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Essai sur les mœurs/Chapitre 94

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CHAPITRE XCIV.

Du roi de France Louis XI.

Le gouvernement féodal périt bientôt en France, quand Charles VII eut commencé à établir sa puissance par l’expulsion des Anglais, par la jouissance de tant de provinces réunies à la couronne, et enfin par des subsides rendus perpétuels.

L’ordre féodal s’affermissait en Allemagne, par une raison contraire, sous des empereurs électifs qui, en qualité d’empereurs, n’avaient ni provinces, ni subsides. L’Italie était toujours partagée en républiques et en principautés indépendantes. Le pouvoir absolu n’était connu ni en Espagne ni dans le Nord ; et l’Angleterre jetait au milieu de ces divisions les semences de ce gouvernement singulier dont les racines, toujours coupées et toujours sanglantes, ont enfin produit après des siècles, à l’étonnement des nations, le mélange égal de la liberté et de la royauté.

Il n’y avait plus en France que deux grands fiefs : la Bourgogne et la Bretagne ; mais leur pouvoir les rendit indépendantes, et, malgré les lois féodales, elles n’étaient pas regardées en Europe comme faisant partie du royaume. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, avait même stipulé qu’il ne rendrait point hommage à Charles VII, quand il lui pardonna l’assassinat du duc Jean, son père.

Les princes du sang avaient en France des apanages en pairies, mais ressortissants au parlement sédentaire. Les seigneurs, puissants dans leurs terres, ne l’étaient pas comme autrefois dans l’État : il n’y avait plus guère au delà de la Loire que le comte de Foix qui s’intitulât Prince par la grâce de Dieu, et qui fit battre monnaie ; mais les seigneurs des fiefs et les communautés des grandes villes avaient d’immenses priviléges.

Louis XI, fils de Charles VII, devint le premier roi absolu en Europe depuis la décadence de la maison de Charlemagne. Il ne parvint enfin à ce pouvoir tranquille que par des secousses violentes. Sa vie est un grand contraste. Faut-il, pour humilier et pour confondre la vertu, qu’il ait mérité d’être regardé comme un grand roi, lui qu’on peint comme un fils dénaturé, un frère barbare, un mauvais père, et un voisin perfide ! Il remplit d’amertume les dernières années de son père ; il causa sa mort. Le malheureux Charles VII mourut, comme on sait, par la crainte que son fils ne le fit mourir ; il choisit la faim pour éviter le poison qu’il redoutait. Cette seule crainte dans un père, d’être empoisonné par son fils, prouve trop que le fils passait pour être capable de ce crime.

Après avoir bien pesé toute la conduite de Louis XI, ne peut-on pas se le représenter comme un homme qui voulut effacer souvent ses violences imprudentes par des artifices, et soutenir des fourberies par des cruautés ? D’où vient que dans les commencements de son règne, tant de seigneurs attachés à son père, et surtout ce fameux comte de Dunois, dont l’épée avait soutenu la couronne, entrèrent contre lui dans la ligue du bien public ? Ils ne profitaient pas de la faiblesse du trône, comme il est arrivé tant de fois. Mais Louis XI avait abusé de sa force. N’est-il pas évident que le père, instruit par ses fautes et par ses malheurs, avait très-bien gouverné, et que le fils, trop enflé de sa puissance, commença par gouverner mal ?

(1465) Cette ligue le mit au hasard de perdre sa couronne et sa vie. La bataille donnée à Montlhéry contre le comte de Charolais et tant d’autres princes ne décida rien ; mais il est certain qu’il la perdit, puisque ses ennemis eurent le champ de bataille, et qu’il fut obligé de leur accorder tout ce qu’ils demandèrent. Il ne se releva du traité honteux de Conflans qu’en le violant dans tous ses points. Jamais il n’accomplit un serment, à moins qu’il ne jurât par un morceau de bois qu’on appelait la vraie croix de Saint-Lô. Il croyait, avec le peuple, que le parjure sur ce morceau de bois faisait mourir infailliblement dans l’année.

Le barbare, après le traité, fit jeter dans la rivière plusieurs bourgeois de Paris soupçonnés d’être partisans de son ennemi. On les liait deux à deux dans un sac : c’est la chronique de Saint-Denis qui rend ce témoignage. Il ne désunit enfin les confédérés qu’en donnant à chacun d’eux ce qu’il demandait. Ainsi, jusque dans son habileté, il y eut encore de la faiblesse.

Il se fit un irréconciliable ennemi de Charles, fils de Philippe le Bon, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Flandre, de l’Artois, des places sur la Somme, et de la Hollande. Il excite les Liégeois à faire une perfidie à ce duc de Bourgogne et à prendre les armes contre lui. Il se remet en même temps entre ses mains à Péronne, croyant le mieux tromper. Quelle plus mauvaise politique ! Mais aussi, étant découvert (1468), il se vit prisonnier dans le château de Péronne, et forcé de marcher à la suite de son vassal contre ces Liégeois mêmes qu’il avait armés. Quelle plus grande humiliation !

Non-seulement il fut toujours perfide, mais il força le duc Charles de Bourgogne à l’être : car ce prince était né emporté, violent, téméraire, mais éloigné de la fraude. Louis XI, en trompant tous ses voisins, les invitait tous à le tromper. À ce commerce de fraudes se joignirent les barbaries les plus sauvages. Ce fut surtout alors qu’on regarda comme un droit de la guerre de faire pendre, de noyer, ou d’égorger les prisonniers faits dans les batailles, et de tuer les vieillards, les enfants et les femmes, dans les villes conquises. Maximilien, depuis empereur, fit pendre par représailles, après sa victoire de Guinegatte, un capitaine gascon qui avait défendu avec bravoure un château contre toute son armée ; et Louis XI, par une autre représaille, fit mourir par le gibet cinquante gentilshommes de l’armée de Maximilien, tombés entre ses mains. Charles de Bourgogne se vengea de quelques autres cruautés du roi en tuant tout dans la ville de Dinant prise à discrétion, et en la réduisant en cendres.

Louis XI craint son frère le duc de Berry (1472), et ce prince est empoisonné par un moine bénédictin, nommé Favre Vésois, son confesseur. Ce n’est pas ici un de ces empoisonnements équivoques adoptés sans preuves par la maligne crédulité des hommes[1] : le duc de Berry soupait entre la dame de Montsorau, sa maîtresse, et son confesseur ; celui-ci leur fait apporter une pêche d’une grosseur singulière : la dame expire immédiatement après en avoir mangé ; le prince, après de cruelles convulsions, meurt au bout de quelque temps.

Odet Daidie, brave seigneur, veut venger le mort, auquel il avait été toujours attaché. Il conduit loin de Louis, en Bretagne, le moine empoisonneur. On lui fait son procès en liberté ; et le jour qu’on doit prononcer la sentence à ce moine, on le trouve mort dans son lit. Louis XI, pour apaiser le cri public, se fait apporter les pièces du procès, et nomme des commissaires ; mais ils ne décident rien, et le roi les comble de bienfaits. On ne douta guère dans l’Europe que Louis n’eût commis ce crime, lui qui étant dauphin avait fait craindre un parricide à Charles VII, son père. L’histoire ne doit point l’en accuser sans preuves ; mais elle doit le plaindre d’avoir mérité qu’on l’en soupçonnât. Elle doit surtout observer que tout prince coupable d’un attentat avéré est coupable aussi des jugements téméraires qu’on porte sur toutes ses actions.

Telle est la conduite de Louis XI avec ses vassaux et ses proches. Voici celle qu’il tient avec ses voisins. Le roi d’Angleterre, Édouard IV, débarque en France pour tenter de rentrer dans les conquêtes de ses pères. Louis peut le combattre, mais il aime mieux être son tributaire (1475). Il gagne les principaux officiers anglais ; il fait des présents de vins à toute l’armée ; il achète le retour de cette armée en Angleterre. N’eût-il pas été plus digne d’un roi de France d’employer à se mettre en état de résister et de vaincre l’argent qu’il mit à séduire un prince très-mal affermi, qu’il craignait, et qu’il ne devait pas craindre ?

Les grandes âmes choisissent hardiment des favoris illustres et des ministres approuvés : Louis XI n’eut guère pour ses confidents et pour ses ministres que des hommes nés dans la fange, et dont le cœur était au-dessous de leur état.

Il y a peu de tyrans qui aient fait mourir plus de citoyens par les mains des bourreaux, et par des supplices plus recherchés. Les chroniques du temps comptent quatre mille sujets exécutés sous son règne en public ou en secret. Les cachots, les cages de fer, les chaînes dont on chargeait ses victimes, sont les monuments qu’a laissés ce monarque, et qu’on voit avec horreur.

Il est étonnant que le P. Daniel indique à peine le supplice de Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, descendant reconnu de Clovis. Les circonstances et l’appareil de sa mort (1477), le partage de ses dépouilles, les cachots où ses jeunes enfants furent enfermés jusqu’à la mort de Louis XI, sont de tristes et intéressants objets de la curiosité. On ne sait point précisément quel était le crime de ce prince. Il fut jugé par des commissaires, ce qui peut faire présumer qu’il n’était point coupable. Quelques historiens lui imputent vaguement d’avoir voulu se saisir de la personne du roi, et faire tuer le dauphin. Une telle accusation n’est pas croyable. Un petit prince ne pouvait guère, du pied des Pyrénées où il était réfugié, prendre prisonnier Louis XI en pleine paix, tout-puissant et absolu dans son royaume. L’idée de tuer le dauphin encore enfant, et de conserver le père, est encore une de ces extravagances qui ne tombent point dans la tête d’un homme d’État. Tout ce qui est bien avéré, c’est que Louis XI avait en exécration la maison des Armagnacs ; qu’il fit saisir le duc de Nemours dans Carlat, en 1477 : qu’il le fit enfermer dans une cage de fer à la Bastille ; qu’ayant dressé lui-même toute l’instruction du procès, il lui envoya des juges, parmi lesquels était ce Philippe de Commines, célèbre traître qui, ayant longtemps vendu les secrets de la maison de Bourgogne au roi, passa enfin au service de la France, et dont on estime les Mémoires, quoique écrits avec la retenue d’un courtisan qui craignait encore de dire la vérité, même après la mort de Louis XI.

Le roi voulut que le duc de Nemours fût interrogé dans sa cage de fer, qu’il y subit la question, et qu’il y reçût son arrêt. On le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. La confession commençait à devenir une grâce accordée aux condamnés. L’appareil noir était en usage pour les princes. C’est ainsi qu’on avait exécuté Conradin à Naples, et qu’on traita depuis Marie Stuart en Angleterre. On était barbare en cérémonie chez les peuples chrétiens occidentaux ; et ce raffinement d’inhumanité n’a jamais été connu que d’eux. Toute la grâce que ce malheureux prince put obtenir, ce fut d’être enterré en habit de cordelier, grâce digne de la superstition de ces temps atroces, qui égalait leur barbarie.

Mais ce qui ne fut jamais en usage, et ce que pratiqua Louis XI, ce fut de faire mettre sous l’échafaud, dans les halles de Paris, les jeunes enfants du duc, pour recevoir sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent tout couverts[2] ; et en cet état on les conduisit à la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne que leurs corps éprouvaient était un continuel supplice. On leur arrachait les dents à plusieurs intervalles. Ce genre de torture, aussi petit qu’odieux, était en usage. C’est ainsi que du temps de Jean, roi de France, d’Édouard III, roi d’Angleterre, et de l’empereur Charles IV, on traitait les Juifs en France, en Angleterre, et dans plusieurs villes d’Allemagne, pour avoir leur argent. Le détail des tourments inouïs que souffrirent les princes de Nemours-Armagnac serait incroyable s’il n’était attesté par la requête que ces princes infortunés présentèrent aux états, après la mort de Louis XI, en 1483.

Jamais il n’y eut moins d’honneur que sous ce règne. Les juges ne rougirent point de partager les biens de celui qu’ils avaient condamné. Le traître Philippe de Commines, qui avait trahi le duc de Bourgogne en lâche, et qui fut plus lâchement l’un des commissaires du duc de Nemours, eut les terres du duc dans le Tournaisis.

Les temps précédents avaient inspiré des mœurs fières et barbares, dans lesquelles on vit éclater quelquefois de l’héroïsme. Le règne de Charles VII avait eu des Dunois, des La Trimouille, des Clisson, des Richemont, des Saintraille, des La Hire, et des magistrats d’un grand mérite ; mais sous Louis XI, pas un grand homme. Il avilit la nation. Il n’y eut nulle vertu : l’obéissance tint lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme les forçats le sont dans une galère.

Ce cœur artificieux et dur avait pourtant deux penchants qui auraient dû mettre de l’humanité dans ses mœurs : c’étaient l’amour et la dévotion. Il eut des maîtresses ; il eut trois bâtards ; il fit des neuvaines et des pèlerinages. Mais son amour tenait de son caractère, et sa dévotion n’était que la crainte superstitieuse d’une âme timide et égarée. Toujours couvert de reliques, et portant à son bonnet sa Notre-Dame de plomb, on prétend qu’il lui demandait pardon de ses assassinats avant de les commettre. Il donna par contrat le comté de Boulogne à la sainte Vierge. La piété ne consiste pas à faire la Vierge comtesse, mais à s’abstenir des actions que la conscience reproche, que Dieu doit punir, et que la Vierge ne protège point.

Il introduisit la coutume italienne de sonner la cloche à midi, et de dire un Ave Maria. Il demanda au pape le droit de porter le surplis et l’aumusse, et de se faire oindre une seconde fois de l’ampoule de Reims.

(1483) Enfin sentant la mort approcher, renfermé au château du Plessis-les-Tours, inaccessible à ses sujets, entouré de gardes, dévoré d’inquiétudes, il fait venir de Calabre un ermite, nommé François Martorillo, révéré depuis sous le nom de saint François de Paule. Il se jette à ses pieds ; il le supplie en pleurant d’intercéder auprès de Dieu, et de lui prolonger la vie, comme si l’ordre éternel eût dû changer à la voix d’un Calabrais dans un village de France, pour laisser dans un corps usé une âme faible et perverse plus longtemps que ne comportait la nature. Tandis qu’il demande ainsi la vie à un ermite étranger, il croit en ranimer les restes en s’abreuvant du sang qu’on tire à des enfants, dans la fausse espérance de corriger l’âcreté du sien. C’était un des excès de l’ignorante médecine de ces temps, médecine introduite par les Juifs, de faire boire du sang d’un enfant aux vieillards apoplectiques, aux lépreux, aux épileptiques.

On ne peut éprouver un sort plus triste dans le sein des prospérités, n’ayant d’autres sentiments que l’ennui, les remords, la crainte, et la douleur d’être détesté.

C’est cependant lui qui le premier des rois de France prit toujours le nom de Très-Chrétien, peu près dans le temps que Ferdinand d’Aragon, illustre par des perfidies autant que par des conquêtes, prenait le nom de Catholique. Tant de vices n’ôtèrent pas à Louis XI ses bonnes qualités. Il avait du courage ; il savait donner en roi ; il connaissait les hommes et les affaires ; il voulait que la justice fût rendue, et qu’au moins lui seul pût être injuste.

Paris, désolé par une contagion, fut repeuplé par ses soins : il le fut à la vérité de beaucoup de brigands, mais qu’une police sévère contraignit de devenir citoyens. De son temps il y eut, dit-on, dans cette ville quatre-vingt mille bourgeois capables de porter les armes. C’est à lui que le peuple doit le premier abaissement des grands. Environ cinquante familles en ont murmuré, et plus de cinq cent mille ont dû s’en féliciter. Il empêcha que le parlement et l’université de Paris, deux corps alors également ignorants, parce que tous les Français l’étaient, ne poursuivissent comme sorciers les premiers imprimeurs qui vinrent d’Allemagne en France[3].

De lui vient l’établissement des postes, non tel qu’il est aujourd’hui en Europe ; il ne fit que rétablir les veredarii de Charlemagne et de l’ancien empire romain. Deux cent trente courriers à ses gages portaient ses ordres incessamment. Les particuliers pouvaient courir avec les chevaux destinés à ces courriers, en payant dix sous par cheval pour chaque traite de quatre lieues. Les lettres étaient rendues de ville en ville par les courriers du roi. Cette police ne fut longtemps connue qu’en France. Il voulait rendre les poids et les mesures uniformes dans ses États, comme ils l’avaient été du temps de Charlemagne. Enfin il prouva qu’un méchant homme peut faire le bien public quand son intérêt particulier n’y est pas contraire.

Les impositions, sous Charles VII, indépendamment du domaine, étaient de dix-sept cent mille livres de compte. Sous Louis XI, elles se montèrent jusqu’à quatre millions sept cent mille livres ; et la livre étant alors de dix au marc, cette somme revenait à vingt-trois millions cinq cent mille livres d’aujourd’hui. Si, en suivant ces proportions, on examine les prix des denrées, et surtout celui du blé qui en est la base, on trouve qu’il valait la moitié moins qu’aujourd’hui. Ainsi, avec vingt-trois millions numéraires, on faisait précisément ce qu’on fait à présent avec quarante-six.

Telle était la puissance de la France avant que la Bourgogne, l’Artois, le territoire de Boulogne, les villes sur la Somme, la Provence, l’Anjou, fussent incorporés par Louis XI à la monarchie française. Ce royaume devint bientôt le plus puissant de l’Europe. C’était un fleuve grossi par vingt rivières, et épuré de la fange qui avait si longtemps troublé son cours.

Les titres commencèrent alors à être donnés au pouvoir. Louis XI fut le premier roi de France à qui on donna quelquefois le titre de majesté, que jusque-là l’empereur seul avait porté, mais que la chancellerie allemande n’a jamais donné à aucun roi, jusqu’à nos derniers temps. Les rois d’Aragon, de Castille, de Portugal, avaient le titre d’altesse ; on disait à celui d’Angleterre : votre grâce ; on aurait pu dire à Louis XI : votre despotisme.

Nous avons vu[4] par combien d’attentats heureux il fut le premier roi de l’Europe absolu, depuis l’établissement du grand gouvernement féodal. Ferdinand le Catholique ne put jamais l’être en Aragon. Isabelle, par son adresse, prépara les Castillans à l’obéissance passive ; mais elle ne régna point despotiquement. Chaque État, chaque province, chaque ville avait ses priviléges dans toute l’Europe. Les seigneurs féodaux combattaient souvent ces priviléges, et les rois cherchaient à soumettre également à leur puissance les seigneurs féodaux et les villes. Nul n’y parvint alors que Louis XI ; mais ce fut en faisant couler sur les échafauds le sang d’Armagnac et de Luxembourg, en sacrifiant tout à ses soupçons, en payant chèrement les exécuteurs de ses vengeances. Isabelle de Castille s’y prenait avec plus de finesse sans cruauté. Il s’agissait, par exemple, de réunir à la couronne le duché de Placentia : que fait-elle ? Ses insinuations et son argent soulèvent les vassaux du duc de Placentia contre lui. Ils s’assemblent, ils demandent à être les vassaux de la reine, et elle y consent par complaisance.

Louis XI, en augmentant son pouvoir sur ses peuples par ses rigueurs, augmenta son royaume par son industrie. Il se fit donner la Provence par le dernier comte souverain de cet État, et arracha ainsi un feudataire à l’empire, comme Philippe de Valois s’était fait donner le Dauphiné. L’Anjou et le Maine, qui appartenaient au comte de Provence, furent encore réunis à la couronne. L’habileté, l’argent, et le bonheur, accrurent petit à petit le royaume de France, qui depuis Hugues Capet avait été peu de chose, et que les Anglais avaient presque détruit. Ce même bonheur rejoignit la Bourgogne à la France, et les fautes du dernier duc rendirent au corps de l’État une province qui en avait été imprudemment séparée.

Ce temps fut en France le passage de l’anarchie à la tyrannie. Ces changements ne se font point sans de grandes convulsions. Auparavant les seigneurs féodaux opprimaient, et sous Louis XI ils furent opprimés. Les mœurs ne furent pas meilleures ni en France, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni dans le Nord. La barbarie, la superstition, l’ignorance, couvraient la face du monde, excepté en Italie. La puissance papale asservissait toujours toutes les autres puissances, et l’abrutissement de tous les peuples qui sont au delà des Alpes était le véritable soutien de ce prodigieux pouvoir contre lequel tant de princes s’étaient inutilement élevés de siècle en siècle. Louis XI baissa la tête sous ce joug, pour être plus le maître chez lui. C’était sans doute l’intérêt de Rome que les peuples fussent imbéciles, et en cela elle était partout bien servie. On était assez sot à Cologne pour croire posséder les os pourris de trois prétendus rois qui vinrent, dit-on, du fond de l’Orient apporter de l’or à l’enfant Jésus dans une étable. On envoya à Louis XI quelques restes de ces cadavres, qu’on faisait passer pour ceux de ces trois monarques, dont il n’est pas même parlé dans les évangiles ; et l’on fit accroire à ce prince qu’il n’y avait que les os pourris des rois qui pussent guérir un roi. On a conservé une de ses lettres à je ne sais quel prieur de Notre-Dame de Salles, par laquelle il demande à cette Notre-Dame de lui accorder la fièvre quarte, attendu, dit-il, que les médecins l’assurent qu’il n’y a que la fièvre quarte qui soit bonne pour sa santé. L’impudent charlatanisme des médecins était donc aussi grand que l’imbécillité de Louis XI, et son imbécillité était égale à sa tyrannie. Ce portrait n’est pas seulement celui de ce monarque : c’est celui de presque toute l’Europe. Il ne faut connaître l’histoire de ces temps-là que pour la mépriser. Si les princes et les particuliers n’avaient pas quelque intérêt à s’instruire des révolutions de tant de barbares gouvernements, on ne pourrait plus mal employer son temps qu’en lisant l’histoire.



  1. Voyez la note 2 de la page 37.
  2. Les contemporains ne parlent pas de ce raffinement de cruauté. Cela ne se trouve raconté que par les historiens modernes. (G. A.)
  3. Voyez chapitre cxxi et la note 1 de la page 248.
  4. Dans ce chapitre même, page 116.