Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XV

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Imprimerie Julien Lecerf (p. 75-78).

XV


Je lisais ce matin que l’Angleterre a réalisé dans les Indes quelque chose d’extraordinaire : une poignée de fonctionnaires lui suffit pour gouverner, exploiter et tenir en respect 250 millions d’indigènes.

Une telle servitude n’est rendue possible que par les divisions, les haines de race, de caste et de religion. Beau résultat des sentiments de patrie et de religion !

Cependant, a-t-on jamais assez indiqué ce qui fit la force des sentiments de patrie et de religion ?… N’est-ce pas que patrie et religion demandaient aux hommes la chose qui toujours les émeut, les soulève et les emporte : le sacrifice de soi ?

Le besoin le plus impérieux de l’âme humaine, c’est d’aimer jusqu’au dévouement absolu.

Les hommes n’ont tout leur enthousiasme, toute leur joie, que devant la mort affrontée.

— Ne pas avoir fait le sacrifice de soi-même, c’est n’avoir pas trouvé sa vraie force.

Ce dernier alinéa explique ma propre nullité et le peu qu’aura été ma vie.

Mais revenons à l’Inde si terriblement exploitée par l’Angleterre. Je me rappelle avoir lu dans Jacquemont que la domination anglaise sur une si vaste et si misérable contrée est, malgré tout, un bienfait, vu l’état moral et social du pays.

Seulement, cette réflexion de Jacquemont remonte à soixante ans, et depuis soixante ans les exploiteurs anglais et autres semblent avoir mis le monde bien à bout de patience.

Des malheureux Indiens aux mineurs belges, il n’y aurait que la longueur du bras, s’ils se tendaient la main.

Ma pensée se reporte au congrès qui vient de se clore après de si sérieuses résolutions. Qu’ils ont été beaux et bien français, et bien internationaux, nos chers compatriotes, lorsqu’au banquet d’adieu un chant ayant commencé en l’honneur de Marceau, ils ont fait changer le programme du concert ! Marceau fut un des plus purs, des plus généreux de nos soldats, — nous le fêterons dans nos fêtes nationales ; — mais l’apothéose d’un vainqueur de l’Allemagne convenait-il dans une fête internationale où des Allemands siégeaient ?

La France ne se retrouvera vraiment grande et puissante qu’en se faisant la plus internationale des nations. Son génie est là et là le sens de sa révolution adoptée par le monde entier.

Vous ne trouveriez pas sur la terre un opprimé qui ne sente cela.

Si mal venues soient-elles, ces notes me font voir et toucher du doigt l’enchevêtrement inextricable de l’individualité dans l’ensemble général des choses.

C’était à cet ensemble des choses que je croyais, en commençant, tenir mes observations et souvenirs quotidiens ; mais l’histoire est devenue vite autobiographie, tant je sentais l’autobiographie se fondre dans l’histoire.

Nous nous trouvons tous mêlés à une comédie qui, beaucoup plus que notre volonté personnelle, nous dirige et nous emporte.

Depuis combien d’années et depuis combien de siècles la comédie était-elle commencée au jour de notre naissance ?

Nous ne faisons que traverser la pièce un instant… Que de rôles divers cependant on peut y avoir joués ? Rôle de Chérubin, rôle de jeune premier, de raisonneur, de père noble, et puis le voilà Géronte ce Chérubin et ce Valère d’il y a soixante ans !

À quelle année, quel jour, quel moment, peut-on saisir son propre moi et dire : Me voilà ? ce fut le souci de Montaigne qui, voulant chez les autres et chez lui-même saisir l’individu, le voyait incessamment lui échapper, toujours changeant, toujours fuyant et s’écoutant.

« Je ne puis assurer mon objet, il va trouble et chancelant d’une ivresse naturelle ; je le prends en ce point comme il est en l’instant que je m’amuse à lui ; je ne peins pas l’être, je peins le paysage. »

Qui n’accepterait pourtant avec allégresse le beau scepticisme de Montaigne en sa conclusion : « Ce monde est un temple très saint. » II. 12.

Ces idées sont peu, très peu, conformes aux idées aujourd’hui courantes ; mais ce qu’écrivait Montaigne était-il plus dans les idées courantes de son temps ?

Arétin et Brantôme avaient bien autrement de lecteurs chez Messieurs de la noblesse, de la robe et de la soutane.

Encore aujourd’hui, que lit notre monde bourgeois ? Regardez aux vitrines des libraires, si vous le pouvez, sans rougir.

Seulement, s’en tenir aujourd’hui aux ordures de nos Arétins et de nos Brantômes, c’est de beaucoup plus honteux que ce pouvait l’être à la fin du xvie siècle.