Et le feu s’éteignit sur la mer…/14

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XIII

— Voilà ! Comment trouvez-vous mon arrivant ? Et Miss Muriel Lawthorn éclatait d’un joli rire un peu forcé.

— Vous ?

Myself. Et seule, sans mon mère… Je vous expliquerai… J’ai cherché pour vous trouver, dear ! c’est really très joli, ajoutait-elle d’une traite, en inspectant la petite chambre de Gérard toute brillante de soleil. Le pêcher, à la fenêtre ouverte, était encore en fleurs, et la clarté du matin l’illuminant, le mur d’en face se réverbérait d’un étincellement rose.

Maleine se décidait enfin à lâcher ses outils, à ôter le tablier de travail qu’il revêtait au moment de la « bûche ». Il regarda miss Lawthorn avec des yeux si extraordinairement ahuris que la jolie fille eut envie de lui faire mutinement un pied de nez. Jolie ! Plus jolie que jamais… À peine une expression un peu découragée au coin des lèvres, dans la ligne des yeux. Et seule… ?

— Voyons, expliquez-moi. Je n’y comprends rien à cette surprise…

Alors de la voix la plus naturelle du monde, émue par endroits, mais sachant se reprendre, Muriel raconta qu’après le départ de Gérard, il y a deux mois, elle avait rencontré dans le monde le Prince Minosoff qui, paraît-il, était très « out of flirt ». Ici Gérard eut un tressaillement tôt réprimé. Ce Minosoff qui appartenait à un tout à fait bon famille de Russie, indeed, continuait Muriel, se montrait on ne peut plus gentleman pour elle ; même peut-être un peu trop. Si bien que Mrs Lawthorn s’en était aperçu.

— Et pour qu’elle s’en aperçoive ! pensait tout haut Maleine…

N’importe, par une malechance du diable elle arrivait à être pour une fois au courant des choses, et montrait les dents tout de bon. Well, my boy ! avouait la jeune fille sans embarras, un jour, je rencontrai le Prince au Polo, à Bagatelle — vous savez ? Mother prenait son tasse de thé avec l’américain consul général. Minosoff était venu au club avec une Lorraine Diétrich toute neuve, une 100 H. P. de course… Il me demanda d’essayer avec lui une boucle autour de Longchamp. Comme Mother était toujours très occupée avec son tasse de thé, j’acceptai…

Et ils partaient, racontait Miss Lawthorn, pour un tel tour, avec un tel enthousiasme vis-à-vis du moteur, que la nuit tombait, les surprenant aux portes du bois de Vincennes. Ils avaient simplement fait le tour de Paris. Pour comble de malheur, une panne se produisait ; la panne providentielle des chauffeurs amoureux. Une averse les obligeait à se garer, et détruisait tout vestige permettant l’espoir de retrouver Mother en face de son éternelle tasse de thé.

Ils se garaient dans un petit restaurant où Muriel oubliait vite les ennuis du retour devant un dîner de banlieue aussi appétissant qu’impossible. Ce mauvais garçon du Prince faisait donner un petite vin blanc beaucoup trop sweet et beaucoup trop fort. Bref l’américaine perdait la tête et se retrouvait — elle l’avouait courageusement — assez décoiffée sur le canapé en calicot rouge de leur petit particulier.

Dehors, l’auto toute prête bruissait, comme prise d’asthme. Minosoff regardait Muriel avec l’air d’un monsieur qui a gagné la coupe. Rouge, embarrassée, elle se levait et n’avait plus que la présence d’esprit de lui demander :

Dear, avez-vous une pin… à me donner pour mon voile ?

Le retour chez Mother s’effectuait sur ces paroles mémorables. Elle était grande tempête, la rentrée, au baromètre familial. On dressait un réquisitoire impitoyable rappelant les déjà nombreuses fois qu’au bal, au théâtre, dans le monde, au Majestic, à l’Ionic ou à l’Excentric Palace Hotel de pareilles scènes faisaient rougir la digne Mrs Lawthorn. Muriel répondait. Le dialogue s’aigrissait. Elles deux finissaient par convenir en bonnes américaines pratiques qu’elles étaient qu’il valait mieux se séparer pour un time : All right ! only, ajoutait Mrs Lawthorn, vous allez de votre plaisant côté ; soyez prudente. Si quelque chose arrive avant que vous soyez engagée à quelqu’homme, je ne vous voir plus de mon vie. Here, 200 dollars a month ; adieu chère petite chose.

Le lendemain, Muriel réfléchissait brièvement. Où pourrait-elle débuter dans son voyage autour du monde ? Rangeant ses tiroirs, elle retrouvait la lettre de Gérard, son invitation à venir en Italie. Elle prenait incontinent le même soir le train pour Rome, avec seulement cinq malles, et puis mes golf sticks (aucun robe je n’ai pris) essayait de trouver dans la Ville Éternelle des renseignements sur l’adresse nouvelle de Maleine, voyait le Pape five minutes, le Colisée half an hour, et Cook toute une journée, relisait l’ancien billet du sculpteur, y trouvait mentionné Naples et Capri, errait à Naples pour la forme, et, ayant consulté les listes d’étrangers, sûre que Gérard ne s’y trouvait pas, tentait la bonne aventure dans l’Île…

Oh ! such a charming place — et voilà, here I am ! Miss Lawthorn finissait à peine son histoire que l’on avertissait Gérard de l’arrivée à sa porte d’une armée de facchini. Étonné, il allait les questionner, quand Muriel, toujours de son petit ton naturel lui disait :

Well, ce sont mes malles. Je n’en ai que cinq. Juste. Et puis mes golf sticks.

— Eh bien ?

— Eh ! Je demeure chez vous ! Vous devez bien avoir un room pour que je habite au dedans…

Gérard se récriait. Mais voyons ! ma chère petite Muriel, vous êtes folle ! Supposez que votre mère apprenne ça ! Même pour les gens d’ici… Voilà une semaine que je suis arrivé à Capri. C’est un endroit idéal, mais d’un potinier ! Ces gens vivent en écoutant aux portes… : Les concierges du Paradis. Ils nous donneraient de bonnes mœurs inavouables. Et il fallut à Maleine toute l’éloquence du monde pour persuader à l’américaine sur le pas de la porte, en face des porteurs qui — malles à terre — semblaient écouter la discussion avec un paternel intérêt, de chercher un villino où elle serait chez elle. Ils partirent enfin, suivis des faquins en caravane, ils partirent pour l’inconnu, plus hardis que Christophe Colomb. Ils se trouvèrent, après quelques douzaines de pas, sur la Piazza où ils firent leur apparition comme dans un petit théâtre, lorgnés par tous ces gens qui faisaient de grands gestes et n’avaient pas l’air pressé, pareils aux figurants d’une opérette.

La Piazza ! Le soleil de trois heures tapait en plein dessus, éclaboussant de clarté l’escalier de pierre dont les marches couvertes par les pots de fleurs d’un marchand ambulant, menaient à la Cathédrale grandiloquente et récemment recrépie. À droite, en prolongement de la rue, une terrasse bordée de colonnes blanches dominait la mer, avec un écriteau indiquant l’entrée du funiculaire. Une vieille tour de ville portant comme un monocle son horloge de faïence bleue, érigeait un écusson bourbonien et des fenêtres borgnes annonçant d’improbables Locanda. Elle montait la garde à l’angle de la terrasse et semblait, chenue, bafouiller en sonnant l’heure. Le Municipio, trois cafés, deux coiffeurs, un pharmacien, et une marchande de légumes à l’échoppe noirâtre, où pendaient des piments, jouaient aux quatre coins avec leurs façades blanches, jaunes et roses couvertes d’affiches. Deux plaques de marbre célébraient Victor-Emmanuel et Garibaldi de chaque côté d’un cadran solaire. Ailleurs, des sotto portici s’ouvraient mystérieux, sales et frais sur les ruelles caillouteuses grimpant vers la montagne et dévalant vers la ville basse. Un peintre exposait ses Vésuves et ses grottes bleues dans une sévère vitrine chocolat. À l’angle de la tour, un poste de police, « Guardi Municipali », offrait un refuge de deux mètres carrés à des sergents de ville débonnaires, mêlés à des carabiniers farouches, moustachus et importants, qui évoquaient un « mêlé-cass » de Napoléon et de Pulcinella.

Et tout ceci, grouillant de lazzaroni, de pêcheurs et de commères piaillardes, puait le musc, l’huile frite et l’ail.

Pour l’instant, l’animation était au comble, à cause du départ du bateau pour Naples. On vivait le premier acte de Carmen. Dédaigneux devant les Cooks affairés, les gens du pays, superbes et comme éructés, devenaient les dragons d’Alcala. La mezzo soprano allait, pour sûr, apparaître du côté de l’église, tandis qu’à cheval sur une chaise de poste, le maresciallo des carabiniers, beau ténor, ferait son Don José. Des prêtres aux tricornes ineffables, poilus et Basilesques, marmonnaient leurs bréviaires et discutaient en public. Des porteurs de bagage couraient. Parmi les cochers de fiacre claquant du fouet sur le siège mince de leurs petites carrioles, au milieu des minuscules chevaux noirs, nerveux et panachés de plumes de faisan, une gardeuse d’ânes, une vieille épique, à tête de pétroleuse, claquait du bec contre les allemandes vaselinesques, crâne filasse, joues bouffies, yeux en verre et grippe-sous. Plus loin, des guides suivis de transatlantiques glabres, leur faisant payer des oranges dix sous pièce par occasion, se débattaient au milieu d’enfants mendigots. Un groupe compact sorti du café Morgano se ruait pour ne pas rater le départ, poursuivi par des marchands de corail. Costanzo, l’ivrogne, gueulait dans un coin, entouré d’officiers berlinois en congé, monocle à l’œil, poils au papier de verre, tyrolien plumé sur l’arrière, culottes de cheval, et leggins de steeple chase, d’officiers qui le considéraient comme très kolossaal !!

Cependant Muriel, débrouillarde, allait aux renseignements, à l’aise sous les regards bellâtres et brûlants des indigènes. Elle tombait enfin sur une autorité compétente, et l’on reprenait sa marche vers le Castiglione cette fois, où, paraissait-il, on trouverait un endroit charmant. Ils montèrent donc les marches, suivis des bagages, regardèrent une dernière fois la petite Piazza grouillante et sonore de clameurs, suivirent des sotto portici aux boutiques obscures et qui de loin en loin s’ouvraient, antiques remparts, sur le divin éblouissement de la mer. Ils arrivaient, après quelque hésitation en face d’une petite porte en bois grillagé, à travers laquelle on apercevait le fouillis d’un jardin abandonné, géraniums fous, narcisses aux murs, palmiers coiffés de lierre, volubilis bleus mangeant les fenêtres. C’était là…

Dès l’entrée, une odeur humide de champignon et de paille pourrie les prenait à la gorge. Les portes bâillaient de cinq centimètres aux entournures. Les vitres branlaient. Les ouvertures ne fermaient pas et les fermetures ouvraient encore moins. Mais qu’importe ! Et ravie de devenir Cendrillon chez Masaniello, Muriel Lawthorn, par la fenêtre, envoyait à Gérard un baiser du bout des lèvres, un pied de nez du bout des doigts…


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