Feuillets épars/Daubin l’ancien

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Imprimerie Bénard (p. 41-44).

DAUBIN L’ANCIEN


À M. le Professeur O. L.


Daubin était notre aîné à tous. De quoi vivait-il ? Il ne faisait rien, car une maigre rente suffisait à ses besoins de bohème. Oui, il était bien resté bohème… des derniers peut-être ? Au fait, aurait-il pu mener une autre vie ? N’était-il pas orphelin ? Sa vraie famille se bornait à notre compagnie, troupe de jeunes philosophes turbulents et obscurs. Au milieu de nous, il pérorait, donnait des conseils presque paternels sur nos cours (qu’il n’avait jamais suivis), sur le billard (où il était généralement dans son mauvais jour). Bon camarade, au demeurant, aimant les cartes et les ripailles et affectant le dédain de la femme. Il avait adopté le genre « poète désenchanté » qui plaisait beaucoup.

Quant au physique, représentez-vous un Daubin, grand, assez bien fait, une soyeuse moustache blonde lui barrant le visage, un front agrandi par une précoce calvitie, les yeux vifs, intelligents. Avec ça, un éternel sourire qu’il opposait à l’adversité des choses. Il citait du reste souvent. ce mot d’Horace : « Non semper imbres ». C’était toute sa philosophie faite d’insouciante gaîté et de patience. Lorsqu’il traversait une mauvaise période, comme il disait, il tâchait de la subir sans se plaindre, en riant s’il le pouvait. Et il y parvenait souvent.

Nous ne connaissions rien d’intime sur lui. Malgré cette réserve à notre égard, nous l’aimions bien et une « sortie » manquait quand Daubin n’en était pas.

Ce jour-là nous émettions des opinions diverses et bizarres sur la jeunesse. Un camarade, que de nombreuses pipes et de nombreux « demis » faisaient divaguer, avait expliqué que… qu’avait-il donc expliqué, ce gaillard-là ?

Nous poussions des cris et des hurlements. Cette façon peu flatteuse de signifier à l’orateur notre désapprobation restait peu effective. Les nuages bleus de fumée, qui emplissaient l’arrière place du cabaret, obscurcissaient singulièrement nos cerveaux. L’orateur, au milieu d’un tapage infernal, scandait son discours de coups de poing sur la table.

Daubin se taisait et dégustait son « Munich » à l’écart. Tout à coup, j’eus l’inspiration de le prendre pour arbitre. Tout allait enfin s’arranger ! Nous finissions toujours par partager ses opinions qui, je dois l’avouer, étaient beaucoup plus sérieuses et logiques que les nôtres. Il faut dire aussi que nous tenions Daubin pour un être supérieur, au-dessus de nos folies et de nos inconséquences.

Alors que nous avions tous un amour plus ou moins malheureux que nous racontions entre deux « demis » à quelque oreille patiente et bienveillante, lui restait muet sur ses affaires de cœur. Daubin, pour nous, était un homme, un vrai…

Il possédait ce pouvoir, que nous admirions, de ne jamais être triste, de ne pas connaître nos mélancolies, d’ignorer nos joies trop vite épuisées. Ses actes, pour nous, ne s’accomplissaient que posément et après longue réflexion. Alors que nous étions des impulsifs, il tenait en lui une volonté ferme, inébranlable.

Lui, c’était l’être qui devait réussir… nous tâchions de l’imiter. Nous nous appliquions à ne plus manifester trop bruyamment nos sentiments, à ne plus nous lamenter pour le moindre désagrément ; nous conservions le sourire comme Daubin !

— De quoi s’agit-il ? fit l’ancien d’un ton détaché.

— Nous discutions sur la jeunesse et…

— Ah ! sur la jeunesse, interrompit-il, et vous disiez quoi ?

Le camarade, qui tout à l’heure pérorait, reprit son discours interrompu.

Daubin lui ferma la bouche.

— Inepties ! Inepties ! Si c’est pour ça que vous menez ce tapage ! Vous n’y connaissez rien… ou pas grand’chose ! ajouta Daubin, conciliant. Alors son sourire l’abandonna, c’était la première fois, et il dit d’un ton triste : Ah ! si vous aviez l’expérience que j’ai !…

Nous comprenions tous que nous avions fait vibrer un souvenir brûlant dans le cœur de Daubin.

— Écoutez, dit-il, je vais vous raconter une histoire bête sur ma jeunesse. Elle est très courte, ceux qui veulent un roman seront volés.

Au fond, moi, je suis fait comme les autres. J’ai un cœur comme vous, et quoique je sois presque de votre âge, en réalité je suis beaucoup plus vieux que vous. Ceci est mon introduction.

Il y a dans la vie de chacun des épisodes marquants qui terminent une époque et en ouvrent une autre. Parfois, ces transitions sont longues et passent alors inaperçues ; parfois, le plus rarement, elles sont brusques, presque inexistantes, et on les ressent d’autant plus cruellement.

Voici mon histoire : l’aventure qui mit un terme à ma jeunesse fut banale… mais je la sentis d’une étrange façon. J’avais une maîtresse, comme tout le monde, mais je l’aimais et je croyais qu’elle avait pour moi… Bref, je passe !

J’avais un ami intime aussi, auquel je tenais beaucoup. Il venait chez nous presque tous les jours et nous passions de bonnes heures à bavarder, à fumer et à rire !

Jeanne lui était accueillante ; ils plaisantaient souvent ensemble. Et moi, ça m’amusait de les voir jouer et se taquiner comme des enfants. Ah ! c’était un bon temps !

Un jour, je reviens et je trouve la cage vide. J’attends vainement jusqu’au soir. Inquiet et fiévreux, je cours chez mon ami. On m’apprend qu’il est parti depuis le matin et qu’il ne rentrera pas avant huit jours.

Et de suite j’ai compris l’horrible trahison…

Je les ai revus et j’ai conservé un masque d’indifférence ; je leur ai même serré la main ! Ah ! vous savez, Daubin sait être original ! Mais depuis, j’ai senti que mes illusions s’étaient envolées, que j’avais vieilli, bien vieilli. J’ai vécu comme je vis, et voilà !


Quelqu’un eut le mauvais goût de faire remarquer que Daubin pleurait.

À partir de ce jour, il cessa d’être l’« ancien », le modèle respecté. Il perdit son prestige… Mais nous l’aimâmes bien mieux parce qu’on l’avait trompé et qu’il avait souffert.