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Essai sur les mœurs/Chapitre 104

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CHAPITRE CIV.

De ceux qu’on appelait Bohêmes ou Égyptiens.

Il y avait alors une petite nation aussi vagabonde, aussi méprisée que les Juifs, et adonnée à une autre espèce de rapine : c’était un ramas de gens inconnus, qu’on nommait Bohêmes en France, et ailleurs Égyptiens, Giptes, ou Gipsis, ou Syriens ; on les a nommés, en Italie, Zingani et Zingari. Ils allaient par troupes d’un bout de l’Europe à l’autre, avec des tambours de basque et des castagnettes ; ils dansaient, chantaient, disaient la bonne fortune, guérissaient les maladies avec des paroles, volaient tout ce qu’ils trouvaient, et conservaient entre eux certaines cérémonies religieuses dont ni eux ni personne ne connaissait l’origine. Cette race a commencé à disparaître de la face de la terre depuis que, dans nos derniers temps, les hommes ont été désinfatués des sortiléges, des talismans, des prédictions et des possessions ; on voit encore quelques restes de ces malheureux, mais rarement : c’était très-vraisemblablement un reste de ces anciens prêtres et des prêtresses d’Isis, mêlés avec ceux de la déesse de Syrie. Ces troupes errantes, aussi méprisées des Romains qu’elles avaient été honorées autrefois, portèrent leurs cérémonies et leurs superstitions mercenaires par tout le monde. Missionnaires errants de leur culte, ils couraient de province en province convertir ceux à qui un hasard heureux confirmait les prédictions de ces prophètes, et ceux qui, étant guéris naturellement d’une maladie légère, croyaient être guéris par la vertu miraculeuse de quelques mots et de quelques signes mystérieux. Le portrait que fait Apulée de ces troupes vagabondes de prophètes et de prophétesses est l’image de ce que les hordes errantes appelées Bohêmes ont été si longtemps dans toutes les parties de l’Europe : leurs castagnettes et leurs tambours de basque sont les cymbales et les crotales des prêtres isiaques et syriens. Apulée, qui passa presque toute sa vie à rechercher les secrets de la religion et de la magie, parle des prédictions, des talismans, des cérémonies, des danses et des chants de ces prêtres pèlerins, et spécifie surtout l’adresse avec laquelle ils volaient dans les maisons et dans les basses-cours.

Quand le christianisme eut pris la place de la religion de Numa, quand Théodose eut détruit le fameux temple de Sérapis en Égypte, quelques prêtres égyptiens se joignirent à ceux de Cybèle et de la déesse de Syrie, et allèrent demander l’aumône comme ont fait depuis nos ordres mendiants. Mais des chrétiens ne les auraient pas assistés ; il fallut donc qu’ils mêlassent le métier de charlatans à celui de pèlerins : ils exerçaient la chiromancie, et formaient des danses singulières. Les hommes veulent être amusés et trompés ; ainsi ce ramas d’anciens prêtres s’est perpétué jusqu’à nos jours : telle a été la fin de l’ancienne religion d’Osiris et d’Isis, dont les noms impriment encore du respect. Cette religion, tout emblématique, et toute vénérable dans son origine, était, dès le temps de Cyrus, un mélange de superstitions ridicules. Elle devint encore plus méprisable sous les Ptolémées, et tomba dans le dernier avilissement sous les Romains : elle a fini par être abandonnée à des troupes de voleurs. Il arrivera peut-être aux Juifs la même catastrophe : quand la société des hommes sera perfectionnée, quand chaque peuple fera le commerce par lui-même et ne partagera plus les fruits de son travail avec ces courtiers errants, alors le nombre des Juifs diminuera nécessairement. Les riches commencent parmi eux à mépriser leurs superstitions ; elles ne seront plus que le partage d’un peuple sans arts et sans lois, qui, ne trouvant plus à s’enrichir par notre négligence, ne pourra plus faire une société séparée, et qui, n’entendant plus son ancien jargon corrompu, mêlé d’hébraïque et de syriaque, ignorant alors jusqu’à ses livres, se confondra avec la lie des autres peuples.

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