Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 31

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ARTICLE XXXI.

DE L’HISTOIRE DES INDIENS JUSQU’À TIMOUR OU TAMERLAN.

Jusqu’où l’insatiable curiosité de l’esprit européan s’est-elle portée ? Du temps de Tite-Live, c’était être savant que de connaître l’histoire de la république romaine, et d’avoir quelque teinture des auteurs grecs. Cette nouvelle passion des archives n’a peut-être pas six mille ans d’antiquité, quoique Platon dise en avoir vu de dix mille ans. Les hommes ont été très-longtemps comme tous nos rustres, qui, entièrement occupés de leurs besoins et de leurs travaux toujours renaissants, ne s’embarrassent jamais de ce qui s’est fait dans leur chaumière cinquante ans avant eux. Croit-on que les habitants de la Forêt-Noire soient fort curieux de l’antiquité, et que les quatre villes forestières aient beaucoup de monuments ? La passion de l’histoire est née, comme toutes les autres, de l’oisiveté. Maintenant qu’il faut entasser dans sa tête les révolutions des deux mondes, maintenant qu’on veut connaître à fond les nègres d’Angola et les Samoyèdes, le Chili et le Japon, la mémoire succombe sous le poids immense dont la curiosité l’a chargée. Le lieutenant colonel Dow s’est donné la peine de traduire en sa langue une partie d’une histoire de l’Inde, composée dans Delhi même par le Persan Cassim Féristha[1], sous les yeux de l’empereur de l’Inde Gean-Guir[2], au commencement du xviie siècle.

Cet écrivain persan, qui paraît un homme d’esprit et de jugement, commence par se défier des fables indiennes, et principalement de leurs quatre grandes périodes qu’ils appellent jog, dont la première, dit-il, fut de quatorze millions quatre cent mille années, pendant laquelle chaque homme vivait cent mille ans : alors tout était sur la terre vertu et félicité.

Le second jog ne dura que dix-huit cent mille ans. Il n’y eut alors que les trois quarts de vertu et de bonheur de ce qu’on en avait eu dans la première période, et la vie des hommes ne s’étendit pas au delà de cent siècles.

Le troisième jog ne fut que de soixante et douze mille ans. La vertu et le bonheur furent réduits à la moitié, et la vie des hommes à dix siècles.

Le quatrième jog fut raccourci jusqu’à trente-six mille ans, et le lot des hommes fut un quart de vertu et de bonheur avec trois quarts de méchanceté et de misère : aussi les hommes ne vécurent plus qu’environ cent ans, et c’est jusqu’à présent leur condition. Ce conte allégorique est probablement le modèle des quatre âges, d’or, d’argent, de cuivre, et de fer. Ces origines sont bien éloignées de celles des Chaldéens, des Chinois, des Égyptiens, des Persans, des Scythes, et surtout de notre Sem, de notre Cham, et de notre Japhet. Nos étrennes mignonnes ne ressemblent en rien aux almanachs de l’Asie.

Si l’auteur persan Féristha avait pris pour une histoire de l’Inde l’ancienne fable morale des quatre jog, ce serait comme si Thucydide avait commencé l’histoire de la Grèce à la naissance de Vénus et à la boîte de Pandore.

M. Dow remarque que ce Persan ne savait pas la langue du Hanscrit, et que par conséquent l’antiquité lui était inconnue.

Après les temps fabuleux chez toutes les nations viennent les temps historiques ; et cet historique est encore partout mêlé de fables. Ce sont, chez les Grecs, les travaux d’Hercule, la toison d’or, le cheval de Troie. Les Romains ont le viol et la mort de Lucrèce, l’aventure de Clélie et de Scévola, le vaisseau qu’une vestale tire sur le sable avec sa ceinture, le pontife Navius, qui coupe un caillou avec un rasoir. Tous nos peuples barbares, Germains, Gaulois, habitants de la Grande-Bretagne, faisaient des miracles avec le gui de chêne ; les Bretons descendaient de Brutus, fils cadet d’Énée ; leur roi Vortiger était sorcier. Un prétendu roi de France, nommé Childéric, s’enfuyait en Allemagne, qui n’avait point de rois ; et là il enlevait au roi Bazin la reine sa femme, Bazine. Un ange descendait du ciel, on ne sait pas précisément de quelle partie, pour apporter un étendard au Sicambre Hildovic. Un pigeon descendait aussi du ciel, et lui apportait dans son bec une petite fiole d’huile. Les Espagnols, mêlés d’anciens Tyriens, et ensuite d’Africains, de Juifs, de Romains, de Vandales, de Goths et d’Arabes, venaient pourtant en droite ligne de Japhet par Tubal, fils d’Ibérus, Hispan appela le pays Espagne. Lusus, fils d’Élie, fonda le royaume de Lusitanie, qui est aujourd’hui le Portugal ; mais ce fut Ulysse qui bâtit Lisbonne.

Parcourez toutes les nations de l’univers, vous n’en trouverez pas une dont l’histoire ne commence par des contes dignes des quatre fils Aimon et de Robert le Diable. Féristha sentit bien ce ridicule universel, et son traducteur anglais le sent encore mieux.

Ce qu’il y a de pis, c’est que le savant Féristha ne nous apprend ni les mœurs, ni les lois, ni les usages du pays dont il parle, et dans lequel il vivait.

Nous n’avons vu dans toute son histoire qu’un roi juste ; il se nommait Biker-Mugit. Les poëtes de son temps disaient que l’aimant n’osait attirer le fer, et l’ambre n’osait s’attacher à la paille sans sa permission.

Ce qu’il rapporte peut-être de plus curieux, c’est qu’il a trouvé d’anciens mémoires qui confirment ce que les Persans disent de leur héros Rustan, qu’il conquit l’Inde environ douze cents ans avant notre ère vulgaire.

Cette découverte prouve ce que nous avons dit[3], que l’Inde, ainsi que l’Égypte, appartint toujours à qui voulut s’en emparer. C’est le sort de presque tous les climats heureux.

La chronologie est très-bien observée par cet auteur ; il semble qu’il ait prévu la réforme que le grand Newton a faite à cette science : Newton et Féristha s’accordent dans l’époque de Darius, fils d’Hystaspe, et dans celle d’Alexandre.

L’auteur persan dit qu’Alexandre, devenu roi de Perso, ne fit la guerre à Porus que sur le refus de ce prince indien de payer le tribut ordinaire qu’il devait au roi de Perse. Ce Porus, que d’autres nomment Por, il l’appelle For, qui était probablement son véritable nom ; mais il ne dit point, comme Quinte-Curce, qu’Alexandre rendit son royaume au roi vaincu : au contraire, il assure que Porus, ou For, périt dans une grande bataille. Il ne parle point de Taxile ; ce n’est point un nom indien. Féristha ne dit rien de l’invasion de Gengis-kan, qui probablement ne fit que traverser le nord de l’Inde ; mais il dit qu’avant la conquête de cette vaste région par Tamerlan, un prince persan, dans neuf expéditions, en rapporta vingt mille livres pesant de diamants et de pierres précieuses. C’est une exagération sans doute : elle prouve seulement que les conquérants n’ont jamais été que des voleurs heureux, et que ce prince persan avait volé les Indiens neuf fois.

Il rapporte encore qu’un capitaine d’un autre brigand ou sultan persan, résidant à Delhi, ayant conduit un détachement de son armée dans le Bengale, à Golconde, au Décan, au Carnate, où sont aujourd’hui Madras et Pondichéry, revint présenter à son maître trois cent douze éléphants chargés de cent millions de livres sterling en or. Et le lieutenant-colonel Dow, qui sait ce que de simples officiers de la compagnie des Indes ont gagné dans ces pays, n’est point étonné de cette somme incroyable.

L’Inde n’a presque point de mines métalliques. Ces trésors ne venaient que du commerce des pierres précieuses et des diamants du Bengale, des épiceries de l’île de Serindib, et de mille manufactures dont le génie des brachmanes avait enseigné l’art aux peuples sédentaires, patients et appliqués, dans le midi de ces contrées, depuis Surate et Bénarès jusqu’à l’extrémité de Serindib sous l’équateur.

Les barbares vomis de Candahar, de Caboul, du Sablestan, avaient, sous le nom de sultans, ravagé le séjour paisible de l’Inde, dès l’an 975 de notre ère jusque vers 1420, quand le Tartare Timur vint fondre sur eux comme un vautour sur d’autres oiseaux carnassiers.

C’était le temps où notre Europe occidentale n’avait presque aucun commerce avec l’Orient. C’était la fin du grand schisme[4], aussi ridicule qu’affreux, qui désola l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, la France, et l’Espagne, pour savoir lequel de trois fripons serait reconnu pour le vicaire infaillible de Dieu[5]. C’était l’époque où un roi, devenu fou, déshérita son fils pour donner le royaume de France à un étranger son vainqueur[6]. Nos contrées, alors barbares par les mœurs et par l’ignorance, avaient leurs malheurs de toute espèce, comme la riche Asie avait les siens.


  1. Le même que Mohammed-Kazem Ferichtah.
  2. C’est le Zéangir des uns, et le Djehan-Guyr des autres. On est encore peu d’accord sur l’orthographe et la prononciation des noms de ce genre, cités dans les Fragments sur l’Inde. (Cl.)
  3. Voyez tome XII, page 89.
  4. Le grand schisme d’Occident, commencé le 27 auguste 1378, ne s’éteignit entièrement que le 20 juillet 1429. Ce fut en 1420 que Charles VI déshérita son fils, en faveur du roi d’Angleterre Henri V. (Cl.)
  5. Voyez tome XI, page 546.
  6. Voyez tome XII, page 45.