Fables (Stevens)/51

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Imprimerie de John Lovell (p. 94-95).

LI.

LE LOUP ET LE SORT.


Un brigand sans pitié, ne rêvant que pillage,
Meurtre et sang,
Dont l’appétit féroce est toujours renaissant,
Et l’existence, un long carnage ;
Le loup, puisqu’il faut le nommer,
Après avoir longtemps promené l’épouvante
Au milieu des troupeaux et croqué maint berger,
Un jour fut pris enfin. Dans sa rage impuissante,
Il bondit, hurle et fait des efforts inouïs
Pour se tirer des lacs dans lesquels il est pris.
Mais ses suprêmes bonds, mais ses cris, mais sa rage,
Ne lui servent à rien ; il ne peut en sortir :
« Malheureux que je suis !… Il me faut donc mourir !
« S’écrie en gémissant cette bête sauvage.
« De mes longs et sanglants forfaits,
« Impitoyable sort ! veux-tu tirer vengeance ?…
« Laisse-moi vivre encor pour faire pénitence,
« Je fus si criminel !… Oh sort ! je te promets
« D’aller me choisir loin du monde
« Une solitude profonde,
« Où, plein de repentir, je supplîrai le ciel
« De pardonner un grand coupable !… »
— « Tu mens !… répond le Sort, infâme criminel !…
« Tu mourras… aujourd’hui je suis inexorable.
« Pendant trop longtemps n’as-tu pas »

 
« Semé la mort et le carnage ?…
« Et je croirais à ton langage ?…
« Non, non, je l’ai dit, tu mourras !… »

L’homme peut entasser longtemps crimes sur crimes
Et se croire impuni ;
Mais il arrive un jour où le sang des victimes
Retourne contre lui.
Dieu veille ! et sa justice
Lente, mais toujours sûre, atteint le meurtrier
Sur la pourpre ou la paille, et va le châtier
Quand il y croit le moins, quoiqu’il fasse ou qu’il dise.