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Feuillet Echec et mat/II

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Michel Lévy frères éditeurs (p. 6-11).
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ACTE II.



Scène I.

OLIVARES, assis à la table de gauche, sonnant ; DIEGO.

DIEGO, entrant.

Qu’ordonne Son Excellence ?


OLIVARES.

N’y a-t-il personne dans la galerie ?


DIEGO.

Le capitaine Riubos, Excellence, est arrivé à onze heures précises comme d’habitude pour faire son rapport à monseigneur.


OLIVARES.

Comme d’habitude ? pour faire son rapport ? Vous devenez observateur, monsieur Diego.


DIEGO.

Monseigneur, comme je vois tous les jours don Riubos venir à la même heure…


OLIVARES.

Monsieur l’huissier, vous êtes trop clairvoyant, Souvenez-vous que pour bien remplir certaines places ; et la vôtre est du nombre, il faut sinon être un sot, du moins le paraître. Allez, faites entrer don Riubos.


DIEGO.

Capitaine, Votre Seigneurie peut entrer.


Scène II.

OLIVARES, toujours assis ; LE CAPITAINE, essoufflé, entrant par le fond.

OLIVARES.

Prenez votre temps, capitaine, prenez votre temps.


LE CAPITAINE.

Votre Excellence m’excusera ; mais depuis trois mois que j’ai reçu ce maudit coup d’épée, il est de fait que j’ai l’haleine courte.


OLIVARES.

De sorte que vous ne vous souciez pas de renouer cette conversation avec le duc d’Albuquerque.


LE CAPITAINE.

Pourquoi pas ?


OLIVARES.

À merveille ! J’espère, capitaine, que vous avez sur vous vos tablettes ?


LE CAPITAINE.

Elles ne me quittent jamais, Excellence.


OLIVARES.

Et depuis hier, les avez-vous enrichies de quelque fait intéressant ?


LE CAPITAINE.

Votre Excellence peut en juger.


OLIVARES.

Voyons. (Il tend la main pour prendre les tablettes.)


LE CAPITAINE.

Pardon, monseigneur, mais j’ai l’écriture la plus bizarre du royaume.


OLIVARES.

Lisez donc.


LE CAPITAINE, tirant ses tablettes avec gravité.

C’était hier 27 juin de l’an de grâce 1641, le treizième du règne de Sa Majesté Philippe IV, et le quarante-troisième de mon âge.


OLIVARES.

Passons, Riubos.


LE CAPITAINE.

Bien déjeuné à neuf heures, au café de la place Mayor, sans incident ; dîné en compagnie de plusieurs militaires et étrangers de distinction. L’un d’eux, qui s’était, posé en mécontent, s’étant échauffé à propos de l’administration de Votre Excellence, je l’excitai, de façon qu’il se compromit gravement. Je sortis pour l’attendre à la porte. Voyant que je me levais, il se leva, et me suivit ; arrivé dans la rue, je voulus l’arrêter ; lui, de son côté, étendit la main et me saisit au collet. Une explication s’ensuivit. Il me dit qu’il était attaché à la police de Sa Majesté ; je lui répondis que je n’étais pas étranger à celle de Votre Excellence ; sur quoi, nous étant salués avec la courtoisie qu’on se doit entre gentilshommes, nous tirâmes chacun de notre côté.


OLIVARES.

Ceci est sans intérêt. Passez, Riubos, passez.


LE CAPITAINE.

Pendant la nuit, jeunes filles enlevées, trois ; femmes surprises par leurs maris, dilo ; alguazils tués, six ; voleurs arrêtés, zéro.


OLIVARES.

Je vous avais recommandé une surveillance toute particulière à l’égard de certains personnages. (Il se lève.)


LE CAPITAINE.

Ah ! très-bien, monseigneur. Le duc d’Albuquerque est parti à cinq heures du matin pour aller passer la revue des gardes à Alcala.


OLIVARES.

Allons, pas mal.


LE CAPITAINE.

Votre Excellence m’encourage. Comme on envoyait ce matin le duc passer une revue à trois lieues d’ici, un messager partait pour Herrera, chargé d’un ordre positif de la reine qui rappelle la duchesse à la cour. La duchesse arrivera donc au palais au moment où le duc arrivera sur le champ de manœuvres ; coïncidence notable, si j’ose dire toute ma pensée.


OLIVARES.

Décidément, capitaine, vous êtes une sommité dans votre genre.


LE CAPITAINE.

Les dames me l’ont dit quelquefois, monseigneur.


OLIVARES.

Les dames ? seriez-vous galant, capitaine ?


LE CAPITAINE.

À mes heures, Excellence.


OLIVARES, à part.

Quel prétentieux animal ! (Haut.) Mais quelque distraction que vous donnent les dames, vous n’avez pas manqué, je présume, de vous informer des sentiments de la duchesse à l’égard de son mari ?


LE CAPITAINE.

C’était une des recommandations de Votre Excellence, et ce que Votre Excellence me dit une fois reste à jamais gravé dans ma mémoire.


OLIVARES.

Eh bien !


LE CAPITAINE.

Votre Excellence a-t-elle entendu parler de cet oiseau rare, le rara avis dont parle Juvénal, mon auteur favori ?


OLIVARES.

Le phénix.


LE CAPITAINE.

C’est cela. Eh bien ! le duc l’a trouvé.


OLIVARES.

Ainsi la duchesse…


LE CAPITAINE.

Adore son mari, après un mois de tête-à-tête, un mois de solitude et trois mois de mariage.


OLIVARES.

Cela regarde le roi. Passons. Je vous avais encore recommandé une autre personne que le duc et la duchesse.


LE CAPITAINE.

Votre Excellence veut parler du comte de Villa-Mediana, ce jeune poète qui fait si bien les satires ? Eh bien ! j’espère, monseigneur, qu’aujourd’hui même l’objet de son amour mystérieux me sera connu.


OLIVARES, vivement.

Vous dites ?


LE CAPITAINE.

Je dis que Votre Excellence veut que je répète, non point parce qu’elle n’a pas entendu, mais parce qu’elle doute ; je dis que chaque soir, de neuf à dix heures, un homme s’introduit, pardessus les grilles du parc, dans le jardin réservé à Leurs Majestés, et s’y promène une partie de la nuit.


OLIVARES.

Au-dessous des fenêtres de l’appartement de la reine ?


LE CAPITAINE.

Et de ses femmes, monseigneur.


OLIVARES.

Oui, oui. Et cet homme ?


LE CAPITAINE.

Est juste de la taille du comte.


OLIVARES.

Est-ce tout ce que vous en pouvez dire ?


LE CAPITAINE.

Je n’ai été prévenu qu’hier matin. Je me suis embusqué hier soir ; mais la nuit était noire en diable.


OLIVARES.

Et sur les balcons, rien ?


LE CAPITAINE

Si fait, une forme blanche, visible même au milieu de l’obscurité.


OLIVARES.

C’était la reine.


LE CAPITAINE, vivement.

Ou l’une de ses femmes, Excellence ; remarquez que je ne précise rien.


OLIVARES.

Et vous n’avez pas suivi cet homme ?


LE CAPITAINE.

Au contraire, pas pour pas ; si bien que j’ai trouvé, à la place ou il s’était arrêté un instant, un nœud d’épée.


OLIVARES.

L’avez-vous ?


LE CAPITAINE.

Certainement. Seulement, pendant que je me baissais pour le ramasser, l’homme a disparu.


OLIVARES.

Mais vous avez le nœud ?


LE CAPITAINE.

Le voici. (Olivares saisit rapidement le nœud.)


OLIVARES.

Couleur de feu. Il me semble, en effet, en avoir vu un pareil à l’épée du comte. Vive le ciel ! voilà un heureux jour, capitaine ! Vous passerez ce soir chez mon trésorier, et vous trouverez un ordre de vous payer mille piastres.


LE CAPITAINE.

L’heure, Excellence ?


OLIVARES.

Six heures, si vous voulez.


LE CAPITAINE.

Je n’y manquerai pas, monseigneur.


L’HUISSIER.

Le roi se rend près de Son Excellence.


OLIVARES.

Capitaine, sortez par la chambre du conseil et le petit escalier, mais ne vous éloignez pas du palais.


Scène III.

OLIVARES, seul un moment ; puis LE ROI.

OLIVARES.

Je les tiens maintenant, mes deux fiers ennemis : Albuquerque ! Mediana ! Oh ! deux noms odieux ! deux noms qui troublent depuis assez de temps mon repos ! Tandis que cet enfant, hautain prenait ici ma place dans la faveur du maître, l’autre, ce railleur impitoyable, envoyait jusque du fond d’un autre monde sa renommée instiller à la mienne. Mais je les perdrai tous deux, l’un par sa jalousie, l’autre par son amour insensé ; oui, aujourd’hui même si je puis ! Quand éclatera la tempête à laquelle je dois m’attendre, il faut que je sois seul maître de l’esprit du roi…… Leur disgrâce ou la mienne ! (Le roi entre.)


LE ROI.

Olivares, j’ai un conseil à vous demander.


OLIVARES.

Sire…


LE ROI.

Nous faisons, vous le savez, une comédie avec Mediana.


OLIVARES.

En effet. (À part.) Le roi parle toujours au pluriel. (Haut.) Et le sujet est-il arrêté ?


LE ROI.

Oui, duc. Ce sont les amours de François Ier avec madame d’Étampes.


OLIVARES.

Sa Majesté jouera François Ier ?


LE ROI.

Oui.


OLIVARES.

Et le duc d’Albuquerque ?


LE ROI.

J’ai envie de lui proposer le rôle de M. d’Étampes. Croyez-vous qu’il acceptera ?


OLIVARES.

Nous tâcherons.


LE ROI.

Au reste, ne pensez-vous pas que la duchesse aura saisi avec empressement l’occasion de cette lettre de la reine pour se sauver de sa prison ?


OLIVARES.

De sa prison ! Oh ! sire, le mot est dur pour M. d’Albuquerque.


LE ROI.

En vérité, Olivares, je suis peu disposé à l’épargner. Depuis trois mois, cet homme fait manquer tous nos projets. Nous faisons un complot pour isoler la duchesse Sidonia, il l’épouse, et il enlève la nouvelle mariée de la cour. Nous le rappelons en lui donnant un commandement, dans l’espérance qu’il ramènera sa femme avec lui ; pas du tout, il revient seul, et tout cela par instinct de contrariété, car il ne se doute de rien.


OLIVARES.

Sire, le duc n’en est peut-être encore qu’à ces vagues pressentiments qui précèdent les catastrophes. Mais il a l’esprit trop judicieux pour négliger ces avertissements providentiels ; sans savoir d’où viendra le coup, il le flaire et se met en garde.


LE ROI.

Eh bien ! nous verrons comment il va parer celui-ci. La duchesse, si elle obéit, comme je n’en doute pas, à cet ordre de la reine, sera ici vers midi, tandis que, selon toute probabilité, le cher duc ne reviendra que demain.


OLIVARES.

Oui, mais demain, ce sera à recommencer ; le piège où il aura été pris le rendra plus déliant encore.


LE ROI.

Mais, en vérité, ce n’est pas la peine, mon cher duc, d’être premier ministre, de s’appeler Olivares, de passer pour le premier politique du monde, si tu ne trouves pas moyen d’éloigner, pour huit jours, un mari de sa femme.


OLIVARES.

On pourrait susciter au duc quelques démêlés avec l’inquisition.


LE ROI.

Songez, Olivares, que je ne voudrais pas le jeter dans un péril sérieux.


OLIVARES.

Comment Votre Majesté peut-elle supposer ?… le duc, un ami à moi !


LE ROI.

Duc, est-ce que je n’entends pas ?… (Il va à la fenêtre de côté.)


OLIVARES.

En effet, sire, un carrosse entre dans la cour du palais.


LE ROI.

Aux armes du duc.


OLIVARES.

Oh ! l’excellente vue qu’a Votre Majesté.


LE ROI.

C’est elle, enfin !… après trois mois d’ennuis mortels… Allez, laissez-moi, Olivares.


OLIVARES.

Sire, il me restait cependant quelque chose d’important à vous dire.


LE ROI.

Plus tard, plus tard ; allez, allez. Non pas par là. (Montrant le fond.) Vous pourriez la rencontrer, et vous savez qu’elle est facile à effaroucher. Par ici. (Montrant la porte latérale. — Olivares sort.)


Scène IV.

LE ROI, LA DUCHESSE.

LA DUCHESSE, apercevant le roi et s’arrêtant sur le seuil de la porte au fond.

Sire, veuillez me pardonner ; mais passant par cette chambre pour me rendre aux ordres de la reine, j’ignorais l’honneur qui m’était réservé d’y rencontrer Votre Majesté. (Elle va pour continuer sa route.)


LE ROI.

Eh bien ! que faites-vous ? vous passez ainsi.


LA DUCHESSE.

La reine a eu la bonté de me faire dire qu’elle m’attendait avec impatience.


LE ROI.

Et qui donc plus que moi, madame, peut être empressé de saluer votre retour ? Duchesse, ne soyez point assez cruelle pour ne m’apparaître que comme un regret. Et puisque cette occasion d’un entretien que je cherche depuis si longtemps m’est offerte par le hasard…


LA DUCHESSE.

Sire, je ne crois point au hasard.


LE ROI.

Ah ! ne souffrirez-vous pas que je vous dise la joie que j’éprouve de vous voir enfin sortie de captivité ?


LA DUCHESSE.

De captivité ? Je ne vous comprends pas, sire. (Ils descendent la scène.)


LE ROI.

Sans doute. Est-ce donc de votre plein gré, madame, que vous êtes demeurée si longtemps dans cet exil ?


LA DUCHESSE.

Et qui m’y aurait forcée, je vous le demande ?


LE ROI.

Madame, c’est être bien généreuse envers le duc.


LA DUCHESSE.

Généreuse envers le duc ?…


LE ROI.

Oui, qui de son côté ne se pique pas de générosité envers vous, car il semble avoir juré de détruire à la cour tous les souvenirs qu’y ont laissés votre grâce et votre esprit.


LA DUCHESSE.

Le duc, sire ? Entendons-nous bien : est-ce de monsieur d’Albuquerque que vous me parlez ?


LE ROI.

Et quel autre appellerais-je ingrat ?


LA DUCHESSE.

Et son ingratitude consiste… (Avec un peu de curiosité piquée.) Voyons, sire ?


LE ROI.

Mais à s’en aller répéter partout, avec sa feinte bonhomie, des propos étranges, où il vous affuble de je ne sais quels goûts campagnards et presque ridicules, de je ne sais quelle humeur de provinciale achevée, pour expliquer la prison où il vous retient.


LA DUCHESSE, à part.

Ah ! monsieur le duc ! monsieur le duc ! (Haut.) Et puis-je savoir, sire, quelle sérieuse occupation a empêché le duc de me recevoir à mon arrivée ?


LE ROI, ironiquement.

Une fort sérieuse, duchesse. Il passe une revue.


LA DUCHESSE.

Ah ! il passe une revue ?


LE ROI.

De mes gardes.


LA DUCHESSE.

De vos gardes. Où cela ?


LE ROI.

À Alcala.


LA DUCHESSE.

Ah ! Et quand reviendra-t-il ?


LE ROI.

Mais demain, je présume. J’ai donc la conscience de ne lui faire aucun tort en vous demandant le sacrifice de quelques-uns de vos instants.


LA DUCHESSE.

Autrement, Votre Majesté ne se le pardonnerait jamais, n’est-ce pas ?


LE ROI.

Me refusez-vous ?


LA DUCHESSE.

Ce serait mal rentrer en cour que d’y débuter par un acte de désobéissance envers Votre Majesté. (À part.) Ah ! monsieur le duc !


LE ROI.

Belle duchesse… (En ce moment on entend des cris et une musique militaire sur la place du palais.)


LA DUCHESSE.

Qu’est-ce que cela, sire ?


LE ROI.

Rien, madame ; quelques bohèmes qui passent. Depuis trois mois…


LA DUCHESSE.

Mais, sire c’est sur la place du palais.


LE ROI.

Voyons, refusez-vous de m’écouter ; quand depuis trois mois… trois siècles…


LA DUCHESSE.

Mais en vérité, sire, c’est une aubade qu’on vous donne. Voyez donc…


LE ROI, allant à la fenêtre de droite, à part.

C’est insupportable. (Haut.) Voyons. Ah ! c’est un régiment de mes gardes qui rentre en ville, et qui s’est arrêté devant le palais.


LA DUCHESSE.

Mais il me semble qu’il y en a plusieurs, sire.


LE ROI, la ramenant au fauteuil.

Nous n’en serons que mieux gardés. Belle duchesse…


LA DUCHESSE.

Sire, monsieur d’Albuquerque. (Les cris et la musique cessent.)


Scène V.

LE ROI, LE DUC, entrant vivement par le fond ; LA DUCHESSE.

LE ROI.

Le duc !


LE DUC.

Sire, pardon. Madame la duchesse…


LE ROI, embarrassé et dépité.

Mon cher duc, je remerciais la duchesse d’avoir bien voulu se rendre au désir de la reine en revenant à la cour. Elle me demandait de vos nouvelles, et je lui disais que vous passiez la revue de mes gardes à Alcala. Je croyais que cette revue ne faisait que commencer, duc ?


LE DUC.

Sire, sur la demande de messieurs vos gardes, je les avais convoqués pour six heures du matin, afin de leur épargner la grande chaleur du midi.


LE ROI.

Mais cela ne m’explique pas, duc, comment vous revenez avec eux ; à moins que ce ne soit pour conquérir ma capitale.


LE DUC.

Sire, tout au contraire ; c’est pour vous rendre une province qui menace de vous échapper.


LE ROI.

Vous voulez parler du Portugal ?


LE DUC.

Oui, sire. Au milieu de la revue est arrivée la nouvelle, vraie ou fausse, de l’insurrection. Alors les troupes ont fait éclater un tel enthousiasme, elles ont demandé à marcher avec de telles instances, que j’ai crû être agréable au roi en lui donnant le spectacle de cet unanime dévouement.


LE ROI, avec ennui.

Si bien que les voilà, et vous voilà avec elles.


LE DUC.

Oui, sire.


LE ROI.

C’est bien ; merci, duc. Allez dire à mes gardes que leur dévouement me touche.


LE DUC.

Oh ! sire, vous ne pouvez vous dispenser de vous montrer. Ils ont fait trois lieues en plein soleil pour voir l’auguste visage de Votre Majesté, et j’ai osé promettre…


LE ROI.

Duc !


LE DUC.

Oh ! je le savais bien. (Il ouvre la porte vitrée de la terrasse extérieure.) Messieurs les gardes, voici le roi.


LE ROI, à part.

Ah ! monsieur le héros, vous me le payerez.


LES CRIS.

Le roi !… le roi !… (la musique reprend, au dehors.)


LE ROI, forcé d’aller au balcon. (On entend des cris de Vive le roi !)

Me voici, mes amis, me voici. Oui, oui, soyez tranquilles, vous irez en Portugal.


LES CRIS.

Vive le roi !… vive Philippe IV !… vive l’Espagne !


LE DUC, à la duchesse.

Par quel hasard ici, madame ?


LA DUCHESSE.

Un ordre de la reine.


LE DUC

Bien ! merci. (Au roi, qui revient du fond.) Qu’ordonne Votre Majesté ?


LE ROI.

Rien, duc, à vous du moins… Madame, je vous parlais de l’impatience que la reine a de vous voir. J’espère que vous ne la ferez pas attendre. Adieu, duc. Nous allons songer au moyen de récompenser dignement ces braves gens, et leurs officiers. (Il sort.)


Scène VI.

LE DUC, LA DUCHESSE.

LE DUC, à part.

Il est furieux. Il parait qu’il était temps que j’arrivasse. (À la duchesse.) Eh bien ! vous me quittez, madame ?


LA DUCHESSE.

N’avez-vous pas entendu ce que vient de me dire Sa Majesté, que la reine m’attend ?


LE DUC.

Oh ! duchesse, vous me permettrez bien de vous féliciter auparavant, n’est-ce pas, de ce que le goût de la retraite vous ait passé si vite. Le bonheur que j’éprouve en vous voyant à la cour est d’autant plus grand qu’il était inattendu.


LA DUCHESSE.

Il n’y a pas longtemps que j’y suis, comme vous voyez. Eh bien ! j’ai déjà entendu dire que certaines personnes m’y faisaient une réputation de femme bizarre et à demi sauvage, fort capable de m’y ridiculiser à tout jamais…


LE DUC.

Je vois avec désespoir, madame, que l’on m’aura desservi près de vous.


LA DUCHESSE.

Mais, si je ne me trompe, monsieur, vous ne seriez pas fort contrarié qu’on me prit dans ce pays-ci pour une femme bonne à vivre dans les bois seulement.


LE DUC.

J’aurais de la peine, madame, à donner de l’apparence à un pareil bruit. D’ailleurs, dans quel but ? ce serait mentir effrontément, et cela pour mentir.


LA DUCHESSE.

Je ne crois pas un seul mot de ce que vous dites, mon cher duc ; continuez.


LE DUC.

Vous rappelez-vous, chère duchesse, une chose aimable que vous m’avez dite il y a cinq jours, pendant mon apparition au château d’Herrera, et comme nous nous promenions dans le parc ? nous passions en ce moment-là près de la statue d’Apollon.


LA DUCHESSE.

C’est possible, duc, mais ma mémoire est courte et ne va pas jusque-là.


LE DUC.

C’est d’autant plus fâcheux, que vous êtes assez économe de ces mots-là pour qu’il n’y ait pas lieu à confusion.


LA DUCHESSE.

Dites quelle était cette chose, et peut-être m’en souviendrai-je.


LE DUC.

Ah ! voilà qui est étrange ; voyez la force de la sympathie, je ne m’en souviens pas non plus.


LA DUCHESSE.

Alors pardon, duc. (Elle fait un mouvement pour sortir.)


LE DUC, l’arrêtant.

Gageons, duchesse, que vous pensez que c’est la reine qui vous a mandée ici ce matin.


LA DUCHESSE.

Comme la lettre était de sa main, j’ai eu la simplicité de me figurer cela, moi.


LE DUC.

Eh bien ! vous vous trompez ; c’est le roi.


LA DUCHESSE.

Vous figurez vous que cela m’intéresse beaucoup, duc, ce que vous me dites en ce moment ?


LE DUC.

Voyons, parlons franc. Est-ce à dire que vous ignorez que le roi d’Espagne et des Indes vous aime éperdument, et qu’il a pour rival le duc d’Albuquerque ; ou bien, aurais-je l’heur de vous l’apprendre, duchesse ?


LA DUCHESSE.

Est-ce d’aujourd’hui que vous vous êtes aperçu de cet amour ?


LE DUC.

Peu importe, si je m’en suis aperçu à temps. Car, pardon de l’indiscrétion, duchesse, vous n’en êtes pas encore venue, je présume, à partager ces beaux sentiments ?


LA DUCHESSE.

Qu’en savez-vous ?


LE DUC.

Parbleu ! vous ne me le diriez pas, je suppose. (La duchesse sourit.) En vérité vous êtes une femme singulière, chère duchesse.


LA DUCHESSE.

Et vous un homme fort injuste, mon cher duc.


LE DUC.

Injuste ! parce que je ne puis m’empêcher de vous prévenir du danger qui vous menace !


LA DUCHESSE.

À votre compte, je suis donc la seule menacée ?


LE DUC.

Oui, sans doute ; qu’ai-je à voir là-dedans, moi ?


LA DUCHESSE.

C’est sérieusement que vous parlez ?


LE DUC.

On ne peut plus sérieusement, duchesse.


LA DUCHESSE.

Pardon, duc, mais c’est moi qui ne vous comprends plus.


LE DUC.

Si j’ai la hardiesse de m’informer de vos affaires, pouvez-vous vous méprendre à l’intérêt qui m’y engage, chère duchesse ? Est-ce que je suis jaloux, bon Dieu ? Est-ce que je suis d’humeur à contrarier vos idées, à tyranniser vos fantaisies ? Est-ce que je ne comprends pas suffisamment que vous êtes jeune et que je suis vieux ? qu’un soldat courbé sous le harnais n’a pas pour une femme un attrait bien puissant ; et que des lauriers flétris sur une tête grisonnante ne valent pas des cheveux noirs bouclés sur un front de vingt ans ?


LA DUCHESSE, troublée.

Où voulez-vous en venir, monsieur ?


LE DUC.

Écoutez-moi donc. Mon amour, très-profond sans doute, n’est pas si violent qu’il en devienne aveugle. Ce n’est point, je le sais, à mon âge qu’on peut répondre à ces élans du cœur, à ces aspirations vers les régions célestes, enfin à tous ces besoins d’une jeune âme comme la vôtre ; non, je ne m’abuse point là-dessus, duchesse, et jamais je ne me suis flatté d’occuper toutes vos pensées, de remplir tous vos instants de rêverie ; tout au contraire, au moment où l’idée m’est venue de vous donner mon nom, je me suis d’abord armé de courage contre les chances qu’une trop grande différence d’âge et de mérite me faisait courir, j’ai prévu quelque sentiment dont je pourrais peut-être souffrir, jamais m’offenser. Madame, je vous connais ; mais je connais aussi le roi : son amour n’est pas de ceux qui tendent aux choses célestes. J’ai cru devoir vous en donner l’avis paternel ; duchesse, vous en ferez ce que vous voudrez, et maintenant je n’ai plus qu’à vous faire compliment sur votre parure, qui est du meilleur goût.


LA DUCHESSE.

Quoi ! vous n’avez rien autre chose à me dire ?


LE DUC.

Non, rien dont je me souvienne.


LA DUCHESSE.

Voyez comme cela est fâcheux, car la mémoire m’est revenue à moi, et je crois me rappeler maintenant cette chose aimable que je vous ai dite, il y a cinq jours, près de la statue d’Apollon.


LE DUC.

Ah ! vraiment.


LA DUCHESSE.

Cher duc, (Elle présente son front à son mari.) n’était-ce point cela ?


LE DUC, l’embrassant avec transport.

Avouez que nous avons eu grand’peur, tous deux ?


LA DUCHESSE.

Quoi ! vous aussi ?


LE DUC.

Plus que vous, chère Diana !


LA DUCHESSE.

Oh ! c’est impossible ! (Appuyée sur le bras de son mari, et avec tendresse.) Vous plait-il que je retourne à Herrera, monseigneur ?


LE DUC, de même.

Il me plaît que vous restiez où je suis, madame.


LA DUCHESSE.

Merci, cher duc, et adieu.


LE DUC.

Allons, je suis assez content de ma matinée.


LA DUCHESSE.

Je le crois bien ! Vous avez fait fuir un roi et fait attendre une reine. (Elle sort par la droite.)


Scène VII.

LE DUC D’ALBUQUERQUE, seul.

Défendre à la fois sa femme contre l’amour d’un roi et son ami contre l’amour d’une reine, la tâche est laborieuse ; mais avec l’aide de Dieu nous y parviendrons, je l’espère ; et maintenant que Leurs Majestés nous donnent un instant de répit, voyons un peu quelles sont ces tablettes que j’ai trouvées en montant le grand escalier ; celles de quelque courtisan, sans doute ; et que peuvent être les tablettes d’un courtisan ? Le Seigneur m’est témoin que s’il y avait le moindre nom là-dessus, les plus petites initiales, je les renverrais vierges à leur propriétaire ; mais rien qui puisse m’indiquer… Il faut bien les ouvrir. Ouvrons-les donc. Oh ! oh ! c’est de quelque grand penseur, car elles sont bien remplies.

« Aujourd’hui, 6 mai 1641, le roi s’est rendu à l’église del Carmen, sous prétexte d’y faire ses dévotions ; mais derrière lui les portes de l’église ont été fermées ; alors il a passé de l’église dans la sacristie, et de la sacristie dans une voiture sans livrée et sans armoiries, laquelle voiture a conduit Sa Majesté à la porte de la comtesse de Miradores, dont le mari est en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. »

Ah ! ah ! voici qui me paraît assez curieux. Continuons :

« Le roi est resté une heure avec la comtesse ; puis il est revenu à la porte de la sacristie, est rentré dans l’église, et est remonté dans sa voiture en disant son chapelet ; les dévotions de Sa Majesté étaient faites. »

Celui auquel appartiennent ces tablettes est, à coup sûr, un grand observateur. Continuons :

« Aujourd’hui, 2 avril, le comte-duc est demeuré une heure enfermé avec le rabbin Manassé, qu’on soupçonne de donner dans l’astrologie. — Instruire le grand inquisiteur. »

(Avec dégoût.) Diantre mais cela n’est plus d’un observateur, c’est d’un espion. Voyons encore :

« Aujourd’hui, 28 juin, » (S’interrompant.) c’était hier ! (Continuant : ) « à neuf heures du soir, par l’ordre du comte-duc, je me suis embusqué vers la partie des jardins du palais qui regarde le nord, afin de surprendre le galant qui vient rôder sous les fenêtres de la reine. (Il lit plus vivement et avec un intérêt marqué.) À neuf heures et demie, un homme a passé près de moi, que j’ai cru reconnaître pour le comte de Mediana ; je l’ai suivi, mais pas d’assez près pour être tout à fait certain de l’identité ; trouvé sur sa trace un nœud d’épée couleur de feu ; m’assurer demain si le comte ne porte pas d’habitude à l’épée des rubans de cette couleur. »

C’est bien ! je l’avais prévu ! le ministre avait des soupçons ! il tient maintenant cet imprudent jeune homme ! Oh ! mais quel est donc le misérable, l’infâme complaisant qui… Ah ! voici une espèce de portefeuille, des lettres : « Au très-illustre seigneur don Riubos, rue Saint-Jacques, près la porte du Soleil. » Dieu me pardonne, c’est à mon capitaine ! Ah ! par ma foi, à la première rencontre que je ferai de lui, je lui présenterai mes excuses de l’avoir pris si longtemps pour un galant homme ! (La porte du premier plan s’ouvre.) Ah ! voici un de ses patrons ! Parbleu ! tant mieux ! je suis bien aise, sans plus attendre, de pouvoir passer ma colère sur quelqu’un.


Scène VIII.

LE DUC D’ALBUQUERQUE, OLIVARES, sortant de la porte de droite, et se dirigeant vers le fond.

LE DUC.

Ah ! comte-duc, je sais que vous me cherchez, me voilà.


OLIVARES.

Moi ?…


LE DUC.

Oui, vous.


OLIVARES.

Je ne comprends pas.


LE DUC.

Vous me cherchez, vous dis-je, et je suis heureux de me trouver là.


OLIVARES, descendant la scène.

Puisque vous êtes si bien instruit, duc, vous savez, sans doute aussi pourquoi je vous cherche ?


LE DUC.

Parbleu !


OLIVARES.

Eh bien, dites-le-moi, vous me ferez plaisir.


LE DUC.

Vous me cherchez, parce que le roi a fait une comédie.


OLIVARES.

Ah !


LE DUC.

Oui, traduite de Plaute ou de Térence, je ne sais plus bien, un Amphitryon.


OLIVARES.

Ah ! vraiment ?


LE DUC.

Et, comme il vous a offert un rôle dans sa comédie, vous voulez me consulter pour savoir si vous devez accepter ?


OLIVARES.

Et quel est ce rôle ?


LE DUC.

Celui de Mercure… Acceptez, mon cher duc, acceptez ; seulement défiez-vous de Sosie. C’est un conseil d’ami que je vous donne. Adieu, duc. Défiez-vous de Sosie. (Il sort par le fond.)


Scène IX.

OLIVARES.

L’insolent ! (Appelant Diego.) Faites entrer le capitaine Riubos. (Diego sort.) Défiez-vous de Sosie. Oui, c’est un bon conseil, et je le suivrai.


Scène X.

LE CAPITAINE, OLIVARES.

OLIVARES.

Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit ce matin, capitaine ?


LE CAPITAINE.

Votre Excellence m’a dit de demander un ordre d’arrestation au grand inquisiteur.


OLIVARES.

Et vous l’avez ?


LE CAPITAINE.

Le voici.


OLIVARES.

En blanc ?


LE CAPITAINE.

Comme toujours, Voyez.


OLIVARES.

Rassemblez une escorte suffisante, et, au nom du saint-office, arrêtez M. le duc d’Albuquerque.


LE CAPITAINE.

Arrêter le duc d’Albuquerque !


OLIVARES.

Sur votre tête, vous m’en répondez !


LE CAPITAINE.

El si dans la lutte il arrive un accident.


OLIVARES.

À qui ?


LE CAPITAINE.

À moi, je suppose ?


OLIVARES.

Hé ! tant pis pour vous !


LE CAPITAINE.

Et si l’accident arrivait au duc ?


OLIVARES, sortant par le fond.

Alors, malheur à vous ! (Riubos fait un jeu de scène. Le rideau tombe..)