23.Les Eſpèces ne ſont pas diſtinguées par la Génération. Et qu’on ne diſe pas que les Eſpèces ſuppoſées réelles ſont conſervées diſtinctes & dans leur entier dans les Animaux par l’accouplement du Mâle & de la Femelle ; & dans les Plantes par le moyen des ſemences. Car cela ſuppoſé veritable ne nous ſerviroit à fixer la diſtinction des Eſpèces des Choſes qu’à l’égard des Animaux & des Vegetaux. Que faire du reſte ? Mais cela ne ſuffit pas même à l’égard de ceux-là, car s’il en faut croire l’Hiſtoire, des femmes ont été engroſſées par des Magots ; & voilà une nouvelle Queſtion de ſavoir de quelle Eſpèce doit être dans la Nature une telle production en vertu de cette Règle. D’ailleurs, nous n’avons aucun ſujet de croire que cela ſoit impoſſible, puiſqu’on voit ſi ſouvent de Mulets & des ([3]) Jumarts, les prémiers engendrez d’un Ane & d’une Cavale, & les derniers d’un Taureau & d’une Jument. J’ai vû un Animal engendré d’un Chat & d’un Rat, & qui avoit des marques viſibles de ces deux Bêtes, en quoi il paroiſſoit que la Nature n’avoit ſuivi le modèle d’aucune des Eſpèces en particulier, mais les avoit confonduës enſemble. Et qui ajoûtera à cela les productions monſtrueuſes qu’on rencontre ſi ſouvent dans la Nature, trouvera qu’il eſt bien mal-aiſé à l’égard même des races des Animaux de déterminer par la génération de quelle eſpèce eſt la race de chaque animal, & ſe connoîtra dans une parfaite ignorance touchant l’eſſence réelle qu’il croit être certainement provignée par le moyen de la génération, & avoir ſeule un droit au nom ſpécifique. Mais outre cela, ſi les Eſpèces des Animaux & des Plantes ne peuvent être diſtinguées que par la propagation, dois-je aller aux Indes pour voir le pére & la mere de l’un, & la Plante d’où la ſemence a été cueuillie qui produit l’autre, afin de ſavoir ſi cet Animal eſt un Tigre, & ſi cette plante eſt du Thé ?

§. 24.Ni par les formes ſubſtantielles. Enfin il eſt évident que c’eſt des collections que les hommes ſont eux-mêmes des Qualitez ſenſibles, qu’ils compoſent les Eſſences des différentes ſortes de Subſtances dont ils ont les idées, & que la plûpart ne fongent en aucune maniére à leur ſtructure intérieure & réelle, quand ils les réduiſent à telles ou telles Eſpèces : moins encore aucun d’eux a-t-il jamais penſé à certaines formes ſubſtantielles, ſi vous en exceptez ceux qui dans ce ſeul endroit du Monde ont appris le Langage de nos Ecoles. Cependant ces pauvres ignorans qui ſans prétendre pénétrer dans les Eſſences réelles, ou s’embarraſſer l’Eſprit de formes ſubſtantielles, ſe contentent de connoître les choſes une à une par leurs Qualitez ſenſibles ſont ſouvent mieux inſtruits de leurs différences, peuvent les diſtinguer plus exactement pour leur uſage, & connoiſſent mieux ce qu’on peut faire de chacune en particulier que ces Docteurs ſubtils qui s’appliquent ſi fort à en pénétrer le fond & qui parlent avec tant de confiance de quelque choſe de plus caché & de plus eſſentiel que ces Qualitez ſenſibles que tout le monde y peut voir ſans peine.

§. 25.Les Eſſences ſpécifiques ſont faites par l’Eſprit. Mais ſuppoſé que les Eſſences réelles des Subſtances puiſſent être découvertes par ceux qui s’appliqueroient ſoigneuſement à cette recherche, nous ne ſaurions pourtant croire raiſonnablement qu’en rangeant les Choſes ſous des noms généraux, on ſe ſoit réglé par ces conſtitutions réelles & intérieures, ou par aucune autre choſe que par leurs apparences qui ſe préſentent naturellement ; puiſque dans tous les Païs, les Langues ont été formées long-temps avant les Sciences. Ce ne ſont pas des Philoſophes, des Logiciens ou de telles autres gens, qui après s’être bien tourmentez à penſer aux formes & aux eſſences des Choſes ont formé les noms généraux qui ſont en uſage parmi les différentes Nations : mais plûtôt dans toutes les Langues, la plûpart de ces termes d’une extenſion plus ou moins grand ont tiré leur origine & leur ſignification du Peuple ignorant & ſans Lettres, qui a réduit les choſes à certaines Eſpèces, & leur a donné des noms en vertu des Qualitez ſenſibles qu’il y rencontroit, pour pouvoir les déſigner aux autres lorſqu’elles n’étoient pas préſentes, ſoit qu’ils euſſent beſoin de parler d’une Eſpèce, ou d’une ſeule choſe en particulier.

§. 26.C’eſt pour cela qu’elles ſont fort diverſes & incertaines. Puis donc qu’il eſt évident que nous rangeons les Subſtances ſous différentes Eſpèces & ſous diverſes dénominations ſelon leurs eſſences nominales, & non ſelon leurs eſſences réelles ; ce qu’il faut conſiderer enſuite, c’eſt comment, & par qui ces Eſſences viennent à être faites. Pour ce qui eſt de ce dernier point, il eſt viſible que c’eſt l’Eſprit qui eſt Auteur de ces eſſences, & non la Nature ; parce que ſi c’étoit un Ouvrage de la Nature, elles ne pourroient point être ſi différentes en différentes perſonnes, comme il eſt viſible qu’elles ſont. Car ſi nous prenons la peine de l’examiner, nous ne trouverons point que l’Eſſence nominale d’aucune Eſpèce de Subſtances ſoit la même dans tous les hommes, non pas même celle qu’ils connoiſſent de la maniére la plus intime. Il ne ſeroit peut-être pas poſſible que l’idée abſtraite à laquelle on a donné le nom d’Homme fût différente en différens hommes, ſi elle étoit formée par la Nature ; & qu’à l’un elle fût une Animal raiſonnable, & à l’autre un Animal ſans plume, à deux piés avec de larges ongles. Celui qui attache le nom d’Homme à une idée complexe, compoſée de ſentiment & de motion volontaire, jointe à un Corps d’une telle forme, a par ce moyen une certaine eſſence de l’Eſpèce qu’il appelle Homme, & celui qui après un plus profond examen, y ajoûte la Raiſonnabilité, a une autre eſſence de l’Eſpèce à laquelle il donne le même nom d’Homme, de ſorte qu’à l’égard de l’un d’eux le même Individu ſera par-là un véritable homme, qui ne l’eſt point à l’égard de l’autre. Je ne penſe pas qu’il ſe trouve à peine une ſeule perſonne qui convienne, que cette ſtature droite, ſi connuë, ſoit la différence eſſentielle de l’Eſpèce qu’il déſigne par le nom d’Homme. Cependant il eſt viſible qu’il y a bien des gens qui déterminent plûtôt les Eſpèces des Animaux par leur forme exterieure que leur naiſſance, puiſqu’on a mis en queſtion plus d’une fois ſi certains fœtus humains devoient être admis au Baptême ou non, par la ſeule raiſon que leur configuration extérieure différoit de la forme ordinaire des Enfans, ſans qu’on fût s’ils n’étoient point auſſi capables de raiſon que des Enfans jettez dans un autre moule, dont il s’en trouve quelques-uns, qui, quoi que d’une forme approuvée, ne ſont jamais capables de faire voir, durant toute leur vie, autant de raiſon qu’il en paroit dans un Singe ou un Elephant, & qui ne donnent jamais aucune marque d’être conduits par une Ame raiſonnable. D’où il paroit évidemment, que la forme extérieure qu’on a ſeulement trouvé à dire, & non la faculté de raiſonner, dont perſonne ne peut ſavoir ſi elle devoit manquer dans ſon temps, a été renduë eſſentielle à l’Eſpèce humaine. Et dans ces occaſions les Théologiens & les Juriſconſultes les plus habiles, ſont obligez de renoncer à leur ſacrée définition d’Animal raiſonnable, & de mettre à la place quelque autre eſſence de l’Eſpèce humaine. Mr. Ménage nous fournit l’exemple d’un certain Abbé de St. Martin qui mérite d’être rapporté ici ; ** Menagiana, Tom. 1. Pag. 273. de l’Edition de Hollande, an. 1694. Quand cet Abbé de St. Martin, dit-il, vint au monde, il avoit ſi peu la figure d’un homme qu’il reſſembloit plûtôt à un Monſtre. On fut quelques temps à déliberer ſi on le batiſeroit. Cependant il fut batiſé, & on le déclara homme par proviſion, c’eſt-à-dire, jusqu’à ce que le temps eût fait connoître ce qu’il étoit. Il étoit ſi diſgracié de la Nature, qu’on l’a appelé toute ſa vie l’Abbé Malotru. Il etoit de Caën. Voilà un Enfant qui fut fort près d’être exclus de l’Eſpèce humaine ſimplement à cauſe de ſa forme. Il échappa à toute peine tel qu’il étoit ; & il eſt certain qu’une figure un peu plus contrefaite, l’en auroit privé pour jamais, & l’auroit fait périr comme un Etre qui ne devoit point paſſer pour un homme. Cependant on ne ſauroit donner aucune raiſon, pourquoi une Ame raiſonnable n’auroit pû loger en lui ſi les traits de ſon viſage euſſent été un peu plus alterez, pourquoi un viſage un peu plus long, ou un nez plus plat, ou une bouche plus fenduë n’auroient pû ſubſiſter, auſſi bien que le reſte de ſa figure irréguliére, avec une Ame & des qualitez qui le rendirent capable, tout contrefait qu’il étoit, d’avoir une dignité dans l’Egliſe.

§. 27. Pour cet effet, je ſerois bien aiſe de ſavoir en quoi conſiſtent les bornes préciſes & invariables de cette Eſpèce. Il eſt évident à quiconque prend la peine de l’examiner, que la nature n’a fait, ni établi rien de ſemblable parmi les hommes. On ne peut s’empêcher de voir que l’Eſſence réelle de telle ou telle ſorte de Subſtances nous eſt inconnuë ; & de là vient que nous ſommes ſi indéterminez à l’égard des Eſſences nominales que nous formons nous-mêmes, qui ſi l’on interrogeoit diverſes perſonnes ſur certains Fœtus qui ſont difformes en venant au monde, pour ſavoir s’ils les croyent hommes, il eſt hors de doute qu’on en recevroit différentes réponſes ; ce qui ne pourroit arriver, ſi les Eſſences nominales par où nous limitons & diſtinguons les Eſpèces des Subſtances, n’étoient point formées par les hommes avec quelque liberté, mais qu’elles fuſſent exactement copiées d’après des bornes préciſes, que la Nature eût établies, & par leſquelles elle eût diſtingué toutes les Subſtances en certaines Eſpèces. Qui voudroit, par exemple, entreprendre de déterminer de quelle eſpèce étoit ce Monſtre dont parle Licetus, (Liv. I. Chap. 3.) qui avoit la tête d’un homme, & le corps d’un pourceau ; ou ces autres qui ſur des corps d’hommes avoient des têtes de Bêtes, comme de Chiens, de Cheveaux, &c. ? Si quelqu’une de ces Créatures eût été conſervée en vie & eût pû parler, la difficulté auroit été encore plus grande. Si le haut du Corps juſqu’au milieu eût été de figure humaine, & que tout le reſte eût repréſenté un pourceau, auroit-ce été un meurtre de s’en défaire ? Ou bien auroit-il fallu conſulter l’Evêque, pour ſavoir ſi un tel Etre étoit aſſez homme pour devoir être préſenté ſur les fonts, ou non, comme j’ai ouï dire que cela eſt arrivé en France il y a quelques années dans un cas à peu près ſemblable ? Tant les bornes des Eſpèces des Animaux ſont incertaines par rapport à nous qui n’en pouvons juger que par les Idées complexes que nous raſſemblons nous-mêmes ; & tant nous ſommes éloignez de connoître certainement ce que c’eſt qu’un Homme. Ce qui n’empêchera peut-être pas qu’on ne regarde comme une grande ignorance d’avoir aucun doute là-deſſus. Quoi qu’il en ſoit, je penſe être en droit de dire, que, tant s’en faut que les bornes certaines de cette Eſpèce ſoient déterminées, & que le nombre précis des Idées ſimples qui en conſtituent l’eſſence nominale, ſoit fixé & parfaitement connu, qu’on peu encore former des doutes fort importans ſur cela ; & je croi qu’aucune Définition qu’on ait donnée juſqu’ici du mot Homme, ni aucune deſcription qu’on ait faite de cette eſpèce d’Animal, ne ſont aſſez parfaites ni aſſez exactes pour contenter une perſonne de bon ſens qui approfondit un peu les choſes, moins encore pour être reçuës avec un conſentement général, de ſorte que par-tout les hommes vouluſſent s’y tenir pour la déciſion des cas concernant les Productions qui pourroient arriver, & pour déterminer s’il faudroit conſerver ces Productions en vie, ou leur donner la mort, leur accorder, ou leur refuſer le Baptême.

§. 28.Les Eſſences nominales des Subſtances ne ſont pas formées ſi arbitrairement que celles des Modes mixtes. Mais quoi que ces Eſſences nominales des Subſtances ſoient formées par l’Eſprit, elles ne ſont pourtant pas formées ſi arbitrairement que celles des Modes mixtes. Pour faire une eſſence nominale il faut prémiérement que les Idées dont elle eſt compoſée, ayent une telle union qu’elles ne forment qu’une idée, quelque complexe qu’elle ſoit ; & en ſecond lieu, que les Idées particulières ainſi unies, ſoient exactement les mêmes, ſans qu’il y en ait ni plus ni moins. Pour la prémiére de ces choſes, lorſque l’Eſprit forme ſes idées complexes des Subſtances, il ſuit uniquement la Nature, & ne joint enſemble aucunes idées qu’il ne ſuppoſe unies dans la Nature. Perſonne n’allie le bêlement d’une Brebis à une figure d’un Cheval, ni la couleur du Plomb à la peſanteur & à la fixité de l’Or pour en faire des idées complexes de quelques Subſtances réelles, à moins qu’il ne veuille ſe remplir la tête de chimeres, & embaraſſer ſes diſcours de mots inintelligibles. Mais les hommes obſervant certaines qualitez qui toûjours exiſtent & ſont unies enſemble, en ont tiré des copies d’après Nature ; & de ces Idées ainſi unies en ont formé leurs Idées complexes des Subſtances. Car encore que les hommes puiſſent faire telle Idées complexe qu’ils veulent & leur donner tels noms qu’ils jugent à propos, il faut pourtant que lorſqu’ils parlent de choſes réellement exiſtantes ils conforment juſqu’à un certain degré leurs idées aux choſes dont ils veulent parler, s’ils ſouhaitent d’être entendus. Autrement, le Langage des hommes ſeroit tout-à-fait ſemblable à celui de Babel, & les mots dont chaque particulier ſe ſerviroit, n’étant intelligibles qu’à lui-même, ils ne ſeroient plus d’aucun uſage, pour la converſation & pour les affaires ordinaires de la vie, ſi les idées qu’il déſignent, ne répondoient en quelque maniére aux communes apparences & conformitez des Subſtances, conſiderées comme réellement exiſtantes.

§. 29.Quoi qu’elles ſoient fort imparfaites. En ſecond lieu, quoi que l’Eſprit de l’Homme en formant ſes Idées complexes des Subſtances, n’en réuniſſe jamais qui n’exiſtent ou ne ſoient ſuppoſées exiſter enſemble, & qu’ainſi il fonde véritablement cette union ſur la nature meme des choſes, cependant le nombre d’idées qu’il combine, dépend de la différente application, induſtrie, ou fantaiſie de celui qui forme cette Eſpèce de combinaiſon. En général les hommes ſe contentent de quelque peu de qualitez ſenſibles qui ſe préſentent ſans aucune peine ; & ſouvent, pour ne pas dire toûjours, ils en omettent d’autres qui ne ſont ni moins importantes ni moins forcement unies que celles qu’ils prennent. Il y a deux ſortes de Subſtances ſenſibles ; l’une des Corps organiſez qui ſont perpetuez par ſemence, & dans ces Subſtances la forme extérieure eſt la Qualité ſur laquelle nous nous réglons le plus, c’eſt la partie la plus caracteriſtique qui nous porte & en déterminer l’Eſpèce. C’eſt pourquoi dans les Vegetaux & dans les Animaux, une Subſtance étenduë & ſolide d’une telle ou telle figure ſert ordinairement à cela : Car quelque eſtime que certaines gens faſſent de la définition d’Animal raiſonnable pour déſigner l’Homme, cependant ſi l’on trouvoit une Créature qui eût la faculté de parler & l’uſage de la Raiſon, mais qui ne participât point à la figure ordinaire de l’Homme, elle auroit beau être un Animal raiſonnable, l’on auroit, je croi, bien de la peine à la reconnoître pour un homme. Et ſi l’Aneſſe de Balla eût diſcouru toute ſa vie auſſi raiſonnablement qu’elle fit une fois avec ſon Maître, je doute que perſonne l’eût jugée digne du nom d’Homme ou reconnuë de la même Eſpèce que lui-même. Comme c’eſt ſur la figure qu’on ſe règle le plus ſouvent pour déterminer l’Eſpèce des Vegetaux & des Animaux, de même à l’égard de la plûpart des Corps qui ne ſont pas produits par ſemence, c’eſt à la couleur qu’on s’attache le plus. Ainſi là où nous trouvons la couleur de l’Or, nous ſommes portez à nous figurer que toutes les autres Qualitez compriſes dans notre Idée complexe y ſont auſſi, de ſorte que nous prenons communément ces deux Qualitez qui ſe préſentent d’abord à nous, la figure & la couleur, pour des Idées ſi propres à déſigner differentes Eſpèces, que voyant un bon Tableau, nous diſons auſſitôt, C’eſt un Lion, c’eſt une Roſe, c’eſt une coupe d’or ou d’argent ; & cela ſeulement à cauſe des diverſes figures & couleurs repréſentées à l’Oeuil par le moyen du Pinceau.

§. 30.Elles peuvent pourtant ſervir pour la converſation ordinaire. Mais quoi que cela ſoit aſſez propre à donner des conceptions groſſières & confuſes des choſes, & à fournir des expreſſions & des penſées inexactes ; cependant il s’en faut bien que les hommes conviennent du nombre précis des Idées ſimples ou des Qualitez qui appartiennent à une telle Eſpèce de choſes & qui ſont déſignées par le nom qu’on lui donne. Et il n’y a pas ſujet d’en être ſurpris, puiſqu’il faut beaucoup de temps, de peine, d’addreſſe, une exacte recherche & un long examen pour trouver quelles ſont ces idées ſimples qui ſont conſtamment & inſeparablement unies dans la Nature, qui ſe rencontrent toûjours enſemble dans le même ſujet, & combien il y en a. La plûpart des hommes n’ayant ni le temps ni l’inclination ou l’addreſſe qu’il faut pour porter ſur cela leurs vûës juſqu’à quelque dégré tant ſoit peu raiſonnable, ſe contentent de la connoiſſance de quelques apparences communes, extérieures & en fort petit nombre, par où ils puiſſent les diſtinguer aiſément, & les réduire à certaines Eſpèces pour l’uſage ordinaire de la vie ; & ainſi, ſans un plus ample examen, ils leur donnent des noms, ou ſe ſervent, pour les déſigner, des noms qui ſont déja en uſage. Or quoi que dans la converſation ordinaire ces noms paſſent aſſez aiſément pour des ſignes de quelque peu de Qualitez communes qui coëxiſtent enſemble, il s’en faut pourtant beaucoup qu’ils comprennent dans une ſignification déterminée un nombre précis d’Idées ſimples, & encore moins toutes celles qui ſont unies dans la Nature. Malgré tout le bruit qu’on a fait ſur le Genre & l’Eſpèce, & malgré tant de diſcours qu’on a débitez ſur les Différences ſpécifiques, quiconque conſiderera combien peu de mots il y a dont nous ayions des définitions fixes & déterminées, ſera ſans doute en droit de penſer que les Formes dont on a tant parlé dans les Ecoles ; ne ſont que de pures Chimères qui ne ſervent en aucune maniére à nous faire entrer dans la connoiſſance de la nature ſpécifique des Choſes. Et qui conſiderera combien il s’en faut que les noms des Subſtances ayent des ſignifications ſur leſquelles tous ceux qui les employent ſoient parfaitement d’accord, aura ſujet d’en conclurre qu’encore qu’on ſuppoſe que toutes les Eſſences nominales des Subſtances ſoient copiées d’après nature, elles ſont pourtant toutes ou la plupart, très-imparfaites : puiſque l’amas de ces Idées complexes eſt fort différent en différentes perſonnes, & qu’ainſi ces bornes des Eſpèces ſont telles qu’elles ſont établies par les hommes, & non par la Nature, ſi tant eſt qu’il y ait dans la Nature de telles bornes fixes & déterminées. Il eſt vrai que pluſieurs Subſtances particulières ſont formées de telle ſorte par la Nature, qu’elles ont de la reſſemblance & de la conformité entre elles, & que c’eſt là un fondement ſuffiſant pour les ranger ſous certaines Eſpèces. Mais cette reduction que nous faiſons des choſes en Eſpèces déterminées, n’étant deſtinée qu’à leur donner des noms généraux & à les comprendre ſous ces noms, je ne ſaurois voir comment en vertu de cette reduction on peut dire proprement que la Nature fixe les bornes des Eſpèces des Choſes. Ou ſi elle le fait, il eſt du moins viſible que les limites que nous aſſignons aux Eſpèces, ne ſont pas exactement conformes à celles qui ont été établies par la Nature. Car dans le beſoins que nous avons de noms généraux pour l’uſage préſent, nous ne nous mettons point en peine de découvrir parfaitement toutes ces Qualitez, qui nous feroient mieux connoître leurs différences & leurs conformitez les plus eſſentielles, mais nous les diſtinguons nous-mêmes en Eſpèces, en vertu de certaines apparences qui frappent les yeux de tout le monde, afin de pouvoir par des noms généraux communiquer plus aiſément aux autres ce que nous en penſons. Car comme nous ne connoiſſons aucune Subſtance que par le moyen des Idées ſimples qui y ſont unies, & que nous obſervons pluſieurs choſes particuliéres qui conviennent avec d’autres par pluſieurs de ces Idées ſimples, nous formons de cet amas d’idées notre Idée ſpécifique, & lui donnons un nom général, afin que lorſque nous voulons enregiſtrer, pour ainſi dire, nos propres penſées, & diſcourir avec les autres hommes, nous puiſſions déſigner par un ſon court tous les Individus qui conviennent dans cette Idée complexe, ſans faire une énumération des Idées ſimples dont elle eſt compoſée, pour éviter par-là de perdre du temps & d’uſer nos poumons à faire de vaines & ennuyeuſes deſcriptions ; ce que nous voyons que ſont obligez de faire tous ceux qui veulent parler de quelque nouvelle eſpèce de choſes qui n’ont point encore de nom.

§. 31.Les Eſſences des Eſpèces ſont fort différentes ſous un même nom. Mais quoi que ces Eſpèces de Subſtances puiſſent aſſez bien paſſer dans la converſation ordinaire, il eſt évident que l’Idée complexe dans laquelle on remarque que pluſieurs Individus conviennent, eſt formée différemment par différentes perſonnes, plus exactement par les uns, & moins exactement par les autres, quelques-uns y comprenant un plus grand, & d’autres un plus petit nombre de qualitez, ce qui montre viſiblement que c’eſt un Ouvrage de l’Eſprit. Un Jaune éclattant conſtituë l’Or à l’égard des Enfans, d’autres y ajoûtent la peſanteur, la malleabilité & la fuſibilité, & d’autres encore d’autres Qualitez qu’ils trouvent auſſi conſtamment jointes à cette couleur jaune, que ſa peſanteur ou ſa fuſibilité. Car parmi toutes ces Qualitez & autres ſemblables, l’une a autant de droit que l’autre de faire partie de l’Idée complexe de cette Subſtance, où elles ſont toutes réunies enſemble. C’eſt pourquoi différentes perſonnes omettant dans ce ſujet, ou y faiſant entrer pluſieurs idées ſimples ſelon leur différente application ou addreſſe à l’examiner, ils ſe font par-là diverſes eſſences de l’Or, leſquelles doivent être, par conſéquent, une production de leur Eſprit, & non de la Nature.

§. 32.Plus nos idées ſont générales, plus elles ſont incompletes. Si le nombre des Idées ſimples qui compoſent l’Eſſence nominale de la plus baſſe Eſpèce, ou la prémiére diſtribution des Individus en Eſpèces, dépend de l’Eſprit de l’Homme qui aſſemble diverſement ces idées, il eſt bien plus évident qu’il en eſt de même dans les Claſſes les plus étenduës qu’on appelle Genres en terme de Logique. En effet, ce ne ſont que des Idées qu’on rend imparfaites à deſſein ; car qui ne voit du premier coup d’œuil que diverſes qualitez que l’on peut trouver dans les choſes mêmes, ſont excluës exprès des Idées génériques ? Comme l’Eſprit pour former des Idées générales qui puiſſent comprendre divers Etres particuliers, en exclut le temps, le lieu & les autres circonſtances qui ne peuvent être communes à pluſieurs individus ; ainſi pour former des Idées encore plus générales, & qui comprennent différentes eſpèces, l’Eſprit en exclut les Qualitez qui diſtinguent ces Eſpèces les unes des autres, & ne renferme dans cette nouvelle combinaiſon d’idées que celles qui ſont communes à différentes Eſpèces. La même commodité qui a porté les hommes à déſigner par un ſeul nom les diverſes pièces de cette Matiére jaune qui vient de la Guinée ou du Perou, les engage auſſi à inventer un ſeul nom qui puiſſe comprendre l’Or, l’Argent & quelques autres Corps de différentes ſortes ; ce qu’on fait en omettant les qualitez qui ſont particuliéres à chaque Eſpèces, & en retenant une idée complexe, formée de celles qui ſont communes à toutes ces Eſpèces. Ainſi le nom de Metal leur étant aſſigné, voilà un Genre établi, dont l’eſſence n’eſt autre choſe qu’une idée abſtraite qui contenant ſeulement la malleabilité & la fuſibilité avec certains degrez de peſanteur & de fixité, en quoi quelques Corps de différentes eſpèces conviennent, laiſſe à part la couleur & les autres qualitez particuliéres à l’Or, à l’Argent & aux autres ſortes de Corps compris ſous le nom de Metal. D’où il paroît évidemment, que, lorſque les hommes forment leurs Idées génériques des Subſtances, ils ne ſuivent pas exactement les modèles qui leur ſont propoſez par la Nature ; puiſqu’on ne ſauroit trouver aucun Corps qui renferme ſimplement la malleabilité, & la fuſibilité ſans d’autres Qualitez, qui en ſoient auſſi inſéparables que celles-là. Mais comme les hommes en formant leurs idées générales, cherchent plûtôt la commodité du Langage, & le moyen de s’exprimer promptement, par des ſignes courts & d’une certaine étenduë, que de découvrir la vraye & préciſe nature des choſes, telles qu’elles ſont en elles-mêmes, ils ſe ſont principalement propoſé, dans la formation de leur Idées abſtraites, cette fin, qui conſiſte à faire proviſion de nom généraux, & de différente étenduë. De ſorte que dans cette matiére des Genres & des Eſpèces, le Genre ou l’idée la plus étenduë n’eſt autre choſe qu’une conception partiale de ce qui eſt dans les Eſpèces, & l’Eſpèce n’eſt autre choſe qu’une idée partiale de ce qui eſt dans chaque Individu. Si donc quelqu’un s’imagine qu’un homme, un cheval, un animal, & une plante, &c. ſont diſtinguez par des eſſences réelles formées par la Nature, il doit ſe figurer la Nature bien liberale de ces eſſences réelles, ſi elle en produit une pour le Corps, une autre pour l’Animal, & l’autre pour un Cheval, & qu’il communique liberalement toutes ces eſſences à Bucephale. Mais ſi nous conſiderons exactement ce qui arrive dans la formation de tous ces Genres & de toutes ces Eſpèces, nous trouverons qu’il ne fait rien de nouveau, mais que ces genres & ces Eſpèces ne ſont autre choſe que des ſignes plus ou moins étendus, par où nous pouvons exprimer en peu de mots un grand nombre de choſes particuliéres, entant qu’elles conviennent dans des conceptions plus ou moins générales qu nous avons formées dans cette vûë. Et dans tout cela nous pouvons obſerver que le terme le plus général eſt toûjours le nom d’une Idées moins complexe, & que chaque genre n’eſt qu’une conception partiale de l’Eſpèce qu’il comprend ſous lui. De ſorte que ſi ces Idées générales & abſtraites paſſent pour completes, ce ne peut être que par rapport à une certaine relation établie entre elles & certains noms qu’on employe pour les déſigner, & non à l’égard d’aucune choſe exiſtante, entant que formée par la Nature.

§. 33.Tout cela eſt adapté à la fin du Langage. Ceci eſt adapté à la véritable fin du Langage qui doit être de communiquer nos notions par le chemin le plus court & le plus facile qu’on puiſſe trouver. Car par ce moyen celui qui veut diſcourir des choſes entant qu’elles conviennent dans l’Idée complexe d’étenduë & de ſolidité, n’a beſoin que du mot de Corps pour déſigner tout cela. Celui qui à ces Idées en veut joindre d’autres ſignifiées par les mots de vie, de ſentiment & de mouvement ſpontannée, n’a beſoin que d’employer le mot d’Animal pour ſignifier tout ce qui participe à ces idées, & celui qui a formé une idée complexe d’un Corps accompagné de vie, de ſentiment & de mouvement, auquel eſt jointe la faculté de raiſonner avec une certaine figure, n’a beſoin que de ce petit mot Homme pour exprimer toutes les idées particulieres qui répondent à cette idée complexe. Tel eſt le veritable uſage du Genre & de l’Eſpèce, & c’eſt ce que les hommes font ſans ſonger en aucune maniére aux eſſences réelles, ou formes ſubſtantielles, qui ne ſont point partie de nos connoiſſances quand nous penſons à ces choſes, ni de la ſignification des mots dont nous nous ſervons en nous entretenant avec les autres hommes.

§. 34.Exemple dans les Caſſiowaris. Si je veux parler à quelqu’un d’une Eſpèce d’Oiſeaux que j’ai vû depuis peu dans le Parc de S. James, de trois ou quatre piés de haut, dont la peau eſt couverte de quelque choſe qui tient le milieu entre la plume & le poile, d’un brun obſcur, ſans aîles, mais qui au lieu de d’aîles a deux ou trois branches ſemblables à des branches de genêt qui lui deſcendent au bas du Corps, avec de longues & groſſes jambes, des piés armez ſeulement de trois griffes, & ſans queuë ; je dois faire cette deſcription par où je puis me faire entendre aux autres. Mais quand on m’a dit que Caſſiowary eſt le nom de cet Animal, je puis alors me ſervir de ce mot pour déſigner dans le diſcours toutes mes idées complexes compriſes dans la deſcription qu’on vient de voir, quoi qu’en vertu de ce mot qui eſt préſentement devenu un nom ſpécifique je ne connoiſſe pas mieux la conſtitution ou l’eſſence réelle de cette ſorte d’Animaux que je la connoiſſois auparavant, & que ſelon toutes les apparences j’euſſe autant de connoiſſance de la Nature de cette eſpèce d’oiſeaux avant que d’en avoir appris le nom, que pluſieurs François en ont des Cignes ou des Herons, qui ſont des noms ſpécifiques, fort connus, de certaines ſortes d’Oiſeaux aſſez communs en France.

§. 35.Ce ſont les hommes qui déterminent les Eſpèces des Choſes. Il paroit par ce que je viens de dire, que ce ſont les hommes qui forment les Eſpèces des Choſes. Car comme ce ne ſont que les différentes eſſences qui conſtituent les différentes Eſpèces, il eſt évident que ceux qui forment ces idées abſtraites qui conſtituent les eſſences nominales, forment par même moyen les Eſpèces. Si l’on trouvoit un Corps qui eût toutes les autres qualitez de l’Or excepté la malleabilité, on mettroit ſans doute en queſtion s’il ſeroit de l’Or ou non, c’eſt-à-dire s’il ſeroit de cette Eſpèce. Et cela ne pourroit être déterminé que par l’idée abſtraite à laquelle chacun en particulier attache le nom d’Or ; en ſorte que ce Corps-là ſeroit de véritable Or, & appartiendroit à cette Eſpèce par rapport à celui qui ne renferme pas la malleabilité dans l’eſſence nominale qu’il déſigne par le mot d’Or : & au contraire il ne ſeroit pas de l’Or véritable ou de cette Eſpèce à l’égard de celui qui renferme la malleabilité dans l’idée ſpécifique qu’il a de l’Or. Qui eſt-ce, je vous prie, qui fait ces diverſes Eſpèces, même ſous un ſeul & même nom, ſinon ceux qui forment deux différentes idées abſtraites qui ne ſont pas exactement compoſées de la même collection de Qualitez ? Et qu’on ne diſe pas que c’eſt une pure ſuppoſition, d’imaginer qu’il puiſſe exiſter un Corps, dans lequel, excepté la malleabilité, l’on puiſſe trouver les autres qualitez ordinaires de l’Or ; puiſqu’il eſt certain que l’Or lui-même eſt quelquefois ſi aigre (comme parlent les Artiſans) qu’ils ne peut non plus réſiſter au marteau que le Verre. Ce que nous avons dit que l’un renferme la malleabilité dans l’idée complexe à laquelle il attache le nom d’or, & que l’autre l’omet, on peut le dire de ſa peſanteur particuliére, de ſa fixité & de pluſierus autres ſemblables Qualitez ; car quoi que ce ſoit qu’on excluë ou qu’on admette, c’eſt toûjours l’idée complexe à laquelle le nom eſt attaché qui conſtituë l’Eſpèce ; & dès-là qu’une portion particuliére de matiére répond à cette Idée, le nom de l’Eſpèce lui convient véritablement, & elle eſt de cette eſpèce. C’eſt de l’or véritable, c’eſt un parfait metal. Il eſt viſible que cette détermination des Eſpèces dépend de l’Eſprit de l’Homme qui forme telle ou telle idée complexe.

§. 36.La Nature fait la reſſemblance des choſes. Voici donc en un mot tout le myſtère. La Nature produit pluſieurs choſes particuliéres qui conviennent entre elles en pluſieurs Qualitez ſenſibles, & probablement auſſi, par leur forme & conſtitution intérieure : mais ce n’eſt pas cette eſſence réelle qui les diſtingue en Eſpèces ; ce ſont les hommes qui prenant occaſion des qualitez qu’ils trouvent unies dans les Choſes particulières, & auxquelles ils remarquent que pluſieurs Individus participent également, les réduiſent en Eſpèces par rapport aux noms qu’ils leur donnent ; afin d’avoir la commodité de ſe ſervir de ſignes d’une certaine étenduë, ſous leſquels les Individus viennent à être rangez comme ſous autant d’Etendards, ſelon qu’ils ſont conformes à telle ou telle Idée abſtraite ; de ſorte que celui-ci eſt du Regiment bleu, celui-là du Regiment rouge, ceci eſt un homme, cela un ſinge. C’eſt-là, dis-je, à quoi ſe réduit, à mon avis, tout ce qui concerne le Genre & l’Eſpèce.

§. 37. Je ne dis pas que dans la conſtante production des Etres particuliers la Nature les faſſe toûjours nouveaux & différens. Elle les fait, au contraire, fort ſemblables l’un à l’autre, ce qui, je croi, n’empêche pourtant pas qu’il ne ſoit vrai que les bornes des Eſpèces ſont établies par les hommes, puiſque les Eſſences des Eſpèces qu’on diſtingue par différens noms, ſont formées par les hommes, comme il a été prouvé, & qu’elles ſont rarement conformes à la nature intérieure des choſes, d’où elles ſont déduites. Et par conſéquent nous pouvons dire avec vérité, que cette reduction des choſes en certaines Eſpèces, eſt l’Ouvrage de l’homme.

§. 38.Chaque Idée abſtraite eſt une Eſſence. Une choſe qui, je m’aſſure, paroîtra fort étrange dans cette Doctrine, c’eſt qu’il s’enſuivra de ce qu’on vient de dire, que chaque Idée abſtraite qui a un certain nom, forme une Eſpèce diſtincte. Mais que faire à cela, ſi la Vérité le veut ainſi ? Car il faut que cela reſte de cette maniére, juſqu’à ce que quelqu’un nous puiſſe montrer les Eſpèces des choſes, limitées & diſtinguées par quelque autre marque, & nous faire voir que les termes généraux ne ſignifient pas nos Idées abſtraites, mais quelque choſe qui en eſt différent. Je voudrois bien ſavoir pourquoi un Bichon & un Levrier ne ſont pas des Eſpèces auſſi diſtinctes qu’un Epagneul & un Elephant. Nous n’ avons pas autrement d’idée de la différente eſſence d’un Elephant & d’un Epagneul, que nous en avons de la différente eſſence d’un Bichon & d’un Levrier, car toute la différence eſſentielle par où nous connoiſſons ces Animaux, & les diſtinguons les uns des autres, conſiſte uniquement dans le différent amas d’idées ſimples auquel nous avons donné ces différens noms.

§. 39.La formation des Genres & des Eſpèces ſe rapporte aux poins généraux.
* Pag. 360. §. 13.
Outre l’exemple de la Glace & de l’Eau que nous avons rapporté * ci-deſſus, en voici un fort familier par où il ſera aiſé de voir combien la formation des Genres & des Eſpèces a du rapport aux noms généraux, & combien les noms généraux ſont néceſſaires, ſi ce n’eſt pour donner l’exiſtence à une Eſpèce, du moins pour la rendre complete, & la faire paſſer pour telle. Une Montre qui ne marque que les heures, & une Montre ſonnate ne ſont qu’une ſeule Eſpèce à l’égard de ceux qui n’ont qu’un pour les déſigner : mais à l’égard de celui qui a le nom de Montre pour déſigner la prémiére, & celui d’Horloge pour ſignifier la derniére, avec les différentes idées complexes auxquelles ces noms appartiennent, ce ſont, par rapport à lui, des Eſpèces différentes. On dira peut-être que la diſpoſition intérieure eſt différente de ces deux Machines dont un Horloger à une idée fort diſtincte. Qu’importe ? Il y a des Montres à quatre roûës, & d’autres à cinq ; eſt-ce là une différence ſpécifique par rapport à l’Ouvrier ? Quelques-unes ont des cordes & des fuſées, & d’autres n’en ont point : quelques-unes ont le balancier libre, & d’autres conduit par un reſſort fait en ligne ſpirale, & d’autres par des ſoyes de Pourceau : quelqu’une de ces choſes ou toutes enſemble ſuffiſent-elles pour faire une différence ſpécifique à l’égard de l’Ouvrier qui connoit chacune de ces différences en particulier, & pluſieurs autres qui ſe trouvent dans la conſtitution intérieure des Montres ? Il eſt certain que chacune de ces choſes différe réellement du reſte, mais de ſavoir ſi c’eſt une différence eſſentielle & ſpécifique, ou non, c’eſt une queſtion dont la déciſion dépend uniquement de l’idée complexe à laquelle le nom de montre eſt appliqué. Tandis que toutes ces choſes conviennent dans l’idée que ce nom ſignifie, & que ce nom ne comprend pas différentes Eſpèces ſous lui en qualité de terme générique, il n’y a entre elles ni différence eſſentielle, ni ſpécifique. Mais ſi quelqu’un veut faire de plus petites diviſions fondées ſur les différences qu’il connoit dans la configuration intérieure des Montres, & donner des noms à ces idées complexes, formées ſur ces préciſions, il peut le faire ; & en ce cas-là ce ſeront tout autant de nouvelles Eſpèces & l’égard de ceux qui ont ces idées & qui leur aſſignent des noms particuliers : de ſorte qu’en vertu de ces différences ils peuvent diſtinguer les Montres en toutes ces diverſes Eſpèces ; & alors le mot de Montre ſera un terme générique. Cependant ce ne ſeroient pas des Eſpèces diſtinctes par rapport à des gens qui n’étant point Horlogers ignoreraient la compoſition intérieure des Montres, & n’en auroient point d’autre idée que comme d’une Machine d’une certaine forme extérieure, d’une telle groſſeur, qui marque les heures par le moyen d’une aiguille. Tous ces autres noms ne ſeroient à leur égard qu’autant de termes ſynonymes pour exprimer la même idée, & ne ſignifieroient autre choſe qu’une Montre. Il en eſt juſtement de même dans les choſes naturelles. Il n’y a perſonne, je m’aſſûre, qui doute que les Rouës ou les Reſſorts (ſi j’oſe m’exprimer ainſi) qui agiſſent intérieurement dans une homme raiſonnable & dans un Imbecille ne ſoient différens, de même qu’il y a de la différence entre la forme d’un Singe, & celle d’un Imbecille. Mais de ſavoir ſi l’une de ces différences, ou toutes deux ſont eſſentielles ou ſpecifiques, nous ne ſaurions le connoître que par la conformité ou non-conformité qu’un Imbecille & un Singe ont avec l’idée complexe qui eſt ſignifiée par le mot Homme ; car c’eſt uniquement par-là qu’on peut déterminer, ſi l’un de ces Etres eſt Homme, s’ils le ſont tous deux, ou s’ils ne le ſont ni l’un ni l’autre.

§. 40.Les Eſpèces des choſes artificielles ſont moins confuſes que celles des naturelles. Il eſt aiſé de voir par tout ce que nous venons de dire, la raiſon pourquoi dans les Eſpèces de Choſes artificielles il y a en général moins de confuſion & d’incertitude que dans celles des choſes naturelles. C’eſt qu’une choſe artificielle étant un ouvrage d’homme que l’Artiſan s’eſt propoſé de faire, & dont par conſéquent l’idée lui eſt fort connuë, on ſuppoſe que le nom de la choſe n’emporte point d’autre idée ni d’autre eſſence que ce qui peut être certainement connu & qu’il n’eſt pas fort mal-aiſé de comprendre. Car l’idée ou l’eſſence des différentes ſortes de choſes artificielles ne conſiſtant pour la plûpart que dans une certaine figure déterminée des parties ſenſibles, & quelquefois dans le mouvent qui en dépend, (ce que l’Artiſan opére ſur la Matiére ſelon qu’il le trouve néceſſaire à la fin qu’il ſe propoſe) il n’eſt pas au deſſus de la portée de nos facultez de nous en former une certaine idée, & par-là de fixer la ſignification des noms qui diſtinguent les différentes Eſpèces des choſes artificielles, avec moins d’incertitude, d’obſcurité & d’équivoque que nous ne pouvons le faire à l’égard des choſes naturelles, dont les différences & les opérations dépendent d’un mechaniſme que nous ne ſaurions découvrir.

§. 41.Les choſes artificielles ſont de diverſes Eſpèces diſtinctes J’eſpére qu’on n’aura pas de peine à me pardonner la penſée où je ſuis, que les choſes artificielles ſont de diverſes Eſpèces diſtinctes, auſſi bien que les naturelles ; puiſque je les trouve rangées auſſi nettement & auſſi diſtinctement en différentes ſortes par le moyen de différentes idées abſtraites, & des noms généraux qu’on leur aſſigne, lesquels ſont auſſi diſtincts l’un de l’autre que ceux qu’on donne aux Subſtances naturelles. Car pourquoi ne croirions-nous pas qu’une Montre & un Piſtolet ſont deux Eſpèces diſtinctes l’une de l’autre auſſi bien qu’un Cheval & un Chien, puiſqu’elles ſont repréſentées à notre Eſprit par des idées diſtinctes, & aux autres hommes par des dénominations diſtinctes ?

§. 42.Les ſeules Subſtances ont des noms propres. Il faut de plus remarquer à l’égard des Subſtances, que de toutes les diverſes ſortes d’idées que nous avons, ce ſont les ſeules qui ayent des noms propres, par où l’on ne déſigne qu’une ſeule choſe particuliére. Et cela, parce que dans les Idées ſimples, dans les Modes & dans les Relations il arrive rarement que les hommes ayent occaſion de faire ſouvent mention d’aucune telle idée individuelle & particuliére lorſqu’elle eſt abſente. Outre que la plus grande partie des Modes mixtes étant des actions qui périſſent dès leur naiſſance, elles ne ſont pas capables d’une longue durée, ainſi que les Subſtances qui ſont des Agents & dans leſquelles les Idées ſimples qui forment les Idées complexes, déſignées par un nom particulier, ſubſiſtent long-temps unies enſemble.

§. 43.Difficulté qu’il y a à traiter des Mots. Je ſuis obligé de demander pardon à mon Lecteur pour avoir diſcouru ſi long-temps ſur ce ſujet, & peut-être avec quelque obſcurité. Mais je le prie en même temps de conſiderer combien il eſt difficile de faire entrer une autre perſonne par le ſecours des paroles dans l’examen des choſes mêmes lorſqu’on vient à les dépouiller de ces différences ſpécifiques que nous avons accoûtumé de leur attribuer. Si je ne nomme pas ces choſes, je ne dis rien : & ſi je les nomme, je les range par-là ſous quelque Eſpèce particuliére, & je ſuggére à l’Eſprit l’ordinaire idée abſtraite de cette Eſpèce-là, par où je traverſe mon propre deſſein. Car de parler d’un homme & de renoncer en même temps à la ſignification ordinaire du nom d’Homme, qui eſt l’idée complexe qu’on y attache communément, & de prier le Lecteur de conſiderer l’Homme comme il eſt en lui-même & ſelon qu’il eſt diſtingué réellement des autres par ſa conſtitution intérieure ou eſſence réelle, c’eſt-à-dire par quelque choſe qu’il ne connoit pas, c’eſt, ce ſemble, un vrai badinage. Et cependant c’eſt ce que ne peut ſe diſpenſer de faire quiconque veut parler des Eſſences ou Eſpèces ſuppoſées réelles, entant qu’on les croit formées par la Nature ; quand ce ne ſeroit que pour faire entendre qu’une telle choſe ſignifiée par les noms généraux dont on ſe ſert pour déſigner les Subſtances, n’exiſte nulle part. Mais parce qu’il eſt difficile de conduire l’Eſprit de cette maniére en ſe ſervant de noms connus & familiers, permettez-moi de propoſer encore un exemple qui faſſe connoître plus clairement les différentes vûës ſous leſquelles l’Eſprit conſidere les noms & les idées ſpécifiques, & de montrer comment les idées complexes des Modes ont quelquefois du rapport à des Archetypes qui ſont dans l’Eſprit de quelque autre Etre intelligent, ou ce qui eſt la même choſe, à la ſignification que d’autres attachent aux noms dont ſe ſert communément pour déſigner ces Modes ; & comment ils ne ſe rapportent quelquefois à aucun Archetype. Permettez-moi auſſi de faire voir comment l’Eſprit rapporte toûjours ſes idées des Subſtances, ou aux Subſtances mêmes, ou à la ſignification de leurs noms, comme à des Archetypes, & d’expliquer nettement, quelle eſt la nature des Eſpèces ou de la reduction des Choſes en Eſpèces, ſelon que nous la comprenons & que nous la mettons en uſage ; & quelle eſt la nature des eſſences qui appartiennent à ces Eſpèces, ce qui peut-être contribuë beaucoup plus qu’on ne croit d’abord, à découvrir quelle eſt l’étenduë & la certitude de nos connoiſſances.

§. 44.Exemple de Modes mixtes dans les mots Kinneah & Niouph. Suppoſons Adam dans l’état d’un homme fait, doûé d’un Eſprit ſolide, mais dans un Païs Etranger, environné de choſes qui lui ſont toutes nouvelles & inconnuës, ſans autres facultez pour en acquerir la connoiſſance, que celles qu’un homme de cet âge a préſentement. Il voit Lamech plus triſte qu’à l’ordinaire, & il ſe figure que cela vient du ſoupçon qu’il a conçu que ſa femme Adah qu’il aime paſſionnément, n’ait trop d’amitié pour un autre homme. Adam communique ces penſées-là à Eve, & lui recommande de prendre garde qu’Adah ne faſſe quelque folie ; & dans cet entretien qu’il a avec Eve, il ſe ſert de ces deux mots nouveaux Kinneah & Niouph. Il paroit dans la ſuite qu’Adam s’eſt trompé ; car il trouve que la melancolie de Lamech vient d’avoir tué un homme. Cependant les deux mots Kinneah & Niouph ne perdent point leurs ſignifications diſtinctes, le prémier ſignifiant le ſoupçon qu’un Mari a de l’infidélité de ſa femme, & l’autre l’acte par lequel une femme commet cette infidélité. Il eſt évident que voilà deux différentes Idées complexes de Modes mixtes, déſignées par des noms particuliers, deux eſpèces diſtinctes d’actions eſſentiellement différentes. Cela étant, je demande en quoi conſiſtoient les eſſences de ces Eſpèces diſtinctes d’actions. Il eſt viſible qu’elles conſiſtoient dans une combinaiſon préciſe d’Idées ſimples, différente dans l’une & dans l’autre. Mais l’idée complexe qu’Adam avoit dans l’Eſprit & qu’il nomme Kinneah, étoit-elle complete, ou non ? Il eſt évident qu’elle étoit complete : car étant une combinaiſon d’Idée ſimples qu’il avoit aſſemblées volontairement ſans rapport à aucun Archetype, ſans avoir égard à aucune choſe qu’il prit pour modèle d’une telle combinaiſon, l’ayant formée lui-même par abſtraction & lui ayant donné le nom de Kinneah pour exprimer en abregé aux autres hommes par ce ſeul ſon toutes les idées ſimples contenuës & unies dans cette idée complexe, il s’enſuit néceſſairement de là que c’étoit une idée complete. Comme cette combinaiſon avoit été formée par un pur effet de ſa volonté, elle renfermoit tout ce qu’il avoit deſſein qu’elle renfermât ; & par conſéquent elle ne pouvoit qu’être parfaite & complete, puiſqu’on ne pouvoit ſuppoſer qu’elle ſe rapportât à aucun autre Archetype qu’elle dût repréſenter.

§. 45. Ces mots Kinneah & Niouph furent introduits par dégrez dans l’uſage ordinaire, & alors le cas fut un peu différent. Les Enfans d’Adam avoient les mêmes facultez, & par conſéquent, le même pouvoir qu’il avoit, d’aſſembler dans leur Eſprit telles idées complexes de Modes mixtes qu’ils trouvoient à propos, d’en former des abſtractions, & d’inſtituer tels ſons qu’ils vouloient pour les déſigner. Mais parce que l’uſage des noms conſiſte à faire connoître aux autres les idées que nous avons dans l’Eſprit, on ne peut en venir là que lorſque le même ſigne ſignifie la même idée dans l’Eſprit de deux perſonnes qui veulent s’entre-communiquer leurs penſées & diſcourir enſemble. Ainſi ceux d’entre les Enfans d’Adam qui trouvèrent ces deux mots, Kinneah & Niouph, reçus dans l’uſage ordinaire, ne pouvoient pas les prendre pour de vains fons qui ne ſignifioient rien, mais ils devoient conclurre neceſſairement qu’ils ſignifioient quelque choſe, certaines idées déterminées, des idées abſtraites, puiſque c’étoient des noms généraux ; leſquelles idées abſtraites étoient des eſſences de certaines Eſpèces diſtinguées de toute autre par ces noms-là. Si donc ils vouloient ſe ſervir de ces Mots comme de noms d’Eſpèces dejà établies & reconnuës d’un commun conſentement, ils étoient obligez de conformer les idées qu’ils formoient en eux-mêmes comme ſignifiées par ces noms-là aux idées qu’elles ſignifioient dans l’Eſprit des autres hommes, comme à leurs veritables modèles. Et dans ce cas les idées qu’ils ſe formoient de ces Modes complexes étoient ſans doute ſujettes à être incompletes, parce qu’il peut arriver facilement que ces ſortes d’Idées & ſur-tout celles qui ſont compoſées de combinaiſons de quantité d’idées, ne répondent pas exactement aux idées qui ſont dans l’Eſprit des autres hommes qui ſe ſervent des mêmes noms. Mais à cela il y a pour l’ordinaire un remede tout prêt, qui eſt de prier celui qui ſe ſert d’un mot que nous n’entendons pas, de nous en dire la ſignification ; car il eſt auſſi impoſſible de ſavoir certainement ce que les mots de jalouſie & d’adultère, qui, je croi, répondent aux mots Hébreux * * קִנְאָה ſignifie jalousie & נִאֻף adultère. Kinneah & Niouph, ſignifient dans l’Eſprit d’un autre homme avec qui je m’entretiens de ces choſes, qu’il étoit impoſſible dans le commencement du Langage de ſavoir ce que Kinneah & Niouph ſignifioient dans l’Eſprit d’un autre homme ſans en avoir entendu l’explication, puiſque ce ſont des ſignes arbitraires dans l’Eſprit de chaque perſonne en particulier.

§. 46.Exemples des Subſtances dans le mot Zahab. Conſiderons préſentement de la même maniére les noms des Subſtances, dans la prémiére application qui en fut faite. Un des Enfans d’Adam courant çà & là ſur des Montagnes découvre par hazard une Subſtance éclatante qui lui frappe agréablement la vûë. Il la porte à Adam qui, après l’avoir conſiderée, trouve qu’elle eſt dure, d’un jaune fort brillant & d’une extrême peſanteur. Ce ſont peut-être là toutes les Qualitez qu’il y remarque d’abord, & formant par abſtraction une idée complexe, compoſée d’une Subſtance qui a cette particulière couleur jaune, & une très grande peſanteur par rapport à ſa maſſe, il lui donne le nom de Zahab, pour déſigner par ce mot toutes les Subſtances qui ont ces qualitez ſenſibles. Il eſt évident que dans ce cas Adam agit d’une toute autre maniére qu’il n’a fait en formant les idées de Modes mixtes auxquelles il a donné les noms de Kinneah & de Niouph. Car dans ce dernier cas il joignit enſemble, par le ſeul ſecours de ſon imagination, des Idées qui n’étoient point priſes de l’exiſtence d’aucune choſe, & leur donna des noms qui puſſent ſervir à déſigner tout ce qui ſe trouveroit conforme à ces idées abſtraites qu’il avoit formées, ſans conſiderer ſi aucune telle choſe exiſtoit ou non. Là le modèle étoit purement de ſon invention. Mais lorſqu’il ſe forme une idée de cette nouvelle Subſtance, il ſuit un chemin tout oppoſé, car il y a en cette occaſion un modèle formé par la Nature : de ſorte que voulant ſe le repréſenter à lui-même par l’idée qu’il en a lors même que ce modèle eſt abſent, il ne fait entrer dans ſon idée complexe nulle idée ſimple dont la perception ne lui vienne de la choſe même. Il a ſoin que ſon idée ſoit conforme à cet Archetype, & veut que le nom exprime une idée qui aît une telle conformité.

§. 47. Cette portion de Matiére qu’Adam déſigna ainſi par le terme de Zahab, étant entiérement différente de toute autre qu’il eût vû auparavant, il ne ſe trouvera, je croi, perſonne, qui nie qu’elle ne conſtituë une Eſpèce diſtincte qui a ſon eſſence particulière, & que le mot de Zahab ne ſoit le ſigne de cette Eſpèce, & un nom qui appartient à toutes les choſes qui participent à cette Eſſence. Or il eſt viſible qu’en cette occaſion l’eſſence qu’Adam déſigna par le nom de Zahab, ne comprenoit autre choſe q’un corps dur, brillant, jaune & fort peſant. Mais la curioſité naturelle à l’Eſprit de l’Homme qui ne ſauroit ſe contenter de la connoiſſance de ces Qualitez ſuperficielles, engage Adam à conſiderer cette Matiére de plus près. Pour cet effet, il la frappe avec un caillou pour voir ce qu’on y peut découvrir en dedans. Il trouve qu’elle cede aux coups, mais qu’elle n’eſt pas aiſément diviſée en morceaux, & qu’elle ſe plie ſans ſe rompre. La ductilité ne doit-elle pas, après-cela, être ajoûtée à ſon idée précedente, & faire partie de l’eſſence de l’Eſpèce qu’il déſigne par le terme de Zahab ? De plus particulières experiences y découvrent la fuſibilité & la fixité. Ces dernieres propriétez ne doivent-elles pas entrer auſſi dans l’idée complexe qu’emporte le mot de Zahab, par la même raiſon que toutes les autres y ont été admiſes ? Si l’on dit que non, comment fera-t-on voir que l’une doit être préferée à l’autre ? Que s’il faut admettre celles-là, dès-lors toute autre propriété que de nouvelles obſervations feront connoître dans cette Matiére, doit par la même raiſon faire partie de ce qui conſtituë cette idée complexe, ſignifiée par le mot de Zahab, & être par conſéquent l’eſſence de l’Eſpèce qui eſt deſignée par ce nom-là ; & comme ces propriétez ſont infinies, il eſt évident qu’une idée formée de cette maniére ſur un tel Archetype, ſera toûjours incomplete.

§. 48.Les Idées des Subſtances ſont imparfaites, & à cauſe de cela diverſes. Mais ce n’eſt pas tout ; il s’enſuivroit encore de là que les noms des Subſtances auroient non ſeulement différentes ſignifications dans la bouche de diverſes perſonnes (ce qui eſt effectivement) mais qu’on le ſuppoſeroit ainſi, ce qui répandroit une grande confuſion dans le Langage. Car ſi chaque qualité que chacun découvriroit dans quelque Matiére que ce fût, étoit ſuppoſée faire une partie néceſſaire de l’idée complexe ſignifiée par le nom commun qui lui eſt donné, il s’enſuivroit néceſſairement de là que les hommes doivent ſuppoſer que le même mot ſignifie différentes choſes en différentes perſonnes, puiſqu’on ne peut douter que diverſes perſonnes ne puiſſent avoir découvert pluſieurs qualitez dans des Subſtances de la même domination, que d’autres ne connoiſſent en aucune maniére.

§. 49.Pour fixer leur eſpèces, on ſuppoſe une eſſence réelle. Pour éviter cet inconvénient, certaines gens ont ſuppoſé une eſſence réelle, attachée à chaque Eſpèce, d’où découlent toutes des propriétez, & ils prétendent que les noms dont ils ſe ſervent pour déſigner les Eſpèces, ſignifient ces ſortes d’Eſſences. Mais comme ils n’ont aucune idée de cette eſſence réelle dans les Subſtances, & que leurs paroles ne ſignifient que les Idées qu’ils ont dans l’Eſprit, cet expedient n’aboutit à autre choſe qu’à mettre le nom ou le ſon à la place de la choſe qui a cette eſſence réelle, ſans ſavoir ce que c’eſt que cette eſſence, & c’eſt là effectivement ce que font les hommes quand ils parlent des Eſpèces des choſes en ſuppoſant qu’elles ſont établies par la Nature, & diſtinguées par leurs eſſences réelles.

§. 50.Cette ſuppoſition n’eſt d’aucun uſage. Et pour cet effet, quand nous diſons que tout Or eſt fixe, voyons ce qu’emporte cette affirmation. Ou cela veut dire que la fixité eſt une partie de la Définition, une partie de l’Eſſence nominale que le mot Or ſignifie, & par conſéquent cette affirmation, Tout Or eſt fixe, ne contient autre choſe que la ſignification du terme d’Or. Ou bien cela ſignifie que la fixité ne faiſant pas partie de la Définition du mot or, c’eſt une propriété de cette Subſtance même ; auquel cas il eſt viſible que le mot Or tient la place d’une Subſtance qui a l’eſſence réelle d’une Eſpèce de choſes, formée par la Nature : ſubſtitution qui donne à ce mot une ſignification ſi confuſe & ſi incertaine, qu’encore que cette Propoſition, l’Or eſt fixe, ſoit en ce ſens une affirmation de quelque choſe de réel, c’eſt pourtant une vérité qui nous échappera toûjours dans l’application particulière que nous en voudorons faire ; & ainſi elle eſt incertaine & n’a aucun uſage réel. Mais quelque vrai qu’il ſoit que tout Or, c’eſt-à-dire tout ce qui a l’eſſence réelle de l’Or, eſt fixe, à quoi ſert cela, puiſqu’à prendre la choſe en ce ſens, nous ignorons ce que c’eſt qui eſt ou n’eſt pas Or ? Car ſi nous ne connoiſſons pas l’eſſence réelle de l’Or, il eſt impoſſible que nous connoiſſions quelle particule de Matiére à cette eſſence, & par conſéquent ſi telle particule de matiére eſt veritable 0r, ou non.

§. 51.Concluſion. Pour conclurre ; la même liberté qu’Adam eut au commencement de former telles idées complexes de Modes mixtes qu’il vouloit, ſans ſuivre aucun autre modèle que ſes propres penſées, tous les hommes l’ont euë depuis ce temps-là ; & la même néceſſité qui fut impoſée à Adam de conformer ſes idées des Subſtances aux choſes extérieures, s’il ne vouloit point ſe tromper volontairement lui-même, cette même néceſſité a été depuis impoſée à tous les hommes. De même la liberté qu’Adam avoit d’attacher un nouveau nom à quelque idée que ce fût, chacun l’a encore aujourd’hui, & ſur-tout ceux que font une Langue, ſi l’on peut imaginer de telles perſonnes ; nous avons, dis-je, aujourd’hui ce même droit, mais avec cette différence que dans les Lieux où les hommes unis en ſocieté ont dejà une Langue établie parmi eux, il ne faut changer la ſignification des mots qu’avec beaucoup de circonſpection & le moins qu’on peut, parce que les hommes étant deja pourvûs de noms pour déſigner leurs idées, & l’uſage ordinaire ayant approprié des noms connus à certaines idées, ce ſeroit une choſe fort ridicule que d’affecter de leur donner un ſens différent ce celui qu’ils ont dejà. Celui qui a de nouvelles notions, ſe hazardera peut-être quelquefois de faire de nouveaux termes pour les exprimer ; mais on regarde cela comme une eſpèce de hardieſſe ; & il eſt incertain ſi jamais l’uſage ordinaire les autoriſera. Mais dans les entretiens que nous avons avec les autres hommes, il faut néceſſairement faire en ſorte que les idées que nous déſignons par les mots ordinaires d’une Langue, ſoient conformes aux idées qui ſont exprimées par ces mots-là dans leur ſignification propre & connuë, ce que j’ai dejà expliqué au long ; ou bien il faut faire connoître diſtinctement le nouveau ſens que nous leur donnons.


  1. C’eſt ainſi que l’entendent les Carteſiens. La Choſe que nous concevons étenduë en longueur, largeur & profondeur, eſt ce que nous nommons un Corps, dit Rouhault dans ſa Phyſique, Ch. II. Part. I. Lors donc que les Carteſiens ſoûtiennent que l’Etenduë eſt l’eſſence du Corps, ils ne prétendent affirmer autre choſe de l’étenduë par rapport au Corps que ce que M. Locke dit ailleurs de la ſolidité par rapport au Corps, que de toutes les idées c’eſt celle qui paroit la plus eſſentielle & la plus étroitement unie au Corps. - de ſorte que l’Eſprit la regarde comme inſeparablement attachée au Corps, où qu’il ſoit, & de quelque maniere qu’il ſoit modifié : Ci-deſſus, pag. 79.
  2. Ou faculté de raiſonner. Quoi que ces ſortes de mots ſoient inconnus dans le Monde, l’on doit en permettre l’uſage, ce me ſemble, dans un Ouvrage comme celui-ci. Je prens d’avance cette liberté & je ſerai ſouvent obligé de la prendre dans la ſuite de ce Troiſième Livre, ou l’Auteur n’auroit pû faire connoître la meilleure partie de ſes penſées, s’il n’eût inventé de nouveaux termes, pour pouvoir exprimer des conceptions toutes nouvelles. Qui ne voit que je ne puis me diſpenſer de l’imiter en cela ? C’eſt une liberté qu’ont prise Rohault, le P. Malebranches, & que Meſſieurs de l’Academie Royale des Sciences prennent tous les jours.
  3. Voy. ſur ce mot le Dictionnaire Etymologique de Mr. Menage.