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Essai sur les mœurs/Chapitre 130

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CHAPITRE CXXX.

Progrès du luthérianisme en Suède, en Danemark, et en Allemagne.

Le Danemark et toute la Suède embrassaient le luthéranisme, appelé la religion évangélique. (1523) Les Suédois, en secouant le joug des évêques de la communion romaine, écoutèrent surtout les motifs de la vengeance. Opprimés longtemps par quelques évêques, et surtout par les archevêques d’Upsal, primats du royaume, ils étaient encore indignés de la barbarie commise (1520), il n’y avait que trois ans, par le dernier archevêque, nommé Troll : cet archevêque, ministre et complice de Christiern II, surnommé le Néron du Nord, tyran du Danemark et de la Suède, était un monstre de cruauté, non moins abominable que Christiern ; il avait obtenu une bulle du pape contre le sénat de Stockholm, qui s’était opposé à ses déprédations aussi bien qu’à l’usurpation de Christiern : mais tout ayant été apaisé, les deux tyrans, Christiern et l’archevêque, ayant juré sur l’hostie d’oublier le passé, le roi invita à souper dans son palais deux évêques, tout le sénat, et quatre-vingt-quatorze seigneurs. Toutes les tables étaient servies : on était dans la sécurité et dans la joie, lorsque Christiern et l’archevêque sortirent de table ; ils rentrèrent un moment après, mais suivis de satellites et de bourreaux ; l’archevêque, la bulle du pape à la main, fit massacrer tous les convives. On fendit le ventre au grand-prieur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et on lui arracha le cœur.

Cette fête de deux tyrans fut terminée par la boucherie qu’on fit de plus de six cents citoyens, sans distinction d’âge ni de sexe.

Les deux monstres, qui devaient périr par le supplice du grand-prieur de Saint-Jean, moururent à la vérité dans leur lit ; mais l’archevêque après avoir été blessé dans un combat, et Christiern après avoir été détrôné. Le fameux Gustave Vasa, comme nous l’avons dit[1] en parlant de la Suède, délivra sa patrie du tyran (1523), et les quatre états du royaume lui ayant décerné la couronne, il ne tarda pas à exterminer une religion dont on avait abusé pour commettre de si exécrables crimes.

Le luthéranisme fut donc bientôt établi sans aucune contradiction dans la Suède et dans le Danemark, immédiatement après que le tyran eut été chassé de ses deux États.

Luther se voyait l’apôtre du Nord, et jouissait en paix de sa gloire. Dès l’an 1525 les États de Saxe, de Brunswick, de Hesse, les villes de Strasbourg et de Francfort, embrassaient sa doctrine.

Il est certain que l’Église romaine avait besoin de réforme ; le pape Adrien, successeur de Léon X, l’avouait lui-même. Il n’est pas moins certain que s’il n’y avait pas eu dans le monde chrétien une autorité qui fixât le sens de l’Écriture et les dogmes de la religion, il y aurait autant de sectes que d’hommes qui sauraient lire : car enfin le divin législateur n’a daigné rien écrire ; ses disciples ont dit très-peu de choses, et ils les ont dites d’une manière qu’il est quelquefois très-difficile d’entendre par soi-même ; presque chaque mot peut susciter une querelle ; mais aussi une puissance qui aurait le droit de commander toujours aux hommes au nom de Dieu abuserait bientôt d’un tel pouvoir. Le genre humain s’est trouvé souvent, dans la religion comme dans le gouvernement, entre la tyrannie et l’anarchie, prêt à tomber dans l’un de ces deux gouffres[2].

Les réformateurs d’Allemagne, qui voulaient suivre l’Évangile mot à mot, donnèrent un nouveau spectacle quelques années après : ils dispensèrent d’une loi reconnue, laquelle semblait ne devoir plus recevoir d’atteinte ; c’est la loi de n’avoir qu’une femme, loi positive sur laquelle paraît fondé le repos des États et des familles dans toute la chrétienté ; mais loi quelquefois funeste, et qui peut avoir besoin d’exceptions, comme tant d’autres lois. Il est des cas où l’intérêt même des familles, et surtout l’intérêt de l’État, demandent qu’on épouse une seconde femme du vivant de la première, quand cette première ne peut donner un héritier nécessaire. La loi naturelle alors se joint au bien public ; et le but du mariage étant d’avoir des enfants, il paraît contradictoire de refuser l’unique moyen qui mène à ce but.

Il ne s’est trouvé qu’un seul pape qui ait écouté cette loi naturelle : c’est Grégoire II, qui, dans sa célèbre décrétale de l’an 726, déclara que « quand un homme a une épouse infirme, incapable des fonctions conjugales, il peut en prendre une seconde, pourvu qu’il ait soin de la première ». Luther alla beaucoup plus loin que le pape Grégoire II. Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse, voulut, du vivant de sa femme Christine de Saxe, qui n’était point infirme, et dont il avait des enfants, épouser une jeune demoiselle, nommée Catherine de Saal, dont il était amoureux. Ce qui est peut-être plus étrange, c’est qu’il paraît, par les pièces originales concernant cette aflaire, qu’il entrait de la délicatesse de conscience dans le dessein de ce prince : c’est un des grands exemples de la faiblesse de l’esprit humain. Cet homme, d’ailleurs sage et politique, semblait croire sincèrement qu’avec la permission de Luther et de ses compagnons il pouvait transgresser une loi qu’il reconnaissait. Il représenta donc à ces chefs de son Église que sa femme, la princesse de Saxe, « était laide, sentait mauvais, et s’enivrait souvent ». Ensuite il avoue avec naïveté, dans sa requête, qu’il est tombé très-souvent dans la fornication, et que son tempérament lui rend le plaisir nécessaire ; mais, ce qui n’est pas si naïf, il fait sentir adroitement à ses docteurs que, s’ils ne veulent pas lui donner la dispense dont il a besoin, il pourrait bien la demander au pape.

Luther assembla un petit synode dans Vittemberg, composé de six réformateurs : ils sentaient qu’ils allaient choquer une loi reçue dans leur parti même. La loi naturelle parlait seule en faveur du landgrave ; la nature lui avait donné au nombre de trois ce qu’elle ne donne d’ordinaire aux autres qu’au nombre de deux ; mais il n’apporte point cette raison physique dans sa requête.

La décrétale de Grégoire II, qui permet deux femmes, n’était point en vigueur, et n’autorise personne. Les exemples que plusieurs rois chrétiens, et surtout les rois goths, avaient donnés autrefois de la polygamie, n’étaient regardés par tous les chrétiens que comme des abus. Si l’empereur Valentinien l’Ancien épousa Justine du vivant de Severa sa femme, si plusieurs rois francs eurent deux ou trois femmes à la fois, le temps en avait presque effacé le souvenir. Le synode de Vittemberg ne regardait pas le mariage comme un sacrement ; mais comme un contrat civil : il disait que la discipline de l’Église admet le divorce, quoique l’Évangile le défende ; il disait que l’Évangile n’ordonne pas expressément la monogamie ; mais enfin il voyait si clairement le scandale, qu’il le déroba autant qu’il put aux yeux du public. La permission de la polygamie fut signée ; la concubine fut épousée du consentement même de la légitime épouse : ce que, depuis Grégoire, jamais n’avaient osé les papes, dont Luther attaquait le pouvoir excessif, il le fit n’ayant aucun pouvoir. Sa dispense fut secrète ; mais le temps révèle tous les secrets de cette nature. Si cet exemple n’a guère eu d’imitateurs, c’est qu’il est rare qu’un homme puisse conserver chez soi deux femmes dont la rivalité ferait une guerre domestique continuelle, et rendrait trois personnes malheureuses.

Cowper[3], chancelier d’Angleterre du temps de Charles II, épousa secrètement une seconde femme, avec le consentement de la première ; il fit un petit livre en faveur de la polygamie, et vécut heureusement avec ses deux épouses ; mais ces cas sont très-rares.

La loi qui permet la pluralité des femmes aux Orientaux est, de toutes les lois, la moins en vigueur chez les particuliers : on a des concubines ; mais il n’y a pas à Constantinople quatre Turcs qui aient plusieurs épouses[4].

Si les nouveautés n’avaient apporté que ces scandales paisibles, le monde eût été trop heureux ; mais l’Allemagne fut un théâtre de scènes plus tragiques.

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  1. Chapitre cxix, page 228.
  2. L’anarchie en politique est un grand mal, parce qu’il est important au bonheur commun que la force publique se réunisse pour la protection du droit de chacun ; au contraire, l’anarchie dans la religion non-seulement est indifférente, mais elle est même presque nécessaire au repos public. Il est difficile que deux sectes rivales subsistent sans causer de troubles, et presque impossible que deux cents sectes en puissent causer jamais. La tolérance absolue, la destruction de toute juridiction ecclésiastique, de toute influence du clergé sur les actes civils, sont les seuls moyens d’assurer la tranquillité.

    D’ailleurs, il faut observer que le droit d’examiner ce qu’on doit croire, et de professer ce qu’on croit, est un droit naturel qu’aucune puissance ne peut limiter sans tyrannie, et que personne ne peut attaquer sans violer les premières lois de la conscience.

    Tout homme de bonne foi, qui raisonnerait juste, ne pourrait proposer une loi d’intolérance, sans poser pour premier principe que la religion n’est et ne peut jamais être qu’un établissement politique. Aussi compte-t-on, parmi les fauteurs de l’intolérance, plus d’hypocrites encore que de fanatiques. (K.)

  3. Voyez la xxiie des Honnêtetés littéraires (Mélanges, année 1767).
  4. Voyez le Dictionnaire philosophique, article femme. (Note de Voltaire.) — Voltaire toutefois ne dit point qu’il n’y a pas à Constantinople quatre Turcs qui aient plusieurs épouses ; mais qu’il n’y a que les plus grands seigneurs qui puissent user du privilége d’avoir quatre femmes. (B.)