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Eugène Devéria (Th. Gautier, 1865)

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Histoire du romantismeG. Charpentier et Cie, libraires-éditeurs (p. 218-223).






EUGÈNE DEVÉRIA


NÉ EN 1805. — MORT EN 1865




Eugène Devéria fut un des plus beaux espoirs du romantisme naissant. L’ombre et l’oubli se sont déjà faits depuis longues années sur ce nom qui se leva dans une aurore de splendeurs, d’admirations et d’enthousiasmes. — Nul début ne fut plus brillant et ne fit de telles promesses. On put croire justement, quand fut exposée la Naissance de Henri IV, que la France allait avoir son Paul Véronèse et qu’un grand coloriste nous était venu. L’artiste qui commençait par ce coup de maître avait vingt-deux ans à peine. — Eugène Devéria était né en 1805, et son tableau porte la date de 1827. On devait tout attendre d’une nature ainsi douée, mais ce bel élan se ralentit bien vite : une influence mystérieuse glaça la verve du peintre, les chefs-d’œuvre espérés ne se firent pas, et la génération actuelle ne peut se représenter l’importance qu’eut en son temps Eugène Devéria.

C’était alors un beau jeune homme, de grande faille, d’une sveltesse robuste, à la mine fière et hardie ; il portait les cheveux coupés en brosse, des moustaches retroussées en croc, une longue barbe pointue, « effroi du bourgeois glabre. » La barbe, si généralement admise aujourd’hui, paraissait encore à cette époque une chose farouche, barbare et monstrueuse. Mais les peintres romantiques ne tenaient pas à réaliser l’idéal du parfait notaire ; ils recherchaient tout ce qui pouvait les distinguer des philistins. Eugène Dévéria avait le goût des ajustements fastueux comme un Vénitien du seizième siècle. Il aimait le satin, le damas, les joyaux, et se serait volontiers promené en robe de brocart d’or comme un Magnifique de Titien ou de Bonifazio. Ne pouvant porter tout à fait le costume de son talent, il essayait de modifier l’affreux habit moderne. Ses fracs évasés, rejetés sur les épaules, faisaient miroiter de larges revers de velours, et dégageaient la poitrine bombée par des gilets en forme de pourpoint. Ses chapeaux rappelaient le feutre de Rubens. De fortes bagues avec des pierres gravées pour chaton, d’épaisses chevalières d’or brillaient à ses doigts, et quand il allait dans la rue, un ample manteau drapé à l’espagnole complétait ces élégantes excentricités pittoresques.

Ces fantaisies de costume sembleraient étranges maintenant, mais alors on les trouvait naturelles : — le mot artiste excusait tout, et chacun, poëte, peintre ou sculpteur, suivait à peu près son caprice.

L’atelier d’Eugène Devéria était situé rue de l’Est[1], dans la maison de M. Petitot, où logeait aussi le statuaire Cartellier, et l’artiste l’occupait de moitié avec Louis Boulanger, qui achevait son Mazeppa pendant qu’Eugène travaillait à sa Naissance de Henri IV. Ces deux œuvres, qui firent époque parmi les premières réalisations des théories romantiques, furent élaborées fraternellement sous le même toit ; mais Eugène Devéria demeurait dans sa famille, rue Notre-Dame-des-Champs, tout près de Victor Hugo, dans la maison duquel se réunissait ce qu on a depuis appelé le Cénacle. — En ce temps-là, les peintres et les poètes se fréquentaient beaucoup, échangeant de mutuelles admirations. Quoique le précepte Ut pictura poesis fût classique, il avait cours dans la nouvelle école, et certes le talent de tous gagna à cette familiarité des deux arts. Comme Louis Boulanger, Eugène Devéria était un lettré, il faisait de jolis vers, et avait tout ce qu’il fallait pour comprendre la grande révolution littéraire dont le poète des Odes et Ballades était le promoteur. Il se distingua par sa pétulante chaleur d’applaudissements aux tumultueuses représentations d’Hernani, où il menait une bande d’artistes et de rapins ; tant que la lutte dura, il fut de toutes les batailles de la nouvelle école. Le romantisme était chez lui chez les Devéria, comme on disait alors. En effet, ils étaient deux, Achille et Eugène ; Achille était l’aîné, et si les nécessités de la vie ne l’eussent forcé à une production incessante, il eût sans doute laissé un grand nom, car il n’était pas moins bien doué que son frère ; et dans son œuvre presque innombrable qu’on recherchera plus tard, lithographies, vignettes, portraits, compositions de toutes sortes, on trouve toujours un dessin souple, libre, original, et d’une élégance florentine qui suppose beaucoup de science. L’époque tout entière y revit avec ses modes, ses tournures, ses affectations et ses excentricités caractéristiques. La maison des Devéria était donc un des foyers du romantisme ; on y voyait Sainte-Beuve, Alfred de Musset, Fontaney, David (d’Angers), Planche, Louis Boulanger, Abel Hugo, PauI Foucher, Pétrus Borel, Pacini, Plantade et bien d’autres. Le grand maîlre y venait lui même souvent.

Eugène Devéria était élève de Girodet, on ne le dirait guère ; mais Eugène Delacroix eut pour maîlre Guérin. Qui pourrait le croire ? La Naissance de Henri IV ne rappelle pas plus Atala et Chactas que la Barque du Dante ne rappelle le Marcus Sextus.

Il est difficile, maintenant que la révolution est accomplie, de faire comprendre l’effet que produisirent les lableaux des deux jeunes maîtres, l’un si éclatant, l’autre si robuste de couleur ; celui-là si joyeux et celui-ci d’une âpreté si sombre, parmi les contre-épreuves de plus en plus pâles de l’école expirante de David ; et il est bon de replacer ces œuvres dans les milieux qui les virent naître, pour joindre leur mérite relatif à leur mérite absolu.

Le champ de bataille resta à Delacroix, plus énergique, plus persistent et d*un génie plus complexe. Eugène Devéria ne dépassa point son premier effort. Son coup d’essai fut son chef-d’œuvre.

Sans doute il y a des qualités brillantes, une couleur aimable, une facilité prodigieuse dans le Puget montrant un groupe, à Louis XIV ; dans la chapelle de Sainte-Geneviève à Notre-Dame de Lorette ; dans le Louis-Philippe à la Chambre des députés ; dans la Marie Stuart écoutant sur l’échafaud la lecture de son arrêt de mort ; dans la Chapelle des Doms à Avignon ; mais ce n’est plus la belle et solide couleur vénitienne, ni l’exécution magistrale de l’œuvre qui valut à l’artiste sa réputation et qui la lui maintiendra quand on fera le bilan de ce siècle. On reste par un tableau comme par un livre. Heureux qui a fait un chef-d’œuvre, fût-il unique !

Nous déliant de nos impressions de jeunesse à travers lesquelles la Naissance de Henri IV nous apparaissait avec sa fraîche et neuve splendeur, parée de toutes les séductions de la palette, après le long jeûne de couleur que l’école pseudo-classique avait infligé aux yeux, nous sommes allé revoir au Luxembourg, où elle se trouve, cette toile qui semblait si merveilleuse en 1827 ; elle a parfaitement supporté l’épreuve du temps. Son chaud et lumineux coloris s’est harmonisé sous la patine des années, et nous avons, aujourd’hui comme autrefois, admiré cette composition adroitement groupée en pyramide, ce rapport des tons entre eux, cette manière souple et abondante, ce parfait sentiment du style d’apparat, ces charmantes têtes de femmes, ce nain portant un perroquet, et ce grand chien qu’on croirait échappé d’une scène de Paul Véronèse.

Tout cela est peint en pleine pâte, avec une hardiesse, une sûreté et une aisance magistrales ; les figures se relient les unes aux autres soit par un geste, soit par un rappel de ton ; les fonds s’éclairent ou s’obscurcissent d’une façon logique derrière les personnages, et l’aspect général frappe par une unité de plus en plus rare. La Naissance de Henri IV n’est pas une marqueterie de morceaux étudiés séparément et réunis d’une manière quelconque, c’est un tableau où tout se lient, fait d’une seule palette et d’une même brosse. Nous croyons que les délais voulus écoulés, il tiendra glorieusement sa place au Louvre dans le salon carré, tribune de l’école française, et sauvera de l’oubli le nom jadis si sonore d’Eugène Devéria.

(Moniteur, 15 février 1865.)


  1. Henri Regnauld a occupé cet atelier aussitôt après la mort d’Eugène Devéria. (Voir Correspondance de Henri Regnauld. Bibliothèque Charpenlier.)