Eureka/7

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Eureka (1848)
Traduction par Charles Baudelaire.
M. Lévy frères (p. 82-116).



VII


Soit que nous arrivions à l’idée d’absolue Unité, source présumée de Tous les Êtres, par une considération de la Simplicité prise pour la caractéristique la plus probable de l’action originelle de Dieu ; — soit que nous y parvenions par l’examen de l’universalité de rapports dans les phénomènes de la gravitation ; — ou soit enfin que nous aboutissions à cette idée comme au résultat de la corroboration réciproque des deux procédés, — toujours est-il que l’idée, une fois acceptée, est inséparablement connexe d’une autre idée, celle de la condition de l’Univers sidéral, tel que nous le voyons maintenant, c’est-à-dire d’une incommensurable diffusion à travers l’espace. Or, une connexion entre ces idées, — unité et diffusion, — ne peut pas être admissible sans une troisième idée, celle de l’irradiation. L’Unité Absolue étant prise comme centre, l’Univers sidéral existant est le résultat d’une irradiation partant de ce centre.

Or, les lois de l’irradiation sont connues. Elles sont partie intégrante de la sphère. Elles appartiennent à la classe des propriétés géométriques incontestables. Nous disons d’elles : elles sont vraies, elles sont évidentes. Demander pourquoi elles sont vraies, ce serait demander pourquoi sont vrais les axiomes sur lesquels s’appuie la démonstration de ces lois. Il n’y a rien de démontrable, pour parler strictement ; mais s’il y a quelque chose de démontrable, les propriétés et les lois en question sont démontrées.

Mais ces lois, que déclarent-elles ? Comment, par quels degrés l’irradiation procède-t-elle du centre vers l’espace ?

D’un centre lumineux la Lumière émane par irradiation, et les quantités de lumière reçues par un plan quelconque, que nous supposerons changeant de position, de manière à se trouver tantôt plus près, tantôt plus loin du centre, diminueront dans la même proportion que s’accroîtront les carrés des distances entre le plan et le corps lumineux, et s’accroîtront dans la même proportion que diminueront les carrés.

L’expression de la loi peut être ainsi généralisée : — Le nombre de molécules lumineuses, ou, si l’on préfère d’autres termes, le nombre d’impressions lumineuses, reçues par le plan mobile, sera en proportion inverse des carrés des distances où sera situé le plan. Et pour généraliser encore, nous pouvons dire que la diffusion, l’éparpillement, l’irradiation, en un mot, est en proportion directe des carrés des distances.

Par exemple : à la distance B, du centre lumineux A, un certain nombre de particules est éparpillé, de manière à occuper la surface B. Donc à la distance double, c’est-à-dire à C, ces particules se trouveront d’autant plus éparpillées qu’elles occuperont quatre surfaces semblables ; à la distance triple, ou à D, elles seront d’autant plus séparées les unes des autres qu’elles occuperont neuf surfaces semblables ; à une distance quadruple, ou à E, elles seront tellement diffuses qu’elles s’étendront sur seize surfaces semblables ; — et ainsi de suite à l’infini.

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Généralement, en disant que l’irradiation procède en raison proportionnelle directe des carrés dos distances, nous nous servons du tonne irradiation pour exprimer le degré de diffusion à mesure que nous nous éloignons du centre. Inversant la proposition, et employant le mot concentralisation pour exprimer le degré d’attraction générale à mesure que nous nous rapprochons du centre, nous pouvons dire que la concentralisation procède en raison inverse des carrés des distances. En d’autres termes, nous sommes arrivés à cette conclusion, que, dans l’hypothèse que la matière ait été originellement irradiée d’un centre, et soit maintenant en train d’y retourner, la concentralisation, ou action de retour, procède exactement comme nous savons que procède la force de gravitation.

Or, s’il nous était permis de supposer que la concentralisation représente exactement la force de la tendance vers le centre, — que l’une est en exacte proportion avec l’autre, et que les deux procèdent simultanément, nous aurions démontré tout ce qui était à démontrer. La seule difficulté ici consiste donc à établir une proportion directe entre la concentralisation et la force de concentralisation ; et nous pouvons considérer la chose comme faite si nous établissons une proportion semblable entre l’irradiation et la force d’irradiation.

Une rapide inspection des Cieux suffit pour nous montrer que les étoiles sont distribuées avec une certaine uniformité générale et à une certaine égalité de distance à travers la région de l’espace où elles sont groupées, affectant dans leur ensemble une forme approximativement sphérique ; — cette espèce d’égalité, générale plutôt qu’absolue, ne contredisant en rien ma déduction sur l’inégalité de distances, dans de certaines limites, entre les atomes originellement irradiés, et représentant un corollaire du système évident d’infinie complexité de rapports tirée de l’unité absolue. Je suis parti, on se le rappelle, de l’idée d’une distribution généralement uniforme, mais particulièrement inégale, des atomes ; — idée confirmée, je le répète, par une inspection des étoiles, telles qu’elles existent actuellement.

Mais même dans l’égalité générale de distribution, en ce qui regarde les atomes, apparaît une difficulté qui, sans aucun doute, s’est déjà présentée à ceux de mes lecteurs qui croient que je suppose cette égalité de distribution effectuée par l’irradiation partant d’un centre. Au premier coup d’œil, l’idée de l’irradiation nous force à accepter cette autre idée, jusqu’à présent non séparée et en apparence inséparable, d’une agglomération autour d’un centre, et d’une dispersion à mesure qu’on s’en éloigne, — l’idée, en un mot, d’inégalité de distribution relativement à la matière irradiée.

Or, j’ai fait observer ailleurs[1] que si la Raison, à la recherche du Vrai, peut jamais trouver sa route, c’est par des difficultés telles que celle actuellement en question, par une telle inégalité, par de telles particularités, par de telles saillies sur le plan ordinaire des choses. Grâce à la difficulté, à la particularité qui se présente ici, je bondis d’un seul coup vers le secret, — secret que je n’aurais jamais pu atteindre sans la particularité et les inductions qu’elle me fournit par son pur caractère de particularité.

La marche de ma pensée, arrivée à ce point, peut être grossièrement dessinée de la manière suivante : — Je me dis : « l’Unité, comme je l’ai expliquée, est une vérité ; — je le sens. La Diffusion est une vérité ; je le vois. L’Irradiation, par laquelle seules ces deux vérités sont conciliées, est conséquemment une vérité ; je le perçois. L’égalité de diffusion, d’abord déduite à priori et ensuite confirmée par l’inspection des phénomènes, est aussi une vérité ; — je l’admets pleinement. Jusqu’ici tout est clair autour de moi ; — il n’y a pas de nuages derrière lesquels puisse se cacher le secret, le grand secret du modus operandi de la gravitation ; — mais ce secret est quelque part aux environs, très-certainement, et n’y eût-il qu’un seul nuage en vue, je serais tenu de soupçonner ce nuage. » Et justement, comme je me dis cela, voilà qu’un nuage apparaît. Ce nuage est l’impossibilité apparente de concilier ma vérité, irradiation avec mon autre vérité, égalité de diffusion. Je me dis alors : « Derrière cette impossibilité apparente doit se trouver ce que je cherche. » Je ne dis pas : impossibilité réelle ; car une invincible foi dans mes vérités me confirme qu’il n’y a là, après tout, qu’une simple difficulté ; mais je vais jusqu’à dire, avec une confiance opiniâtre, que, quand cette difficulté sera résolue, nous trouverons, enveloppée dans le procédé de solution, la clef du secret que nous cherchons. De plus, je sens que nous ne découvrirons qu’une seule solution possible de la difficulté, et cela, pour cette raison que, s’il y en avait deux, l’une des deux serait superflue, sans utilité, vide, ne contenant aucune clef, puisqu’il n’est pas besoin d’une double clef pour ouvrir un secret quelconque de la nature.

Et maintenant examinons : — les notions ordinaires, les notions distinctes que nous pouvons avoir de l’irradiation, sont tirées du mode tel que nous le voyons appliqué dans le cas de la Lumière. Là nous trouvons une effusion continue de courants lumineux, avec une force que nous n’avons aucun droit de supposer variable. Or, dans n’importe quelle irradiation de cette nature, continue et d’une force invariable, les régions voisines du centre doivent être inévitablement plus remplies que les régions éloignées. Mais je n’ai supposé aucune irradiation telle que celle-là. Je n’ai pas supposé une irradiation continue ; par la simple raison qu’une telle supposition impliquerait d’abord la nécessité d’adopter une conception que l’homme, ainsi que je l’ai montré, ne peut pas adopter, et que l’examen du firmament réfute, ainsi que je le démontrerai plus amplement, — la conception d’un Univers sidéral absolument infini, — et impliquerait, en second lieu, l’impossibilité de comprendre une réaction, c’est-à-dire la gravitation, telle qu’elle existe maintenant, puisque, tant qu’une action se continue, aucune réaction, naturellement, ne peut avoir lieu. Donc, ma supposition, ou plutôt l’inévitable déduction tirée des justes prémisses, était celle d’une irradiation déterminée, d’une irradiation finalement discontinuée.

Qu’il me soit permis maintenant de décrire le seul mode possible selon lequel nous pouvons comprendre que la matière ait été répandue à travers l’espace, de manière à remplir à la fois les conditions d’irradiation et de distribution généralement égale.

Par commodité d’illustration, imaginons d’abord une sphère creuse, de verre ou d’autre matière, occupant l’espace à travers lequel la matière universelle a été également éparpillée, par le moyen de l’irradiation, de la particule absolue, indépendante, inconditionnelle, placée au centre de la sphère.

Un certain effort de la puissance expansive (que nous présumons être la Volonté Divine), — en d’autres termes, une certaine force, dont la mesure est la quantité de matière, c’est-à-dire le nombre des atomes, — a émis, émet, par irradiation, ce nombre d’atomes, les chassant hors du centre dans toutes les directions, leur proximité réciproque diminuant à mesure qu’ils s’éloignent de ce centre, jusqu’à ce que finalement ils se trouvent éparpillés sur la surface intérieure de la sphère.

Quand les atomes ont atteint cette position, ou pendant qu’ils tendaient à l’atteindre, un second exercice inférieur de la même force, — une seconde force inférieure de la même nature, — émet de la même manière, par irradiation, une seconde couche d’atomes qui va se déposer sur la première ; le nombre d’atomes, dans ce cas comme dans le premier, étant la mesure de la force qui les a émis, — en d’autres termes, la force étant précisément appropriée au dessein qu’elle accomplit, — la force et le nombre d’atomes envoyés par cette force étant directement proportionnels.

Quand cette seconde couche a atteint sa destination ou pendant qu’elle s’en approche, un troisième exercice inférieur de la même force, ou une troisième force inférieure de même nature, — le nombre des atomes émis étant dans tous les cas la mesure de la force, — dépose une troisième couche sur la seconde, — et ainsi de suite, jusqu’à ce que ces couches concentriques, devenant de moins en moins vastes, atteignent finalement le point central ; et alors la matière diffusible, en même temps que la force diffusive, se trouve épuisée.

Notre sphère est maintenant remplie, par le moyen de l’irradiation, d’atomes également répartis. Les deux conditions nécessaires, celles de l’irradiation et d’une diffusion égale, sont accomplies par le seul mode qui permette de concevoir la possibilité de leur accomplissement simultané. C’est pour cette raison que j’ai l’espérance de trouver maintenant, caché dans la condition présente des atomes ainsi distribués à travers la sphère, le secret dont je suis en quête, le principe si important du modus operandi de la loi newtonienne. Examinons donc la condition actuelle des atomes.

Ils sont placés dans une série de couches concentriques. Ils sont également distribués à travers la sphère. Ils ont été irradiés vers ces positions.

Les atomes étant également distribués, plus est grande la superficie d’une de ces couches concentriques quelconque, plus grand sera le nombre d’atomes distribués dans cette couche. En d’autres termes, le nombre d’atomes situés sur la surface d’une de ces couches concentriques quelconque est en proportion directe de l’étendue de cette surface.

Mais, dans toute série de sphères concentriques, les surfaces sont en proportion directe des carrés des distances à partir du centre, ou, plus brièvement, les surfaces des sphères sont entre elles comme les carrés de leurs rayons.

Conséquemment, le nombre d’atomes, dans une couche quelconque, est en proportion directe du carré de la distance qui sépare cette couche du centre.

Mais le nombre des atomes dans une couche quelconque est la mesure de la force qui a émis cette couche, c’est-à-dire qu’elle est en proportion directe de la force.

Donc la force qui a irradié chaque couche est en proportion directe du carré de la distance entre cette couche et le centre, ou, pour généraliser, la force de l’irradiation a eu lieu en proportion directe des carrés des distances.

Or, la Réaction, autant que nous en pouvons connaître, c’est l’Action inversée. Le principe général de la Gravitation étant, en premier lieu, entendu comme la réaction d’un acte, comme l’expression d’un désir de la part de la Matière, existant à l’état de diffusion, de retourner à l’Unité d’où elle est issue, et en second lieu, l’esprit étant obligé de déterminer le caractère de ce désir, la manière selon laquelle il doit naturellement se manifester, — étant, en d’autres termes, obligé de concevoir une loi probable, ou modus operandi, pour l’action de retour, ne peut pas ne pas arriver à cette conclusion que la loi de retour doit être précisément la réciproque de la loi d’émission. Chacun du moins aura parfaitement le droit de considérer la chose comme démontrée, jusqu’à ce que quelqu’un donne une raison plausible qui affirme le contraire, jusqu’à ce qu’une autre loi de retour soit imaginée que l’intelligence puisse adopter comme préférable.

Donc, la matière irradiée dans l’espace, avec une force qui varie comme les carrés des distances, pourrait à priori être supposée retourner vers son centre d’irradiation avec une force variant en raison inverse des carrés des distances ; et j’ai déjà montré que tout principe qui expliquera pourquoi les atomes tendent, en raison d’une loi quelconque, vers le centre général, doit être admis comme expliquant en même temps, d’une manière suffisante, pourquoi, en raison de la même loi, ils tendent l’un vers l’autre. Car, en fait, la tendance vers le centre général n’est pas une tendance vers un centre positif ; elle a lieu vers ce point, seulement parce que chaque atome, en se dirigeant vers un tel point, s’achemine directement vers son centre réel et essentiel, qui est l’Unité, — l’Union absolue et finale de toutes choses.

Cette considération ne présente à mon esprit aucune difficulté ; mais cela ne m’aveugle pas sur son obscurité possible pour les esprits moins habitués à manier des abstractions, et en somme il serait peut-être bon de considérer la proposition d’un ou deux autres points de vue.

La molécule absolue, indépendante, originellement créée par la Volition Divine, doit avoir été dans une condition de normalité positive ou de perfection ; — car toute imperfection implique rapport. Le bien est positif ; le mal est négatif ; il n’est que la négation du bien, comme le froid est la négation de la chaleur, l’obscurité, de la lumière. Pour qu’une chose soit mauvaise, il faut qu’il y ait quelque autre chose qui soit comparable à ce qui est mauvais ; — une condition à laquelle cette chose mauvaise ne satisfait pas ; une loi qu’elle viole ; un être qu’elle offense. Si cet être, cette loi, cette condition, relativement auxquels la chose est mauvaise, n’existent pas, ou si, pour parler plus strictement, il n’existe ni êtres, ni lois, ni conditions, alors la chose ne peut pas être mauvaise et devra conséquemment être bonne. Toute déviation de la normalité implique une tendance au retour. Une différence d’avec ce qui est normal, droit, juste, ne peut avoir été créée que par la nécessité de vaincre une difficulté. Et si la force qui surmonte cette difficulté n’est pas infiniment continuée, la tendance indestructible à ce retour pourra à la longue agir dans le sens de sa satisfaction. La force retirée, la tendance agit. C’est le principe de réaction, comme conséquence inévitable d’une action finie. Pour employer une phraséologie dont on pardonnera l’affectation apparente à cause de son énergie, nous pouvons dire que la Réaction est le retour de ce qui est et ne devrait pas être vers ce qui était originellement, et conséquemment devrait être ; — et j’ajoute que l’on trouverait toujours la force absolue de la Réaction en proportion directe avec la réalité, la vérité, l’absolu du principe originel, s’il était possible de mesurer celui-ci ; — et conséquemment la plus grande de toutes les réactions concevables doit être celle produite par la tendance dont il est question ici, — la tendance à retourner vers l’absolu originel, vers le suprême primitif. La gravitation doit donc être la plus énergique de toutes les forces, — idée obtenue à priori et largement confirmée par l’induction. Quel usage je ferai de cette idée, on le verra par la suite.

Les atomes, ayant été répandus hors de leur condition normale d’Unité, cherchent à retourner — vers quoi ? Non pas, certainement, vers aucun point particulier ; car il est clair que si, au moment de la diffusion, tout l’Univers matériel avait été projeté collectivement à une certaine distance du point d’irradiation, la tendance atomique vers le centre de la sphère n’aurait pas été troublée le moins du monde ; les atomes n’auraient pas cherché le point de l’espace absolu dont ils étaient originairement issus. C’est simplement la condition, et non le point ou le lieu où cette condition a pris naissance, que les atomes cherchent à rétablir ; — ce qu’ils désirent, c’est simplement cette condition qui est leur normalité. « Mais ils cherchent un centre, — dira-t-on, — et un centre est un point. » C’est vrai ; mais ils cherchent ce point, non dans son caractère de point (car si toute la sphère changeait de position, ils chercheraient également le centre, et le centre serait alors un autre point), mais parce que, en raison de la forme dans laquelle ils existent collectivement (qui est celle de la sphère), c’est seulement par le point en question, qui est le centre de la sphère, qu’ils peuvent atteindre leur véritable but, l’Unité. Dans la direction du centre, chaque atome perçoit plus d’atomes que dans toute autre direction. Chaque atome est poussé vers le centre, parce que sur la ligne droite, qui s’étend de lui au centre et qui continue au delà jusqu’à la circonférence, se trouve un plus grand nombre d’atomes que sur toute autre ligne droite, — un plus grand nombre d’objets qui le cherchent, lui, atome individuel, — un plus grand nombre de satisfactions pour sa propre tendance à l’Unité, — en un mot, parce que dans la direction du centre se trouve la plus grande possibilité de satisfaction générale pour son appétit individuel. Pour parler brièvement, la condition de l’Unité est en réalité ce que cherchent les atomes, et s’ils semblent chercher le centre de la sphère, ce n’est qu’implicitement, parce que le centre implique, contient, enveloppe le seul centre essentiel, l’Unité. Mais, en raison de ce caractère double et implicite, il est impossible de séparer pratiquement la tendance vers l’Unité abstraite de la tendance vers le centre concret. Ainsi la tendance des atomes vers le centre général est, à tous égards, pratique et logique, la tendance de chacun vers chacun, et cette tendance réciproque universelle est la tendance vers le centre ; l’une peut être prise pour l’autre ; tout ce qui s’applique à l’une doit s’appliquer à l’autre, et enfin tout principe qui expliquera suffisamment l’une est une explication indubitable de l’autre.

Je regarde soigneusement autour de moi pour trouver une objection rationnelle contre ce que j’ai avancé, et je n’en puis découvrir aucune ; mais parmi cette classe d’objections généralement présentées par les douteurs de profession, les amoureux du Doute, j’en aperçois très-aisément trois, et je vais les examiner successivement.

On dira peut-être d’abord : « La preuve que la force d’irradiation (dans le cas en question) est en proportion directe des carrés des distances repose sur cette supposition gratuite que le nombre des atomes dans chaque couche est la mesure de la force par laquelle ils ont été émis. »

Je réponds que non-seulement j’ai parfaitement le droit de faire une telle supposition, mais que je n’aurais aucun droit d’en faire une autre. Ce que je suppose est simplement qu’un effet sert de mesure à la cause qui le produit, — que tout exercice de la Volonté Divine sera proportionnel au but qui réclame cet exercice, — et que les moyens de l’Omnipotence, ou de l’Omniscience, seront exactement appropriés à ses desseins. Le déficit ou l’excès dans la cause ne peuvent engendrer aucun effet. Si la force qui a irradié chaque couche dans la position qu’elle occupe avait été moins ou plus grande qu’il n’était nécessaire, c’est-à-dire, si elle n’avait pas été en proportion directe avec le but, alors cette couche n’aurait pas pu être irradiée à sa juste position. Si la force qui, en vue d’une égalité générale de distribution, a émis le nombre juste d’atomes pour chaque couche, n’avait pas été en proportion directe avec le nombre, alors ce nombre n’aurait pas été le nombre demandé pour une égale distribution.

La seconde objection supposable a de meilleurs droits à une réponse.

C’est un principe admis en dynamique que tout corps, recevant une impulsion, une disposition à se mouvoir, se meut en ligne droite dans la direction donnée par la force impulsive, jusqu’à ce qu’il soit détourné ou arrêté par quelque autre force. Comment donc, demandera-t-on peut-être, ma première couche, la couche extérieure d’atomes peut-elle arrêter son mouvement à la surface de la sphère de verre imaginaire, quand une seconde force, d’un caractère non imaginaire, ne se manifeste pas, pour expliquer cette interruption dans le mouvement ?

Je réponds que l’objection prend naissance ici dans une supposition tout à fait gratuite de la part du critique, — la supposition d’un principe dynamique à une époque où il n’existait pas de principes, en quoi que ce soit ; — je me sers naturellement du mot principe dans le sens même que le critique attribue à ce mot.

Au commencement des choses, nous ne pouvons admettre, nous ne pouvons comprendre qu’une Première Cause, le Principe vraiment suprême, la Volonté de Dieu. L’action primitive, c’est-à-dire l’Irradiation de l’Unité, doit avoir été indépendante de tout ce que le monde appelle principe, parce que ce que nous désignons sous ce terme n’est qu’une conséquence de la réaction de cette action primitive ; — je dis action primitive ; car la création de la molécule matérielle absolue doit être considérée comme une conception plutôt que comme une action dans le sens ordinaire du mot. Ainsi nous regarderons l’action primitive comme une action tendant à l’établissement de ce que nous appelons maintenant principes. Mais cette action primitive elle-même doit être entendue comme une Vollition continue. La Pensée de Dieu doit être comprise comme donnant naissance à la Diffusion, comme l’accompagnant, comme la régularisant, et finalement comme se retirant d’elle après son accomplissement. Alors commence la Réaction, et par la Réaction, le principe, dans le sens où nous employons le mot. Il serait prudent, toutefois, de limiter l’application de ce mot aux deux résultats immédiats de la cessation de la Volition Divine, c’est-à-dire aux deux agents, Attraction et Répulsion. Chaque autre agent naturel dérive, plus ou moins immédiatement, de ces deux-là et serait en conséquence plus convenablement désigné sous le nom de sous-principe.

On peut objecter en troisième lieu que le mode particulier de distribution des atomes que j’ai exposé est une hypothèse et rien de plus.

Or, je sais que le mot hypothèse est une lourde massue, empoignée immédiatement, sinon soulevée, par tous les petits penseurs, à la première apparence d’une proposition portant, plus ou moins, le costume d’une théorie. Mais il n’y a ici aucune bonne raison pour jouer de ce terrible marteau de l’hypothèse, même pour ceux qui sont capables de le soulever, géants ou mirmidons.

Je maintiens d’abord que le mode tel que je l’ai décrit est le seul par lequel nous puissions concevoir que la Matière ait été répandue de manière à satisfaire à la fois aux deux conditions d’irradiation et de distribution généralement égale. J’affirme ensuite que ces conditions elles-mêmes se sont imposées à ma pensée comme résultats inévitables d’un raisonnement aussi logique que celui sur lequel repose n’importe quelle démonstration d’Euclide ; et j’affirme, en troisième lieu, que, quand même l’accusation d’hypothèse serait aussi bien appuyée qu’elle est, en fait, vaine et insoutenable, la validité et l’infaillibilité de mon résultat n’en serait cependant pas infirmée, même dans le plus petit détail.

Je m’explique : — la Gravitation newtonienne, loi de la Nature, loi dont l’existence ne peut être mise en question qu’à Bedlam, loi qui, une fois admise, nous donne le moyen d’expliquer les neuf dixièmes des phénomènes de l’Univers, — loi que nous sommes, à cause de cela même, et sans en référer à aucune autre considération, disposés à admettre et que nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître comme loi, — mais loi dont ni le principe ni le modus operandi du principe n’ont été jusqu’à présent décalqués par l’analyse humaine, — loi enfin qui n’a été trouvée susceptible d’aucune explication, ni dans son détail, ni dans sa généralité, — se montre décidément explicable et expliquée sur tous les points, pourvu seulement que nous donnions notre assentiment à… à quoi ? À une hypothèse ? Mais si une hypothèse, — si la plus pure hypothèse, une hypothèse à l’appui de laquelle, comme dans le cas de la Loi newtonienne, pure hypothèse elle-même, ne se présente pas l’ombre d’une raison à priori, — si une hypothèse, même aussi absolue que tout ce que celle-ci comporte, nous permet d’assigner un principe à la Loi newtonienne, — nous permet de considérer comme remplies des conditions si miraculeusement, si ineffablement complexes et en apparence inconciliables, comme celles impliquées dans les rapports que nous révèle la Gravitation, — quel être rationnel poussera la sottise jusqu’à appeler plus longtemps « hypothèse, » même cette absolue hypothèse, — à moins qu’il ne persiste ainsi en sous-entendant que c’est simplement par pur amour pour l’irrévocabilité des mots ?

Mais quel est actuellement le véritable étal de la question ? Quel est le fait ? Non-seulement ce n’est pas une hypothèse que nous sommes priés d’adopter, pour expliquer le principe en question, mais c’est une conclusion logique que nous sommes invités, non pas à adopter si nous pouvons nous en dispenser, mais simplement à nier si cela nous est possible ; — une conclusion d’une logique si exacte que la discuter, douter de sa validité, serait un effort au-dessus de nos forces ; — une conclusion à laquelle nous ne voyons pas le moyen d’échapper, de quelque côté que nous nous tournions ; un résultat que nous trouvons toujours en face de nous, soit que l’induction nous ait promenés à travers les phénomènes de la dite Loi, soit que nous redescendions, avec la déduction, de la plus rigoureusement simple de toutes les suppositions, — en un mot, de la supposition de la Simplicité elle-même.

Et si maintenant, par pur amour de la chicane, on objecte que, bien que mon point de départ soit, comme je l’affirme, la supposition de l’absolue Simplicité, cependant la Simplicité, considérée en elle-même, n’est point un axiome, et que les déductions tirées des axiomes sont les seules incontestables, alors je répondrai :

Toute autre science que la Logique est une science de certains rapports concrets. L’Arithmétique, par exemple, est la science des rapports de nombre, — la Géométrie, des rapports de forme, — les Mathématiques en général, des rapports de quantité en général, de tout ce qui peut être augmenté ou diminué. Mais la Logique est la science du Rapport dans l’abstrait, du Rapport absolu, du Rapport considéré en lui-même. Ainsi, dans toute science autre que la Logique, un axiome est une proposition proclamant certains rapports concrets qui semblent trop évidents pour être discutés, comme quand nous disons, par exemple, que le tout est plus grand que sa partie ; — et le principe de l’axiome Logique à son tour, ou dans d’autres termes, le principe d’un axiome dans l’abstrait, est simplement l’évidence de rapport. Or, il est clair, d’abord, que ce qui est évident pour un esprit peut n’être pas évident pour un autre ; ensuite, que ce qui est évident pour un esprit à une époque peut n’être pas du tout évident à une autre époque pour le même esprit. Il est clair, de plus, que ce qui est évident aujourd’hui pour la majorité de l’humanité ou pour la majorité des meilleurs esprits humains, peut demain, pour ces mêmes majorités, être plus ou moins évident, ou même n’être plus évident du tout. On voit donc que le principe axiomatique lui-même est susceptible de variation, et que naturellement les axiomes sont susceptibles d’un semblable changement. Puisqu’ils sont variables, les vérités, auxquelles ils donnent naissance, sont aussi nécessairement variables, ou, en d’autres termes, sont telles, qu’il ne faut jamais s’y fier absolument, — puisque la Vérité et l’Immutabilité ne font qu’un.

Or, il est facile de comprendre qu’aucune idée axiomatique, aucune idée fondée sur le principe flottant de l’évidence de rapport, ne peut fournir, pour une construction quelconque de la Raison, une base aussi sûre, aussi solide, que cette idée (quelle qu’elle soit, n’importe où nous la puissions trouver, et si toutefois il est possible de la trouver quelque part), qui sera absolument indépendante, qui non-seulement ne présentera à l’esprit aucune évidence de rapport, grande ou petite, mais encore lui imposera la nécessité de n’en voir aucune. Si une telle idée n’est pas ce que nous appelons étourdiment un axiome, elle est au moins préférable, comme base logique, à tout axiome qui ait jamais été avancé, ou à tous les axiomes imaginables réunis ; — et telle est précisément l’idée par laquelle commence mon procédé de déduction, que l’induction corrobore si parfaitement. Ma particule propre n’est que l’absolue Indépendance. Pour résumer ce que j’ai avancé, je suis parti de ce point que j’ai considéré comme évident, à savoir que le Commencement n’avait rien derrière lui ni devant lui, — qu’il y avait eu en fait un Commencement, — que c’était un commencement et rien autre chose qu’un commencement, — bref que ce Commencement était… ce qu’il était. Si l’on veut que ce soit là une pure supposition, j’y consens.

Pour finir cette partie de mon sujet, je suis pleinement autorisé à déclarer que la Loi, que nous nommons habituellement Gravitation, existe en raison de ce que la Matière a été, à son origine, irradiée atomiquement, dans une sphère limitée[2] d’Espace, d’une Particule Propre, unique, individuelle, inconditionnelle, indépendante et absolue, selon le seul mode qui pouvait satisfaire à la fois aux deux conditions d’irradiation et de distribution généralement égale à travers la sphère, — c’est-à-dire par une force variant en proportion directe des carrés des distances comprises entre chacun des atomes irradiés et le centre spécial d’Irradiation.

J’ai déjà dit pour quelles raisons je présumais que la Matière avait été éparpillée par une force déterminée, plutôt que par une force continue ou infiniment continuée. D’abord, en supposant une force continue, nous ne pourrions comprendre aucune espèce de réaction ; et ensuite nous serions obligés d’accepter l’idée inadmissible d’une extension infinie de Matière. Sans nous appesantir sur l’impossibilité de cette conception, remarquons que l’extension infinie de la Matière est une idée qui, si elle n’est pas positivement contredite, du moins n’est pas du tout confirmée par les observations télescopiques ; — c’est un point à éclaircir plus tard ; et cette raison empirique qui nous fait croire que la Matière est originellement finie se trouve confirmée d’une manière non empirique. Ainsi, par exemple, en admettant, pour le moment, la possibilité de comprendre l’Espace rempli par les atomes irradiés, c’est-à-dire en admettant, autant que nous le pouvons, que la succession des atomes irradiés n’ait absolument pas de fin, il est suffisamment clair que, même après que la Volonté Divine s’est retirée d’eux et que la tendance à retourner vers l’Unité a eu, d’une manière abstraite, permission de se satisfaire, cette permission aurait été futile et inefficace, sans valeur pratique et sans effet quelconque. Aucune Réaction n’aurait pu avoir lieu ; aucun mouvement vers l’Unité n’aurait pu se faire ; aucune loi de Gravitation n’aurait pu s’établir.

Expliquons mieux la chose. Accordez que la tendance abstraite d’un atome quelconque vers un autre atome quelconque est le résultat inévitable de la diffusion de l’Unité normale, ou ce qui est la même chose, admettez qu’un atome donné quelconque se propose de se mouvoir dans une direction donnée quelconque, il est clair que, s’il y a une infinité d’atomes de tous les côtés de l’atome qui se propose de se mouvoir, il ne pourra jamais se mouvoir, dans la direction donnée, vers la satisfaction de sa tendance, en raison d’une tendance précisément égale et contre-balançante dans la direction diamétralement opposée. En d’autres termes, il y a exactement autant de tendances derrière que devant l’atome hésitant ; car c’est une pure sottise de dire qu’une ligne infinie est plus longue ou plus courte qu’une autre ligne infinie, ou qu’un nombre infini est plus gros ou plus petit qu’un autre nombre infini. Ainsi l’atome en question doit rester stationnaire à jamais. Dans les conditions impossibles que nous nous sommes efforcés de concevoir, simplement pour l’amour de la discussion, il n’y aurait eu aucune aggrégation de Matière, — ni étoiles, ni mondes, — rien qu’un Univers éternellement atomique et illogique. En effet, de quelque façon que vous considériez la chose, l’idée d’une Matière illimitée est non-seulement insoutenable, mais impossible et perturbatrice de tout ordre.

En nous figurant les atomes compris dans une sphère, nous concevons tout de suite une satisfaction possible pour la tendance à la réunion. Le résultat général de la tendance de chacun vers chacun étant une tendance de tous vers le centre, la marche générale de la condensation, ou le rapprochement, commence immédiatement, par un mouvement commun et simultané, avec la retraite de la Volition Divine ; les rapprochements individuels ou coalescences — non pas fusions — d’atome à atome étant sujets à des variations presque infinies dans le temps, le degré et la condition, en raison de l’excessive multiplicité de rapports produite par les différences de forme qui caractérisaient les atomes au moment où ils se séparaient de la Particule Propre ; produite également par l’inégalité particulière et subséquente de distance de chacun à chacun.

Ce que je désire faire entrer dans l’esprit du lecteur, c’est la certitude que, tout d’abord (la force diffusive ou Volition Divine s’étant retirée), de la condition des atomes telle que je l’ai décrite, ont dû, sur d’innombrables points à travers la sphère Universelle, naître d’innombrables agglomérations, caractérisées par d’innombrables différences spécifiques de forme, de grosseur, de nature essentielle, et de distance réciproque. Le développement de la Répulsion (Électricité) doit naturellement avoir commencé avec les premiers efforts particuliers vers l’Unité, et avoir marché constamment en raison de la Coalescence, — c’est-à-dire de la Condensation, ou, conséquemment, de l’Hétérogénéité.

Ainsi les deux Principes proprement dits, l’Attraction et la Répulsion, le Matériel et le Spirituel, s’accompagnent l’un l’autre dans la plus étroite confraternité. Ainsi le Corps et l’Âme marchent de concert.

  1. Double assassinat dans la rue Morgue, — Histoires extraordinaires.
  2. Une sphère est nécessairement limitée ; mais je préfère la tautologie au danger de n’être pas compris. — E. P.