Exégèse des Lieux Communs/105

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Mercure de France (p. 182-183).

CV

Le soleil luit pour tout le monde.


Plus ou moins, cela va sans dire. Il est certain qu’il ne luit pas autant pour les Groenlandais que pour les habitants des Iles de la Sonde. Il est également incontestable que la lumière de cet astre est plus éclatante pour les clairvoyants que pour les aveugles.

Ce Lieu Commun, j’ai le regret d’avoir à le dire, manque un peu d’exactitude. Il n’a pas la belle tenue ni la haute allure de tant d’autres mentionnés déjà. Il me semble — qu’on me passe l’irrévérence — d’extraction savetière, comme ces fameux Droits de l’Homme qu’il a la prétention d’allégoriser. Quand vous l’entendez, soyez sûr que vous êtes dans le voisinage d’un citoyen honorable qui songe à vous chambarder pour s’installer à votre place. Équivalent de la célèbre formule d’expropriation : Ôte-toi de là que je m’y mette. Seulement on ne sait pas ce que le soleil vient faire ici.

Mais voyez le mystère des Lieux Communs. Depuis environ dix ans, je ne peux entendre celui-là sans une sorte de terreur. Au même instant, je revois un épouvantable bonhomme qui faisait l’usure et qui était aveugle comme Homère. Mais ses mains sales valaient une dizaine d’yeux et il vous détroussait à tâtons avec une prestesse, une subtilité, une sûreté, une compétence inégalables.

Il affectionnait, je ne sais pourquoi, ce Lieu Commun qu’il répétait à tout propos, lui supposant, j’imagine, un pouvoir fascinateur, et c’était une chose panique, je vous assure, que la face de ce compagnon des ténèbres qui parlait du glorieux Soleil, en ayant l’air de vous fixer de ses deux yeux blancs.