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Essai sur les mœurs/Chapitre 132

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CHAPITRE CXXXII.

Suite du luthéranisme et de l’anabaptisme.

Il n’était plus possible à l’empereur Charles-Quint ni à son frère Ferdinand d’arrêter le progrès des réformateurs. En vain la diète de Spire fit des articles modérés de pacification (1529) ; quatorze villes et plusieurs princes protestèrent contre cet édit de Spire : ce fut cette protestation qui fit donner depuis à tous les ennemis de Rome le nom de Protestants. Luthériens, zuingliens, œcolampadiens, carlostadiens, calvinistes, presbytériens, puritains, haute Église anglicane, petite Église anglicane, tous sont désignés aujourd’hui sous ce nom. C’est une république immense, composée de factions diverses, qui se réunissent toutes contre Rome, leur ennemie commune.

(1530) Les luthériens présentèrent leur confession de foi dans Augsbourg, et c’est cette confession qui devint leur boussole ; le tiers de l’Allemagne y adhérait : les princes de ce parti se liguaient déjà contre l’autorité de Charles-Quint, ainsi que contre Rome. Mais le sang ne coulait point encore dans l’empire pour la cause de Luther : il n’y eut que les anabaptistes qui, toujours transportés de leur rage aveugle, et peu intimidés par l’exemple de leur chef Muncer, désolèrent l’Allemagne au nom de Dieu (1534). Le fanatisme n’avait point encore produit dans le monde une fureur pareille ; tous ces paysans, qui se croyaient prophètes, et qui ne savaient rien de l’Écriture sinon qu’il faut massacrer sans pitié les ennemis du Seigneur, se rendirent les plus forts en Vestphalie, qui était alors la patrie de la stupidité ; ils s’emparèrent de la ville de Munster, dont ils chassèrent l’évêque. Ils voulaient d’abord établir la théocratie des Juifs, et être gouvernés par Dieu seul ; mais un nommé Matthieu[1], leur principal prophète, ayant été tué, un garçon tailleur, nommé Jean de Leyde[2], né à Leyde en Hollande, assura que Dieu lui était apparu, et l’avait nommé roi : il le dit et le fit croire.

La pompe de son couronnement fut magnifique : on voit encore de la monnaie qu’il fit frapper ; ses armoiries étaient deux épées dans la même position que les clefs du pape. Monarque et prophète à la fois, il fit partir douze apôtres[3] qui allèrent annoncer son règne dans toute la basse Allemagne, Pour lui, à l’exemple des rois d’Israël, il voulut avoir plusieurs femmes, et en épousa jusqu’à dix à la fois[4]. L’une d’elles ayant parlé contre son autorité, il lui trancha la tête en présence des autres, qui, soit par crainte, soit par fanatisme, dansèrent avec lui autour du cadavre sanglant de leur compagne.

Ce roi prophète eut une vertu qui n’est pas rare chez les bandits et chez les tyrans, la valeur : il défendit Munster contre son évêque Valdec, avec un courage intrépide, pendant une année entière ; et, dans les extrémités où le réduisait la famine, il refusa tout accommodement. (1536) Enfin il fut pris les armes à la main par une trahison des siens. Sa captivité ne lui ôta rien de son orgueil inébranlable : l’évêque lui ayant demandé comment il avait osé se faire roi, le prisonnier lui demanda à son tour de quel droit l’évêque osait être seigneur temporel : « J’ai été élu par mon chapitre, dit le prélat. — Et moi, par Dieu même », reprit Jean de Leyde. L’évêque, après l’avoir quelque temps montré de ville en ville, comme on fait voir un monstre, le fit tenailler avec des tenailles ardentes[5]. L’enthousiasme anabaptiste ne fut point éteint par le supplice que ce roi et ses complices subirent ; leurs frères des Pays-Bas furent sur le point de surprendre Amsterdam[6] : on extermina ce qu’on trouva de conjurés ; et dans ces temps-là tout ce qu’on rencontrait d’anabaptistes dans les Provinces-Unies était traité comme les Hollandais l’avaient été par les Espagnols : on les noyait, on les étranglait, on les brûlait ; conjurés ou non, tumultueux ou paisibles, on courut partout sur eux dans toute la basse Allemagne comme sur des monstres dont il fallait purger la terre.

Cependant la secte subsiste assez nombreuse, cimentée du sang des prosélytes, qu’ils appellent martyrs, mais entièrement différente de ce qu’elle était dans son origine : les successeurs de ces fanatiques sanguinaires sont les plus paisibles de tous les hommes, occupés de leurs manufactures et de leur négoce, laborieux, charitables. Il n’y a point d’exemple d’un si grand changement ; mais comme ils ne font aucune figure dans le monde, on ne daigne pas s’apercevoir s’ils sont changés ou non, s’ils sont méchants ou vertueux.

Ce qui a changé leurs mœurs, c’est qu’ils se sont rangés au parti des unitaires, c’est-à-dire de ceux qui ne reconnaissent qu’un seul Dieu, et qui, en révérant le Christ, vivent sans beaucoup de dogmes et sans aucune dispute ; hommes condamnés dans toutes les autres communions, et vivant en paix au milieu d’elles. Ainsi ils ont été le contraire des chrétiens ; ceux-ci furent d’abord des frères paisibles, souffrants et cachés, et enfin des scélérats absurdes et barbares. Les anabaptistes commencèrent par la barbarie, et ont fini par la douceur et la sagesse.

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  1. Ou plutôt Jean de Matthiesen.
  2. Ou plutôt Jean Bokold, surnommé Jean de Leyde.
  3. Lisez : vingt-huit.
  4. Lisez : quatre à la fois. Mais une seule eut le titre de reine. Le nombre des femmes de Jean de Leyde s’éleva progressivement à quinze. (G. A.)
  5. Le 22 janvier 1536. C’est Arnold Meshovins qui, dans son Historia anabaptistica (Cologne, 1617, in-4°), a dit que Jean Bokold avait été promené de ville en ville ; mais c’est une erreur. Les troupes épiscopales s’emparèrent de Munster dans la nuit du 25 au 26 juin 1535 ; et, le 14 juillet, Bokold, Kniperdolling et Bernard Krecthing, avec d’autres chefs anabaptistes, furent conduits à la forteresse de Dulmn, d’où ils ne revinrent à Munster que le 12 janvier 1536. On peut consulter à ce sujet un très-curieux ouvrage intitulé Jean Bockelson, ou le roi de Munster, fragment historique, par M. Baston, docteur de Sorbonne (Paris, Gauthier frères, 1824, in-8°). (E. B.)
  6. L’affaire d’Amsterdam eut lieu avant la prise de Jean de Leyde. (G. A.)