Essai sur la nature du commerce en général/Partie I/Chapitre 2

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De quelque maniere que se forme une Société d’Hommes, la proprieté des Terres qu’ils habitent, appartiendra nécessairement à un petit nombre d’entr’eux.

Dans les Sociétés errantes, comme les Hardes des Tartares & les Camps des Indiens qui vont d’un lieu à un autre avec leurs Bestiaux & Familles, il faut que le Capitaine ou le Roi qui les conduit, regle les limites de chaque Chef de Famille, & les Quartiers d’un chacun autour du Camp. Autrement il y auroit toujours des contestations pour les Quartiers ou commodités, les bois, les herbes, l’eau, &c. mais lorsqu’on aura réglé les Quartiers & les limites d’un chacun, cela vaudra autant qu’une propriété pour le tems qu’ils y séjournent.

Dans les Sociétés plus régulieres : Si un Prince à la tête d’une Armée, a conquis un Païs, il distribuera les Terres à ses Officiers ou Favoris, suivant leur mérite, ou son bon plaisir (cas où est originairement la France) ; il établira des loix pour en conserver la propriété à eux & à leurs Descendans : ou bien il se réservera la propriété des Terres, & emploiera ses Officiers ou Favoris, au soin de les faire valoir ; ou les leur cédera à condition d’en païer tous les ans un certain cens, ou redevance ; ou il leur cédera en se réservant la liberté de les taxer tous les ans suivant ses besoins & leurs facultés. Dans tous ces cas, ces Officiers ou Favoris, soit qu’ils soient Propriétaires absolus, soit dépendans, soit qu’ils soient Intendans ou Inspecteurs du produit des Terres, ils ne feront qu’un petit nombre par rapport à tous les Habitans.

Que si le Prince fait la distribution des Terres par portions égales à tous les Habitans, elles ne laisseront pas dans la suite de tomber en partage à un petit nombre. Un Habitant aura plusieurs Enfans, & ne pourra laisser à chacun d’eux une portion de Terre égale à la sienne : un autre mourra sans Enfans, & laissera sa portion à celui qui en a déja, plutôt qu’à celui qui n’en a pas : un troisieme sera fainéant, extravagant ou maladif, & se verra obligé de vendre sa portion à un autre qui a de la frugalité & de l’industrie, qui augmentera continuellement ses Terres par de nouveaux achats, auxquels il emploiera le travail de ceux, qui n’aïant aucune portion de terre à eux, seront obligés de lui offrir leur travail, pour subsister.

Dans le premier établissement de Rome, on donna à chaque Habitant deux Journaux de terre : cela n’empêcha pas qu’il n’y eût bientôt après une inégalité aussi grande dans les patrimoines, que celle que nous voïons aujourd’hui dans tous les États de l’Europe. Les Terres tomberent en partage à un petit nombre.

En supposant donc que les Terres d’un nouvel état appartiennent à un petit nombre de personnes, chaque Propriétaire fera valoir ses Terres par ses mains, ou les donnera à un ou plusieurs Fermiers : dans cette œconomie, il faut que les Fermiers & Laboureurs trouvent leur subsistance, cela est de necessité indispensable, soit qu’on fasse valoir les Terres pour le compte du Propriétaire même, ou pour celui du Fermier. On donne le surplus du produit de la Terre aux ordres du Propriétaire ; celui-ci en donne une partie aux ordres du Prince ou de l’État, ou bien le Fermier donnera cette partie directement au Prince, en la rabattant au Propriétaire.

Pour ce qui est de l’usage auquel on doit emploïer la terre, il est préalable d’en emploïer une partie à l’entretien & nourriture de ceux qui y travaillent & la font valoir : le reste dépend principalement des humeurs & de la maniere de vivre du Prince, des Seigneurs de l’État & du Propriétaire ; s’ils aiment la boisson, il faut cultiver des Vignes ; s’ils aiment les soieries, il faut planter des Meuriers & élever des Vers à soie ; & de plus il faut emploïer une partie proportionnée de la terre, à maintenir tous ceux qu’il faut pour ce travail ; s’ils aiment les Chevaux, il faut des Prairies ; & ainsi du reste.

Cependant si on suppose que les Terres n’appartiennent à personne en particulier, il n’est pas facile de concevoir qu’on y puisse former une societé d’Hommes : nous voïons dans les Terres communes, par exemple, d’un Village, qu’on regle le nombre des Bestiaux que chacun des Habitans a la liberté d’y envoïer ; & si on laissoit les Terres au premier qui les occuperoit dans une nouvelle conquête, ou découverte d’un Païs, il faudroit toujours revenir à une regle pour en fixer la propriété, pour y pouvoir établir une Societé d’Hommes, soit que la force ou la Police décidât de cette regle.