Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 32

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 282-286).
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CHAPITRE XXXII.

DES ENFANTS DE CONSTANTIN, ET DE JULIEN LE PHILOSOPHE, SURNOMMÉ L’APOSTAT PAR LES CHRÉTIENS.[1]

Les enfants de Constantin furent aussi chrétiens, aussi ambitieux, et aussi cruels que leur père ; ils étaient trois qui partagèrent l’empire, Constantin II, Constantius, et Constant. L’empereur Constantin Ier avait laissé un frère, nommé Jule, et deux neveux, auxquels il avait donné quelques terres. On commença par égorger le père, pour arrondir la part des nouveaux empereurs. Ils furent d’abord unis par le crime, et bientôt désunis. Constant fit assassiner Constantin, son frère aîné, et il fut ensuite tué lui-même.

Constantius, demeuré seul maître de l’empire, avait exterminé presque tout le reste de la famille impériale. Ce Jule, qu’il avait fait mourir, laissait deux enfants, l’un nommé Gallus, et l’autre le célèbre Julien. On tua Gallus, et on épargna Julien, parce qu’ayant du goût pour la retraite et pour l’étude on jugea qu’il ne serait jamais dangereux.

S’il est quelque chose de vrai dans l’histoire, il est vrai que ces deux premiers empereurs chrétiens, Constantin, et Constantius son fils, furent des monstres de despotisme et de cruauté. Il se peut, comme nous l’avons déjà insinué, que, dans le fond de leur cœur, ils ne crussent aucun Dieu ; et que, se moquant également des superstitions païennes et du fanatisme chrétien, ils se persuadassent malheureusement que la Divinité n’existe pas, parce que ni Jupiter le Crétois, ni Hercule le Thébain, ni Jésus le Juif, ne sont des dieux.

Il est possible aussi que des tyrans, qui joignent presque toujours la lâcheté à la barbarie, aient été séduits et encouragés au crime par la croyance où étaient alors tous les chrétiens sans exception que trois immersions dans une cuve d’eau avant la mort effaçaient tous les forfaits, et tenaient lieu de toutes les vertus. Cette malheureuse croyance a été plus funeste au genre humain que les passions les plus noires.

Quoi qu’il en soit, Constantius se déclara orthodoxe, c’est-à-dire arien, car l’arianisme prévalait alors dans tout l’Orient contre la secte d’Athanase ; et les ariens, auparavant persécutés, étaient dans ce temps-là persécuteurs.

Athanase fut condamné dans un concile de Sardique, dans un autre tenu dans la ville d’Arles, dans un troisième tenu à Milan : il parcourait tout l’empire romain, tantôt suivi de ses partisans, tantôt exilé, tantôt rappelé. Le trouble était dans toutes les villes pour ce seul mot consubstantiel. C’était un fléau que jamais on n’avait connu jusque-là dans l’histoire du monde. L’ancienne religion de l’empire, qui subsistait encore avec quelque splendeur, tirait de toutes ces divisions un grand avantage contre le christianisme.

Cependant Julien, dont Constantius avait assassiné le frère et toute la famille, fut obligé d’embrasser à l’extérieur le christianisme, comme notre reine Élisabeth fut quelque temps forcée de dissimuler sa religion sous le règne tyrannique de notre infâme Marie, et comme, en France, Charles IX força le grand Henri IV d’aller à la messe après la Saint-Barthélemy. Julien était stoïcien, de cette secte ensemble philosophique et religieuse qui produisit tant de grands hommes, et qui n’en eut jamais un méchant, secte plus divine qu’humaine, dans laquelle on voit la sévérité des brachmanes et de quelques moines, sans qu’elle en eût la superstition : la secte enfin des Caton, des Marc-Aurèle, et des Épictète.

Ce fut une chose honteuse et déplorable que ce grand homme se vît réduit à cacher tous ses talents sous Constantius, comme le premier des Brutus sous Tarquin. Il feignit d’être chrétien et presque imbécile pour sauver sa vie. Il fut même forcé d’embrasser quelque temps la vie monastique. Enfin Constantius, qui n’avait point d’enfants, déclara Julien césar ; mais il l’envoya dans les Gaules comme dans une espèce d’exil ; il y était presque sans troupes et sans argent, environné de surveillants, et presque sans autorité.

Différents peuples de la Germanie passaient souvent le Rhin et venaient ravager les Gaules, comme ils avaient fait avant César, et comme ils firent souvent depuis, jusqu’à ce qu’enfin ils les envahirent, et que la seule petite nation des Francs subjugua sans peine toutes ces provinces.

Julien forma des troupes, les disciplina, s’en fit aimer ; il les conduisit jusqu’à Strasbourg, passa le Rhin sur un pont de bateaux, et, à la tête d’une armée très-faible en nombre, mais animée de son courage, il défit une multitude prodigieuse de barbares, prit leur chef prisonnier, les poursuivit jusqu’à la forêt Hercynienne, se fit rendre tous les captifs romains et gaulois, toutes les dépouilles qu’avaient prises les barbares, et leur imposa des tributs.

À cette conduite de César il joignit les vertus de Titus et de Trajan, faisant venir de tous côtés du blé pour nourrir des peuples dans des campagnes dévastées, faisant défricher ces campagnes, rebâtissant les villes, encourageant la population, les arts et les talents par des priviléges, s’oubliant lui-même, et travaillant jour et nuit au bonheur des hommes.

Constantius, pour récompense, voulut lui ôter les Gaules, où il était trop aimé ; il lui demanda d’abord deux légions que lui-même avait formées. L’armée, indignée, s’y opposa : elle proclama Julien empereur malgré lui. La terre fut alors délivrée de Constantius, lorsqu’il allait marcher contre les Perses.

Julien le stoïcien, si sottement nommé l’Apostat par des prêtres, fut reconnu unanimement empereur par tous les peuples de l’Orient et de l’Occident.

La force de la vérité est telle que les historiens chrétiens sont obligés d’avouer qu’il vécut sur le trône comme il avait fait dans les Gaules. Jamais sa philosophie ne se démentit. Il commença par réformer dans le palais de Constantinople le luxe de Constantin et de Constantius. Les empereurs, à leur couronnement, recevaient de pesantes couronnes d’or de toutes les villes ; il réduisit presque à rien ces présents onéreux. La frugale simplicité du philosophe n’ôta rien à la majesté et à la justice du souverain. Tous les abus et tous les brigandages de. la cour furent réformés ; mais il n’y eut que deux concussionnaires publics d’exécutés à mort.

Il renonça, il est vrai, à son baptême ; mais il ne renonça jamais à la vertu. On lui reproche de la superstition : donc au moins, par ce reproche, on avoue qu’il avait de la religion. Pourquoi n’aurait-il pas choisi celle de l’empire romain ? pourquoi aurait-il été coupable de se conformer à celle des Scipion et des César plutôt qu’à celle des Grégoire de Nazianze et des Théodoret ? Le paganisme et le christianisme partageaient l’empire. Il donna la préférence à la secte de ses pères, et il avait grande raison en politique, puisque, sous l’ancienne religion, Rome avait triomphé de la moitié de la terre, et que, sous la nouvelle, tout tombait en décadence.

Loin de persécuter les chrétiens, il voulut apaiser leurs indignes querelles. Je ne veux pour preuve que sa cinquante-deuxième lettre. « Sous mon prédécesseur plusieurs chrétiens ont été chassés, emprisonnés, persécutés ; on a égorgé une grande multitude de ceux qu’on nomme hérétiques, à Samosate, en Paphlagonie, en Bithynie, en Galatie, en plusieurs autres provinces ; on a pillé, on a ruiné des villes. Sous mon règne, au contraire, les bannis ont été rappelés, les biens confisqués ont été rendus. Cependant ils sont venus à ce point de fureur qu’ils se plaignent de ce qu’il ne leur est plus permis d’être cruels, et de se tyranniser les uns les autres. »

Cette seule lettre ne suffirait-elle pas pour confondre les calomnies dont les prêtres chrétiens l’accablèrent ?

Il y avait dans Alexandrie un évêque nommé George, le plus séditieux et le plus emporté des chrétiens ; il se faisait suivre par des satellites ; il battait les païens de ses mains ; il démolissait leurs temples. Le peuple d’Alexandrie le tua. Voici comment Julien parle aux Alexandrins dans son épître dixième :

« Quoi ! au lieu de me réserver la connaissance de vos outrages, vous vous êtes laissé emporter à la colère ! vous vous êtes livrés aux mêmes excès que vous reprochez à vos ennemis ! George méritait d’être traité ainsi, mais ce n’était pas à vous d’être ses exécuteurs. Vous avez des lois, il fallait demander justice, etc. »

Je ne prétends point répéter ici et réfuter tout ce qui est écrit dans l’Histoire ecclésiastique, que l’esprit de parti et de faction a toujours dictée. Je passe à la mort de Julien, qui vécut trop peu pour la gloire et pour le bonheur de l’empire. Il fut tué au milieu de ses victoires contre les Perses, après avoir passé le Tigre et l’Euphrate, à l’âge de trente et un ans, et mourut comme il avait vécu, avec la résignation d’un stoïcien, remerciant l’Être des êtres, qui allait rejoindre son âme à l’âme universelle et divine.

On est saisi d’indignation quand on lit dans Grégoire de Nazianze et dans Théodoret que Julien jeta tout son sang vers le ciel en disant : Galiléen, tu as vaincu. Quelle misère ! quelle absurdité ! Julien combattait-il contre Jésus ? et Jésus était-il le Dieu des Perses ?

On ne peut lire sans horreur les discours que le fougueux Grégoire de Nazianze prononça contre lui après sa mort. Il est vrai que, si Julien avait vécu, le christianisme courait risque d’être aboli. Certainement Julien était un plus grand homme que Mahomet, qui a détruit la secte chrétienne dans toute l’Asie et dans toute l’Afrique ; mais tout cède à la destinée, et un Arabe sans lettres a écrasé la secte d’un Juif sans lettres, ce qu’un grand empereur et un philosophe n’a pu faire. Mais c’est que Mahomet vécut assez, et Julien trop peu.

Les christicoles ont osé dire que Julien n’avait vécu que trente et un ans, en punition de son impiété ; et ils ne songent pas que leur prétendu Dieu n’a pas vécu davantage[2].

  1. Voyez tome XVII, page 316 ; XIX, 541 ; voyez le Portrait de Julien, à la tête du Discours de l’empereur Julien ; et les chapitres XX et XXI de l’Histoire de l’établissement du christianisme.
  2. Voyez page 259.