Fables (Stevens)/54

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Imprimerie de John Lovell (p. 100-102).

LIV.

LE RUSTRE, LE BOUFFON ET LE PEUPLE ROMAIN.


Du temps des empereurs romains,
En tous lieux pullulaient à Rome
Histrions, bateleurs, mimes et baladins
Pour amuser un peuple à l’état de fantôme.
Les Brutus, les Césars dormaient dans leurs tombeaux ;
Et leurs fils, descendants indignes de tels pères,
Abrutis sous le joug de princes sanguinaires,
Ne demandaient que des tréteaux
Et du pain. Certain soir, un bouffon très habile,
Les ayant égayés par ses pointes d’esprit,
En plein théâtre prétendit
Qu’il lui serait chose facile
De leur montrer le lendemain
Un tour fameux, superbe, inouï, surhumain.
La nouvelle bientôt s’écoule
En allant crescendo. Rome entière ira voir
Le cirque. Il s’ouvre, on crie, on se presse, on se foule ;
Mais les mille gradins ne peuvent recevoir
Tout le public. Bientôt apparaît sur la scène
Le baladin.
Chacun alors se tait et retient son haleine…
Après quelques lazzis cet histrion enfin
Contrefait à ravir les cris du marcassin ;
Et pour montrer à tout le monde

Que ces cris
Étaient siens, et non pas d’un animal immonde
Qu’il aurait pu fort bien cacher sous ses habits,
Il ôte son manteau, découvre sa tunique…
Le peuple éclate alors en applaudissements,
Il le loue, il l’admire, il le proclame unique !…
Lorsque soudain un rustre, ayant quitté les rangs,
Va se planter tout droit au milieu du théâtre :
« Peuple Romain ! dit-il, je ne suis rien qu’un pâtre,
« Mais je vous jure par les Dieux !
« Que demain soir je saurai crier mieux… »
Le lendemain on vit même affluence
Au cirque se presser. L’histrion tout d’abord,
Au sein du plus profond silence,
Comme la veille à grogner recommence,
Et chacun d’applaudir plus fortement encor.
C’est un assourdissant et roulant tintamarre.
Notre rustre, à son tour, à crier se prépare,
Et pour montrer aussi qu’il n’est pas imposteur,
Il entr’ouvre sa toge, il montre sa poitrine
Et répète, un à un, les faits du bateleur.
Cet homme cependant, plus fin qu’on n’imagine,
Adroitement tenait caché sous son manteau
Un pourceau
Qu’il avait emprunté d’une ferme voisine.
Il lui pince l’oreille avec force, et le mal
Qui même fait crier notre nature humaine
À plus forte raison fit grogner l’animal :
« À la porte, le rustre !… Eh ! vite qu’on le mène
« Au Tibre et qu’on l’y jette !… Oh, l’infâme manant !… »

Cria le peuple entier hurlant, vociférant.
— « Oui-dà ! reprit le rustre, est-ce ainsi qu’on adjuge
« La palme aux sots ?… tenez, pauvre peuple romain,
« Regardez ; votre mime est-il plus marcassin
« Que celui-ci ?… voyons… saluez votre juge ?… »

Si contre vous jamais le peuple est prévenu,
Poète ! seriez-vous un Homère, un Virgile,
Vous vous verrez sifflé, bafoué, méconnu,
Et vos vers les plus beaux seront du vrai Bathile.