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Essai sur les mœurs/Chapitre 153

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CHAPITRE CLIII.

Des possessions des Anglais et des Hollandais en Amérique.

Les Anglais étant nécessairement plus adonnés que les Français à la marine, puisqu’ils habitent une île, ont eu dans l’Amérique septentrionale de bien meilleurs établissements que les Français. Ils possèdent six cents lieues communes de côtes, depuis la Caroline jusqu’à cette baie d’Hudson, par laquelle on a cru en vain trouver un passage qui pût conduire jusqu’aux mers du Sud et du Japon. Leurs colonies n’approchent pas des riches contrées de l’Amérique espagnole. Les terres de l’Amérique anglaise ne produisent, du moins jusqu’à présent, ni argent, ni or, ni indigo, ni cochenille, ni pierres précieuses, ni bois de teinture ; cependant elles ont procuré d’assez grands avantages. Les possessions anglaises en terre ferme commencent à dix degrés de notre tropique, dans un des plus heureux climats. C’est dans ce pays, nommé Caroline, que les Français ne purent s’établir ; et les Anglais n’en ont pris possession qu’après s’être assurés des côtes plus septentrionales.

Vous avez vu les Espagnols et les Portugais maîtres de presque tout le nouveau monde, depuis le détroit de Magellan jusqu’à la Floride. Après la Floride est cette Caroline, à laquelle les Anglais ont ajouté depuis peu la partie du sud appelée la Géorgie, du nom du roi George Ier : ils n’ont eu la Caroline que depuis 1664. Le plus grand lustre de cette colonie est d’avoir reçu ses lois du philosophe Locke. La liberté entière de conscience, la tolérance de toutes les religions fut le fondement de ces lois. Les épiscopaux y vivent fraternellement avec les puritains ; ils y permettent le culte des catholiques leurs ennemis, et celui des Indiens nommés idolâtres ; mais, pour établir légalement une religion dans le pays, il faut être sept pères de famille. Locke a considéré que sept familles avec leurs esclaves pourraient composer cinq à six cents personnes, et qu’il ne serait pas juste d’empêcher ce nombre d’hommes de servir Dieu suivant leur conscience, parce qu’étant gênés ils abandonneraient la colonie.

Les mariages ne se contractent, dans la moitié du pays, qu’en présence du magistrat ; mais ceux qui veulent joindre à ce contrat civil la bénédiction d’un prêtre peuvent se donner cette satisfaction.

Ces lois semblèrent admirables, après les torrents de sang que l’esprit d’intolérance avait répandus dans l’Europe ; mais on n’aurait pas seulement songé à faire de telles lois chez les Grecs et chez les Romains, qui ne soupçonnèrent jamais qu’il pût arriver un temps où les hommes voudraient forcer, le fer à la main, d’autres hommes à croire. Il est ordonné par ce code humain de traiter les nègres avec la même humanité qu’on a pour ses domestiques. La Caroline possédait en 1757 quarante mille nègres et vingt mille blancs.

Au delà de la Caroline est la Virginie, nommée ainsi en l’honneur de la reine Élisabeth, peuplée d’abord par les soins du fameux Raleigh, si cruellement récompensé depuis par Jacques Ier. Cet établissement ne s’était pas fait sans de grandes peines. Les sauvages, plus aguerris que les Mexicains et aussi injustement attaqués, détruisirent presque toute la colonie.

On prétend que depuis la révocation de l’édit de Nantes, qui a valu des peuplades aux deux mondes, le nombre des habitants de la Virginie se monte à cent quarante mille, sans compter les nègres. On a surtout cultivé le tabac dans cette province et dans le Maryland ; c’est un commerce immense, et un nouveau besoin artificiel qui n’a commencé que fort tard, et qui s’est accru par l’exemple : il n’était pas permis de mettre de cette poussière âcre et malpropre dans son nez à la cour de Louis XIV ; cela passait pour une grossièreté. La première ferme du tabac fut en France de trois cent mille livres par an ; elle est aujourd’hui de seize millions[1]. Les Français en achètent pour près de quatre millions par année des colonies anglaises, eux qui pourraient en planter dans la Louisiane. Je ne puis m’empêcher de remarquer que la France et l’Angleterre consument aujourd’hui en denrées inconnues à nos pères plus que leurs couronnes n’avaient autrefois de revenus.

De la Virginie, en allant toujours au nord, vous entrez dans le Maryland, qui possède quarante mille blancs et plus de soixante mille nègres[2]. Au delà est la célèbre Pensylvanie, pays unique sur la terre par la singularité de ses nouveaux colons. Guillaume Penn, chef de la religion qu’on nomme très-improprement Quakerisme, donna son nom et ses lois à cette contrée vers l’an 1680. Ce n’est pas ici une usurpation comme toutes ces invasions que nous avons vues dans l’ancien monde et dans le nouveau. Penn acheta le terrain des indigènes, et devint le propriétaire le plus légitime. Le christianisme qu’il apporta ne ressemble pas plus à celui du reste de l’Europe que sa colonie ne ressemble aux autres. Ses compagnons professaient la simplicité et l’égalité des premiers disciples de Christ. Point d’autres dogmes que ceux qui sortirent de sa bouche ; ainsi presque tout se bornait à aimer Dieu et les hommes : point de baptême, parce que Jésus ne baptisa personne ; point de prêtres, parce que les premiers disciples étaient également conduits par le Christ lui-même. Je ne fais ici que le devoir d’un historien fidèle, et j’ajouterai que si Penn et ses compagnons errèrent dans la théologie, cette source intarissable de querelles et de malheurs, ils s’élevèrent au-dessus de tous les peuples par la morale. Placés entre douze petites nations que nous appelons sauvages, ils n’eurent de différends avec aucune ; elles regardaient Penn comme leur arbitre et leur père. Lui et ses primitifs, qu’on appelle Quakers[3] et qui ne doivent être appelés que du nom de Justes, avaient pour maxime de ne jamais faire la guerre aux étrangers, et de n’avoir point entre eux de procès. On ne voyait point de juges parmi eux, mais des arbitres qui, sans aucuns frais, accommodaient toutes les affaires litigieuses. Point de médecins chez ce peuple sobre, qui n’en avait pas besoin.

La Pensylvanie fut longtemps sans soldats, et ce n’est que depuis peu que l’Angleterre en a envoyé pour les défendre, quand on a été en guerre avec la France. Ôtez ce nom de Quaker, cette habitude révoltante et barbare de trembler en parlant dans leurs assemblées religieuses, et quelques coutumes ridicules, il faudra convenir que ces primitifs sont les plus respectables de tous les hommes : leur colonie est aussi florissante que leurs mœurs ont été pures. Philadelphie, ou la ville des Frères, leur capitale, est une des plus belles villes de l’univers ; et on a compté cent quatre-vingt mille hommes dans la Pensylvanie en 1740. Ces nouveaux citoyens ne sont pas tous du nombre des primitifs ou quakers ; la moitié est composée d’Allemands, de Suédois, et d’autres peuples qui forment dix-sept religions. Les primitifs qui gouvernent regardent tous ces étrangers comme leurs frères[4].

Au delà de cette contrée, unique sur la terre, où s’est réfugiée la paix bannie partout ailleurs, vous rencontrez la Nouvelle-Angleterre, dont Boston, la ville la plus riche de toute cette côte, est la capitale.

Elle fut habitée d’abord et gouvernée par des puritains persécutés en Angleterre par ce Laud, archevêque de Cantorbéry, qui depuis paya de sa tête ses persécutions, et dont l’échafaud servit à élever celui du roi Charles Ier. Ces puritains, espèce de calvinistes, se réfugièrent vers l’an 1620 dans ce pays, nommé depuis la Nouvelle-Angleterre. Si les épiscopaux les avaient poursuivis dans leur ancienne patrie, c’étaient des tigres qui avaient fait la guerre à des ours. Ils portèrent en Amérique leur humeur sombre et féroce, et vexèrent en toute manière les pacifiques Pensylvaniens, dès que ces nouveaux venus commencèrent à s’établir. Mais en 1692, ces puritains se punirent eux-mêmes par la plus étrange maladie épidémique de l’esprit qui ait jamais attaqué l’espèce humaine.

Tandis que l’Europe commençait à sortir de l’abîme de superstitions horribles où l’ignorance l’avait plongée depuis tant de siècles, et que les sortiléges et les possessions n’étaient plus regardés en Angleterre et chez les nations policées que comme d’anciennes folies dont on rougissait, les puritains les firent revivre en Amérique. Une fille eut des convulsions en 1692 ; un prédicant accusa une vieille servante de l’avoir ensorcelée ; on força la vieille d’avouer qu’elle était magicienne : la moitié des habitants crut être possédée, l’autre moitié fut accusée de sortilége, et le peuple en fureur menaçait tous les juges de les pendre, s’ils ne faisaient pas pendre les accusés. On ne vit pendant deux ans que des sorciers, des possédés, et des gibets ; et c’étaient des compatriotes de Locke et de Newton qui se livraient à cette abominable démence. Enfin la maladie cessa ; les citoyens de la Nouvelle-Angleterre reprirent leur raison, et s’étonnèrent de leur fureur. Ils se livrèrent au commerce et à la culture des terres. La colonie devint bientôt la plus florissante de toutes. On y comptait, en 1750, environ trois cent cinquante mille habitants ; c’est dix fois plus qu’on n’en comptait dans les établissements français.

De la Nouvelle-Angleterre vous passez à la Nouvelle-York, à l’Acadie, qui est devenue un si grand sujet de discorde ; à Terre-Neuve, où se fait la grande pêche de la morue ; et enfin, après avoir navigué vers l’ouest, vous arrivez à la baie d’Hudson, par laquelle on a cru si longtemps trouver un passage à la Chine et à ces mers inconnues qui font partie de la vaste mer du Sud ; de sorte qu’on croyait trouver à la fois le chemin le plus court pour naviguer aux extrémités de l’Orient et de l’Occident.

Les îles que les Anglais possèdent en Amérique leur ont presque autant valu que leur continent : la Jamaïque, la Barbade, et quelques autres où ils cultivent le sucre, leur ont été très-profitables, tant par leurs fabriques que par leur commerce avec la Nouvelle-Espagne, d’autant plus avantageux qu’il est prohibé.

Les Hollandais, si puissants aux Indes Orientales, sont à peine connus en Amérique ; le petit terrain de Surinam, près du Brésil, est ce qu’ils ont conservé de plus considérable. Ils y ont porté le génie de leur pays, qui est de couper les terres en canaux. Ils ont fait une nouvelle Amsterdam à Surinam, comme à Batavia ; et l’île de Curaçao leur produit des avantages assez considérables. Les Danois enfin ont eu trois petites îles, et ont commencé un commerce très-utile par les encouragements que leur roi leur a donnés.

Voilà jusqu’à présent ce que les Européans ont fait de plus important dans la quatrième partie du monde.

Il en reste une cinquième, qui est celle des terres australes, dont on n’a découvert encore que quelques côtes et quelques îles. Si on comprend sous le nom de ce nouveau monde austral les terres des Papous et la Nouvelle-Guinée, qui commence sous l’équateur même, il est clair que cette partie du globe est la plus vaste de toutes.

Magellan vit le premier, en 1520, la terre antarctique, à cinquante et un degrés vers le pôle austral : mais ces climats glacés ne pouvaient pas tenter les possesseurs du Pérou. Depuis ce temps on fit la découverte de plusieurs pays immenses au midi des Indes, comme la Nouvelle-Hollande, qui s’étend depuis le dixième degré jusque par delà le trentième. Quelques personnes prétendent que la compagnie de Batavia y possède des établissements utiles. Il est pourtant difficile d’avoir secrètement des provinces et un commerce. Il est vraisemblable qu’on pourrait encore envahir cette cinquième partie du monde, que la nature n’a point négligé ces climats, et qu’on y verrait des marques de sa variété et de sa profusion.

Mais jusqu’ici, que connaissons-nous de cette immense partie de la terre ? quelques côtes incultes, où Pelsart et ses compagnons ont trouvé, en 1630, des hommes noirs, qui marchent sur les mains comme sur les pieds ; une baie où Tasman, en 1642, fut attaqué par des hommes jaunes, armés de flèches et de massues ; une autre, où Dampierre, en 1699, a combattu des nègres, qui tous avaient la mâchoire supérieure dégarnie de dents par devant. On n’a point encore pénétré dans ce segment du globe, et il faut avouer qu’il vaut mieux cultiver son pays que d’aller chercher les glaces et les animaux noirs et bigarrés du pôle austral.

Nous apprenons la découverte de la Nouvelle-Zélande. C’est un pays immense, inculte, affreux, peuplé de quelques anthropophages, qui, à cette coutume près de manger des hommes, ne sont pas plus méchants que nous[5].



  1. Vers l’année 1750. Elle a beaucoup augmenté depuis. — En 1789 elle était de trente millions. (B.)
  2. Les calculs de la population de chacune des colonies anglaises sont tirés d’anciens états publiés en Angleterre ; et, d’après les observations de M. Franklin, cette population doublait tous les vingt ans. On trouvera dans l’ouvrage de M. l’abbé Raynal la population de ces mêmes colonies, pour les années qui ont précédé immédiatement la guerre. (K.)
  3. Sur les Quakers, voyez les quatre premières des Lettres philosophiques, dans les Mélanges, année 1734.
  4. Cette respectable colonie a été forcée de connaître enfin la guerre, et menacée d’être détruite par les armes de l’Angleterre, la mère patrie, en 1776 et 1777. (Note de Voltaire.)
  5. Les découvertes du célèbre Cook ont prouvé qu’il n’existe point proprement de continent dans cette partie du globe, mais plusieurs archipels et quelques grandes îles dont une seule, la Nouvelle-Hollande, est aussi grande que l’Europe. Les glaces s’étendent plus loin dans l’hémisphère austral que dans le notre. Elles couvrent ou rendent inabordable tout ce qui s’étend au delà de l’endroit où les voyageurs anglais ont pénétré.

    Parmi les peuples qui habitent les îles, plusieurs sont anthropophages et mangent leurs prisonniers. Ils n’ont cependant commis de violence envers les Européans, ni tramé de trahison contre eux, qu’après en avoir été eux-mêmes maltraités ou trahis. Partout on a trouvé l’homme sauvage bon, mais implacable dans sa vengeance. Les mêmes insulaires qui mangèrent le capitaine Marion, après l’avoir attiré dans le piège par de longues démonstrations d’amitié, avaient pris le plus grand soin de quelques malades du vaisseau de M. de Surville ; mais cet officier, sous prétexte de punir l’enlèvement de son bateau, amène sur sa flotte le même chef qui avait généreusement reçu dans sa case nos matelots malades, et met en partant le feu à plusieurs villages. Ces peuples s’en vengèrent sur le premier Européan qui aborda chez eux. Comme ils ne distinguent point encore les différentes nations de l’Europe, les Anglais ont quelquefois été punis des violences des Espagnols ou des Français, et réciproquement ; mais les sauvages n’attaquent les Européans que comme les sangliers attaquent les chasseurs, quand ils ont été blessés.

    Dans d’autres îles où la civilisation a fait plus de progrès, l’usage de manger de la chair humaine s’est aboli. Cet usage a même plusieurs degrés chez les peuplades les plus grossières : les uns mangent la chair des hommes comme une autre nourriture ; ils n’assassinent point, mais ils font la guerre pour s’en procurer. D’autres peuplades n’en mangent qu’en cérémonie et après la victoire.

    Dans les îles où l’anthropophagie est détruite, la société s’est perfectionnée ; les hommes vivent de la pêche, de la chasse, des poules et des cochons qu’ils ont réduits à l’état de domesticité, des fruits et des racines que la terre leur donne, ou qu’une culture grossière peut leur procurer ; quoiqu’ils ne connaissent ni l’or ni les métaux, ils ont porté assez loin l’adresse et l’intelligence dans tous les arts nécessaires. Ils aiment la danse, ont des instruments de musique, et même des pièces dramatiques ; ce sont des espèces de comédies où l’on joue les aventures scandaleuses arrivées dans le pays, comme dans ce qu’on appelle l’ancienne comédie grecque.

    Ces hommes sont gais, doux, et paisibles ; ils ont la même morale que nous, à cela près qu’ils ne partagent pas le préjugé qui nous fait regarder comme criminel ou comme déshonorant le commerce des deux sexes entre deux personnes libres.

    Ils n’ont aucune espèce de culte, aucune opinion religieuse, mais seulement quelques pratiques superstitieuses relatives aux morts. On peut mettre aussi dans le rang des superstitions le respect de quelques-uns de ces peuples pour une association de guerriers nommés Arréoi, qui vivent sans rien faire aux dépens d’autrui. Ces hommes n’ont pas de femmes, mais des maîtresses libres qui, lorsqu’elles deviennent grosses, se font un devoir de se faire avorter ; et elles n’en partagent pas moins le respect que l’on a pour leurs amants. Ces superstitions semblent marquer le passage entre l’état de nature et celui où l’homme se soumet à une religion. Le crime de ces maîtresses des Arréoi ne contredit pas ce que nous avons dit de la morale de ces peuples : les Phéniciens, les Carthaginois, les Juifs, ont immolé des hommes à la Divinité, et n’en regardaient pas moins l’assassinat comme un crime.

    Il y a dans les îles quelques traces d’un gouvernement féodal, comme un amiral indépendant du chef suprême, des chefs particuliers que ce premier chef ne nomme pas, et qui, dans les affaires où la nation entière est intéressée, reçoivent ses ordres pour les porter à leurs vassaux. Mais on doit trouvera peu près ces mêmes usages dans toutes les nations qui se sont formées par la réunion volontaire de plusieurs peuplades.

    On distingue aussi deux classes d’hommes dans plusieurs de ces îles : celle qui a le plus de force et de beauté a aussi plus d’intelligence et des mœurs plus douces ; elle domine l’autre, mais sans l’avoir réduite à l’esclavage.

    La terre est en général très-fertile ; mais elle n’offre rien jusqu’ici qui puisse tenter l’avarice européane. Les Anglais y ont porté des animaux utiles, des instruments de culture, y ont semé des graines de l’Europe. Ils ont voulu ne faire connaître la supériorité des Européans que par leurs bienfaits.

    Cependant la même nation, dans le même temps, se souillait en Amérique et en Asie de toutes les perfidies, de toutes les barbaries. C’est que chez les peuples les plus éclairés il y a encore deux nations : l’une est instruite par la raison et guidée par l’humanité, tandis que l’autre reste livrée aux préjugés et à la corruption des siècles d’ignorance. (K.)