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Festons et astragales/Les Rois du Monde

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Festons et astragalesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 14-18).

Les Rois du Monde


 
À Alfred Guérard.



I

Et le cèdre, debout sur le mont solitaire,
Disait : Béni soit Dieu, qui du sein de la terre
Fait monter comme un flot la sève dans mes flancs ;
Béni soit le Seigneur qui, pour moi seul au monde,
Garde dans ses trésors et la fraîcheur féconde,
Et les rayons étincelants !

 
Je suis le fils aîné de la nature immense.
Les germes des humains dormaient dans le silence,
Que déjà j’étendais mes bras audacieux ;
Les forêts d’aucun cri ne tressaillaient encore,
Et la brise, agitant mon feuillage sonore,
Fut le seul bruit, un jour, qui monta jusqu’aux cieux.

Dès que l’homme créé sortit de la poussière,
Devant ma majesté puissante et séculaire
Il inclina la tête, apprit à me bénir,
Et cachant tous ses dieux sous mon écorce dure,
Il fit de mes rameaux, durant la nuit obscure,
Tomber les voix de l’avenir.

Sous mes pieds immortels, les familles humaines
Ont vécu leur saison, comme l’herbe des plaines.
Du temps qui détruit tout, seul j’ai bravé l’affront ;
Et quand l’orage passe, en ébranlant les villes,
Les siècles, plus nombreux que mes feuilles mobiles,
Tremblent confusément, suspendus à mon front.

Gloire à Dieu ! gloire à Dieu !… je suis le roi du monde !
La vie, à mon flanc noir, glisse lente et profonde ;
Dans le granit des monts j’enfonce mes cent pies.
Le nuage, en passant, se déchire à ma cime,
Et je reste, ici-bas, comme un pilier sublime
Sur qui les cieux sont appuyés !




II

Et l’homme, sur son front posant le diadème,
Disait : — Béni soit Dieu dont la bonté suprême
Mit tant de force en moi !
Mon génie à toute heure allonge mes domaines ;
Sur tous les océans et par toutes les plaines,
Je suis, je suis le roi !

Les saisons, dépouillant les campagnes vermeilles,
Pour ma soif et ma faim répandent leurs corbeilles
Sous mes plafonds sculptés.
Pour moi fermente l’or aux veines de la mine,
Pour moi le flot salé polit la perle fine
Dans les immensités.

À chacun des désirs dont mon âme tressaille,
Esclave obéissant tout un monde travaille
Et ne s’arrête pas.
Et comme des lions qu’a muselés le maître,
Les éléments soumis, en me voyant paraître,
Bondissent sur mes pas.

Les fleuves murmurants font tourner mes machines,
Le feu grince et se tord dans mes noires usines,
L’air se plie à ma loi.

Et quand je veux, un jour, visiter mon empire,
Je dis aux vastes mers : « Soulevez mon navire ! »
Aux vents : « Emportez-moi ! »

Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! ma volonté féconde
Est un moule puissant où je jette le monde
Pour qu’il garde mon pli.
Et quand je passe, calme et portant mon idée,
La montagne se range, et la mer débordée
Se refoule en son lit.


III

Le cèdre au front superbe est couché dans la plaine,
L’homme s’est endormi dans son tombeau glacé.
Sur leurs débris sans forme, où le ver se promène,
Un. bruit mystérieux lentement a passé :

« À nous, à nous ! les temps et l’avenir sans bornes !
À nous, fils de la mort et frères du destin !
Nous peuplons du néant les solitudes mornes,
Et Dieu, de l’univers, nous fait un grand festin !

La mort, la mort nous aime : au sein de la nuit sombre
Elle ouvre les cercueils avec sa froide main ;
Elle nous dit : « Mes fils, que faites-vous dans l’ombre ?
La tombe est-elle vide, et n’avez-vous pas faim ?


Je vous apporterai de belles jeunes filles
Piles comme des lis, et des enfants tout blond
Car c’est pour vous, ô vers, que croissent les familles,
Ainsi que des troupeaux parques dans les vallons ! »

Et puis, la mort nous quitte et s’en va par la terre ;
Elle franchit les monts et passe les grands flots,
Traînant, comme un butin, le cidre centenaire,
Ou prenant le navire avec les matelots.

Gloire, gloire au Seigneur ! il fit du ciel immense
Un dais d’azur et d’or à notre royauté.
Où le monde finit, notre empire commence,
Solitaire et profond comme l’éternité.

Toujours retentira la chute monotone
Des siècles, l’un sur l’autre, en la nuit emportés.
Et tomberont, sans cesse, au souffle de l’automne,
La feuille des forêts, et l’homme des cités.

Jusqu’à ces jours lointains de pâle solitude
Où, sur la terre morte étalant notre orgueil,
Nous rongerons le monde eu sa décrépitude,
Comme un cadavre froid qui n’a pas de cercueil !