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Essai sur les mœurs/Chapitre 134

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CHAPITRE CXXXIV.

De Calvin et de Servet.

Michel Servet, de Villanueva en Aragon, très-savant médecin, méritait de jouir d’une gloire paisible, pour avoir, longtemps avant Harvey, découvert la circulation du sang ; mais il négligea un art utile pour des sciences dangereuses : il traita de la préfiguration du Christ dans le verbe, de la vision de Dieu, de la substance des anges, de la manducation supérieure ; il adoptait en partie les anciens dogmes soutenus par Sabellius, par Eusèbe, par Arius, qui dominèrent dans l’Orient, et qui furent embrassés au XVIe siècle par Lelio Socini, reçus ensuite en Pologne, en Angleterre, en Hollande.

Pour se faire une idée des sentiments très-peu connus de cet homme que sa mort barbare a seule rendu célèbre, il suffira peut-être de rapporter ce passage de son quatrième livre de la Trinité[1] : « Comme le germe de la génération était en Dieu, avant que le fils de Dieu fût fait réellement, ainsi le Créateur a voulu que cet ordre fût observé dans toutes les générations. La semence substantielle du Christ et toutes les causes séminales et formes archétypes étant véritablement en Dieu, etc. » En lisant ces paroles, on croit lire Origène, et, au mot de Christ près, on croit lire Platon, que les premiers théologiens chrétiens regardèrent comme leur maître.

Servet était de si bonne foi dans sa métaphysique obscure que, de Vienne en Dauphiné, où il séjourna quelque temps, il écrivit à Calvin sur la Trinité. Ils disputèrent par lettres. De la dispute Calvin passa aux injures, et des injures à cette haine théologique, la plus implacable de toutes les haines. Calvin eut par trahison les feuilles d’un ouvrage que Servet faisait imprimer secrètement. Il les envoya à Lyon avec les lettres qu’il avait reçues de lui : action qui suffirait pour le déshonorer à jamais dans la société, car ce qu’on appelle l’esprit de la société est plus honnête et plus sévère que tous les synodes. Calvin fit accuser Servet par un émissaire[2] : quel rôle pour un apôtre ! Servet, qui savait qu’en France on brûlait sans miséricorde tout novateur, s’enfuit tandis qu’on lui faisait son procès. Il passe malheureusement par Genève : Calvin le sait, le dénonce, le fait arrêter à l’enseigne de la Rose, lorsqu’il était prêt d’en partir. On le dépouilla de quatre-vingt-dix-sept pièces d’or, d’une chaîne d’or et de six bagues. Il était sans doute contre le droit des gens d’emprisonner un étranger qui n’avait commis aucun délit dans la ville ; mais aussi Genève avait une loi qu’on devrait imiter. Cette loi ordonne que le délateur se mette en prison avec l’accusé. Calvin fit la dénonciation par un de ses disciples, qui lui servait de domestique[3].

Ce même Jean Calvin avait avant ce temps-là prêché la tolérance ; on voit ces propres mots dans une de ses lettres imprimées : « En cas que quelqu’un soit hétérodoxe, et qu’il fasse scrupule de se servir des mots trinité et personne, etc., nous ne croyons pas que ce soit une raison pour rejeter cet homme ; nous devons le supporter, sans le chasser de l’Église, et sans l’exposer à aucune censure comme un hérétique. »

Mais Jean Calvin changea d’avis dès qu’il se livra à la fureur de sa haine théologique : il demandait la tolérance dont il avait besoin pour lui en France, et il s’armait de l’intolérance à Genève. Calvin, après le supplice de Servet, publia un livre dans lequel il prétendit prouver qu’il fallait punir les hérétiques[4].

Quand son ennemi fut aux fers, il lui prodigua les injures et les mauvais traitements que font les lâches quand ils sont maîtres. Enfin, à force de presser les juges, d’employer le crédit de ceux qu’il dirigeait, de crier et de faire crier que Dieu demandait l’exécution de Michel Servet, il le fit brûler vif, et jouit de son supplice, lui qui, s’il eût mis le pied en France, eût été brûlé lui-même ; lui qui avait élevé si fortement sa voix contre les persécutions.

Cette barbarie d’ailleurs, qui s’autorisait du nom de justice, pouvait être regardée comme une insulte aux droits des nations : un Espagnol qui passait par une ville étrangère était-il justiciable de cette ville pour avoir publié ses sentiments, sans avoir dogmatisé ni dans cette ville ni dans aucun lieu de sa dépendance ?

Ce qui augmente encore l’indignation et la pitié, c’est que Servet, dans ses ouvrages publiés, reconnaît nettement la divinité éternelle de Jésus-Christ ; il déclara dans le cours de son procès qu’il était fortement persuadé que Jésus-Christ était le fils de Dieu, engendré de toute éternité du Père, et conçu par le Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie. Calvin, pour le perdre, produisit quelques lettres secrètes de cet infortuné, écrites longtemps auparavant à ses amis en termes hasardés.

Cette catastrophe déplorable n’arriva qu’en 1553, dix-huit ans après que Genève eut rendu son arrêt contre la religion romaine ; mais je la place ici pour mieux faire connaître le caractère de Calvin[5], qui devint l’apôtre de Genève et des réformés de France. Il semble aujourd’hui qu’on fasse amende honorable aux cendres de Servet : de savants pasteurs des Églises protestantes, et même les plus grands philosophes, ont embrassé ses sentiments et ceux de Socin. Ils ont encore été plus loin qu’eux : leur religion est l’adoration d’un Dieu par la médiation du Christ. Nous ne faisons ici que rapporter les faits et les opinions, sans entrer dans aucune controverse, sans disputer contre personne, respectant ce que nous devons respecter, et uniquement attaché à la fidélité de l’histoire.

Le dernier trait au portrait de Calvin peut se tirer d’une lettre de sa main, qui se conserve encore au château de la Bastie-Roland, près de Montélimart : elle est adressée au marquis de Poët, grand chambellan du roi de Navarre, et datée du 30 septembre 1561.

« Honneur, gloire et richesses seront la récompense de vos peines ; surtout ne faites faute de défaire le pays de ces zélés faquins qui excitent les peuples à se bander contre nous. Pareils monstres doivent être étouffés, comme j’ai fait de Michel Servet, Espagnol. »

Jean Calvin avait usurpé un tel empire dans la ville de Genève, où il fut d’abord reçu avec tant de difficulté, qu’un jour, ayant su que la femme du capitaine général (qui fut ensuite premier syndic) avait dansé après souper avec sa famille et quelques amis, il la força de paraître en personne devant le consistoire, pour y reconnaître sa faute ; et que Pierre Ameaux, conseiller d’État, accusé d’avoir mal parlé de Calvin, d’avoir dit qu’il était un très-méchant homme, qu’il n’était qu’un Picard, et qu’il prêchait une fausse doctrine, fut condamné (quoiqu’il demandât grâce) à faire amende honorable, en chemise, la tête nue, la torche au poing, par toute la ville.

Les vices des hommes tiennent souvent à des vertus. Cette dureté de Calvin était jointe au plus grand désintéressement : il ne laissa pour tout bien, en mourant, que la valeur de cent vingt écus d’or. Son travail infatigable abrégea ses jours, mais lui donna un nom célèbre et un grand crédit.

Il y a des lettres de Luther qui ne respirent pas un esprit plus pacifique et plus charitable que celles de Calvin. Les catholiques ne peuvent comprendre que les protestants reconnaissent de tels apôtres : les protestants répondent qu’ils n’invoquent point ceux qui ont servi à établir leur réforme, qu’ils ne sont ni luthériens, ni zuingliens, ni calvinistes ; qu’ils croient suivre les dogmes de la primitive Église ; qu’ils ne canonisent point les passions de Luther et de Calvin ; et que la dureté de leur caractère ne doit pas plus décrier leurs opinions dans l’esprit des réformés que les mœurs d’Alexandre VI et de Léon X, et les barbaries des persécutions, ne font tort à la religion romaine dans l’esprit des catholiques.

Cette réponse est sage, et la modération semble aujourd’hui prendre dans les deux partis opposés la place des anciennes fureurs. Si le même esprit sanguinaire avait toujours présidé à la religion, l’Europe serait un vaste cimetière. L’esprit de philosophie a enfin émoussé les glaives. Faut-il qu’on ait éprouvé plus de deux cents ans de frénésie pour arriver à des jours de repos !

Ces secousses, qui par les événements des guerres remirent tant de biens d’église entre les mains des séculiers, n’enrichirent pas les théologiens promoteurs de ces guerres. Ils eurent le sort de ceux qui sonnent la charge et qui ne partagent point les dépouilles. Les pasteurs des églises protestantes avaient si hautement élevé leurs voix contre les richesses du clergé qu’ils s’imposèrent à eux-mêmes la bienséance de ne pas recueillir ce qu’ils condamnaient ; et presque tous les souverains les astreignirent à cette bienséance. Ils voulurent dominer en France, et ils y eurent en effet un très grand-crédit ; mais ils y ont fini enfin par en être chassés, avec défense d’y reparaître, sous peine d’être pendus. Partout où leur religion s’est établie, leur pouvoir a été restreint à la longue dans des bornes étroites par les princes, ou par les magistrats des républiques.

Les pasteurs calvinistes et luthériens ont eu partout des appointements qui ne leur ont pas permis de luxe. Les revenus des monastères ont été mis presque partout entre les mains de l’État, et appliqués à des hôpitaux. Il n’est resté de riches évêques protestants en Allemagne que ceux de Lubeck et d’Osnabruck, dont les revenus n’ont pas été distraits. Vous verrez, en continuant de jeter les yeux sur les suites de cette révolution, l’accord bizarre, mais pacifique, par lequel le traité de Vestphalie a rendu cet évêché d’Osnabruck alternativement catholique et luthérien. La réforme en Angleterre a été plus favorable au clergé anglican qu’elle ne l’a été en Allemagne, en Suisse, et dans les Pays-Bas, aux luthériens et aux calvinistes. Tous les évêchés sont considérables dans la Grande-Bretagne ; tous les bénéfices y donnent de quoi vivre honnêtement. Les curés de la campagne y sont plus à leur aise qu’en France : l’État et les séculiers n’y ont profité que de l’abolissement des monastères. Il y a des quartiers entiers à Londres qui ne formaient autrefois qu’un seul couvent, et qui sont peuplés aujourd’hui d’un très-grand nombre de familles. En général, toute nation qui a converti les couvents à l’usage public y a beaucoup gagné, sans que personne y ait perdu : car en effet on n’ôte rien à une société qui n’existe plus. On ne fit tort qu’aux possesseurs passagers que l’on dépouillait, et ils n’ont point laissé de descendants qui puissent se plaindre ; et si ce fut une injustice d’un jour, elle a produit un bien pour des siècles.

Il est arrivé enfin, par différentes révolutions, que l’Église latine a perdu plus de la moitié de l’Europe chrétienne, qu’elle avait eue presque tout entière en divers temps : car outre le pays immense qui s’étend de Constantinople jusqu’à Corfou, et jusqu’à la mer de Naples, elle n’a plus ni la Suède, ni la Norvége, ni le Danemark ; la moitié de l’Allemagne, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, la Hollande, les trois quarts de la Suisse, se sont séparés d’elle. Le pouvoir du siége de Rome a bien plus perdu encore : il ne s’est véritablement conservé que dans les pays immédiatement soumis au pape.

Cependant, avant qu’on pût poser tant de limites, et qu’on parvînt même à mettre quelque ordre dans la confusion, les deux partis catholique et luthérien mettaient alors l’Allemagne en feu. Déjà la religion qu’on nomme évangélique était établie vers l’an 1555 dans vingt-quatre villes impériales, et dans dix-huit petites provinces de l’empire. Les luthériens voulaient abaisser la puissance de Charles-Quint, et il prétendait les détruire. On faisait des ligues ; on donnait des batailles. Mais il faut suivre ici ces révolutions de l’esprit humain en fait de religion, et voir comment s’établit l’Église anglicane, et comment fut déchirée l’Église de France.

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  1. De Trinitatis Erroribus libri septem. Per Michaelem Servetum, alias Reves, ab Arragonia Hispanum. Anno MDXXXI, in-8°.
  2. Nicolas de Trie, marchand.
  3. Nicolas de la Fontaine, cuisinier.
  4. Fidelis Expositio errorum Michaelis Serveti et brevis eorumdem Refutatio, ubi docetur jure gladii coercendos esse hœreticos, 1554.
  5. D’après la lettre de Voltaire à Thieriot, du 26 mars 1757, on pourrait croire que Voltaire a traité ici Calvin d’Âme atroce. Ces expressions n’ont jamais existé dans ce chapitre. Je ne les ai trouvées dans aucun des nombreux exemplaires que j’ai vus de l’édition de 1756 ; et, ce qui est plus positif, dans une Réponse faite au nom d’une Société de gens de lettres de Genève, à la lettre du 26 mars, on lit que « les mots d’Âme atroce ne se trouvent point dans ce qu’on a imprimé ici (à Genève) ». Voyez, tome VIII, page 529, les stances intitulées les Torts, année 1757. (B.)