Eve Effingham/Chapitre 8

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Eve Effingham ou l’Amérique
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 16p. 100-111).


CHAPITRE VIII.


Dites-moi d’abord si vous avez jamais été à Pise.
Shakespeare.



La conflagration dont nous avons parlé, plutôt que nous ne l’avons décrite, dans le chapitre précédent, jeta un voile sombre sur les plaisirs de New-York, si l’on peut appeler plaisirs ce qui n’était guère qu’une lutte de parade ou de prodigalité. Ève regretta fort peu l’interruption de scènes qui ne lui avaient procuré aucun amusement, quoiqu’elle en regrettât vivement la cause, et elle passa tranquillement le reste de l’hiver avec Grace cultivant l’amitié de femmes comme mistress Hawker et mistress Bloomfield, et employant le temps à se perfectionner l’esprit et le goût, sans remettre jamais le pied dans l’enceinte sacrée de salons comme ceux de mistress Légende.

Une suite de l’état d’aveuglement produit par la cupidité, comme celle dont nous avons parlé, est un égoïsme qui étouffe tout souvenir du passé, tout espoir juste en l’avenir, et qui concentre dans le moment présent tous les projets et tous les motifs de la vie. Le capitaine Truck fut donc bientôt oublié, et les litterati, comme ce digne marin nommait toujours les habitués des salons de mistress Légende, restèrent aussi insignifiants, aussi vains, aussi ignorants, aussi dépendants et aussi provinciaux que jamais.

Lorsque la saison avança, notre héroïne commença à soupirer après l’instant où elle irait à la campagne. La vie des villes en Amérique offre bien peu d’agréments à ceux qui ont habité des cités plus anciennes, et qui y ont vu une société organisée d’une manière plus permanente. Ève était complètement lasse de bals où elle ne trouvait qu’une cohue bruyante, — car on en donne encore quelques-uns ; — de soirées dans lesquelles on faisait des efforts pour montrer un goût non éclairé, et de fêtes dont l’extravagance était rarement rachetée par l’élégance d’un état de société où l’on fait plus d’attention aux convenances.

Le printemps en Amérique est la moins agréable des quatre saisons. Pour le peindre sous des couleurs véritables, on peut dire que c’est « l’hiver sommeillant sur le giron de mai. » M. Effingham avait donné ordre que tout fût préparé dans sa maison de campagne pour y recevoir sa famille ; et ce fut avec délices qu’Ève monta à bord d’un bâtiment à vapeur pour aller respirer l’air pur de la campagne, en goûter les plaisirs tranquilles, et s’échapper d’une ville qui, quoique contenant tant de choses qui sont dignes de quelque capitale que ce soit, en contient encore un plus grand nombre qui sont indignes de quelque place que ce puisse être. Sir John Templemore était de retour de son voyage au Sud, et il fut spécialement invité à les accompagner.

— Maintenant, Ève, dit Grace, tandis que le bâtiment glissait le long des quais, si c’était toute autre que vous, je serais sûre d’avoir quelque chose à montrer qui forcerait l’admiration.

— Ne soyez pas inquiète à cet égard, Grace ; mes yeux n’ont jamais vu un objet plus imposant dans son genre que le bâtiment sur lequel nous sommes. C’est positivement la seule chose qui mérite le nom de magnifique, que j’aie encore aperçue depuis mon retour en ce pays, à moins que ce ne soit une magnifique vue.

— Je suis charmée, cousine, qu’il y ait du moins cet objet unique pour satisfaire un goût si difficile.

Grace agitant son petit pied, et le son de sa voix annonçant du dépit, tous les autres sourirent, car ils sentaient la justesse de l’observation de miss Effingham, et voyaient le véritable sentiment qui lui avait inspiré sa réponse. Cependant quoique sir George ne pût se dissimuler la vérité de sa remarque, et la faiblesse qu’avait montrée sa cousine, il prenait un trop vif intérêt à la jeune et belle patriote provinciale pour ne pas venir à son secours.

— Il faut vous rappeler, miss Van Courtlandt, lui dit-il, que miss Effingham n’a pas encore eu l’avantage de voir la Delaware, Philadelphie, les superbes baies du Sud, ni rien de ce qui se trouve hors de la ville de New-York.

— Cela est vrai, et j’espère encore la voir se repentir sincèrement de tout te qu’elle a laissé échapper au détriment de son propre pays. — Vous, sir George Templemore, vous avez vu le Capitole ; n’est-ce pas véritablement un des plus beaux édifices du monde ?

— Vous en excepterez sûrement Saint-Pierre de Rome, mon enfant ? dit M. Effingham d’un ton plein de douceur ; car il vit que le baronnet était embarrassé pour répondre.

— Et la cathédrale de Milan ? dit Ève en riant.

Et le Louvre ? s’écria mademoiselle Viefville, qui avait pour tout ce qui était parisien la même sorte d’admiration que Grace avait pour tout ce qui était américain.

— Et très-particulièrement le coin nord-est du bout de l’aile sud-ouest et nord-ouest du palais de Versailles, dit John Effingham avec le ton caustique qui lui était ordinaire.

— Je vois que Vous êtes tous contre moi, répliqua Grace ; mais j’espère pouvoir un jour juger moi-même du mérite comparatif des choses. Comme c’est la nature qui fait les rivières, je me flatte du moins que vous ne trouverez pas l’Hudson indigne de votre admiration, Messieurs et dames.

— À cet égard vous n’avez rien à craindre, Grace, répondit M. Effingham. Peu de rivières, peut-être aucune, n’offrent une variété aussi grande et aussi agréable que celle-ci dans une si courte distance.

Ils commençaient leur voyage par une belle matinée de la dernière semaine de mai ; la terre se couvrait déjà des douces teintes de l’été, et l’atmosphère prenait ce calme solennel qui rend la saison si douce et si aimable, après la lutte furieuse des éléments pendant l’hiver. Sous un ciel semblable, les Palissades particulièrement paraissaient avec avantage ; car quoiqu’il leur manquât la grandeur imposante des Alpes, et qu’elles fussent peut-être hors de proportion avec la scène dont elles forment l’ornement, elles offraient un caractère hardi qui leur est particulier.

La rapidité avec laquelle le bâtiment voguait ajoutait au charme du voyage. L’œil n’avait pas le temps de se lasser ; à peine avait-il pu examiner les contours d’un objet qu’un autre y succédait.

— Un goût extraordinaire en architecture afflige ce pays, dit M. Effingham, tandis qu’ils considéraient la rive orientale. Rien qu’un temple grec n’est jugé convenable pour la demeure d’un homme dans ce temps classique. Voici, par exemple, un édifice dont les proportions sont belles, et de cette distance il paraît construit de matériaux précieux, et cependant il me semble qu’il conviendrait mieux au culte des païens qu’aux aises domestiques.

— Cette maladie a infecté toute la nation comme l’esprit de spéculation, dit son cousin. Nous passons d’un extrême à un autre en ceci comme en d’autres choses. Un pareil temple, placé dans un bois, pourrait être un objet assez agréable ; mais voir une rivière bordée de temples semblables, avec des enfants faisant rouler leurs cerceaux devant les portes, des garçons bouchers portant du bœuf dans les cuisines, et une épaisse fumée sortant des cheminées, objets qui ne sont nullement classiques, c’est un goût un peu trop élevé. Autant vaudrait vivre dans une fièvre perpétuelle. M. Aristobule Bragg, qui est plaisant à sa manière, m’a dit qu’il y a dans l’intérieur une ville dont le marché a été bâti sur le plan du Parthénon.

Il Capo di Bove aurait été un modèle plus convenable pour un tel bâtiment, dit Ève en souriant. Mais je crois avoir entendu dire que le goût classique de nos architectes n’est pas très-rigide.

— Cela était plus vrai autrefois qu’aujourd’hui, répliqua John Effingham, et tous ces temples en sont la preuve. Le pays a fait rapidement un grand pas en avant dans les beaux arts, et ce fait prouve tout ce qu’on pourrait faire avec un peuple si flexible, si on lui donnait une direction convenable. L’étranger qui arrive parmi nous est porté à juger avec mépris l’état des arts dans ce pays ; mais comme tout doit se juger par comparaison, qu’il demande ce qu’ils étaient il y a dix ans, et qu’il voie ce qu’ils sont aujourd’hui. La faute que l’on commet à présent, c’est peut-être de trop consulter les livres, et de donner trop peu à l’invention ; car nul genre d’architecture, et notamment pour les bâtiments destinés aux usages domestiques, ne peut être à l’abri de reproches sérieux, si l’on ne prend avant tout en considération le climat, la situation, et l’usage qu’on veut faire de l’édifice. Rien de plus laid en soi-même qu’une chaumière suisse ; rien de plus beau dans la situation où elle est placée. Mais quant à ces temples inconnus, qui ne doivent leur naissance qu’à l’argent, qu’ils soient dédiés à qui l’on voudra, je dirai au contraire que rien n’est plus beau en soi-même, mais que rien ne saurait être de plus mauvais goût dans la situation où ils se trouvent.

— Nous aurons l’occasion de voir ce que M. Effingham sait faire en architecture, dit Grace qui désirait prendre sa revanche de quelques sarcasmes contre son pays ; car j’entends dire qu’il a ajouté du sien aux plans originaux du Palladio moderne, M. Hiram Dolittle.

Chacun se mit à rire, et tous les yeux se fixèrent sur John Effingham dont la réponse était attendue avec impatience.

— Vous vous souviendrez, bonnes gens, répliqua-t-il, que mes plans m’ont été transmis par mon illustre prédécesseur, et de plus qu’ils étaient originairement de l’ordre composite. Si donc vous trouvez dans la maison un peu de mélange et de confusion, vous me rendrez la justice de vous rappeler ce dernier fait important. Dans tous les cas, j’ai consulté vos aises, et je soutiendrais contre Vitruve lui-même que c’est le sine quâ non en fait d’architecture domestique.

— J’ai fait l’autre jour une excursion dans le Connecticut, dit sir George Templemore, et dans un endroit nommé New-Haven, j’ai vu des indices de goût qui promettent d’en faire une ville remarquable. Vous ne pouvez attendre dans ce pays des édifices importants par leur grandeur et par les sommes qu’ils coûtent ; mais pour ce qui concerne les formes extérieures et la convenance des distributions intérieures, si ce que j’ai entendu dire est vrai, et qu’on fasse pour cette petite ville d’ici à cinquante ans autant en proportion qu’on a fait pendant les cinq dernières, ce sera une merveille dans son genre. Tout n’y est point parfait, mais il s’y trouve de petits bijoux.

Grace récompensa le baronnet par un sourire de l’opinion qu’il venait d’exprimer, et la conversation changea de sujet. À mesure qu’on approchait des montagnes, Ève semblait prendre plus d’intérêt à ce qu’elle voyait, et Grace montrait encore plus d’inquiétude.

— La vue de ce promontoire a quelque chose d’italien, dit Ève, montrant sur le bord de la rivière un beau rocher qui s’élevait noblement dans les airs. On en voit rarement, même sur les bords de la Méditerranée, qui aient des contours plus beaux et plus nobles.

— Mais les montagnes, Ève, dit Grace, nous entrons dans les montagnes.

Le lit de la rivière se rétrécit tout à coup, et les rives qui la bordaient offrirent un caractère plus hardi ; mais ni Ève ni son père ne montrèrent l’enthousiasme auquel Grace s’attendait.

— Je dois avouer, John, dit M. Effingham d’un ton doux et avec un air réfléchi, que ces montagnes me paraissent moins imposantes qu’autrefois. Cette vue est belle, sans contredit, mais on ne peut dire qu’elle ait un caractère de grandeur.

— Vous n’avez jamais parlé plus juste, Édouard. Cependant quand vos yeux auront oublié quelques-unes des formes des lacs de la Suisse et des côtes de l’Italie, vous penserez mieux de nos montagnes ; elles se font remarquer par les surprises qu’elles occasionnent plutôt que par leur hauteur. À ce dernier égard, c’est une affaire de pieds, et de pouces, susceptible de démonstration arithmétique. Nous avons souvent été sur des lacs, sous des rochers de trois à six mille pieds de hauteur, tandis qu’ici la montagne la plus élevée n’en a pas deux mille. — Mais, sir George Templemore, et vous, Ève Effingham, faites-moi le plaisir de réunir toute votre pénétration, et dites-moi d’où vient cette rivière et par où nous devons aller ?

Le bâtiment était alors près d’un endroit où la rivière se rétrécissait au point de n’avoir guère plus d’un quart de mille de largeur et du côté où il allait, son lit paraissait se resserrer encore davantage ; enfin ils se trouvèrent dans une sorte de baie, entourée de toutes parts de montagnes, entre lesquelles on distinguait pourtant les traces d’un passage.

— Il semble y avoir de ce côté une entrée semblable à un ravin, dit le baronnet mais il me paraît à peine possible qu’un fleuve comme celui-ci y passe.

— Si l’Hudson passe véritablement entre ces montagnes, dit Ève, j’accorderai en sa faveur tout ce que vous pourrez demander, Grace.

— Où pourrait-il passer ailleurs ? dit miss Van Courtlandt d’un air de triomphe.

— Cela est assez vrai, répondit Ève ; je ne vois pas d’autre place.

Ève et le baronnet regardèrent avec curiosité autour d’eux de tous côtés. Derrière eux était l’espèce de grand bassin qu’ils venaient de traverser ; à leur gauche, ils voyaient une barrière de montagnes escarpées qui n’avaient guère moins de mille pieds d’élévation ; à droite, une côte couverte de maisons de campagne, de fermes et de hameaux, et en face le passage équivoque dont nous avons déjà parlé.

— Je ne vois nul moyen d’échapper, s’écria le baronnet avec gaieté, à moins de retourner sur nos pas.

Une embardée soudaine du bâtiment fit qu’il tourna la tête sur la gauche, et il vit qu’on doublait une montagne, derrière laquelle l’Hudson, tournant à angle droit, reprenait son cours majestueux.

— C’est une des surprises dont je vous parlais, dit John Effingham, et c’est ce qui rend nos montagnes uniques ; car le Rhin, malgré ses sinuosités nombreuses, n’offre rien de semblable.

Les autres voyageurs exprimèrent unanimement leur admiration, et Grace en fut enchantée ; car elle aimait son pays comme un ami, comme un parent, et elle était fière des éloges qu’elle lui entendait donner. Le patriotisme d’Ève, — si l’on peut appliquer à des sentiments de cette nature un terme dont la signification est si relevée, — était plus judicieux, car son goût s’était formé à une meilleure école, et elle avait eu de plus amples moyens de comparaison.

On s’arrêta à West-Point pour y passer la nuit, et la beauté de cet endroit inspira à tous les voyageurs un véritable enthousiasme. Grace, qui l’avait vu plusieurs fois, fut celle qui en exprima le moins.

— Maintenant, Ève, dit-elle à sa cousine, je sais que vous aimez votre pays. Vous sentez et vous parlez en Américaine et comme doit le faire Ève Effingham.

Ève sourit mais elle savait que le sentiment provincial était si fort chez miss Van Courtlandt, qu’une discussion serait inutile. Elle rendit donc pleine justice aux beautés de cet endroit, et elle en parla avec tant d’éloquence que, pour la première fois depuis leur réunion, Grace pensa qu’il n’existait plus aucune différence d’opinion entre elle et sa cousine.

Le lendemain matin était le 1er juin, et ce fut encore une de ces journées qui font si bien valoir les beautés d’un paysage. Les voyageurs montèrent à bord de la première barque qu’ils trouvèrent, et quand ils entrèrent dans la baie de Newburgh, le triomphe de l’Hudson fut établi. C’est véritablement un endroit tel qu’on en trouve peu dans quelque pays que ce soit. Grace prétendit pourtant que la beauté en avait un caractère encore plus agréable qu’imposant. Les maisons de campagne étaient jolies, bien situées et en grand nombre, et les hauteurs qui entouraient la ville en étaient particulièrement couvertes ; mais John Effingham secoua la tête avec un air de désapprobation en voyant des temples grecs se montrer les uns après les autres.

— À mesure qu’on s’éloigne de l’influence des architectes réguliers, dit-il, on voit l’imitation prendre la place du génie. Beaucoup de ces bâtiments pèchent évidemment par les proportions, et alors, comme les prétentions vulgaires de toute espèce, l’architecture grecque procure moins de plaisir même que la hollandaise.

— Je suis surpris de trouver ici si peu de traces du caractère hollandais. Je n’y vois presque rien qui rappelle ce peuple. Je crois pourtant que ce sont les Hollandais qui ont formé le premier moule de votre société ; car cette colonie, dans son enfance, leur appartenait.

— Quand vous nous connaîtrez mieux, vous serez surpris d’y retrouver si peu de chose de ce qui existait il y a une douzaine d’années. Nos villes passent comme les générations de leurs habitants. Les noms des différentes places subissent même des changements périodiques, comme toute autre chose. Je crains que l’amour du changement ne devienne le trait dominant du caractère américain.

— Mais, cousin John, n’oubliez-vous pas, dans votre censure, de faire attention aux causes ? Qu’une nation qui augmente aussi rapidement que celle-ci en richesse et en population, désire de plus belles habitations que ses ancêtres, quand elle a le goût et les moyens d’en construire, et que les noms changent avec les individus, c’est ce qui est tout naturel.

— Tout cela est très vrai, miss Effingham, mais cela n’explique pas la singularité dont je parle. Prenons Templeton pour exemple. En reportant mes souvenirs aussi loin que possible, la population n’en a pas considérablement augmenté, et pourtant une bonne moitié des noms y sont nouveaux. Votre père, en arrivant chez lui, ne reconnaîtra pas les noms de la moitié de ses voisins. Non seulement il verra de nouvelles figures, mais il trouvera de nouveaux sentiments, de nouvelles opinions, et une indifférence pour tout ce qui n’est pas le moment présent. Même ceux qui ont des idées plus justes et plus saines, et qui désirent les conserver, n’osent les exprimer, de crainte de heurter celles des autres.

— Ce ne sont pas des chats, comme dirait M. Bragg.

— John ne peint jamais en beau, dit M. Effingham. Je serais très-fâché de croire qu’une dizaine d’années puissent avoir produit tous ces changements dans mon voisinage.

— Une dizaine d’années, Édouard ! c’est parler d’un siècle. Il faut parler de trois ou quatre ans quand on désire retrouver quelque chose en Amérique comme on l’a laissé. Tout le pays est dans un état si constant de mutation, que je ne puis le comparer qu’à ce jeu d’enfants dans lequel, quand l’un quitte son coin, l’autre court s’y mettre, et celui qui n’en peut trouver devient la risée de tous les autres. Supposez que cette maison ait été la résidence d’un homme depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse qu’il la quitte alors pour une couple d’années : à son retour, il la trouvera en possession d’un autre qui le traitera comme un impertinent et un intrus parce qu’il a été absent deux ans, et que cet autre est en possession depuis une éternité, qui n’a eu pourtant que la même durée. En fait d’usages, un Américain ne remonte jamais plus loin que dix-huit mois. En un mot, tout est condensé dans le présent. Les services rendus, la réputation acquise en bien comme en mal, et toutes les autres qualités, n’ont de poids qu’en proportion de leur influence sur l’intérêt du jour.

— C’est peindre les choses avec le coloris de la causticité, dit M. Effingham.

— Mais la loi, monsieur John Effingham, s’écria vivement sir George Templemore, la loi ne permettrait sûrement pas qu’un étranger usurpât ainsi les droits d’un propriétaire.

— Le texte de la loi serait sans doute pour lui ; mais qu’est-ce qu’un précepte en face de la pratique ? « Les absents ont toujours tort » est une maxime qui s’applique particulièrement à l’Amérique.

— Les propriétés, sir George, sont aussi sûres en ce pays qu’en aucun autre, et il ne faut pas trop vous en rapporter à ce qu’en dit une humeur caustique.

— Fort bien, Édouard, fort bien ; je désire que vous trouviez tout couleur de rose, comme vous paraissez vous y attendre. Bien certainement vous entrerez en possession tranquille de votre maison, car j’y ai placé un cerbère qui est en état de s’acquitter de sa tâche, quelque difficile qu’elle puisse être ; et c’est un homme qui a autant de goût pour un mémoire de frais, que bien d’autres peuvent en avoir pour prétendre à ce qui ne leur appartient pas ; mais sans un pareil gardien de vos droits, je ne répondrais pas que vous ne fussiez obligé de coucher sur le grand chemin.

— J’espère que sir George Templemore saura mettre des ombres aux tableaux de M. John Effingham ! s’écria Grace, ne pouvant se contenir plus longtemps.

Chacun se mit à rire, et les beautés de la rivière attirèrent de nouveau l’attention générale. À mesure que la barque la remontait, M. Effingham déclarait que l’aspect de tout ce qu’il voyait faisait plus que répondre à son attente, et Ève ainsi que le baronnet s’écrièrent qu’une suite de plus beaux paysages pouvait à peine s’offrir aux yeux.

— Sépulcres blanchis ! murmura John Effingham ; dehors spécieux ! Attendez que vous puissiez apercevoir la difformité de l’intérieur.

Quand on approcha d’Albany, Ève exprima sa satisfaction en termes encore plus expressifs et Grace fut au comble de la joie en l’entendant déclarer, ainsi que le baronnet, que cette vue surpassait leur attente.

— Je vois avec plaisir, Ève, que vous reprenez si promptement vos sentiments américains, lui dit sa jolie cousine, tandis qu’ils étaient arrêtés dans une auberge pour y dîner. Vous avez enfin trouvé des expressions pour louer l’extérieur d’Albany, et j’espère qu’à notre retour vous serez disposée à voir New-York avec d’autres yeux.

— Je m’attendais à voir dans New-York une capitale, Grace et j’ai été complètement désappointée à cet égard. Au lieu de trouver le ton, le goût, les convenances, l’architecture, les rues, les églises, les boutiques et la société d’une métropole, je n’ai pu apercevoir qu’un immense amas des choses les plus communes, une ville commerçante avec la société la plus mélangée et la moins policée que j’aie jamais rencontrée. Une attente qui s’élevait si haut ayant été si loin de se réaliser, mon désappointement a été tout naturel. Mais à Albany, quoique ce soit une capitale politique, je connais trop bien la nature de notre gouvernement pour attendre autre chose qu’une ville de province, et, comme telle, je trouve qu’elle s’élève fort au-dessus du niveau des villes du même ordre dans les autres parties du monde. Je reconnais qu’Albany, dans un sens, a surpassé mon attente autant que New-York, dans un autre, est resté au-dessous.

— Dans ce simple fait, sir George, dit M. Effingham vous pouvez voir quelle est la situation réelle du pays. Dès qu’il faut sortir du niveau commun, il y a quelque chose qui manque ; et, au contraire, si l’on se renferme dans ce niveau, il se trouve quelque chose de plus. On veut élever à une hauteur respectable tout ce qui est déprécié ailleurs, et, dès qu’on a atteint cette hauteur, une attraction de gravitation commence, elle attire tout vers le centre, et l’on en approche peut-être un peu plus qu’il ne serait désirable.

— Oui, oui, Édouard, tout cela est fort joli, avec votre attraction et votre gravitation ; mais attendez, et vous jugerez vous-même du niveau dont vous parlez en ce moment avec tant de complaisance.

— J’ai emprunté de vous cette figure, John ; si elle n’est pas exacte, je vous rends responsable de ses défauts.

— On m’assure, dit Ève, que tous les villages d’Amérique sont des villes en miniature, et que les enfants y portent des corsets et des perruques. – Cela est-il vrai, Grace ?

— Jusqu’à un certain point. Il s’y trouve peut-être trop de désir d’imiter les villes, et il est possible qu’on y goûte trop peu la vie de campagne.

— C’est, dit sir George, une suite naturelle de ce que ces gens vivent entièrement dans de semblables endroits. On en voit autant sur le continent de l’Europe parce que la population des campagnes n’y est qu’une population de campagne, et moins en Angleterre peut-être, parce que ceux qui y sont à la tête de la société regardent la ville et la campagne comme deux choses très-distinctes l’une de l’autre.

La campagne est vraiment délicieuse en Amérique ! s’écria mademoiselle Viefville, aux yeux de qui tout le pays n’était guère autre chose qu’une campagne.

Le lendemain matin, nos voyageurs prirent le chemin de Schénectady, d’où ils remontèrent la belle vallée du Mohawk par le moyen d’une barque de canal, les voitures qui roulent maintenant avec tant de rapidité le long de ses rives n’existant pas encore à cette époque. Chacun fut enchanté des paysages ; car, quoiqu’ils différassent essentiellement de ceux qu’on avait traversés la veille, ils n’étaient pas moins admirables.

À un point où il fallait prendre le chemin conduisant à la demeure de M. Effingham, des voitures qui lui appartenaient attendaient les voyageurs, et ils y trouvèrent aussi M. Bragg, qui avait supposé que cette marque d’attention serait agréable aux jeunes dames ainsi qu’à son patron.