Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 21

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 251-252).
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CHAPITRE XXI.

DES DOGMES ET DE LA MÉTAPHYSIQUE DES CHRÉTIENS DES PREMIERS SIÈCLES. — DE JUSTIN.

Justin, qui vivait sous les Antonins, est un des premiers qui aient eu quelque teinture de ce qu’on appelait philosophie : il fut aussi un des premiers qui donnèrent du crédit aux oracles des sibylles, à la Jérusalem nouvelle, et au séjour que Jésus-Christ devait faire sur la terre pendant mille ans. Il prétendit que toute la science des Grecs venait des Juifs. Il certifie, dans sa seconde apologie pour les chrétiens, que les dieux n’étaient que des diables qui venaient, en forme d’incubes et de succubes, coucher avec les hommes et avec les femmes, et que Socrate ne fut condamné à la ciguë que pour avoir prêché aux Athéniens cette vérité.

On ne voit pas que personne avant lui ait parlé du mystère de la Trinité, comme on en parle aujourd’hui. Si l’on n’a pas falsifié son ouvrage, il dit nettement, dans son exposition de la foi, « qu’au commencement il n’y eut qu’un Dieu en trois personnes, qui sont le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ; que le Père n’est pas engendré, et que le Saint-Esprit procède[1] ». Mais, pour expliquer cette Trinité d’une manière différente de Platon, il compare la Trinité à Adam. Adam, dit-il, ne fut point engendré ; Adam s’identifie avec ses descendants : ainsi le Père s’identifie avec le Fils et le Saint-Esprit. Ensuite ce Justin écrivit contre Aristote ; et on peut assurer que si Aristote ne s’entendait pas, Justin ne l’entendait pas davantage.

Il assure, dans l’article XLIII de ses réponses aux orthodoxes, que les hommes et les femmes ressusciteront avec les parties de la génération, attendu que ces parties les feront continuellement souvenir que sans elles ils n’auraient jamais connu Jésus-Christ, puisqu’ils ne seraient pas nés. Tous les Pères, sans exception, ont raisonné à peu près comme Justin ; et pour mener le vulgaire il ne faut pas de meilleurs raisonnements. Locke et Newton n’auraient point fait de religion.

Au reste ce Justin, et tous les Pères qui le suivirent, croyaient, comme Platon, à la préexistence des âmes ; et en admettant que l’âme est spirituelle, une espèce de vent, de souffle, d’air invisible, ils la faisaient en effet un composé de matière subtile. « L’âme est manifestement composée, dit Tatien dans son Discours aux Grecs ; car comment pourrait-elle se faire connaître sans corps ? » Arnobe parle encore bien plus positivement de la corporalité des âmes. « Qui ne voit, dit-il, que ce qui est immortel et simple ne peut souffrir aucune douleur ? L’âme n’est autre chose que le ferment de la vie, l’électuaire d’une chose dissoluble ; fermentum vitœ, rei dissociabilis glutinum. »

  1. Il est très-vraisemblable que ces paroles ont été en effet ajoutées au texte de Justin, car comment se pourrait-il que Justin, qui vivait si longtemps avant Lactance, eût parlé ainsi de la Trinité, et que Lactance n’eût jamais parlé que du Père et du Fils ?

    Au reste, il est clair que les chrétiens n’ont jamais mis en avant ce dogme de la Trinité qu’à l’aide des platoniciens de leur secte. La Trinité est un dogme de Platon, et n’est certainement pas un dogme de Jésus, qui n’en avait jamais entendu parler dans son village. (Note de Voltaire, 1771.)