Eve Effingham/Chapitre 7

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Eve Effingham ou l’Amérique
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 16p. 90-100).


CHAPITRE VII.


Il y a dans la vie de tous les hommes une histoire qui peint la nature des temps passés ; et en l’observant bien, on peut prédire à peu près les choses qui ne sont pas encore arrivées.
Shakespeare.



Le lendemain matin, le baronnet déjeuna dans State-Street. Tant qu’on fut à table, on parla peu des événements de la soirée précédente ; mais le souvenir de la mystification qui avait eu lieu fit qu’on échangeait quelques sourires expressifs quand les yeux se rencontraient. Grace seule avait l’air grave ; car elle s’était habituée à regarder mistress Légende comme une femme très-spirituelle, et elle avait cru que la plupart des personnes qui figuraient ordinairement dans le salon de cette dame avaient autant d’esprit qu’elles prétendaient en avoir.

La matinée fut employée à voir les parties de la ville qui sont consacrées aux affaires ; ce projet avait été conçu sous les auspices de John Effingham. Comme il faisait très-froid, on prit des voitures, quoique les distances ne fussent pas très-grandes, et l’on partit vers midi.

Grace avait cessé d’espérer que sa cousine jetterait un regard d’admiration sur aucun des lions de New-York ; Ève ayant jugé à propos de lui dire que, du moins par comparaison, on pouvait dire peu de chose à l’éloge de ces merveilles provinciales. Mademoiselle Viefville elle-même, à présent que la nouveauté était passée, avait pris une manière tranquille et naturelle de parler de tout ce qu’elle voyait ; et Grace, qui ne manquait pas de pénétration, remarqua bientôt que, lorsqu’elle faisait quelque comparaison avec des objets à peu près semblables en Europe, ce n’était jamais qu’avec ceux qui pouvaient exister dans quelque ville de province. Il y avait donc une convention tacite de ne plus parler de pareils sujets ; ou, si l’on en parlait, c’était par hasard, et quand ils se rattachaient inséparablement au fil de la conversation.

En arrivant dans Wall-Street, les voitures s’arrêtèrent, et les hommes descendirent ; mais la rigueur du froid retint les dames dans la leur, et Grace chercha à tout expliquer de son mieux à ses compagnes.

Pourquoi tout ce monde court-il ainsi ? demanda mademoiselle Viefville.

— Pour des dollars, à ce que je m’imagine. Me trompé-je, Grace ?

— Je ne le crois pas, répondit miss Van Courtlandt en souriant, quoique je ne connaisse guère mieux que vous cette partie de la ville.

Le bâtiment dans lequel tout le monde veut entrer est-il donc plein de dollars ? Quelle foule sur les marches !

— C’est la Bourse, Mademoiselle, et elle devrait en être bien remplie, d’après la manière dont vivent quelques-uns de ceux qui la fréquentent. Ah ! voilà mon cousin John et sir George que je vois se mêler dans la foule.

Nous laisserons les dames quelques minutes pour suivre leurs amis dans la Bourse.

— Je vais vous faire voir, sir George, dit John Effingham, ce qui est particulier à ce pays, et ce qui, à l’aide de quelques améliorations faciles, vaudrait réellement la peine de traverser l’Océan pour le voir. À Paris, vous avez vu le spectacle désagréable de femmes jouant publiquement dans les fonds publics[1] ; mais ce n’était qu’une bagatelle en comparaison de ce que vous verrez ici.

En parlant ainsi, John Effingham fit entrer le baronnet dans le bureau des plus célèbres auctioneer[2] de la ville. Les murs en étaient tapissés de plans de maisons, de lots de terre, de rues, et même de villes.

— C’est ici le foyer de ce que M. Aristobule Bragg appelle le commerce de villes, dit John Effingham quand ils furent au milieu de toutes ces merveilles. Vous pouvez trouver ici telle espèce de propriété foncière que votre cœur peut désirer. Voulez-vous une ville, il y en a une douzaine ; une ferme, vous en trouverez une centaine. Il y a aussi des rues et des villages de toute grandeur et à tout prix, pour convenir à toutes les bourses.

— Expliquez-vous, car cela passe ma compréhension.

— C’est tout simplement ce que je vous dis. — Monsieur Hammer, un mot, s’il vous plaît : que vendez-vous aujourd’hui ?

— Peu de chose, Monsieur ; seulement une couple de centaines de lots de terre dans cette île, sept à huit fermes, et un petit village à l’ouest.

— Pouvez-vous nous faire l’histoire de la propriété représentée sur ce plan, monsieur Hammer ?

— Avec grand plaisir, monsieur Effingham. Je sais que vous avez le moyen d’acheter, et j’espère que vous vous y déciderez. Ce domaine appartenait il y a cinq ans au vieux Volker Van Brunt : c’était une ferme où sa famille et lui avaient vécu plus d’un siècle en vendant du lait. Il y a deux ans, son fils la vendit à Pierre Feeler, à raison de cent dollars l’acre, faisant au total cinq mille dollars. Le printemps suivant, M. Feeler vendit ce domaine vingt-cinq mille dollars à John Search, homme aussi fin qu’il en existe, et qui le vendit à son tour, la semaine suivante, à Nathan Rise cinquante mille. Rise, avant même de l’avoir acheté, l’avait revendu à une compagnie cent douze mille dollars, argent comptant. On aurait dû retirer ce plan, car il y a huit mois que nous avons vendu ce domaine à l’encan par lots séparés, et la vente a produit trois cent mille dollars. Comme nous avons reçu notre commission, nous regardons la propriété comme n’étant plus à vendre, quant à présent.

— Avez-vous, Monsieur, quelque autre domaine qui offre le même exemple d’une augmentation de valeur si rapide et si surprenante ? demanda le baronnet.

— Ces murs sont couverts de plans de propriétés qui sont dans le même cas. Les unes se sont élevées en cinq ans de mille ou deux mille pour cent ; d’autres seulement de deux ou trois cents. Il n’y a point de calcul à faire à cet égard : tout est affaire de spéculation.

— Et quelle est la cause de cet énorme accroissement de valeur ? — La ville s’étend-elle réellement jusqu’à ces champs ?

— Elle va beaucoup plus loin, Monsieur, c’est-à-dire sur le papier ; car, quant aux maisons, elles en sont encore à quelques milles. Beaucoup dépend du nom qu’on donne aux choses. Si la propriété du vieux Volker Van Brunt avait toujours été vendue, sous le nom de ferme, on n’en aurait trouvé que le prix d’une ferme ; mais du moment qu’on l’a divisée en lots, et qu’on en a fait un plan…

— Un plan, Monsieur !

— Oui, Monsieur, un plan tracé en lignes, par pieds et par pouces, au lieu d’acres. — Dès qu’on eut fait un bon plan, dis-je, elle s’éleva à sa juste valeur. — Nous avons une partie du fond de la mer qui rapporte un bon prix, grâce à un plan bien fait.

Les deux amis remercièrent l’auctioneer de sa politesse, et se retirèrent.

— Nous entrerons maintenant dans la salle de vente, dit John Effingham, et vous jugerez de l’esprit ou de l’énergie, comme on l’appelle, qui anime en ce moment cette grande nation.

Ils descendirent dans une grande salle remplie d’une foule de gens qui enchérissaient avec ardeur les uns sur les autres, dans l’espoir trompeur de s’enrichir en poussant une valeur imaginaire à un point encore plus élevé. L’un achetait des rochers stériles ; l’autre le lit d’une rivière ; un troisième un marécage ; le tout sur la foi des plans. Nos deux observateurs restèrent quelque temps spectateurs silencieux de cette scène.

— La première fois que j’entrai dans cette salle, dit John Effingham, elle me parut remplie de maniaques, et, quoique j’y sois venu plusieurs fois, j’éprouve encore à peu près la même impression.

— Et toutes ces personnes hasardent leurs moyens d’existence sur la foi de la valeur imaginaire que donne un auctioneer aux biens qu’il vend ?

— C’est un jeu auquel elles se livrent aussi inconsidérément que celui qui risque sa fortune sur un coup de dés. Cette manie s’est tellement emparée de chacun, qu’on a complètement oublié cette vérité, que rien ne peut se soutenir sans base ; vérité aussi évidente que toutes les autres lois de la nature ; et celui qui proclamerait dans ce bâtiment des principes dont une cruelle expérience fera généralement reconnaître la vérité d ici à quelques années, serait heureux s’il s’en échappait sans être lapidé. J’ai vu bien des spéculations aussi folles, mais jamais aussi absurdes, aussi généralement répandues, et aussi alarmantes que celles-ci.

— Vous craignez donc que la réaction n’ait des suites sérieuses ?

— Nous sommes à cet égard dans une position plus favorable que d’autres nations. La jeunesse et les ressources réelles du pays écartent une grande partie du danger ; mais je prévois un coup terrible, et je crois que le jour n’est pas éloigné où cette ville s’éveillera de son illusion. Ce que vous voyez ici n’est qu’une faible partie de l’extravagance qui existe, car elle a gagné toute la communauté sous une forme ou sous une autre. Des émissions extravagantes de papier-monnaie, des crédits inconsidérés, qui commencent en Europe et qui s’étendent dans tout ce pays, et de fausses idées sur la valeur de leurs possessions chez des hommes qui n’avaient rien il y a cinq ans, ont complètement détruit l’équilibre ordinaire des choses ; et l’argent est tellement devenu le but de la vie, qu’on a cessé de le considérer comme un simple moyen d’existence. L’histoire du monde ne pourrait probablement fournir un autre exemple d’un grand pays si absolument dominé que le nôtre l’est en ce moment par cette maligne influence. Tous les principes sont engloutis dans le désir désordonné du gain ; et le pouvoir national, le besoin d’une sécurité permanente, les règles ordinaires de la société, les lois, la constitution, en un mot, tout ce qui est ordinairement si cher à l’homme, est oublié ou dénaturé pour soutenir cet état de choses contre nature.

— Cette situation est non seulement extraordinaire, mais effrayante.

— Oui, elle est l’un et l’autre. Toute la communauté est dans la position d’un homme qui éprouve un commencement d’ivresse, et qui continue à boire coup sur coup, dans la folle idée qu’il ne fait qu’aider la nature dans ses fonctions ordinaires. Cette infatuation s’étend depuis la côte jusqu’à l’extrême frontière de l’ouest ; car, quoiqu’il y ait un fond justifiable pour une bonne partie de cette prospérité imaginaire, la vérité est tellement mêlée avec le mensonge que les meilleurs observateurs peuvent seuls en faire la distinction ; et, suivant l’usage, c’est le mensonge qui domine.

— D’après ce que vous dites, Monsieur, la manie des tulipes en Hollande n’était rien, comparée à celle-ci.

— Elle était la même en principe, mais elle n’avait pas la même étendue. Si je pouvais vous faire entrer dans toutes les maisons et vous initier dans le secret de l’intérêt, de la cupidité, des folies qui règnent dans le cœur humain, vous, comme spectateur calme, vous seriez étonné de la manière dont l’espèce dont vous faites partie peut se laisser abuser. — Mais remettons-nous en marche, et peut-être en trouverons-nous encore quelque exemple.

— Monsieur Effingham ! — Je vous demande pardon, monsieur Effingham, dit un négociant fort bien mis, qui entrait dans la Bourse ; que pensez-vous à présent de notre querelle avec la France ?

— Je vous ai dit, monsieur Bale, tout ce que je puis vous dire à ce sujet. Quand j’étais en France, je vous ai écrit que l’intention du gouvernement français n’était pas d’exécuter le traité, et vous avez vu que le résultat a justifié mon opinion. Vous avez la déclaration du ministère français qu’à moins que le gouvernement américain ne fasse une apologie, l’argent ne sera pas payé ; et je vous ai dit que je pensais que la girouette qui est sur le clocher ne tournerait pas plus aisément que cette politique ne serait abandonnée s’il arrivait en Europe quelque chose qui le rendît nécessaire, ou si le ministère français pouvait croire qu’il est possible à ce pays de faire la guerre pour un principe. Telles sont mes opinions, comparez-les aux faits, et jugez vous-même.

— C’est la faute du général Jackson, Monsieur ; — c’est la faute de ce monstre : sans son message, nous aurions reçu l’argent depuis longtemps.

— Sans son message ou quelque autre mesure aussi décidée, monsieur Bale, vous ne le recevriez jamais.

— Ah ! mon cher Monsieur ! je sais que vos intentions sont bonnes ; mais je crains que vous ne soyez prévenu contre cet excellent homme, le roi des Français. Les préventions, monsieur Effingham, ne savent jamais rendre justice.

M. Bale secoua la tête, sourit, et disparut dans la foule, bien convaincu que John Effingham était un homme plein de préjugés, et que lui seul était juste et libéral.

— Vous venez de voir, sir George, un homme qui ne manque ni de talents ni d’honnêteté, et cependant il souffre que son intérêt et l’influence de cette manie de spéculations l’emportent sur son bon sens, sur des faits aussi clairs que le jour, et sur les principes qui peuvent seuls gouverner un pays en toute sûreté.

— Il craint la guerre, et il ne veut pas croire même les faits quand ils servent à en accroître le danger.

— Précisément ! car la prudence même cesse de pouvoir être utile quand on vit dans un état d’infatuation semblable à celle qui existe aujourd’hui. Ces hommes sont comme le fou qui s’écrie : « Il n’y a point de mort ! »

En ce moment, ils rejoignirent les dames, remontèrent en voiture, et parcoururent une suite de rues étroites et tortueuses, bordées de boutiques et de magasins remplis de tous les produits du monde civilisé.

— Une grande partie de tout ce que vous voyez ici, dit John Effingham au baronnet, pendant que les voitures marchaient lentement dans ces rues encombrées, est encore la suite de cette lamentable illusion. – Celui qui vend ses terres par lots à un grand profit compte sur son crédit, se croit enrichi, et augmente ses dépenses en proportion. Le jeune campagnard devient commerçant, ou ce qu’on appelle ici commerçant, obtient en Europe un crédit qui excède cent fois ses moyens, et fournit ainsi à ses besoins factices. C’est ainsi que toutes les avenues de la société sont couvertes d’aventuriers, insectes éphémères de cet esprit de folie si généralement répandu. Des marchandises, dont la valeur peut se compter par millions, sortent de ces rues pour alimenter la vanité de ceux qui s’imaginent être riches, parce qu’ils ont quelque garantie imaginaire de l’augmentation des prix, semblable aux plans que nous avons vus chez l’auctioneer, et qui n’ont d’autre sûreté des paiements qu’ils ont à faire que celle qu’on peut avoir en supposant une valeur de cent dollars à ce qui n’en vaut réellement qu’un seul.

— Les effets de cet état de choses se montrent-ils dans le commerce de la vie ordinaire ?

— Ils se montrent partout. Le désir de s’enrichir s’est emparé tout à coup de toutes les classes de la société. Même les femmes et les membres du clergé en sont infectés, et nous vivons sous la domination active de l’influence la plus corruptrice : l’amour de l’argent. Je désespérerais du salut du pays si je n’étais certain que le mal est trop violent pour être durable, et je me flatte que le moment de la réflexion et du repentir arrivera enfin, et produira des résultats proportionnés.

Après avoir ainsi parcouru la ville, ils retournèrent dans StateStreet, et le baronnet y dîna, son intention étant de partir le lendemain pour Washington. Les adieux dans la soirée furent pleins de cordialité. M. Effingham, qui avait conçu une amitié sincère pour son compagnon de voyage, l’invita à venir voir ses montagnes en juin, époque qu’il avait fixée pour aller à sa maison de campagne.

Peu de temps après le départ de sir George, on entendit les cloches sonner le tocsin. On est tellement accoutumé à New-York à ce genre d’alarme, qu’il se passa près d’une heure sans qu’aucun des membres de la famille Effingham y fît attention. Enfin, le tocsin continuant toujours, on envoya un domestique prendre des informations, et ce qu’il dit à son retour prouva que l’affaire était plus sérieuse que de coutume.

Nous croyons que c’est entre Constantinople et New-York que doit se débattre la question de savoir où les incendies sont le plus fréquents. Il n’est pas rare que vingt à trente maisons soient brûlées dans cette dernière ville, et la plupart de ceux qui habitent le même quartier ne l’apprennent que le lendemain par les journaux ; car la répétition constante de ces alarmes rend l’oreille dure et émousse la sensibilité. Un incendie plus considérable que d’ordinaire avait eu lieu quelques jours auparavant, et le bruit courait que la force de la gelée avait endommagé les pompes à feu et leurs tuyaux de cuir, ce qui doublait le danger actuel. En apprenant cette nouvelle, M. Effingham et son cousin prirent leurs manteaux et sortirent.

— Ce n’est pas un incendie ordinaire, Édouard, dit John Effingham levant les yeux vers la voûte du ciel, qu’une lueur rougeâtre commençait à éclairer. — Le danger n’est pas éloigné, et il paraît sérieux.

Suivant la foule, ils se trouvèrent bientôt sur le théâtre de l’incendie, et ils virent que le feu avait pris au milieu de la masse de boutiques et de magasins qui avaient été pendant la matinée un sujet de commentaires pour John Effingham. Toutes les maisons qui bordaient une rue courte et étroite étaient déjà la proie des flammes ; et le danger d’approcher de cette fournaise, le mauvais état des pompes, et une très-forte gelée, rendaient l’aspect des choses alarmant au plus haut degré.

Les pompiers de New-York ont sur ceux des autres villes la même supériorité que des vétérans ont sur des recrues ; mais les meilleurs soldats peuvent être effrayés par la grandeur du péril, et différentes causes firent que ces pompiers justement célèbres ne furent guère, pendant quelque temps, que les spectateurs passifs de cette scène terrible.

Pendant une heure ou deux, tous les efforts qu’on fit pour arrêter les progrès du feu furent entièrement inutiles, et les hommes, ayant le plus de hardiesse et de persévérance, ne savaient comment s’y prendre pour se rendre utiles. Le manque d’eau, les points nombreux qui exigeaient des secours, la conflagration qui, partant d’un centre commun, s’étendait dans tous les sens à l’aide d’une foule de rues étroites et tortueuses, et l’impossibilité de résister à une chaleur ardente dans des rues déjà remplies de débris enflammés, ajoutèrent bientôt le désespoir aux horreurs de cette scène.

Ceux qui étaient le plus près des masses embrasées étaient gelés d’un côté par un froid égal à celui du Groenland, tandis que de l’autre ils étaient presque grillés par l’ardeur des flammes. Il y avait quelque chose d’effrayant dans cette lutte des éléments, la nature semblant condenser la chaleur dans les limites les plus étroites pour en augmenter l’intensité. Les effets en étaient terribles ; car des maisons entières paraissaient en quelque sorte se dissoudre, tandis que les flammes les enveloppaient d’une nappe de feu.

Chacun était sur pied partout où l’alarme avait pu se faire entendre ; mais les cris : Au feu ! avaient cessé, par le même motif qu’on ne crie pas au meurtre pendant une bataille. Sur le bord de cet océan de feu, sir George Templemore rencontra ses amis. Le jour allait paraître et la conflagration était à son plus haut point ; elle avait déjà complètement détruit une grande quantité de maisons voisines de son point central, et elle s’étendait sur différentes lignes dans toutes les directions possibles.

— C’est un avis terrible pour ceux dont le cœur est entièrement rempli par l’amour des richesses, dit sir George, se rappelant les observations de John Effingham. Que sont les desseins de l’homme comparés aux décrets de la Providence !

— Je crois que ceci sera le commencement de la fin, répondit John. La destruction est déjà si grande, qu’elle menace de leur ruine les sauve-gardes ordinaires contre ce genre de pertes, les compagnies d’assurances, et une seule cheville détachée d’un édifice si fragile le fera tomber en pièces.

— Mais ne fera-t-on rien pour arrêter les flammes ?

— À mesure que la frayeur se calmera, on formera de meilleurs plans, et l’on reprendra de l’énergie. Des rues plus larges resserrent déjà le feu dans de certaines limites, et l’on parle d’un changement de vent favorable. On dit que cinq cents maisons ont déjà été consumées depuis six heures.

La Bourse, naguère temple bruyant de Mammon, n’était plus qu’une masse de ruines noircies et brûlantes. Ce qui restait de ses murailles de marbre semblait chanceler, et menaçait de suivre les parties qui s’étaient déjà écroulées. Elle était située sur les confins de l’incendie, et nos amis purent s’en approcher assez pour considérer cette scène. Tout ce qui était dans leur voisinage immédiat offrait le calme de la désolation, tandis que plus loin les jets de flammes brillantes marquaient les progrès que faisait l’incendie. Ceux qui connaissaient les localités commençaient alors à parler des barrières naturelles que le feu rencontrerait, comme l’eau et les grandes rues, et disaient que c’était la seule chose qui pût sauver le reste de la ville. Le pétillement des flammes retentissait de bien loin, et à peine pouvait-on entendre les cris des pompiers les plus éloignés.

En ce moment, on vit arriver sur la scène un détachement de marins, apportant de la poudre pour faire sauter des maisons dans les rues dont le peu de largeur n’opposait pas aux flammes un obstacle suffisant. Conduits par leurs officiers, ces braves gens, portant dans leurs bras des moyens de destruction, s’avancèrent d’un pas ferme jusque sur le bord du torrent de feu, et placèrent leurs barils, leurs traînées de poudre et leurs mèches, avec cet air d’indifférence au danger qu’on ne peut devoir qu’à la pratique, montrant en même temps une intelligence qui faisait honneur à leur sang-froid. Leur courage obtint un succès complet l’explosion fit sauter plusieurs maisons l’une après l’autre, et heureusement il n’en résulta aucun accident.

À compter de ce moment, il devint plus aisé de maîtriser les flammes, et pourtant il se passa un jour et une autre nuit avant qu’elles fussent complètement éteintes. Mais il s’écoula des semaines et même des mois avant que les ruines cessassent de fumer, l’élément furieux continuant à brûler, comme un volcan qui sommeille dans les entrailles de la terre.

Le jour qui suivit le désastre fut remarquable par la leçon qu’il donna aux gens qui ne soupirent qu’après la richesse. Des hommes qui avaient ouvert leur cœur à l’amour de l’or, et qui étaient fiers en proportion de ce qu’ils en possédaient, sentirent combien cette possession est incertaine et ceux qui tout récemment étaient respectés comme des demi-dieux reconnurent combien le riche devient peu de chose quand il est dépouillé de ses biens. Huit cents édifices, la plupart contenant des manufactures de toute espèce et un immense assortiment de marchandises et de matières premières, avaient été en quelque sorte détruits en un clin d’œil.

Une faible voix s’éleva de la chaire, et il y eut un moment où ceux qui se rappelaient un meilleur état de choses commencèrent à s’imaginer que les bons principes allaient reprendre leur ascendant, et que la communauté serait jusqu’à un certain point purifiée. Cet espoir se termina par le désappointement, l’infatuation ayant fait trop de progrès pour être arrêtée même par cette calamité, et la leçon fut réservée pour ce qui paraît dépendre d’une loi de la nature, qui veut que le vice porte avec soi les moyens de le punir.



  1. Depuis quelques années, les joueuses ont été expulsées de l’intérieur de la Bourse.
  2. Nom qu’on donne en Angleterre et en Amérique à ceux qui vendent à l’encan des biens mobiliers et immobiliers.