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Essai sur les mœurs/Chapitre 60

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CHAPITRE LX.

De l’Orient, et de Gengis-kan.

Au delà de la Perse, vers le Gion et l’Oxus, il s’était formé un nouvel empire des débris du califat. Nous l’appelons Carisme ou Kouaresme, du nom corrompu de ses conquérants. Sultan Mohammed y régnait à la fin du xiie siècle et au commencement du xiiie, quand la grande invasion des Tartares vint engloutir tant de vastes États. Mohammed le Carismin régnait du fond de l’Irac, qui est l’ancienne Médie, jusqu’au delà de la Sogdiane, et fort avant dans le pays des Tartares. Il avait encore ajouté à ses États une partie de l’Inde, et se voyait un des plus grands souverains du monde, mais reconnaissant toujours le calife qu’il dépouillait, et auquel il ne restait que Bagdad.

Par delà le Taurus et le Caucase, à l’orient de la mer Caspienne, et du Volga jusqu’à la Chine, et au nord jusqu’à la zone glaciale, s’étendent ces immenses pays des anciens Scythes, qui se nommèrent depuis Tatars, du nom de Tatar-kan, l’un de leurs plus grands princes, et que nous appelons Tartares. Ces pays paraissent peuplés de temps immémorial, sans qu’on y ait presque jamais bâti de villes, La nature a donné à ces peuples, comme aux Arabes bédouins, un goût pour la liberté et pour la vie errante qui leur a fait toujours regarder les villes comme les prisons où les rois, disent-ils, tiennent leurs esclaves.

Leurs courses continuelles, leur vie nécessairement frugale, peu de repos goûté en passant sous une tente, ou sur un chariot, ou sur la terre, en firent des générations d’hommes robustes, endurcis à la fatigue, qui, comme des bêtes féroces trop multipliées, se jetèrent loin de leurs tanières : tantôt vers les Palus-Méotides, lorsqu’ils chassèrent, au ve siècle, les habitants de ces contrées qui se précipitèrent sur l’empire romain ; tantôt à l’orient et au midi, vers l’Arménie et la Perse ; tantôt du côté de la Chine et jusqu’aux Indes. Ainsi ce vaste réservoir d’hommes ignorants et belliqueux a vomi ces inondations dans presque tout notre hémisphère, et les peuples qui habitent aujourd’hui ces déserts, privés de toute connaissance, savent seulement que leurs pères ont conquis le monde.

Chaque horde ou tribu avait son chef, et plusieurs chefs se réunissaient sous un kan. Les tribus voisines du Dalaï-lama l’adoraient, et cette adoration consistait principalement en un léger tribut ; les autres, pour tout culte, sacrifiaient à Dieu quelques animaux une fois l’an. Il n’est point dit qu’ils aient jamais immolé d’hommes à la Divinité, ni qu’ils aient cru à un être malfaisant et puissant tel que le diable. Les besoins et les occupations d’une vie vagabonde les garantissaient aussi de beaucoup de superstitions nées de l’oisiveté ; ils n’avaient que les défauts de la brutalité attachée à une vie dure et sauvage ; et ces défauts mêmes en firent des conquérants.

Tout ce que je puis recueillir de certain sur l’origine de la grande révolution que firent ces Tartares aux xiie et xiiie siècles, c’est que vers l’orient de la Chine les hordes des Monguls, ou Mogols, possesseurs des meilleures mines de fer, fabriquèrent ce métal avec lequel on se rend maître de ceux qui possèdent tout le reste. Cal-kan, ou Gassar-kan, aïeul de Gengis-kan, se trouvant à la tête de ces tribus, plus aguerries et mieux armées que les autres, força plusieurs de ses voisins à devenir ses vassaux, et fonda une espèce de monarchie, telle qu’elle peut subsister parmi des peuples errants et impatients du joug. Son fils, que les historiens européans appellent Pisouca, affermit cette domination naissante ; et enfin Gengis l’étendit dans la plus grande partie de la terre connue.

Il y avait un puissant État entre ces terres et celles de la Chine ; cet empire était celui d’un kan dont les aïeux avaient renoncé à la vie vagabonde des Tartares pour bâtir des villes à l’exemple des Chinois : il fut même connu en Europe ; c’est à lui qu’on donna d’abord le nom de Prêtre-Jean. Des critiques ont voulu prouver que le mot propre est Prête-Jean, quoique assurément il n’y eût aucune raison de l’appeler ni Prête ni Prêtre.

Ce qu’il y a de vrai, c’est que la réputation de sa capitale, qui faisait du bruit dans l’Asie, avait excité la cupidité des marchands d’Arménie ; ces marchands étaient de l’ancienne communion de Nestorius. Quelques-uns de leurs religieux se mirent en chemin avec eux, et, pour se rendre recommandables aux princes chrétiens qui faisaient alors la guerre en Syrie, ils écrivirent qu’ils avaient converti ce grand kan, le plus puissant des Tartares ; qu’ils lui avaient donné le nom de Jean, qu’il avait même voulu recevoir le sacerdoce. Voilà la fable qui rendit le Prêtre-Jean si fameux dans nos anciennes chroniques des croisades. On alla ensuite chercher le Prêtre-Jean en Éthiopie, et on donna ce nom à ce prince nègre, qui est moitié chrétien schismatique et moitié juif. Cependant le Prêtre-Jean tartare succomba dans une grande bataille sous les armes de Gengis. Le vainqueur s’empara de ses États et se fit élire souverain de tous les kans tartares, sous le nom de Gengis-kan, qui signifie roi des rois, ou grand kan. Il portait auparavant le nom de Témugin. Il paraît que les kans tartares étaient en usage d’assembler des diètes vers le printemps : ces diètes s’appelaient Cour-ilté. Eh ! qui sait si ces assemblées et nos cours plénières, aux mois de mars et de mai, n’ont pas une origine commune ?

Gengis publia dans cette assemblée qu’il fallait ne croire qu’un Dieu, et ne persécuter personne pour sa religion : preuve certaine que ses vassaux n’avaient pas tous la même créance. La discipline militaire fut rigoureusement établie : des dizeniers, des centeniers, des capitaines de mille hommes, des chefs de dix mille sous des généraux, furent tous astreints à des devoirs journaliers ; et tous ceux qui n’allaient point à la guerre furent obligés de travailler un jour de la semaine pour le service du grand kan. L’adultère fut défendu d’autant plus sévèrement que la polygamie était permise. Il n’y eut qu’un canton tartare dans lequel il fut permis aux habitants de demeurer dans l’usage de prostituer les femmes à leurs hôtes. Le sortilège fut expressément défendu sous peine de mort. On a vu[1] que Charlemagne ne le punit que par des amendes. Mais il en résulte que les Germains, les Francs et les Tartares, croyaient également au pouvoir des magiciens. Gengis fit jouer, dans cette grande assemblée de princes barbares, un ressort qu’on voit souvent employé dans l’histoire du monde. Un prophète prédit à Gengis-kan qu’il serait le maître de l’univers : les vassaux du grand kan s’encouragèrent à remplir la prédiction.

L’auteur chinois qui a écrit les conquêtes de Gengis, et que le P. Gaubil a traduit[2], assure que ces Tartares n’avaient aucune connaissance de l’art d’écrire. Cet art avait toujours été ignoré des provinces d’Archangel jusqu’au delà de la grande muraille, ainsi qu’il le fut des Celtes, des Bretons, des Germains, des Scandinaviens ; et de tous les peuples de l’Afrique au delà du mont Atlas. L’usage de transmettre à la postérité toutes les articulations de la langue et toutes les idées de l’esprit, est un des grands raffinements de la société perfectionnée, qui ne fut connu que chez quelques nations très-policées ; et encore ne fut-il jamais d’un usage universel chez ces nations. Les lois des Tartares étaient promulguées de bouche, sans aucun signe représentatif qui en perpétuât la mémoire. Ce fut ainsi que Gengis porta une loi nouvelle, qui devait faire des héros de ses soldats. Il ordonna la peine de mort contre ceux qui, dans le combat, appelés au secours de leurs camarades, fuiraient au lieu de les secourir. (1214) Bientôt maître de tous les pays qui sont entre le fleuve Volga et la muraille de la Chine, il attaqua enfin cet ancien empire qu’on appelait alors le Catai. Il prit Cambalu, capitale du Catai septentrional. C’est la même ville que nous nommons aujourd’hui Pékin. Maître de la moitié de la Chine, il soumit jusqu’au fond de la Corée.

L’imagination des hommes oisifs, qui s’épuise en fictions romanesques, n’oserait pas imaginer qu’un prince partît du fond de la Corée, qui est l’extrémité orientale de notre globe, pour porter la guerre en Perse et aux Indes. C’est ce qu’exécuta Gengis.

Le calife de Bagdad, nommé Nasser, l’appela imprudemment à son secours. Les califes alors étaient, comme nous l’avons vu[3], ce qu’avaient été les rois fainéants de France sous la tyrannie des maires du palais : les Turcs étaient les maires des califes.

Ce sultan Mohammed, de la race des Carismins, dont nous venons de parler, était maître de presque toute la Perse ; l’Arménie, toujours faible, lui payait tribut. Le calife Nasser, que ce Mohamed voulait enfin dépouiller de l’ombre de dignité qui lui restait, attira Gengis dans la Perse.

Le conquérant tartare avait alors soixante ans : il paraît qu’il savait régner comme vaincre ; sa vie est un des témoignages qu’il n’y a point de grand conquérant qui ne soit grand politique. Un conquérant est un homme dont la tête se sert, avec une habileté heureuse, du bras d’autrui. Gengis gouvernait si adroitement la partie de la Chine conquise qu’elle ne se révolta point pendant son absence ; et il savait si bien régner dans sa famille que ses quatre fils, qu’il fit ses quatre lieutenants généraux, mirent presque toujours leur jalousie à le bien servir, et furent les instruments de ses victoires.

Nos combats, en Europe, paraissent de légères escarmouches en comparaison de ces batailles qui ont ensanglanté quelquefois l’Asie. Le sultan Mohammed marche contre Gengis avec quatre cent mille combattants, au delà du neuve Jaxarte, près de la ville d’Otrar ; et dans les plaines immenses qui sont par delà cette ville, au quarante-deuxième degré de latitude, il rencontre l’armée tartare de sept cent mille hommes[4], commandée par Gengis et par ses quatre fils : les mahométans furent défaits, et Otrar prise. On se servit du bélier dans le siége : il semble que cette machine de guerre soit une invention naturelle de presque tous les peuples, comme l’arc et les flèches.

De ces pays, qui sont vers la Transoxane, le vainqueur s’avance à Bocara, ville célèbre dans toute l’Asie par son grand commerce, ses manufactures d’étoffes, surtout par les sciences que les sultans turcs avaient apprises des Arabes, et qui florissaient dans Bocara et dans Samarcande. Si même on en croit le kan Abulcazi, de qui nous tenons l’histoire des Tartares, Bocar signifie savant en langue tartare-mongule ; et c’est de cette étymologie, dont il ne reste aujourd’hui nulle trace, que vint le nom de Bocara. Le Tartare, après l’avoir rançonnée, la réduisit en cendres, ainsi que Persépolis avait été brûlée par Alexandre ; mais les Orientaux qui ont écrit l’histoire de Gengis disent qu’il voulut venger ses ambassadeurs, que le sultan avait fait tuer avant cette guerre. S’il peut y avoir quelque excuse pour Gengis, il n’y en a point pour Alexandre.

Toutes ces contrées à l’orient et au midi de la mer Caspienne furent soumises ; et le sultan Mohammed, fugitif de province en province, traînant après lui ses trésors et son infortune, mourut abandonné des siens.

Enfin le conquérant pénétra jusqu’au fleuve de l’Inde, et tandis qu’une de ses armées soumettait l’Indoustan, une autre, sous un de ses fils, subjugua toutes les provinces qui sont au midi et à l’occident de la mer Caspienne, le Corassan, l’Irak, le Shirvan, l’Aran ; elle passa les portes de fer, près desquelles la ville de Derbent fut bâtie, dit-on, par Alexandre. C’est l’unique passage de ce côté de la haute Asie, à travers les montagnes escarpées et inaccessibles du Caucase ; de là, marchant le long du Volga vers Moscou, cette armée, partout victorieuse, ravagea la Russie. C’était prendre ou tuer des bestiaux et des esclaves. Chargée de ce butin, elle repassa le Volga, et retourna vers Gengis par le nord-est de la mer Caspienne. Aucun voyageur n’avait fait, dit-on, le tour de cette mer ; et ces troupes furent les premières qui entreprirent une telle course par des pays incultes, impraticables à d’autres hommes qu’à des Tartares, auxquels il ne fallait ni tentes, ni provisions, ni bagages, et qui se nourrissaient de la chair de leurs chevaux morts de vieillesse, comme de celle des autres animaux. Ainsi donc la moitié de la Chine, et la moitié de l’Indoustan, presque toute la Perse jusqu’à l’Euphrate, les frontières de la Russie, Casan, Astracan, toute la Grande-Tartarie, furent subjuguées par Gengis en près de dix-huit années. Il est certain que cette partie du Thibet où règne le grand lama était enclavée dans son empire, et que le pontife ne fut point inquiété par Gengis, qui avait beaucoup d’adorateurs de cette idole humaine dans ses armées. Tous les conquérants ont toujours épargné les chefs des religions, et parce que ces chefs les ont flattés, et parce que la soumission du pontife entraîne celle du peuple.

En revenant des Indes par la Perse et par l’ancienne Sogdiane, il s’arrêta dans la ville de Toncat, au nord-est du fleuve Jaxarte, comme au centre de son vaste empire. Ses fils, victorieux de tous côtés, ses généraux, et tous les princes tributaires, lui apportèrent les trésors de l’Asie. Il en fit des largesses à ses soldats, qui ne connurent que par lui cette espèce d’abondance. C’est de là que les Russes trouvent souvent aujourd’hui des ornements d’argent et d’or, et des monuments de luxe enterrés dans les pays sauvages de la Tartarie : c’est tout ce qui reste à présent de tant de déprédations.

Il tint dans les plaines de Toncat une cour plénière triomphale, aussi magnifique qu’avait été guerrière celle qui autrefois lui prépara tant de triomphes. On y vit un mélange de barbarie tartare et de luxe asiatique. Tous les kans et leurs vassaux, compagnons de ses victoires, étaient sur ces anciens chariots scythes dont l’usage subsiste encore jusque chez les Tartares de la Crimée ; mais ces chars étaient couverts des étoffes précieuses, de l’or et des pierreries de tant de peuples vaincus. Un des fils de Gengis lui fit, dans cette diète, un présent de cent mille chevaux. Ce fut dans ces états généraux de l’Asie qu’il reçut les adorations de plus de cinq cents ambassadeurs des pays conquis ; de là il courut remettre sous le joug un grand pays qu’on nommait Tangut, vers les frontières de la Chine. Il voulait, âgé d’environ soixante et dix ans, aller achever la conquête de ce grand royaume de la Chine, l’objet le plus chéri de son ambition ; mais enfin une maladie mortelle le saisit dans son camp sur la route de cet empire, à quelques lieues de la grande muraille (1226).

Jamais, ni avant ni après lui, aucun homme n’a subjugué plus de peuples. Il avait conquis plus de dix-huit cents lieues de l’orient au couchant, et plus de mille du septentrion au midi. Mais dans ses conquêtes il ne fit que détruire, et, si on excepte Bocara et deux ou trois autres villes dont il permit qu’on reparût les ruines, son empire, de la frontière de Russie jusqu’à celle de la Chine, fut une dévastation. La Chine fut moins saccagée, parce qu’après la prise de Pékin, ce qu’il envahit ne résista pas. Il partagea avant sa mort ses États à ses quatre fils, et chacun d’eux fut un des plus puissants rois de la terre.

On assure qu’on égorgea beaucoup d’hommes sur son tombeau, et qu’on en a usé ainsi à la mort de ses successeurs qui ont régné dans la Tartarie. C’est une ancienne coutume des princes scythes, qu’on a trouvée établie depuis peu chez les nègres de Congo ; coutume digne de ce que la terre a porté de plus barbare. On prétend que c’était un point d’honneur, chez les domestiques des kans tartares, de mourir avec leurs maîtres, et qu’ils se disputaient l’honneur d’être enterrés avec eux. Si ce fanatisme était commun, si la mort était si peu de chose pour ces peuples, ils étaient faits pour subjuguer les autres nations. Les Tartares, dont l’admiration redoubla pour Gengis quand ils ne le virent plus, imaginèrent qu’il n’était point né comme les autres hommes, mais que sa mère l’avait conçu par le seul secours de l’influence céleste : comme si la rapidité de ses conquêtes n’était pas un assez grand prodige ! S’il fallait donner à de tels hommes un être surnaturel pour père, il faudrait supposer que c’est un être malfaisant.

Les Grecs, et avant eux les Asiatiques, avaient souvent appelé fils des dieux leurs défenseurs et leurs législateurs, et même les ravisseurs conquérants. L’apothéose, dans tous les temps d’ignorance, a été prodiguée à quiconque instruisit, ou servit, ou écrasa le genre humain.

Les enfants de ce conquérant étendirent encore la domination qu’avait laissée leur père. Octaï, et bientôt après Koublaï-kan, fils d’Octaï, achevèrent la conquête de la Chine. C’est ce Koublaï que vit Marc Paolo, vers l’an 1260[5], lorsque avec son frère et son oncle il pénétra dans ces pays dont le nom même était alors ignoré, et qu’il appelle le Catai. L’Europe, chez qui ce Marc Paolo est fameux pour avoir voyagé dans les États soumis par Gengis et ses enfants, ne connut longtemps ni ces États ni leurs vainqueurs.

À la vérité le pape Innocent IV envoya quelques franciscains dans la Tartarie (1246). Ces moines, qui se qualifiaient ambassadeurs, virent peu de chose, furent traités avec le plus grand mépris, et ne servirent à rien.

On était si peu instruit de ce qui se passait dans cette vaste partie du monde, qu’un fourbe, nommé David, fit accroire à saint Louis, en Syrie, qu’il venait auprès de lui de la part du grand kan de Tartarie, qui s’était fait chrétien (1258). Saint Louis envoya le moine Rubruquis dans ces pays pour s’informer de ce qui en pouvait être. Il paraît, par la relation de Rubruquis, qu’il fut introduit devant le petit-fils de Gengis, qui régnait à la Chine. Mais quelles lumières pouvait-on tirer d’un moine qui ne fit que voyager chez des peuples dont il ignorait les langues, et qui n’était pas à portée de bien voir ce qu’il voyait ? Il ne rapporta de son voyage que beaucoup de fausses notions et quelques vérités indifférentes.

Ainsi donc, au temps que les princes et les barons chrétiens baignaient de sang le royaume de Naples, la Grèce, la Syrie, et l’Égypte, l’Asie était saccagée par les Tartares ; presque tout notre hémisphère souffrait à la fois.

Les moines qui voyagèrent en Tartarie, dans le XIIIe siècle, ont écrit que Gengis et ses enfants gouvernaient despotiquement leurs Tartares. Mais peut-on croire que des conquérants, armés pour partager le butin avec leur chef, des hommes robustes, nés libres, des hommes errants, couchant l’hiver sur la neige, et l’été sur la rosée, se soient laissé traiter, par des conducteurs élus en plein champ, comme les chevaux qui leur servaient de monture et de pâture ? Ce n’est pas là l’instinct des peuples du Nord : les Alains, les Huns, les Gépides, les Turcs, les Goths, les Francs, furent tous les compagnons, et non les esclaves, de leurs barbares chefs. Le despotisme ne vient qu’à la longue ; il se forme du combat de l’esprit de domination contre l’esprit d’indépendance. Le chef a toujours plus de moyens d’écraser que ses compagnons de résister ; et enfin l’argent rend absolu.

(1243) Le moine Plan-Carpin, envoyé par le pape Innocent IV dans Caracorum, alors capitale de la Tartarie, témoin de l’inauguration d’un fils du grand kan Octaï, rapporte que les principaux Tartares firent asseoir ce kan sur une pièce de feutre, et lui dirent : « Honore les grands, sois juste et bienfaisant envers tous ; sinon tu seras si misérable que tu n’auras pas même le feutre sur lequel tu es assis. » Ces paroles ne sont pas d’un courtisan esclave.

Gengis usa du droit qu’ont eu toujours tous les princes de l’Orient, droit semblable à celui de tous les pères de famille dans la loi romaine, de choisir leurs héritiers, et de faire partage entre leurs enfants sans avoir égard à l’aînesse. Il déclara grand kan des Tartares son troisième fils Octaï, dont la postérité régna dans le nord de la Chine jusque vers le milieu du XIVe siècle. La force des armes y avait introduit les Tartares ; les querelles de religion les en chassèrent. Les prêtres lamas voulurent exterminer les bonzes ; ceux-ci soulevèrent les peuples. Les princes du sang chinois profitèrent de cette discorde ecclésiastique, et chassèrent enfin leurs dominateurs, que l’abondance et le repos avaient amollis.

Un autre fils de Gengis, nommé Touchi, eut le Turquestan, la Bactriane, le royaume d’Astracan, et le pays des Usbecs. Le fils de ce Touchi alla ravager la Pologne, la Dalmatie, la Hongrie, les environs de Constantinople (1234, 1235). Il s’appelait Batou-kan. Les princes de la Tartarie Crimée descendent de lui de mâle en mâle ; et les kans usbecs, qui habitent aujourd’hui la vraie Tartarie, vers le nord et l’orient de la mer Caspienne, rapportent aussi leur origine à cette source. Ils sont maîtres de la Bactriane septentrionale ; mais ils ne mènent dans ces beaux pays qu’une vie vagabonde, et désolent la terre qu’ils habitent.

Tuti, ou Tuli, autre fils de Gengis, eut la Perse du vivant de son père. Le fils de ce Tuti, nommé Houlacou, passa l’Euphrate, que Gengis n’avait point passé ; il détruisit pour jamais dans Bagdad l’empire des califes, et se rendit maître d’une partie de l’Asie Mineure ou Natolie, tandis que les maîtres naturels de cette belle partie de l’empire de Constantinople étaient chassés de leur capitale par les chrétiens croisés.

Un quatrième fils, nommé Zangataï, eut la Transoxane, Candahar, l’Inde septentrionale, Cachemire, le Thibet ; et tous les descendants de ces quatre monarques conservèrent quelque temps, par les armes, leurs monarchies établies par le brigandage.

Si on compare ces vastes et soudaines déprédations avec ce qui se passe de nos jours dans notre Europe, on verra une énorme différence. Nos capitaines, qui entendent l’art de la guerre infiniment mieux que les Gengis et tant d’autres conquérants ; nos armées, dont un détachement aurait dissipé avec quelques canons toutes ces hordes de Huns, d’Alains et de Scythes, peuvent à peine aujourd’hui prendre quelques villes dans leurs expéditions les plus brillantes. C’est qu’alors il n’y avait nul art, et que la force décidait du sort du monde.

Gengis et ses fils, allant de conquête en conquête, crurent qu’ils subjugueraient toute la terre habitable ; c’est dans ce dessein que d’un côté Koublaï, maître de la Chine, envoya une armée de cent mille hommes sur mille bateaux, appelés jonques, pour conquérir le Japon, et que Batou-kan pénétra aux frontières de l’Italie. Le pape Célestin IV lui envoya quatre religieux, seuls ambassadeurs qui pussent accepter une telle commission. Frère Asselin rapporte qu’il ne put parler qu’à un des capitaines tartares, qui lui donna cette lettre pour le pape.

« Si tu veux demeurer sur terre, viens nous rendre hommage. Si tu n’obéis pas, nous savons ce qui en arrivera. Envoie-nous de nouveaux députés pour nous dire si tu veux être notre vassal ou notre ennemi[6]. »

On a blâmé Charlemagne d’avoir divisé ses États ; on doit en louer Gengis. Les États de Charlemagne se touchaient, avaient à peu près les mêmes lois, étaient sous la même religion, et pouvaient se gouverner par un seul homme ; ceux de Gengis, beaucoup plus vastes, entrecoupés de déserts, partagés en religions différentes, ne pouvaient obéir longtemps au même sceptre.

Cependant cette vaste puissance des Tartares-Mogols, fondée vers l’an 1220, s’affaiblit de tous côtés ; jusqu’à ce que Tamerlan, plus d’un siècle après, établit une monarchie universelle dans l’Asie, monarchie qui se partagea encore.

La dynastie de Gengis régna longtemps à la Chine, sous le nom d’Iven. Il est à croire que la science de l’astronomie, qui avait rendu les Chinois si célèbres, déchut beaucoup dans cette révolution : car on ne voit, en ce temps-là, que des mahométans astronomes à la Chine ; et ils ont presque toujours été en possession de régler le calendrier jusqu’à l’arrivée des jésuites. C’est peut-être la raison de la médiocrité où sont restés les Chinois[7].

Voilà tout ce qu’il vous convient de savoir des Tartares dans ces temps reculés. Il n’y a là ni droit civil, ni droit canon, ni division entre le trône et l’autel, et entre des tribunaux de judicature, ni conciles, ni universités, ni rien de ce qui a perfectionné ou surchargé la société parmi nous. Les Tartares partirent de leurs déserts vers l’an 1212, et eurent conquis la moitié de l’hémisphère vers l’an 1236 ; c’est là toute leur histoire.

Tournons maintenant vers l’Occident, et voyons ce qui se passait, au xiiie siècle, en Europe.

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  1. Chapitre xvii.
  2. Histoire de Djenguyz-Khan et de toute la dynastie des Mongoux. Paris, 1739, in-4°. L’auteur, Antoine Gaubil, de la compagnie de Jésus, était interprète de la cour chinoise, et mourut à Pékin en 1759. (E. B.)
  3. Chapitre liii.
  4. Il faut toujours beaucoup rabattre de ces calculs. (Note de Voltaire.)
  5. La date exacte du voyage du Vénitien Marco Polo, avec son père et son oncle, est l’année 1271. Sa relation fut écrite en 1298, et imprimée à Venise en 1496. Il en existe de nombreuses traductions dans toutes les langues. (E. B.) — Voyez l’édition en vieux français donnée par M. Pauthier, chez Firmin Didot, en 1865.
  6. Les récits des voyageurs cités par Voltaire ont été traduits et publiés sous ce titre : Relation des voyages en Tartarie de fr. Guillaume de Rubruquis, fr. Jean du Plan Carpin, fr. Ascelin. et autres religieux de S. François et de S. Dominique, envoyés par Innocent IV et le roi S. Louis, avec un traité des Tartares, de leur origine, et un abrégé de l’Histoire des Sarrasins et mahométans, par Pierre Bergeron, Parisien. Paris, 1634, in-8°. (E. B.)
  7. Ceux qui ont prétendu que les grands monuments de tous les arts, dans la Chine, sont de l’invention des Tartares, se sont étrangement trompés : comment ont-ils pu supposer que des barbares toujours errants, dont le chef, Gengis, ne savait ni lire ni écrire, fussent plus instruits que la nation la plus policée et la plus ancienne de la terre ? (Note de Voltaire.)