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Fragment sur l’histoire générale/Édition Garnier/9

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ARTICLE IX.

Éclaircissements sur quelques anecdotes.

Nous pensâmes toujours[1] qu’il ne faut jamais répondre à ses critiques, quand il s’agit de goût. Vous trouvez la Henriade mauvaise ; faites-en une meilleure. Zaïre, Mérope, Mahomet, Tancrède, vous paraissent ridicules ; à la bonne heure. Quant à l’histoire, c’est autre chose. L’auteur à qui on conteste un fait, une date, doit se corriger s’il a tort, ou prouver qu’il a raison. Il est permis d’ennuyer le public ; il n’est pas permis de le tromper.

Notre esquisse de l’Essai sur l’histoire des Mœurs et l’Esprit des nations fut terminée par celle du grand siècle de Louis XIV. Nous ne cherchâmes que le vrai, et nous pouvons assurer que jamais l’histoire contemporaine ne fut plus fidèle. On nous nia d’abord l’anecdote de l’homme au masque de fer, et il est très utile que de tels faits ne passent pas sans contradiction. Celui-ci fut reconnu aussi véritable qu’il était extraordinaire ; vingt auteurs s’égarèrent en conjectures, et nous ne hasardâmes jamais notre opinion sur ce fait avéré, dont il n’est aucun exemple dans l’histoire du monde[2].

Les préjugés de l’Europe et de tous les écrivains s’élevaient contre nous, lorsque nous assurâmes[3] que Louis XIV n’avait eu aucune part au testament de Charles II, roi d’Espagne, en faveur de la maison de France : cette vérité fut confirmée par les Mémoires de M. de Torcy et par le temps.

C’est le temps qui nous a aidé à ouvrir les yeux du public sur ce débordement de calomnies absurdes qui se répandit partout vers les derniers jours de Louis XIV, contre le duc d’Orléans, régent de France[4].

Les Nonotte nous soutinrent que l’archevêque de Cambrai Fénelon n’avait jamais fait ces vers[5] agréables et philosophiques sur un air de Lulli :

Jeune, j’étais trop sage,
Et voulais trop savoir :

Je n’ai plus en partage
Que badinage ;
Et louche au dernier âge
Sans rien prévoir.

On les avait insérés dans une édition de Mme Guyon, et lorsque M. de Fénelon, ambassadeur en Hollande, fit imprimer le Télémaque de son oncle, ces vers furent restitués à leur auteur : on les imprima dans plus de cinquante exemplaires, dont un fut en notre possession. Quelques lecteurs craignirent que ces vers innocents ne donnassent un prétexte aux jansénistes d’accuser l’auteur qui avait écrit contre eux de s’être paré d’une philosophie trop sceptique, et furent cause qu’on retrancha ce madrigal du reste de l’édition du Télémaque. C’est de quoi nous fûmes témoin. Mais les cinquante exemplaires existent ; qu’importe d’ailleurs que l’auteur d’un beau roman ait fait ou non une chanson jolie ?

Faisons ici l’aveu que toutes ces vérités historiques, qui ne peuvent intéresser que quelques curieux dans un petit canton de la terre, ne méritent pas d’être comparées aux vérités mathématiques et physiques qui sont nécessaires au genre humain. Cependant les querelles sur ces bagatelles ont été souvent vives et fatales. Les disputes sur la physique sont moins dangereuses : ce sont des procès dont il y a peu de juges ; mais, en fait d’histoire, le plus borné des hommes peut vous chicaner sur une date, déterrer un auteur inconnu qui a pensé différemment de vous, abuser d’un mot pour vous rendre suspect. Un moine, si vous n’avez pas flatté son ordre, peut calomnier impunément votre religion. Un parlement même était ulcéré, si vous aviez décrit les folies et les fureurs de la Fronde.


  1. Voyez, tome III, le discours préliminaire d’Alzire ; XV, 133 ; XVI, 386 ; XXIV, 483 ; XXV, 585 ; XXVI, 115.
  2. Voyez tome XVII, page 204.
  3. Voyez tome XIV, page 336.
  4. Voyez tome XII, page 37 ; XIV, 478 ; XXVII, 265 ; XXVIII, 339.
  5. Voyez tome XV, pages 72, 140.