Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 15

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ARTICLE XV.

MALHEURS NOUVEAUX DE LA COMPAGNIE DES INDES.

Dans cet état, non moins triste que celui de Pondichéry, le général formait de nouveaux projets de campagne. Il envoya au secours de l’établissement très-considérable de Masulipatan, à soixante lieues au nord de Madras, M. de Moracin, officier dans le civil et dans le militaire, homme de tête et de résolution, capable d’affronter la flotte anglaise, maîtresse de la mer, et de lui échapper. Moracin était un de ses ennemis les plus déclarés et les plus ardents. Le général était réduit à ne pouvoir guère en employer d’autres. Cet officier, membre du conseil, partit avec cinq cents hommes, tant cipayes que matelots ; mais Masulipatan était déjà pris[1]. Moracin alla, quatre-vingts lieues plus loin, sur un vaisseau qui lui appartenait, faire la guerre à un raïa qui devait de l’argent à la compagnie : il perdit quatre cents hommes et son argent.

Quels étaient donc ces princes à qui un particulier d’Europe venait redemander quelques milliers de roupies à main armée ?

Un autre exemple bien plus étrange du gouvernement indien mérite plus d’attention.

Pondichéry et Madras sont, comme on l’a déjà dit[2], sur la côte de la grande nababie de Carnate, que les Européans appellent toujours un royaume. Le parti anglais, avec cinq ou six cents hommes de sa nation tout au plus, et le parti français, avec le même nombre de la sienne, protégeaient depuis longtemps chacun son nabab ; et c’était toujours à qui ferait un souverain.

Le chevalier de Soupire, maréchal de camp, était depuis longtemps dans la province d’Arcate avec quelques soldats français, quelques noirs, et quelques cipayes mal armés et mal payés. Le chevalier de Soupire[3] se plaignait aussi qu’ils ne fussent point vêtus ; mais ce n’est pas un grand mal dans la zone torride. Il y a dans cette province un poste qu’on dit de la plus grande importance : c’est la forteresse de Vandavachi, qui couvrait les établissements des Français. Vandavachi est situé dans une petite île formée par des rivières. La colonie française était encore maîtresse de cette place : les Anglais vinrent pour l’attaquer. Le comte de Lally marcha pour la secourir avec quatre cents hommes, et les Anglais n’osèrent l’attendre. Ils revinrent quelques mois après au nombre de deux cents Européans et de quatre mille noirs ; et M. de Geoghegan, avec onze cents hommes seulement, remporta sur eux une victoire complète.

Une chose qu’on ne voit guère que dans ce pays-là, c’est que les deux nababs pour lesquels on combattait étaient chacun à cent lieues du champ de bataille. Pondichéry respirait un peu après ce petit succès. Mais l’armée navale du comte d’Aché ayant reparu sur la côte, elle fut encore attaquée par l’amiral Pococke, et plus maltraitée dans cette troisième bataille que dans les premières, car un de ses grands vaisseaux de guerre prit feu, et la mâture fut brûlée ; quatre vaisseaux de la compagnie s’enfuirent. Cependant l’amiral français échappa à l’amiral anglais, qui, malgré la supériorité du nombre et de la marine, ne put prendre aucun de ses vaisseaux.

Le comte d’Aché alors voulut repartir pour les îles de Bourbon et de France. Les officiers de l’armée, le conseil de Pondichéry, protestèrent contre le départ de l’amiral, et le rendirent responsable de la ruine de la compagnie : tous croyaient alors que le départ de la flotte était la perte de Pondichéry ; l’amiral les laissa protester ; il donna le peu d’argent qu’il avait apporté, et débarqua environ huit cents hommes ; aussitôt il alla se radouber à l’île de France, Pondichéry, sans munitions, sans vivres, resta dans la discorde et dans la consternation. Le passé, le présent, et l’avenir, étaient effrayants.

Les troupes qui couvraient Pondichéry se révoltèrent. Ce ne fut point une de ces séditions tumultueuses qui commencent sans raison et qui finissent de même. La nécessité sembla les plonger dans ce parti, le seul qui leur restait pour être payées et pour avoir de quoi subsister. « Donnez-nous, disaient-elles, du pain et notre solde, ou nous allons en demander aux Anglais. » Les soldats en corps écrivirent au général qu’ils attendraient quatre jours, mais qu’au bout de ce temps, toutes leurs ressources étant épuisées, ils passeraient à Madras.

On a prétendu que cette révolte avait été fomentée par un jésuite missionnaire nommé Saint-Estevan, jaloux de son supérieur le P. Lavaur, qui, de son côté, trahissait le général autant que le missionnaire Saint-Estevan les trahissait tous deux. Cette conduite ne s’accorde pas avec ce zèle pur qui éclate dans les Lettres édifiantes, et avec la foule de miracles dont le Seigneur a récompensé ce zèle.

Quoi qu’il en soit, il fallut trouver de l’argent : on n’apaise point les séditions dans l’Inde avec des paroles. Le directeur de la Monnaie, nommé Boyleau, donna le peu qui lui restait de matières d’or et d’argent. Le chevalier de Crillon prêta quatre mille roupies, M. de Gadeville autant. M. de Lally, qui avait heureusement cinquante mille francs chez lui, les donna, et engagea même le jésuite Lavaur, son ennemi secret, à prêter trente-six mille livres de l’argent qu’il réservait pour son usage ou pour ses missions, le tout remboursable par la compagnie si elle était en état de le faire. On devait aux troupes dix mois de paye, et cette paye était forte : elle montait à plus d’un écu par jour pour chaque cavalier, et à treize sous pour les soldats. Nous savons combien ces détails sont petits ; mais nous sentons qu’ils sont nécessaires.

La révolte ne fut apaisée qu’au bout de sept jours ; la bonne volonté du soldat en fut affaiblie. Les Anglais revinrent à ce lieu fatal de Vandavachi ; ils livrèrent dans cet endroit une seconde bataille, qu’ils gagnèrent complètement. M. de Bussy y fut fait prisonnier : tout fut désespéré alors.

Après cette défaite, la cavalerie se révolta encore, et voulut passer aux Anglais, aimant mieux servir les vainqueurs, dont elle était sûre d’être bien payée, que les vaincus, qui lui devaient encore une grande partie de sa solde. Le général la ramena une seconde fois avec son argent ; mais il ne put empêcher que plusieurs cavaliers ne désertassent[4].

Les désastres se suivirent rapidement pendant une année entière. La colonie perdit tous ses postes ; les troupes noires, les cipayes, les Européens, désertaient en foule. On avait eu recours à ces Marattes, que chaque parti emploie tour à tour dans tout le Mogol ; nous les avons comparés aux Suisses[5] ; mais s’ils vendent comme eux leurs services, et s’ils ont quelque chose de leur valeur, ils n’en ont pas la fidélité.

Les missionnaires se mêlent de tout dans cette partie de l’Inde : un d’eux, qui était Portugais et décoré du titre d’évêque d’Halicarnasse, avait amené deux mille Marattes. Ils ne combattirent point à la journée de Vandavachi ; mais pour faire quelque exploit de guerre, ils pillèrent tous les villages appartenants encore à la France, et partagèrent le butin avec l’évêque[6].

Nous ne prétendons pas faire un journal de toutes les minuties du brigandage, et détailler les malheurs particuliers qui précédèrent la prise de Pondichéry et le malheur général. Quand une peste a détruit une peuplade, à quoi bon fatiguer les vivants du récit de tous les symptômes qui ont emporté tant de morts ? Il nous suffira de dire que le général Lally se retira dans Pondichéry, et que les Anglais bloquèrent bientôt cette capitale.


  1. M. de Lally avait donné l’ordre en décembre, étant encore devant Madras ; il ne fut exécuté qu’après son retour, et dans le mois de mars. Cependant le secours n’arriva que deux jours après la prise de la place. Mais nous nous garderons bien d’entrer dans tous les petits détails des querelles entre MM. de Lally et de Moracin, entre MM. de Moracin et de Leirit, entre tant de plaintes réciproques. S’il fallait détailler toutes ces misères de tant d’Européans transplantés dans l’Inde, on ferait un livre beaucoup plus gros que l’Encyclopédie. On ne saurait trop étendre les sciences, et trop resserrer le tableau des faiblesses humaines. (Note de Voltaire.)
  2. Page 92.
  3. Voltaire connaissait beaucoup ce chevalier, qui vint le voir à Ferney avant de partir pour l’Inde, et avec lequel il fut en correspondance.
  4. Quelle est donc cette fureur de désertion ? L’amour de la patrie se perd-il à mesure qu’on s’éloigne d’elle ? Le soldat, qui tirait hier sur les ennemis, tire demain sur ses compatriotes ; il s’est fait un nouveau devoir de tuer d’autres hommes, ou d’être tué par eux. Mais pourquoi y avait-il tant de Suisses dans les troupes anglaises, et pas un dans les troupes de France ? Pourquoi, parmi ces Suisses, unis à la France par tant de traités, s’est-il trouvé tant d’officiers et de soldats qui ont servi les Anglais contre cette même France en Amérique et en Asie ?

    D’où vient enfin qu’en Europe, pendant la paix même, des milliers de Français ont quitté leurs drapeaux pour toucher la même paye de l’étranger ? Les Allemands désertent aussi, les Espagnols rarement, les Anglais presque jamais. Il est inouï qu’un Turc et un Russe désertent.

    Dans la retraite des Dix mille, au milieu des plus grands dangers et des fatigues les plus décourageantes, aucun Grec ne déserta. Ils n’étaient pourtant que des mercenaires, officiers et soldats, qui s’étaient vendus pour un peu d’argent au jeune Cyrus, à un rebelle, à un usurpateur. C’est au lecteur, et surtout au militaire éclairé, de trouver la cause et le remède de cette maladie contagieuse, plus commune aux Français qu’aux autres nations depuis plusieurs années, dans la guerre comme pendant la paix. (Note de Voltaire.)

  5. Page 114.
  6. Un évêque latin de la ville grecque d’Halicarnasse, qui appartient aux Turcs ! Un évêque d’Halicarnasse, qui prêche et qui pille ! Et qu’on dise, après cela, que ce monde ne se gouverne pas par des contradictions ! Cet homme s’appelait Norogna : c’était un cordelier de Goa, qui s’était enfui à Rome, où il avait obtenu un titre d’évêque missionnaire. M. de Lally lui disait quelquefois : « Mon cher prélat, comment as-tu fait pour n’être pas brûlé ou pendu ? » (Note de Voltaire.)