Fables (Stevens)/50

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie de John Lovell (p. 91-93).


L.

LA FOURMI ET LA CHRYSALIDE.


   En été la fourmi n’est jamais paresseuse,
   On la voit affairée et trottant, et courant
             Matin et soir en butinant.
   Elle prévoit de loin la saison rigoureuse
   Et pour vivre l’hiver amasse brin à brin
             De quoi remplir son magasin.
   C’est dommage vraiment que la fourmi soit fière :
   Et pèche quelque fois par la présomption.
   Je n’ose l’affirmer, je répète un dit-on,
   Voici le fait tout nu : dans une excursion,
   Quelqu’une, un beau matin, de la gent fourmilière
             Vit en sa coque, prisonnière,
   Une chenille prête à sortir papillon.
     — « Bonne chasse, ma toute belle !
         Lui dit le ver en saluant.
— « Rebut du monde entier ! lui répond la cruelle
         « Sans retourner le compliment,
 « Que ton sort est abject et partant misérable !
             « Encore si tu pouvais marcher…
             « Mais bien loin d’en être capable
             « Tu ne saurais te remuer
   « Dans ce triste linceuil que tu devrais maudire !…
   « On te croirait un mort couché dans son tombeau !…
             « Regarde-moi, mon pauvre sire,
             « Je suis vive comme l’oiseau,

« Moi, tout petit ciron, peut-être vas-tu dire ?…
« Notre corps n’est pas gros à nous autres fourmis ;
          « Mais as-tu vu dans la nature
          « Une plus mince créature
          « Jouissant de membres mieux pris
          « Et surtout si bien assortis ?…
« Partout je vais, je cours, lestement et sans gène ;
          « Rien ne m’arrête, et s’il me plaît,
          « Je puis, des racines d’un chêne
          « M’élever jusqu’à son sommet.
          « Mais c’est assez de babillage :
          « Adieu ! mon petit malheureux,
          « Je m’en retourne à mon ouvrage !…,
Le ver qui méprisait ce langage orgueilleux
          Ne répondit rien à l’outrage.
Deux ou trois jours après la fourmi repassa
À l’endroit même où là pauvre chenille
          Enveloppée en sa coquille
Avait l’air d’un cadavre. Ô prodige ! voilà
          Que tout-à-coup la coque se brisa,
Et devant la fourmi saisie, épouvantée,
          Surgit un coquet papillon,
          À l’aile brillante, argentée.
— « Eh bien dit-il alors, insolent bestion !
          « Fourmi sotte et présomptueuse !
« Regarde-moi, voyons, reconnais-tu mes traits ?…
« Ai-je, ou non, plus que toi tournure gracieuse ?
          « Pourrais-tu me suivre jamais,
          « Toi si rapide et si légère ?…

       « Tu rampes encor sur la terre
       « Que déjà je touche les cieux !… »


   Jamais le vrai talent ne fut prétentieux.
Au milieu des forêts, qu’importe à Philomèle
          Qu’un merle sot siffle ses chants ?…
La douce et tendre voix n’en sera pas moins belle
          Et les échos joyeux rediront ses accents.