100%.png

Essai sur les mœurs/Chapitre 159

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  Chapitre CLVIII Chapitre CLIX Chapitre CLX   ►

CHAPITRE CLIX.

De l’empire ottoman au xvie siècle ; ses usages, son gouvernement, ses revenus.

Le temps de la grandeur et des progrès des Ottomans fut plus long que celui des sophis, car depuis Amurat II ce ne fut qu’un enchaînement de victoires.

Mahomet II avait conquis assez d’États pour que sa race se contentât d’un tel héritage : mais Sélim Ier y ajouta de nouvelles conquêtes. Il prit, en 1515, la Syrie et la Mésopotamie, et entreprit de soumettre l’Égypte. C’eût été une entreprise aisée, s’il n’avait eu que des Égyptiens à combattre ; mais l’Égypte était gouvernée et défendue par une milice formidable d’étrangers, semblable à celle des janissaires. C’étaient des Circasses venus encore de la Tartarie : on les appelai Mameluks, qui signifie esclaves ; soit qu’en effet le premier Soudan d’Égypte qui les employa les eût achetés comme esclaves, soit plutôt que ce fût un nom qui les attachât de plus près à la personne du souverain, ce qui est bien plus vraisemblable. En effet, la manière figurée dont on parle chez tous les Orientaux y a toujours introduit chez les princes les titres les plus ridiculement pompeux, et chez leurs serviteurs les noms les plus humbles. Les bâchas du Grand Seigneur s’intitulent ses esclaves ; et Thamas Kouli-kan, qui de nos jours a fait crever les yeux à Thamas son maître, ne s’appelait que son esclave, comme ce mot même de Kouli le témoigne.

Ces mameluks étaient les maîtres de l’Égypte depuis nos dernières croisades. Ils avaient vaincu et pris le malheureux saint Louis. Ils établirent depuis ce temps un gouvernement qui n’est pas différent de celui d’Alger. Un roi et vingt-quatre gouverneurs de provinces étaient choisis entre ces soldats. La mollesse du climat n’affaiblit point cette race guerrière, parce qu’elle se renouvelait tous les ans par l’affluence des autres Circasses appelés sans cesse pour remplir ce corps de vainqueurs toujours subsistant. L’Égypte fut ainsi gouvernée pendant près de trois cents années.

Il se présente ici un champ bien vaste pour les conjectures historiques. Nous voyons l’Égypte longtemps subjuguée par les peuples de l’ancienne Colchide, habitants de ces pays barbares qui sont aujourd’hui la Géorgie, la Circassie et la Mingrélie. Il faut bien que ces peuples aient été autrefois plus recommandables qu’aujourd’hui, puisque le premier voyage des Grecs à Colchos est une des grandes époques de la Grèce. Il est indubitable que les usages et les mœurs de la Colchide tenaient beaucoup de ceux de l’Égypte ; ils avaient pris des prêtres égyptiens jusqu’à la circoncision. Hérodote, qui avait voyagé en Égypte et en Colchide, et qui parlait à des Grecs instruits, ne nous laisse aucun lieu de douter de cette conformité ; il est fidèle et exact sur tout ce qu’il a vu ; mais on l’accuse de s’être trompé sur tout ce qu’on lui a dit. Les prêtres d’Égypte lui ont confirmé qu’autrefois le roi Sésostris étant sorti de son pays dans le dessein de conquérir toute la terre, il n’avait pas manqué d’envelopper la Colchide dans ses conquêtes, et que c’était depuis ce temps-là que l’usage de la circoncision s’était conservé à Colchos.

Premièrement, le dessein de conquérir toute la terre est une idée romanesque qui ne peut tomber dans la tête d’un homme de sens rassis. On fait d’abord la guerre à son voisin, pour augmenter ses États par le brigandage, on peut ensuite pousser ses conquêtes de proche en proche, quand on y trouve quelque facilité : c’est la marche de tous les conquérants[1].

Secondement, il n’est guère vraisemblable qu’un roi de la fertile Égypte soit allé perdre son temps à conquérir les contrées affreuses du Caucase, habitées par les plus robustes des hommes, aussi belliqueux que pauvres, et dont une centaine aurait pu arrêter à chaque pas les plus nombreuses armées des mous et faibles Égyptiens : c’est à peu près comme si l’on disait qu’un roi de Babylone était parti de la Mésopotamie pour aller conquérir la Suisse.

Ce sont les peuples pauvres, nourris dans des pays âpres et stériles, vivant de leur chasse, et féroces comme les animaux de leur pays, qui désertent ces pays sauvages pour aller attaquer les nations opulentes ; et ce ne sont pas ces nations opulentes qui sortent de leurs demeures agréables pour aller chercher des contrées incultes.

Les féroces habitants du Nord ont fait dans tous les temps des irruptions dans les contrées du Midi. Vous voyez que les peuples de Colchos ont subjugué trois cents ans l’Égypte, à commencer du temps de saint Louis. Vous voyez dans tous les temps connus que l’Égypte fut toujours conquise par quiconque voulut l’attaquer. Il est donc bien probable que les barbares du Caucase avaient asservi les bords du Nil ; mais il ne l’est point que Sésostris se soit emparé du Caucase.

Troisièmement, pourquoi, de tous les peuples que les prêtres égyptiens disaient avoir été vaincus par leur Sésostris, les Colchidiens avaient-ils seuls reçu la circoncision ? Il fallait passer par la Grèce ou par l’Asie Mineure pour arriver au pays de Médée. Les Grecs, grands imitateurs, auraient dû se faire circoncire les premiers. Sésostris aurait eu plus de soin de dominer dans le beau pays de la Grèce, et d’y imposer ses lois, que d’aller faire couper les prépuces des Colchidiens. Il est bien plus dans l’ordre commun des choses que ce soient les Scythes, habitants des bords du Phase et de l’Araxe, toujours affamés et toujours conquérants, qui tombèrent sur l’Asie Mineure, sur la Syrie, sur l’Égypte, et qui, s’étant établis à Thèbes et à Memphis dans ces temps reculés, comme ils s’y sont établis du temps de saint Louis, aient ensuite rapporté dans leur patrie quelques rites religieux et quelques usages de l’Égypte.

C’est au lecteur intelligent à peser toutes ces raisons. L’ancienne histoire ne présente chez toutes les nations de la terre que des doutes et des conjectures.

Toman-Bey fut le dernier roi mameluk ; il n’est célèbre que par cette époque, et par le malheur qu’il eut de tomber entre les mains de Sélim ; mais il mérite d’être connu par une singularité qui nous paraît étrange, et qui ne l’était pas chez les Orientaux : c’est que le vainqueur lui confia le gouvernement de l’Égypte, qu’il lui avait enlevée.

Toman-Bey, de roi devenu bâcha, eut le sort des bâchas ; il fut étranglé après quelques mois de gouvernement.

Depuis ce temps le peuple de l’Égypte fut enseveli dans le plus honteux avilissement ; cette nation, qu’on dit avoir été si guerrière du temps de Sésostris, est devenue plus pusillanime que du temps de Cléopâtre. On nous dit qu’elle inventa les sciences, et elle n’en cultive pas une ; qu’elle était sérieuse et grave, et aujourd’hui on la voit, légère et gaie, danser et chanter dans la pauvreté et dans l’esclavage : cette multitude d’habitants, qu’on disait innombrable, se réduit à trois millions tout au plus. Il ne s’est pas fait un plus grand changement dans Rome et dans Athènes ; c’est une preuve sans réplique que si le climat influe sur le caractère des hommes, le gouvernement a bien plus d’influence encore que le climat.

Soliman, fils de Sélim, fut toujours un ennemi formidable aux chrétiens et aux Persans. Il prit Rhodes (1521), et, quelques années après (1526), la plus grande partie de la Hongrie. La Moldavie et la Valachie (1529) devinrent de véritables fiefs de son empire. Il mit le siége devant Vienne, et, ayant manqué cette entreprise, il tourna ses armes contre la Perse ; et, plus heureux sur l’Euphrate que sur le Danube, il s’empara de Bagdad comme son père, sur lequel les Persans l’avaient repris. Il soumit la Géorgie, qui est l’ancienne Ibérie. Ses armes victorieuses se portaient de tous côtés, car son amiral Cheredin Barberousse, après avoir ravagé la Pouille, alla, dans la mer Rouge, s’emparer du royaume d’Yémen, qui est plutôt un pays de l’Inde que de l’Arabie. Plus guerrier que Charles-Quint, il lui ressembla par des voyages continuels. C’est le premier des empereurs ottomans qui ait été l’allié des Français, et cette alliance a toujours subsisté. Il mourut en assiégeant, en Hongrie, la ville de Zigeth, et la victoire l’accompagna jusque dans les bras de la mort ; à peine eut-il expiré que la ville fut prise d’assaut. Son empire s’étendait d’Alger à l’Euphrate, et du fond de la mer Noire au fond de la Grèce et de l’Épire.

Sélim II, son successeur, prit sur les Vénitiens l’île de Chypre par ses lieutenants (1571). Comment tous nos historiens peuvent-ils nous répéter qu’il n’entreprit cette conquête que pour boire le vin de Malvoisie de cette île, et pour la donner à un Juif ? Il s’en empara par le droit de convenance. Chypre devenait nécessaire aux possesseurs de la Natolie, et jamais empereur ne fera la conquête d’un royaume ni pour un Juif, ni pour du vin. Un Hébreu, nommé Méquinès, donna quelques ouvertures pour cette conquête, et les vaincus mêlèrent à cette vérité des fables que les vainqueurs ignorent.

Apres avoir laissé les Turcs s’emparer des plus beaux climats de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, nous contribuâmes à les enrichir. Venise trafiquait avec eux dans le temps même qu’ils lui enlevaient l’île de Chypre, et qu’ils faisaient écorcher vif le sénateur Bragadino, gouverneur de Famagouste. Gênes, Florence, Marseille, se disputaient le commerce de Constantinople. Ces villes payaient en argent les soies et les autres denrées de l’Asie. Les négociants chrétiens s’enrichissaient de ce commerce, mais c’était aux dépens de la chrétienté. On recueillait alors peu de soie en Italie, aucune en France. Nous avons été forcés souvent d’aller acheter du blé à Constantinople ; mais enfin l’industrie a réparé les torts que la nature et la négligence faisaient à nos climats, et les manufactures ont rendu le commerce des chrétiens, et surtout des Français, très-avantageux en Turquie, malgré l’opinion du comte Marsigli, moins informé de cette grande partie de l’intérêt des nations que les négociants de Londres et de Marseille.

Les nations chrétiennes trafiquent avec l’empire ottoman comme avec toute l’Asie. Nous allons chez ces peuples, qui ne viennent jamais dans notre Occident : c’est une prouve évidente de nos besoins. Les Échelles du Levant sont remplies de nos marchands. Toutes les nations commerçantes de l’Europe chrétienne y ont des consuls. Presque toutes entretiennent des ambassadeurs ordinaires à la Porte ottomane, qui n’en envoie point à nos cours. La Porte regarde ces ambassades perpétuelles comme un hommage que les besoins des chrétiens rendent à sa puissance. Elle a fait souvent à ces ministres des affronts, pour lesquels les princes de l’Europe se feraient la guerre entre eux, mais qu’ils ont toujours dissimulés avec l’empire ottoman. Le roi d’Angleterre Guillaume disait, dans nos derniers temps, « qu’il n’y a pas de point d’honneur avec les Turcs ». Ce langage est celui d’un négociant qui veut vendre ses effets, et non d’un roi qui est jaloux de ce qu’on appelle la gloire.

L’administration de l’empire des Turcs est aussi différente de la nôtre que les mœurs et la religion. Une partie des revenus du Grand Seigneur consiste, non en argent monnayé, comme dans les gouvernements chrétiens, mais dans les productions de tous les pays qui lui sont soumis. Le canal de Constantinople est couvert toute l’année de navires qui apportent de l’Égypte, de la Grèce, de la Natolie, des côtes du Pont-Euxin, toutes les provisions nécessaires pour le sérail, pour les janissaires, pour la flotte. On voit, par le Canon Nameh, c’est-à-dire par les registres de l’empire, que le revenu du trésor en argent, jusqu’à l’année 1683, ne montait qu’à près de trente-deux mille bourses, ce qui revenait à peu près à quarante-six millions de nos livres d’aujourd’hui.

Ce revenu ne suffirait pas pour entretenir de si grandes armées et tant d’officiers. Les bachas, dans chaque province, ont des fonds assignés sur la province même pour l’entretien des soldats que les fiefs fournissent ; mais ces fonds ne sont pas considérables : celui de l’Asie Mineure, ou Natolie, allait tout au plus à douze cent mille livres ; celui du Diarbek à cent mille ; celui d’Alep n’était pas plus considérable ; le fertile pays de Damas ne donnait pas deux cent mille francs à son bacha ; celui d’Erzerum en valait environ deux cent mille. La Grèce entière, qu’on appelle Romélie, donnait à son bacha douze cent mille livres. En un mot, tous ces revenus dont les bachas et les béglierbeys entretenaient les troupes ordinaires, jusqu’en 1683, ne montaient pas à dix de nos millions ; la Moldavie et la Valachie ne fournissaient pas deux cent mille livres à leur prince pour l’entretien de huit mille soldats au service de la Porte. Le capitan bacha ne tirait pas des fiefs appelés Zaims et Timars, répandus sur les côtes, plus de huit cent mille livres pour la flotte.

Il résulte du dépouillement du Canon Nameh que toute l’administration turque était établie sur moins de soixante de nos millions en argent comptant ; et cette dépense, depuis 1683, n’a pas été beaucoup augmentée : ce n’est pas la troisième partie de ce qu’on paye en France, en Angleterre, pour les dettes publiques ; mais aussi il y a, dans ces deux royaumes, une culture plus perfectionnée, une plus grande industrie, beaucoup plus de circulation, un commerce plus animé.

Ce qu’il y a d’affreux, c’est que, dans le trésor particulier du sultan, on compte les confiscations pour un grand objet. C’est une des plus anciennes tyrannies établies, que le bien d’une famille appartienne au souverain, quand le père de famille a été condamné. On porte à un sultan la tête de son vizir, et cette tête lui vaut quelquefois plusieurs millions. Rien n’est plus horrible qu’un droit qui met un si grand prix à la cruauté, qui donne à un souverain la tentation continuelle de n’être qu’un voleur homicide.

Pour le mobilier des officiers de la Porte, nous avons déjà observé[2] qu’il appartient au sultan, par une ancienne usurpation, qui n’a été que trop longtemps en usage chez les chrétiens. Dans tout l’univers, l’administration publique a été souvent un brigandage autorisé, excepté dans quelques États républicains, où les droits de la liberté et de la propriété ont été plus sacrés, et où les finances de l’État, étant médiocres, ont été mieux dirigées, parce que l’œil embrasse les petits objets, et que les grands confondent la vue.

On peut donc présumer que les Turcs ont exécuté de très-grandes choses à peu de frais. Les appointements attachés aux plus grandes dignités sont très-médiocres ; on en peut juger par la place du muphti. Il n’a que deux mille aspres par jour, ce qui fait environ cent cinquante mille livres par année. Ce n’est que la dixième partie du revenu de quelques églises chrétiennes. Il en est ainsi du grand-viziriat ; et, sans les confiscations et les présents, cette dignité produirait plus d’honneur que de fortune, excepté en temps de guerre.

Les Turcs n’ont point fait la guerre comme les princes de l’Europe la font aujourd’hui, avec de l’argent et des négociations : la force du corps, l’impétuosité des janissaires, ont établi sans discipline cet empire, qui se soutient par l’avilissement des peuples vaincus, et par les jalousies des peuples voisins.

Les sultans n’ont jamais mis en campagne cent quarante mille combattants à la fois, si on retranche les Tartares et la multitude qui suit leurs armées ; mais ce nombre était toujours supérieur à celui que les chrétiens pouvaient leur opposer.

__________

  1. Voyez la note des éditeurs de Kehl sur Sésostris, dans l’introduction de l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, tome XI, page 61.
  2. Chapitre xciii.