Fragments de mémoires sur la vie de Mme de Maintenon

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Fragmens de mémoires sur la vie de Madame la Marquise de Maintenon.
Louis Laguille

1737



Fragmens de mémoires sur la vie de Madame la Marquise
de Maintenon, par le Père Laguille, jésuite
1.

Agrippa d’Aubigné est tenu communement, dans le Béarn et dans le Poitou, pour fils bâtard de la reine Jeanne d’Albret, étant veuve, et de son secretaire. Le Dictionnaire de Moreri le dit bâtard d’une maison de qualité, et lui-même, dans ses memoires, declare que la manière avec laquelle il étoit traité et elevé par le gentil homme au quel il avoit été confié lui avoit toujours fait croire qu’il étoit d’une naissance plus distinguée qu’il ne paroissoit. Il est certain qu’Henri IV l’aimoit et lui en donnoit des preuves. Dans le Poitou on tient par tradition qu’il se mêloit d’astrologie judiciaire2 ; on en raconte plusieurs faits singuliers, entre autres de s’être vanté en Béarn d’avoir annoncé la mort d’Henri IV le jour même qu’elle arriva3.

Ce seigneur Agrippa d’Aubigné fut marié à Niort. Là il vecut fort petitement et presque dans l’obscurité. Il eut un fils ; ce fils fut père de Mme de Maintenon et du marquis d’Aubigné, père de Mme de Noïailles4. Ce fils5 fut assez bien elevé ; il reçut de son père, dit-on, quelques teintures de son art d’astrologie. Il fut marié à une demoiselle de Niort qui lui apporta assez peu de biens. Quelque temps après son mariage, il prit ombrage de la familiarité trop grande qu’il remarqua entre sa femme et un jeune homme de ses parens. Sa jalousie augmenta, de sorte qu’après avoir averti sa femme de cesser le commerce qu’elle avoit avec cet homme, il fit semblant d’aller à la campagne pour quelques jours. Il partit en effet, mais dès le soir même, étant rentré à l’imprévu, il les trouva seuls. Emporté à cette vue, il les tua et se retira6.

Comme en ces temps de troubles et de guerres civiles il n’etoit pas difficile d’obtenir grâce, surtout pour un fait pareil, il retourna à Niort, où il menoit une vie fort commune, ayant peu de bien. Il chercha quelque emploi dans les troupes ; il n’eut pas satisfaction sur cela de M. d’Epernon, auprès duquel il avoit agi et fait agir. Mecontent du refus qu’il en avoit reçu, il se plaignit, et fit plus : car, se mêlant de poésie, il composa une satire contre ce seigneur. La pièce ou la nouvelle en ayant eté portée au duc, celui-ci, qui étoit haut, fier et puissant, fit enlever d’Aubigné, et ordonna qu’on le conduisît dans son château de Cadillac et qu’on le mît dans un fond de fosse. Il y avoit dejà plus d’un an que d’Aubigné étoit arrêté et renfermé, sans que qui que ce soit s’interessât pour le faire elargir, et sans pouvoir l’obtenir lui-même, ayant affaire à un homme trop puissant. Il en étoit chagrin ; son chagrin cependant n’empêchoit pas que pour se divertir il ne composât de temps en temps quelques chansons. Ces chansons, jointes à un air agreable et engageant, firent que la fille du geôlier, qui le voyoit assez souvent depuis qu’à sa prière son père lui avoit donné plus de liberté, le prit en affection. Voyant que d’Aubigné y repondoit assez sincerement de son côté, elle crut sa fortune faite si elle pouvoit l’engager à l’epouser. Elle lui en fit la proposition, sous promesse de faciliter son evasion et de suivre partout sa fortune. D’Aubigné, qui souffroit depuis long-temps, qui ne voyoit pas d’esperance d’une delivrance prochaine, qui n’avoit pas de bien, et qui d’ailleurs trouvoit cette fille à son gré, accepta la proposition, conclut le mariage, et, du consentement tacite du père et de la fille, ils partirent tous deux et se retirèrent à Niort, où ils se marièrent dans les formes7. Il rentra ensuite dans le peu de bien qu’il avoit, qui consistoit en partie dans une maison qui étoit proche des halles ; là il vecut assez doucement.

Chaque année il y a à Niort trois foires considerables, où se rendent nombre de marchands, même de Hollande ; comme ces foires se tiennent dans des saisons fort proches les unes des autres, plusieurs marchands laissent d’une foire à l’autre les marchandises qu’ils n’ont pu vendre, et les deposent dans quelque maison sûre et commode jusqu’à leur retour. Un marchand de Lyon confia de cette manière quelques ballots de marchandises au sieur d’Aubigné. À son retour, ayant trouvé de la diminution dans ses effets, il en fit du bruit et cita le sieur d’Aubigné en justice. Dans ce même temps il eut une autre mauvaise affaire, ayant été trouvé coupable ou fortement soupçonné de fausse monnoie, et pour ces deux accusations il fut arrêté et enfermé dans une tour du château de Niort8. Ce fut dans cette prison où sa femme, qui ne l’abandonna jamais, accoucha de son second enfant, qui est Mme de Maintenon : car on a appris sûrement que ce fut là, et non sur mer, comme le croyoient quelques uns, où elle vint au monde, le 20 mars de l’année 16369, M. l’évêque d’Angoulême en ayant montré l’extrait baptistaire à M. l’abbé de Roquette10, de qui je l’ai appris. Mme de Maintenon parlant, il y a vingt ans, à la superieure de la maison de la Providence, qu’elle a fondée à Niort, et lui demandant en quel quartier de la ville étoit leur maison, celle-ci le lui ayant marqué : « C’est justement, reprit-elle, devant le château dont je dois me souvenir. »

Après que le sieur d’Aubigné eut été retenu quelque temps ainsi dans le château, ses affaires étant accomodées, il en sortit11 ; mais, se trouvant à bout et ne pouvant presque plus subsister, lui ayant été proposé d’aller dans les îles de l’Amérique, que l’on commençoit en ce temps là d’habiter, il accepta l’offre qu’on lui fit de la part de M. de Cerignac, seigneur en chef de l’île de La Grenade, d’aller commander dans cette île, grande, à la verité, et fort belle, mais couverte de bois et habitée de peu de François, et tous pauvres. Ayant vendu le peu de bien qui lui restoit, il partit avec sa famille et se mit en mer. M. d’Aubigné ne put resister au mauvais air du pays ; il mourut au bout de trois ans ou environ12. On dit dans le pays qu’avant de mourir, affligé de laisser des enfans sans bien et sans secours, il les fit venir pour leur donner sa benediction. Il dit à son fils : Pour toi, tu es un garçon, tu te tireras bien d’affaire. Regardant ensuite sa fille, après quelques reflexions : Vas, lui dit-il, je ne suis plus en peine de toi, tu seras un jour puissamment pourvue13.

Après la mort du sieur d’Aubigné, son epouse, avec ses deux enfans, repassa à La Martinique14, et de là à La Guadeloupe, où elle se retira chez un assez bon habitant, qui étoit de Niort, appelé Delarue ; elle y demeura près de deux ans, menant une vie fort petite. C’est de cet habitant qu’on a su ce fait. De là elle passa à l’île de Saint-Christophe pour prendre un bâtiment qui pût la transporter en France avec ses enfans. En attendant ce passage, elle mourut15. Ses enfans furent retirés durant quelque temps par une demoiselle nommée Rossignol, qui eut soin de les faire passer en France16. On a appris cette circonstance de cette demoiselle.

Étant arrivés à La Rochelle17, ils y demeurèrent pendant quelques mois, logés par charité, obligés de vivre d’aumône, jusque-là qu’ils obtinrent, par grâce, que de deux jours l’un on voulût bien leur donner au collège des Jesuites de cette ville du potage et de la viande, que tantôt le frère, tantôt la sœur, venoient chercher à la porte. C’est ainsi que l’a raconté plusieurs fois le R. P. Duverger, jesuite, doyen à Xaintes, mort en 1703, ce père ayant été non seulement temoin de ce fait, mais leur ayant donné lui-même leur petite pitance, étant regent de troisième18.

Personne, durant quelques mois, ne reclama ces enfans ; cependant, à la fin, quelques gens de connoissance les firent conduire à Angoulême, chez M. de Montabert. Après quelque temps, ils passèrent chez M. de Mioslan19 ; la fille fut demandée ensuite par M. d’Alens, gentilhomme huguenot. C’est chez lui que lui arriva une petite aventure que l’on a apprise de Mme de Gabaret, qui la sut immediatement d’une vieille demoiselle qui étoit presente à l’aventure. M. d’Alens demeuroit à la campagne et recevoit souvent compagnie des gentils hommes ses voisins. Entre ceux-ci il en venoit un de temps en temps qui se mêloit de dire la bonne fortune. Y étant un jour, il dit à quelques demoiselles ce qu’il jugea à propos. La petite Francine, curieuse comme les autres, se presenta pour apprendre son aventure. Le gentilhomme, voyant sa main, fit l’etonné ; il la considère encore une fois, et plus il la considère, plus il admire ce qu’il pretend voir. On le presse de parler. Voilà, dit-il, des signes d’une grande fortune, je n’ose dire qu’elle approchera de la couronne. On en rit, et ce fut tout20.

M. de Villette, mort chef d’escadre, petit gentilhomme de Poitou, la prit à son tour chez lui, la regardant comme sa parente21. Lui ayant trouvé de l’esprit, il en eut soin durant quelque temps, et, ayant eu occasion d’en parler à madame de Noïailles22, il lui donna quelque envie de la voir. Elle plut à la dame, qui la retint avec elle, et la mit avec mademoiselle de Neuillans, sa fille, aujourd’hui abbesse de Notre-Dame à Poitiers23. Elle demeura durant quelque temps en Poitou, chez cette dame24. Madame de Noïailles ayant fait un petit voyage à Paris, elle y mena avec elle la jeune Francine. Cette dame logeoit à la rue des Petits-Pères, dans le même quartier où logeoit le fameux Scarron25. Sa maison etoit le rendez-vous de quantité de personnes d’esprit et de qualité. Madame de Noïailles s’y trouvoit quelquefois, se divertissant avec lui ; une fois : Monsieur Scarron, lui dit-elle, il faut que je vous marie. Après quelques plaisanteries sur cette proposition, Scarron, après quelques reflexions, ne paroissant pas fort éloigné du dessein qu’on avoit, s’informa de qui on vouloit parler ; on la lui nomma, on lui en fit le caractère, et on l’assura que la demoiselle paroissoit avoir de l’esprit et l’esprit bien fait.

On dit à cette occasion que, madame de Noïailles ayant assuré que la demoiselle avoit fort bonne grâce, M. Scarron avoit désiré la voir, et que, lui ayant été menée par la dame, comme ledit sieur étoit fort incommodé et avoit le dos si fort vouté et la tête tellement baissée qu’il ne pouvoit se tenir assez droit pour la considerer, elle fut obligée de se mettre à genoux pour se faire voir26. On traita après cela serieusement, mais cependant secretement, du mariage, à cause des parens dudit Scarron, pendant quoi on la mit en pension aux religieuses ursulines de la rue Saint-Jacques. Elle pouvoit avoir alors quinze ou seize ans, m’on dit quelques-unes de celles qui l’ont vue dans ce monastère, entre autres la mère Le Pilleur, de laquelle j’ai appris ce que dessus, et en particulier ce qui suit : c’est que, ladite demoiselle ayant obtenu permission de sortir de temps en temps, elle ne put si bien cacher les visites qu’elle rendoit au sieur Scarron qu’on n’en eût connoissance dans le monastère, et du mariage qui se pratiquoit. Sur tout cela, les religieuses resolurent de la mettre hors de leur maison, ne leur convenant point de garder une fille dans ces circonstances27. On l’auroit en effet chassée, si un père jesuite, fort connu dans la maison, auquel on donna connoissance de ce qui se passoit de la part de la demoiselle, n’eût empêché l’affront qu’on etoit sur le point de lui faire, assurant que la demoiselle etoit sage et qu’il n’y avoit rien à craindre.

Le mariage fut conclu et déclaré environ l’an 1649 ou 165028. Madame Scarron vivant parfaitement bien et en parfaite union avec son mari, tout infirme qu’il étoit, elle avoit pour lui de si grands soins et tant de complaisances que ledit sieur Scarron, pénétré de la bonne et aimable conduite de son epouse, ecrivit à un de ses amis une lettre fort touchante sur le compte de sa femme, dans laquelle il lui marque son inquietude et l’apprehension qu’il a de la laisser sans bien et sans ressource. La lettre est du mois de mars 165229. M. Scarron vecut encore huit ans après cette lettre ecrite, n’étant mort, selon Moreri, que l’année 166030.

Après cette mort, madame Scarron se trouva fort embarrassée, parce que le défunt, quoiqu’issu d’une famille fort honorable, n’avoit pour tout bien que ses meubles et sa pension de deux mille francs qu’il touchoit en qualité de malade de la reine31. Par sa mort, la pension demeuroit éteinte, et, n’ayant pu subsister sans contracter quelques dettes, les meubles furent incontinent saisis par les créanciers. M. et madame Scarron etant connus et estimés de nombre de gens de qualité, ceux qui apprirent l’etat où elle etoit furent touchés et cherchèrent à lui rendre service. Entre les autres, le marquis de Pequilin32, qui commençoit alors de paroître à la cour, en parla à la reine, lui dit qu’il avoit vu executer les meubles d’une jeune dame qui lui avoit fait pitié33. La reine, ayant voulu savoir cette aventure, et ayant appris le nom de la dame, en eut compassion elle-même, et ordonna que la pension lui fût continuée34. La bonne volonté de la princesse dura peu ; la pension ne fut payée que pendant peu de temps, et la dame Scarron, se voyant denuée de toute commodité et ayant peine à subsister35, se vit souvent obligée de changer de logement. M. de Montchevreuil36, qui la regardoit comme sa parente, la retira chez lui, ayant peine à souffrir qu’une femme de son âge menât ce train de vie à Paris.

Dans ce temps-là commença le commerce du roi avec madame de Montespan. En 166437 environ, celle-ci devint enceinte, et, M. de Montchevreuil ayant appris de madame de Sainte-Hermine que la dame cherchoit quelqu’un de confiance à qui elle pût en sûreté remettre le soin de son enfant, il lui parla de madame Scarron. Madame de Sainte-Hermine la presenta à madame de Montespan, qui l’agréa, l’admit dans sa maison et commença à lui donner sa confiance38. Ce fut elle, en effet, qui assista presque seule aux premières couches de cette dame, qu’on voulut rendre secrètes à cause du trop grand eclat que le roi apprehenda d’abord que fît cette sorte de galanterie. Le premier enfant disparut, n’ayant pas jugé à propos de le produire en public, afin de n’être pas obligé de le reconnoitre39. Ce fut madame Scarron qui en prit soin, conjointement avec un nommé Dandin40, de qui on a appris cette circonstance. L’enfant fut elevé jusqu’à l’âge de deux ans, au bout desquels il mourut41. Il étoit si beau que tous ceux qui le voyoient, ne pouvant s’empêcher de l’admirer, disoient que ce n’etoit pas là un enfant du commun. Après la mort de cet enfant, madame de Montespan en ayant eu d’autres, qu’elle engagea le roi à ne pas laisser, comme le premier, dans l’obscurité, et qui furent en effet reconnus, madame Scarron fut chargée du soin de les elever, et les a en effet elevés tous42.

Dans le temps qu’elle étoit ainsi attachée au service de madame de Montespan, et occupée dans sa maison, elle eut par occasion rapport au roi ; on dit que ce fut au sujet de quelques lettres qu’elle écrivit à ce prince, au nom et par ordre de la dame43. Ces lettres ayant paru fort spirituelles et d’un style tout different de celles de la dame de Montespan, ce prince voulut savoir de quelle main elles venoient ; il l’apprit, et dès lors il sentit, dit-on, de l’inclination pour madame Scarron44. Il la vit, elle lui agréa, et ce fut après la mort de la reine, arrivée en 168345, qu’il s’attacha à elle, et, quelque temps après, madame de Montespan s’étant retirée et même éloignée de la cour, le roi lui donna l’appartement de la reine46. À l’occasion de ce grand changement, qui fit tant de bruit à la cour et par tout le royaume, M. le marechal de La Feuillade lui dit avec son air plaisant : Vous êtes delogée, Madame, mais ce n’est pas sans trompette. Ce qui augmenta le bruit, et même le murmure, parmi les courtisans et les princes, c’est qu’un jour, dans une ceremonie publique, après que les princesses eurent passé dans leur rang, le roi ordonna à madame de Maintenon, qui avoit changé de nom, de marcher avant toutes les duchesses47. La conduite du roi, sage et juste en tout ce qu’il fait, donna dès lors à juger quelle étoit la dignité de la dame, et toute la France et l’Europe ont su depuis ce temps ce qu’elle a remué et entrepris pour engager Sa Majesté à déclarer le rang qu’elle tenoit auprès de lui, et à la faire reconnoître pour ce qu’elle étoit ; à quoi cependant elle n’a jamais pu parvenir48.

Il y a peu d’années que madame de Maintenon envoya à madame de Noïailles, abbesse de Notre-Dame de Poitiers, une fille de Saint-Cyr. Cette demoiselle, lui ecrivit la dame, a bonne vocation pour la religion, et pour votre maison en particulier ; mais je n’ai que deux mille francs à vous donner pour sa dot, etant obligée d’en fournir beaucoup d’autres. » À la fin de la lettre elle ajoutoit ces mots : « Vous pouvez bien, Madame, avoir quelque souvenance de moi : je n’ai pas oublié que j’ai mangé de votre pain. »

Le marquis d’Aubigné49, frère de madame de Maintenon, fut placé page chez le marquis de Pardaillan, gouverneur de Poitou ; il en sortit quand sa sœur commença de paroître à la cour50 ; et, quand elle fut avancée chez madame de Montespan, on lui fit epouser la fille d’un riche procureur d’Angoulême ou du pays voisin51. Il en eut pour dot cinquante mille ecus52  ; il obtint ensuite, pour une somme fort modique, le gouvernement de Cognac. Madame d’Aubigné, peu après son mariage, reçut un present de sa belle-sœur : c’etoit un collier d’environ deux mille écus. Elle n’eut qu’une fille, qui est aujourd’hui madame la duchesse d’Ayen de Noïailles53. Madame de Maintenon la prit auprès d’elle dès l’âge de cinq ans, et a pris soin depuis ce temps-là de son education et de son etablissement. Madame d’Aubigné, peu considerée et encore moins aimée de son mari, n’a jamais paru qu’une fois à la cour. Elle y fut reçue fort froidement de sa belle-sœur, et on lui fit entendre qu’il lui convenoit de retourner en province. Elle partit aussitôt, et même sans qu’elle pût prendre congé de la dame. Rentrée chez elle, elle y vecut tout à fait retirée, mais au reste fort contente, et peu touchée du désir de la cour. Son epoux, qui etoit resté à Paris54, où il vivoit comme tout le monde sait, obtint le gouvernement de Berry ; ni lui ni elle n’y entrèrent jamais55. Il reçut ensuite le cordon bleu56, et ce fut preferablement à M. de Pardaillan, qui s’y attendoit. On dit que ce seigneur parut bientôt consolé de cette préférence, sur ce qu’il n’estimoit pas en cette occasion une marque d’honneur, estimable d’ailleurs, qu’il auroit eue commune avec son domestique. Le marquis d’Aubigné, après avoir mené une conduite peu réglée et peu sensée, se retira enfin, dans ses derniers jours, à Paris. Madame de Maintenon l’engagea d’entrer dans une communauté de séculiers, gens d’honneur et de naissance, où l’on vivoit d’une manière assez regulière57. Le sieur Madot, prêtre alors de Saint-Sulpice, trouva moyen d’entrer dans sa confiance et de le mettre un peu en règle ; il en eut soin jusqu’à sa mort, qui fut assez chretienne58, et qui merita au sieur Madot, qui l’avoit occasionnée, l’evêché de Belley, et ensuite celui de Chalons-sur-Saône, pour recompense.



1. Ces fragments de mémoires, perdus dans une publication du temps de l’empire, Archives littéraires de l’Europe, nº XXXVI (31 décembre 1806), p. 363-377, n’ont été connus que de M. Walckenaer, qui s’est contenté de les mentionner dans la 5e partie de ses Mémoires sur la vie de Mme de Sévigné, p. 437, et de nous, qui en avons fait largement usage pour notre notice sur les maisons de Scarron à Paris (Paris démoli, 2e édit., p. 313–354). M. Walckenaer nous les donne, avec raison, pour fort curieux, « en ce que, dit-il, l’auteur cite des témoins contemporains. » C’est ce que dit aussi, dans sa note préliminaire, Chardon de La Rochette, qui s’en fit le premier éditeur pour le recueil nommé tout à l’heure. Il les publioit « d’après une copie prise sur l’original de la main de l’auteur en 1737. » Cet auteur n’est pas inconnu, seulement c’est par des travaux d’un tout autre genre qu’il avoit recommandé son nom. Chardon de La Rochette lui consacre une partie de sa note, et fait en quelques lignes sa biographie à peu près complète. Nous y ajouterons quelques détails : Louis Laguille étoit né à Autun, le 1er octobre 1658 ; il entra chez les jésuites le 1er septembre 1675, fit profession le 2 février 1692, et enseigna d’une façon fort distinguée la philosophie et les mathématiques. Il ne tarda pas à être l’un des principaux de la compagnie ; il fut deux fois provincial dans la province de Champagne et une fois dans celle de France ou de Paris. C’est là sans doute qu’il fut à même de s’initier à tous les faits intimes qu’il raconte ici. En 1714, il fut un des membres du congrès de Bade, et, par son zèle, par son éloquence, — il étoit en effet fort bon prédicateur, — il aida beaucoup au rétablissement de la paix. Il n’étoit pas toujours d’un zèle aussi conciliant. L’abbé d’Olivet nous donne même à penser qu’il poussoit fort loin l’intolérance contre ceux qui étoient assez téméraires pour ne pas soumettre leurs opinions aux siennes. Dans une lettre inédite que l’abbé écrit au président Bouhier, et qui doit être du mois de juillet 1719, il lui parle « d’un certain P. Laguille, qui est à Dijon, moine orgueilleux, dit-il, qui, pour faire sa cour aux sots du collége de Paris, a horriblement persécuté le bon père Hardouin… » Il mourut en 1742, à Pont-à-Mousson, n’ayant pas moins de 84 ans. Les ouvrages qu’il a laissés sont assez nombreux ; on en peut voir la liste dans la Bibliothèque de Bourgogne, par Papillon, in-fol., t. 1, p. 365. Les principaux sont une Histoire d’Alsace ancienne et moderne, depuis César jusqu’en 1725, Strasb., 1727, 2 vol. in-fol. ; Exposition des sentiments catholiques sur la soumission due à la bulle Unigenitus, 1735, in-4 ; Préservatif, pour un jeune homme de qualité, contre l’irreligion et le libertinage, Nancy, 1739, in-12.

2. Lui-même avoue qu’il s’étoit, fort jeune encore, occupé des sciences occultes, mais avec dessein de ne s’en jamais servir, « et, dit-il, s’amuser aux théoriques de la magie, protestant pourtant de n’essayer aucun experiment ». (Mémoires de Théod. Agrippa d’Aubigné, édit. Ludov. Lalanne, p. 13.)

3. D’Aubigné se trouvoit à Paris lorsque Jean Chastel fit son attentat contre Henri IV. Un jour que celui-ci lui montroit sa lèvre entamée par le couteau de l’assassin : « Sire, lui dit-il, vous n’avez encore renoncé Dieu que des lèvres, il s’est contenté de les percer ; mais quand vous renoncerez du cœur, il percera le cœur. » Tout le monde admira le mot, et d’Aubigné plus qu’aucun ; il crut franchement avoir fait une prédiction. Quand la nouvelle de la mort du roi lui arriva, comme on assuroit que le « coup estoit à la gorge, il dit devant plusieurs, qui estoient accourus en sa chambre avec le messager, que ce n’estoit point à la gorge, mais au cœur, estant assuré de n’avoir menty. » (Id., p. 94, 114.) Je ne sache pas qu’il ait fait d’autre prédiction de cet événement.

4. Ce nom est écrit ainsi dans tout le cours du fragment. (Note de Chardon de la Rochette.)

5. Constant d’Aubigné, baron de Surimeau, né vers 1584, « fut nourry par son père avec tout le soin et despence qu’on eust pu employer au fils d’un prince ». (Mém. de d’Aubigné, p. 151.)

6. Nous connoissions ce premier mariage de Constant d’Aubigné, mais nous ne savions pas qu’il avoit eu cette fin tragique. Lui-même, dans une lettre écrite à son frère, Nathan d’Aubigné, le 6 mars 1637, parle de ce mariage, mais pour dire seulement qu’il n’en naquit aucun enfant. (Mémoires de La Beaumelle sur Mme de Maintenon, t. 6, p. 32.)

7. Tous ces faits ont besoin d’être un peu redressés pour redevenir complétement vrais. C. d’Aubigné se remaria en 1627, c’est-à-dire bien avant d’être mis en prison, non pas à Cadillac, mais au Château-Trompette ; seulement, comme il épousa la fille de M. de Cadillac, gouverneur de la forteresse où il fut enfermé deux ans après, l’on comprend la double erreur commise ici par le jésuite biographe, et que plusieurs autres historiens ont partagée. La Beaumelle (t. 6, p. 32) l’a réfutée, mais sans dire ce qui l’avoit tout naturellement fait naître. Quant à la cause donnée ici de l’incarcération de d’Aubigné, elle est différente de celle que nous connoissions, mais elle est au moins aussi vraisemblable. C. d’Aubigné semble, sauf l’honnêteté, qui étoit bien moindre en lui, avoir beaucoup tenu de son père ; il devoit donc être d’humeur satirique, et il n’est pas étonnant que M. d’Épernon, qui d’ailleurs y prêtoit fort, se trouvât le premier point de mire de ses chansons.

8. La Beaumelle et les autres disent que la captivité de Constant d’Aubigné à Niort n’étoit qu’une continuation de celle qu’il avoit faite au Château-Trompette. Je préfère la version du P. Laguille. La cause qu’il donne, avec détails, de cette nouvelle incarcération, me paroît aussi fort admissible. Personne n’en avoit parlé ; l’on pensoit que Constant portoit encore dans cette prison la peine de je ne sais quelles intelligences entretenues par lui avec le gouvernement anglois au sujet d’un établissement qu’il projetoit à La Caroline. Ce qu’on lit ici est bien plus net, et surtout on ne peut mieux d’accord avec ce qu’on sait des habitudes des petits nobles de province à cette époque. Combien, comme d’Aubigné, étoient pillards, contrebandiers et faux monnoyeurs !

9. Jusque alors on avoit pensé que Mme de Maintenon étoit née le 27 septembre 1635 ; la voilà donc rajeunie de cinq mois. Ce qui est certain, c’est qu’il est déjà question d’elle dans la lettre citée tout-à-l’heure, et que son père écrivoit à Nathan d’Aubigné le 6 mars 1637 ; il dit à son frère qu’il a trois enfants de son second mariage : deux fils, dont l’aîné a sept ans et demi, et une fille.

10. C’est le pauvre homme de Louis XIV, celui qui servit en quelques points pour le Tartufe de Molière. Il fut évêque d’Autun, et le P. Laguille, né dans cette ville, avoit en effet dû le connoître.

11. En 1639.

12. On pense qu’il mourut en 1645, mais il est probable que ce fut au moins un an plus tard. On s’accorde à croire en effet que sa mort suivit de près un voyage que sa femme fit en France avec ses enfants pour régler quelques affaires ; or, le 18 juillet 1646, elle y étoit encore : on le sait par une lettre d’elle portant cette date, et dans laquelle elle remercie Mme de Villette d’avoir bien voulu se charger de sa fille, « cette pauvre galeuse ! » (La Beaumelle, t. 6, p. 34.) Pour que Constant d’Aubigné pût adresser à ses enfants les dernières paroles qu’on lui prête ici, il falloit donc qu’ils fussent de retour près de lui ; et par conséquent aussi tout me fait croire, comme je l’ai dit, qu’il ne mourut pas avant la fin de 1646.

13. Toute petite, Françoise d’Aubigné avoit donné à son père une excellente opinion de son esprit. Enragé huguenot, il la croyoit trop spirituelle et trop raisonnable pour être de la religion que sa mère, bonne catholique au contraire, lui avoit donnée. « J’ai ouï dire à Mme de Maintenon, écrit Mme de Caylus, que, la tenant entre ses bras, il lui disoit : Est-il possible que vous, qui avez tant d’esprit, puissiez croire tout ce qu’on vous apprend dans votre catéchisme ? » (Les souvenirs de Mme de Caylus, 1805, in-12, p. 11.)

14. Ce n’est donc pas là, comme on le voit, mais sans doute à La Grenade, que d’Aubigné seroit mort.

15. On avoit cru jusqu’ici que Mme d’Aubigné étoit morte après avoir ramené en France sa petite famille. Mme de Caylus dit positivement : « Mme d’Aubigné revint veuve en France avec ses enfants. » Puis elle n’en parle plus ; elle oublie même de donner la date de sa mort, et pour cause sans doute : elle ne la savoit pas. Elle tenoit de Mme de Maintenon tout ce qui se trouve dans ses Souvenirs, et celle-ci ne devoit pas certainement lui avoir raconté avec de longs détails cette période si misérable de son enfance. J’aime donc mieux en croire le Père Laguille, qui, d’ailleurs, cite ses témoins.

16. On lit en marge : « On ajoute ici que la dite demoiselle Rossignol, qui a vecu jusques à la grande faveur et fortune de la dame, s’étant aventurée il luy demander une grâce en luy rappelant le temps passé, ne reçut ni grâce ni reponse. » (Note de Chardon de la Rochette.)

17. Saint-Simon dit aussi que, « revenue seule et au hasard en France », sa première abordée fut à La Rochelle.

18. Tous ces faits, très curieux, étoient restés inconnus, ainsi que ceux qui sont relatés dans le paragraphe suivant.

19. C’est de Miossens qu’il faut lire sans doute. Le comte de Miossens, tué en duel en 1672 par Saint-Léger-Corbon, étoit frère du maréchal d’Albret. Cette famille, on le voit, commença de bonne heure à protéger Françoise d’Aubigné.

20. On lit dans le Segraisiana, p. 12, le détail d’une prédiction du même genre qu’un maçon nommé Barbé lui fit un jour dans la chambre de Scarron, où il venoit souvent, le vieux malade s’amusant beaucoup de ses divagations de prophète. Quoique l’esprit de Françoise d’Aubigné fût assez solide pour ne pas céder à l’illusion de pareilles chimères, elle ne laissa pas que d’en être frappée. Elle y songea dans ses jours de peine. « Me voilà très loin de la grandeur predite », écrit-elle, par exemple, au commencement d’une lettre à Mme de Chantelou, le 28 avril 1666.

21. Sa femme, Mme de Villette, n’étoit pas moins que la sœur de Constant d’Aubigné, et par conséquent tante de Françoise. C’est elle qui l’avoit gardée pendant le voyage de 1646, ainsi que je l’ai dit dans une note précédente. Il est donc étonnant qu’elle eût mis cette fois si longtemps à la reprendre. Les autres historiens, notamment M. de Monmerqué dans la Biographie universelle, disent qu’aussitôt après son retour d’Amérique, elle la recueillit dans son château de Murçay ; cet empressement me semble plus probable que l’espèce d’indifférence dont ce qu’on lit ici tendroit à la faire accuser. Mme de Villette étoit une fervente calviniste ; elle abusa de l’hospitalité qu’elle donnoit à sa nièce pour lui faire embrasser sa croyance.

22. Lisez de Neuillant. Il est singulier que le P. Laguille se soit aussi étrangement trompé. Il aura confondu le nom de la mère avec celui d’une des filles, qui fut la maréchale de Navailles ; encore étoit-ce pour mal écrire aussi le nom qu’il prenoit pour l’autre. Françoise Tiraqueau, comtesse de Neuillant, femme du gouverneur de Niort, avoit tenu sur les fonts de baptême Françoise d’Aubigné, avec Françoise d’Aubigné, avec François de La Rochefoucauld, père de l’auteur des Maximes. Elle pensoit avoir ainsi répondu de son âme devant Dieu, etc. ; catholique aussi fervente que Mme de Villette étoit obstinée huguenote, c’est ce qui lui fit tout tenter pour retirer chez elle sa jeune filleule, et pour la remettre dans la religion où elle l’avoit introduite, et d’où elle la trouvoit violemment sortie. Elle fut d’autant plus ardente à cette conversion qu’elle faisoit ainsi sa cour à la reine mère. Après beaucoup d’efforts elle réussit ; Françoise d’Aubigné n’abjura, toutefois, complétement, que lorsqu’elle fut à Paris, au couvent des Ursulines.

23. Scarron lui adressa son Epistre burlesque.

24. « Je commandois dans la basse-cour, disoit depuis Mme de Maintenon, et c’est par ce gouvernement que mon règne a commencé. » Saint-Simon parle aussi de sa misère chez Mme de Neuillant.

25. Nous venons de voir qu’il connoissoit Mlle de Neuillant ; il devoit donc connoître aussi la mère. Segrais dit, comme le P. Laguille, que l’intimité s’établit par le voisinage. « Mlle d’Aubigné, nouvellement revenue d’Amérique, dit-il, demeuroit vis-à-vis de la maison de Scarron. » (Segraisiana, p. 126.) Scarron, rue des Saints-Pères, habitoit l’hôtel de Troie. Il étoit venu dans ce quartier pour être tout proche de la Charité, où il alloit tremper son très sec parchemin en des bains de tripes, qu’on disoit d’une efficacité souveraine.

26. « Pour le voir, dit aussi Tallemant, il fallut qu’elle se baissât jusqu’à se mettre à genoux. » (Édit. in-12, t. 9, p. 124.)

27. Si l’on défendoit aux religieuses de faire des visites, on leur permettoit au moins d’en recevoir, et de fréquentes. V. notre édit. du Roman bourgeois, p. 209.

28. Cette dernière date est donnée comme certaine par le Segraisiana, p. 150.

29. Nous n’avons pu retrouver cette lettre de Scarron, qui, sans doute, n’a jamais été publiée. Nous en connoissons une, toutefois, où le pauvre cul-de-jatte écrit à M. de Villette : « Mme Scarron est bien malheureuse de n’avoir pas assez de bien et d’equipage pour aller où elle voudroit. »

30. Loret annonce cette mort dans son numéro du 16 octobre 1660. Elle avoit eu lieu neuf jours auparavant. Nous devons à l’obligeance de M. J. Ravenel de connoître l’extrait mortuaire du pauvre poète ; le voici, tel qu’il se trouve sur le registre de la paroisse Saint-Gervais : « 7 octobre 1660. Ledit jour a esté inhumé dans l’eglise desfunct messire Paul Scarron, chevalier, decedé en sa maison, rue Neuve-Saint-Louis, marais du Temple. » Cette curieuse mention, que nous avons déjà transcrite dans Paris démoli, 2e édit., p. 372, prouve que Scarron ne mourut pas rue de la Tixeranderie, comme on le croyoit d’après Saint-Foix, et comme nous l’avions longtemps pensé nous-mème.

31. Cette pension n’étoit que de 1500 livres. Scarron la touchoit sur l’ordonnance de M. de Lionne et sur la signature de M. de Tubœuf, au bureau de M. de Berthillat. On connoît l’épître où Scarron remercie la reine, et se vante de sa conscience à bien remplir la charge accordée :

…Votre malade exerce
Sa charge avec integrité ;
Pour servir Votre Majesté
Depuis peu l’os la peau lui perce.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
Et l’on peut jurer surement
Qu’aucun officier de la reine
Ne la sert si fidelement.

32. C’est Lauzun, qui fut d’abord, comme on sait, marquis de Puyguilhem. Il touchoit de près à Mme de Sainte-Hermine, que nous trouverons tout à l’heure parmi les personnes qui s’intéressèrent le plus efficacement à Mme Scarron. Celle-ci d’ailleurs étoit un peu leur parente : Lauzun étoit un Caumont, les Sainte-Hermine tenoient aussi à cette famille, et l’on sait enfin que la fille aînée de Théodore Agrippa, tante de Françoise d’Aubigné, avoit épousé un Caumont d’Adde.

33. Ségrais, qui étoit absent de Paris quand Scarron mourut, ne revint dans la maison du pauvre défunt que pour voir aussi ce qui apitoyoit si vivement Lauzun. « Quand j’arrivai devant sa porte, dit-il, je vis qu’on emportoit de chez lui la chaise sur laquelle il étoit toujours assis, et qu’on venoit de vendre à son inventaire. » (Segraisiana, p. 150.)

34. La reine la porta même à 2,000 fr. (Id., p. 148.) Mme de Caylus dit que c’est à la prière de M. de la Garde que la reine rendit la pension.

35. Une lettre de la sœur de Scarron, recueillie par M. Matter (Lettres, pièces rares ou inédites, 1846, in-8, p. 333), fait aussi mention de cette misère de la veuve. « Ma belle-sœur, dit-elle, s’est mise à la petite Charité, fort affligée de la mort de son mari. » Tallemant dit : « à la Charité des femmes ». C’étaient les hospitalières de la chaussée des Minimes, ou les filles bleues, comme elle-même les appelle dans une lettre à l’abbé Gobelin. Saint-Simon parle aussi de cette misère réduite presqu’à l’aumône. (Édit. Hachette, in-8, t. 15, p. 49.) Selon lui, c’est à la Charité de Saint-Eustache que s’étoit mise la veuve Scarron, « logée dans cette montée » où Manon, qui la suivit en tous ses divers états, et qui devint Mlle Balbien quand sa maîtresse fut devenue Mme la marquise de Maintenon, « faisoit sa chambre et son petit pot-au-feu dans la même chambre ».

36. Il étoit cousin de Villarceaux. La Beaumelle (t. 1, p. 205) nous dit que Mme Scarron fit de fréquents séjours à Montchevreuil ; il convient que Villarceaux dut souvent l’y rencontrer, et il s’en tient là. Saint-Simon n’est pas si contenu ; il en dit de belles à ce sujet, lorsque, le roi ayant épousé la marquise, il revient tout indigné sur M. de Montchevreuil, qui fut l’un des témoins du mariage clandestin, lui, s’écrie-il, qui prêtoit jadis la maison « où Villarceaux entretenoit cette reine comme à Paris, et où il payoit toute la dépense ». (T. 13, p. 16.) En tout cas, cette dépense n’étoit pas grosse, puisque la dame restoit à la Charité, et qu’il falloit partout lui chercher un sort.

37. Lisez 1666.

38. Les lettres de Mme de Maintenon relatives à son installation près de Mme de Montespan nous présentent le maréchal d’Albret comme ayant été son seul introducteur. V. Lettres du 26 avril 1666 à Mlle d’Artigny, et du 11 juillet 1666 à Mme de Chantelou. Il n’y auroit toutefois rien d’impossible à ce que M. de Montchevreuil se fût entremis pour obtenir cette position à Mme Scarron. J’y trouverois même la raison de la reconnoissance qu’elle lui témoigna toujours, à lui et à sa femme, et qui fait dire par Saint-Simon : « Il se sentit grandement de ces premiers temps. » J’aime mieux voir dans cette gratitude survivant à la misère une façon de lui tenir compte de l’honorable service qu’il lui rend ici, selon le P. Laguille, qu’un remercîment forcé des sales complaisances auxquelles il se seroit prêté, selon Saint-Simon. Quant à Mme de Sainte-Hermine, il est encore plus vraisemblable qu’elle dut être utile à Mme Scarron : elle étoit d’une très noble famille du Poitou, et avoit de l’influence à la cour. Sa famille, qui, je l’ai dit, tenoit à celle de d’Aubigné, avoit toujours voulu du bien à Françoise ; elle ne l’oublia pas. Il est souvent parlé des Sainte-Hermine dans les Lettres de la marquise et dans les Souvenirs de Mme de Caylus.

39. Saint-Simon ne parle pas de ce premier-né des amours de Louis XIV et de Mme de Montespan. Suivant lui, ce furent M. le duc et Mme la duchesse qui en naquirent d’abord. (Édit. Hachette, in-8, t. 13, p. 12.) Mme de Caylus, au contraire, n’oublie pas cet aîné des bâtards ; elle entre aussi dans de curieux détails sur les accouchements clandestins auxquels Mme Scarron assistoit seule : « On l’envoyoit chercher quand les premières douleurs pour accoucher prenoient à Mme de Montespan. Elle emportoit l’enfant, le cachoit sous son echarpe, se cachoit elle-même sous un masque, et, prenant un fiacre, revenoit ainsi à Paris. Combien de frayeur n’avoit-elle pas que cet enfant ne criât ! Ses craintes se sont souvent renouvelées, puisque Mme de Montespan a eu sept enfants du roi ! » (Souvenirs, 1805, in-12, p. 57.)

40. Étoit-il de la famille de ce Georges Dandin, sellier, qui, ayant prêté, sans le vouloir, son nom à Molière, se trouva immortel sans le savoir ? Monteil l’a trouvé cité pour un carrosse de six cents livres sur les comptes du trésorier de M. le duc de Mazarin. (Traité des matériaux manuscrits, t. 2, p. 128.) Il est probable toutefois que le Dandin dont il est parlé ici étoit, comme l’autre, un artisan ; c’est en effet dans quelque famille du commun que Louis XIV avoit jusqu’alors eu l’habitude de faire élever ses enfants naturels. Le fils qu’il avoit eu de Mlle de La Vallière, au mois de décembre 1663, avoit été caché dans le ménage d’un ancien valet nommé Beauchamp, qui demeuroit « rue aux Ours, sur le coin de la rue qui tourne derrière Saint-Leu Saint-Gilles ». V., dans la Revue rétrospective (1re série, t. 4, P. 251–254), un fragment de Colbert relatif à cette naissance. Il est extrait d’un manuscrit ayant pour titre : Journal fait par chacune semaine de ce qui s’est passé, qui peut servir à l’histoire du Roi, du 14 avril 1663 au 7 janvier 1665.

41. Mme de Caylus dit qu’il mourut à l’âge de trois ans. Où Mme Scarron avoit-elle caché ce premier enfant ? Saint-Simon dit que tout d’abord on lui donna une maison au Marais ; et il a, je crois, raison. En 1667, en effet, c’est-à-dire lorsqu’elle étoit en plein dans ses premières fonctions de gouvernante, nous la retrouvons rue Neuve-Saint-Louis, et, tout nous le fait croire, dans le logis où Scarron étoit mort. Pourquoi, ayant tant besoin de mystère, étoit-elle revenue dans un quartier de Paris où on la connoissoit si bien ? C’est ce que je ne puis m’expliquer. Il n’en est pas moins certain qu’un acte dont M. P. Lacroix possédoit la minute, et qui est daté du 6 juillet 1667, lui donne l’adresse que je viens d’indiquer. (Catalogue analytique des autographes… provenant du cabinet du bibliophile Jacob, 1840, in-8, p. 44.)

42. Pour ceux-là elle s’étoit mieux cachée que pour le premier. « C’est une chose étonnante que sa vie, écrit Mme de Sévigné ; aucun mortel, sans exception, n’a commerce avec elle. » (Lettre du 26 décembre 1672.) Un an après, pourtant, le mystère s’est un peu relâché ; elle peut aller voir Mme de Sévigné, et celle-ci peut se permettre de la ramener dans sa cachette. « Nous trouvâmes plaisant d’aller ramener Mme Scarron à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne ; une grande et belle maison où l’on n’entre point ; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements, etc. » (Lettre du 4 décembre 1673.) M. d’Argenson parle aussi de cette grande demeure, située, dit-il, « quelques maisons après la barrière de la rue de Vaugirard. » Il y étoit souvent allé voir M. et Mme de Plélo, et en 1740 il y étoit retourné faire visite au marquis de V… ; elle tomboit alors en ruines. (Mémoires du marquis d’Argenson, édit. elzevir., t. 2, p. 167.) Mme de Caylus, qui ne met pas toujours dans ses récits autant d’exactitude que de charme, dit par erreur que la maison de la rue de Vaugirard ne fut achetée, par ordre de Louvois, que pour les derniers bâtards du roi, dont Mme de Maintenon ne fit pas l’éducation. (Souvenirs, p. 73.)

43. Mme Scarron rendoit ainsi à Mme de Montespan le service que Mme Paradis, mère de l’académicien Moncrif, avoit rendu à plus d’une grande dame de son temps. « Elle écrivoit avec la même facilité dont son fils a fait preuve, dit M. d’Argenson (Mém., t. 1, p. 120), et se rendit utile, dans quelques sociétés de femmes, en écrivant pour elles leurs lettres. »

44. Une des lettres que Mme Scarron auroit ainsi écrite pour Mme de Montespan court les Recueils ; elle est visiblement fausse. La Baumelle l’a donnée, mais seulement, dit-il, pour ne rien omettre. Selon lui, c’est Gayot de Pitaval qui l’a forgée. (Lettres de Mme de Maintenon, 1757, in-12, t. 1, p. 58.)

45. « Le roi l’epousa, dit Saint-Simon, au milieu de l’hiver qui suivit la mort de la reine. » (Édit. Hachette, in-8, t. 13, p. 15.)

46. « La satieté des noces, ordinairement si fatale, et des noces de cette espèce, dit Saint-Simon, ne fit que consolider la faveur de Mme de Maintenon. Bientôt après, elle éclata par l’appartement qui lui fut donné à Versailles au haut du grand escalier, vis-à-vis de celui du roi, et de plain-pied. » (Id., p. 16.)

47. Ce n’est pas tout : le roi présent, elle restoit assise ; et quand le dauphin ou Monsieur venoient lui rendre visite, à peine se levoit-elle un instant.

48. C’est dans Saint-Simon qu’il faut lire comment, à deux reprises, elle fit les plus grands efforts pour arriver à cette déclaration, et comment, ayant échoué deux fois, elle dut se résigner à rester reine anonyme.

49. Charles d’Aubigné, né en 1634.

50. En 1666, il étoit déjà capitaine d’infanterie et cavalerie dans le régiment du roi ; en 1672, on le fit gouverneur d’Amersford, avec 10,000 francs d’appointements ; « mais, comme sa sœur le lui écrivoit le 19 septembre, ça n’étoit qu’un chemin à autre chose ». L’année d’après, les ennemis ont pris son gouvernement ; on lui en donne vite un autre, celui d’Elbourg. L’année suivante, autre changement : il est gouverneur de Bedfort. Il reste trois ans dans ce poste, et, en 1677, il obtient celui de gouverneur de Cognac. Le P. Laguille dit qu’il l’acheta ; Mme de Maintenon ne parle pas de ce détail.

51. C’est de Mlle de Floigny sans doute qu’on veut parler ici. Il fut en effet question de la marier au marquis d’Aubigné. Elle apportoit cent mille francs de dot ; le marquis vouloit davantage : l’affaire, quoique très avancée, manqua. L’année suivante, d’Aubigné trouva enfin à se pourvoir. Il épousa, le 23 février 1678, Geneviève Piètre, fille de Siméon Piètre, conseiller du roi en ses conseils, procureur de Sa Majesté et de la ville de Paris. Le P. Laguille ignoroit la rupture du premier mariage et la conclusion du second ; des deux, il n’en a fait qu’un.

52. S’il falloit en croire les plaintes du marquis, la dot n’avoit pas été aussi forte ; mais il étoit si insatiable ! Peut-être seulement la dot se fit-elle attendre. « Mais vous la toucherez tôt ou tard », lui écrit sa sœur, le 12 juillet 1678 ; puis elle ajoute, pour lui faire prendre patience : « Vous avez une femme devote, jeune, douce, et qui vous aime. Une plus riche vous auroit eté moins soumise. »

53. Elle naquit à la fin d’avril 1684. Mme de Maintenon s’en occupa beaucoup tout d’abord. « Dites à la nourrice qu’elle nourrit mon heritière », écrit-elle à son frère, peu de jours après sa naissance : c’etoit vrai. Un mois après elle écrit encore au sujet de la petite ; elle s’inquiète de son baptême, du nom qu’on lui a donné : « elle le voudroit joli. » C’est celui d’Amable qu’on lui donna. Enfin, déjà préoccupée d’une avenir dont elle eut le temps de prendre soin, et qu’elle fit fort beau : « Si, dit-elle, je vis assez pour marier ma nièce, elle le sera bien ! » En 1698, — vous voyez qu’elle avoit hâte, car la petite ne faisoit qu’atteindre ses quatorze ans, — elle la maria au comte d’Ayen, depuis maréchal et duc de Noailles. La magnifique terre de Maintenon fut sa dot.

54. Un mois après la naissance de sa fille, il y vivoit déjà, malgré sa sœur. « Je vous ai conseillé de ne pas vous établir à Paris, lui écrit-elle le 18 juin 1684… » ; puis sachant bien qu’avec un pareil homme on insistoit toujours en pure perte, elle ajoute : « Mais un conseil n’est pas une defense. » Il se le tint pour dit, et ne retourna plus en province. Sa femme y resta. Lui menoit grande vie dans son hôtel de la rue des Saints-Pères ; il alloit jusqu’à l’insolence : ne disoit-il pas le beau-frère quand il parloit du roi ? Du moins c’est Saint-Simon qui l’assure.

55. C’est très vrai.

56. Mme de Maintenon lui obtint le cordon du Saint-Esprit à la promotion de 1688.

57. Combien de temps ne l’en pria-t-elle pas ? « Vous n’êtes pas à Paris pour aller à l’Opéra, mais pour faire votre salut », lui écrit-elle dès le mois d’octobre 1685. Il fut au moins dix ans à faire la sourde oreille ; enfin il céda, comme il est dit ici.

58. Il mourut à Vichy le 22 mai 1703. Depuis plus de vingt ans Fagon l’y envoyoit prendre les eaux. Sa sœur, à en croire Mme de Sévigné, fut on ne peut pas plus affligée. (Lettre du 17 juin 1703.)