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Essai sur les mœurs/Chapitre 88

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CHAPITRE LXXXVIII.

De Tamerlan.

Timour, que je nommerai Tamerlan pour me conformer à l’usage, descendait de Gengis par les femmes, selon les meilleurs historiens. Il naquit, l’an 1357, dans la ville de Cash, territoire de l’ancienne Sogdiane[1], où les Grecs pénétrèrent autrefois sous Alexandre, et où ils fondèrent des colonies. C’est aujourd’hui le pays des Usbecs. Il commence à la rivière du Gion, ou de l’Oxus, dont la source est dans le petit Thibet, environ à sept cents lieues de la source du Tigre et de l’Euphrate. C’est ce même fleuve Gion dont il est parlé dans la Genèse, et qui coulait d’une même fontaine avec l’Euphrate et le Tigre : il faut que les choses aient bien changé.

Au nom de la ville de Cash, on se figure un pays affreux ; il est pourtant dans le même climat que Naples et la Provence, dont il n’éprouve pas les chaleurs : c’est une contrée délicieuse.

Au nom de Tamerlan, on s’imagine aussi un barbare approchant de la brute : on a vu qu’il n’y a jamais de grand conquérant parmi les princes, non plus que de grandes fortunes chez les particuliers, sans cette espèce de mérite dont les succès sont la récompense. Tamerlan devait avoir d’autant plus de ce mérite propre à l’ambition qu’étant né sans États, il subjugua autant de pays qu’Alexandre, et presque autant que Gengis. Sa première conquête fut celle de Balk, capitale de Corassan, sur les frontières de la Perse. De là il va se rendre maître de la province de Candahar. Il subjugue toute l’ancienne Perse ; il retourne sur ses pas pour soumettre les peuples de la Transoxane. Il revient prendre Bagdad. Il passe aux Indes, les soumet, se saisit de Déli qui en était la capitale. Nous voyons que tous ceux qui se sont rendus maîtres de la Perse ont aussi conquis ou désolé les Indes, Ainsi Darius Ochus, après tant d’autres, en fit la conquête. Alexandre, Gengis, Tamerlan, les envahirent aisément. Sha-Nadir, de nos jours, n’a eu qu’à s’y présenter : il y a donné la loi, et en a remporté des trésors immenses.

Tamerlan, vainqueur des Indes, retourne sur ses pas. Il se jette sur la Syrie ; il prend Damas. Il revole à Bagdad déjà soumise, et qui voulait secouer le joug. Il la livre au pillage et au glaive. On dit qu’il y périt près de huit cent mille habitants ; elle fut entièrement détruite. Les villes de ces contrées étaient aisément rasées, et se rebâtissaient de même. Elles n’étaient, comme on l’a déjà remarqué[2], que de briques séchées au soleil. C’est au milieu du cours de ces victoires que l’empereur grec, qui ne trouvait aucun secours chez les chrétiens, s’adresse enfin à ce Tartare. Cinq princes mahométans, que Bajazet avait dépossédés vers les rives du Pont-Euxin, imploraient dans le même temps son secours. Il descendit dans l’Asie Mineure, appelé par les musulmans et par les chrétiens.

Ce qui peut donner une idée avantageuse de son caractère, c’est qu’on le voit dans cette guerre observer au moins le droit des nations. Il commence par envoyer des ambassadeurs à Bajazet, et lui demande d’abandonner le siége de Constantinople, et de rendre justice aux princes musulmans dépossédés. Bajazet reçoit ces propositions avec colère et avec mépris. Tamerlan lui déclare la guerre ; il marche à lui. Bajazet lève le siége de Constantinople, (1401) et livre entre Césarée et Ancyre cette grande bataille où il semblait que toutes les forces du monde fussent assemblées. Sans doute les troupes de Tamerlan étaient bien disciplinées, puisque après le combat le plus opiniâtre elles vainquirent celles qui avaient défait les Grecs, les Hongrois, les Allemands, les Français, et tant de nations belliqueuses. On ne saurait douter que Tamerlan, qui jusque-là combattit toujours avec les flèches et le cimeterre, ne fît usage du canon contre les Ottomans, et que ce ne soit lui qui ait envoyé des pièces d’artillerie dans le Mogol, où l’on en voit encore, sur lesquelles sont gravés des caractères inconnus. Les Turcs se servirent contre lui, dans la bataille de Césarée, non-seulement de canons, mais aussi de l’ancien feu grégeois. Ce double avantage eût donné aux Ottomans une victoire infaillible si Tamerlan n’eût eu de l’artillerie.

Bajazet vit son fils aîné, Mustapha, tué en combattant auprès de lui, et tomba captif entre les mains de son vainqueur avec un de ses autres fils, nommé Musa, ou Moïse. On aime à savoir les suites de cette bataille mémorable entre deux nations qui semblaient se disputer l’Europe et l’Asie, et entre deux conquérants dont les noms sont encore si célèbres ; bataille qui d’ailleurs sauva pour un temps l’empire des Grecs, et qui pouvait aider à détruire celui des Turcs.

Aucun des auteurs persans et arabes qui ont écrit la vie de Tamerlan ne dit qu’il enferma Bajazet dans une cage de fer ; mais les annales turques le disent : est-ce pour rendre Tamerlan odieux ? est-ce plutôt parce qu’ils ont copié des historiens grecs ? Les auteurs arabes prétendent que Tamerlan se faisait verser à boire par l’épouse de Bajazet à demi nue ; et c’est ce qui a donné lieu à la fable reçue que les sultans turcs ne se marièrent plus depuis cet outrage fait à une de leurs femmes. Cette fable est démentie par le mariage d’Amurat II, que nous verrons épouser la fille d’un despote de Servie, et par le mariage de Mahomet II avec la fille d’un prince de Turcomanie.

Il est difficile de concilier la cage de fer et l’affront brutal fait à la femme de Bajazet avec la générosité que les Turcs attribuent à Tamerlan. Ils rapportent que le vainqueur, étant entré dans Burse ou Pruse, capitale des États turcs asiatiques, écrivit à Soliman, fils de Bajazet, une lettre qui eût fait honneur à Alexandre. « Je veux oublier, dit Tamerlan dans cette lettre, que j’ai été l’ennemi de Bajazet. Je servirai de père à ses enfants, pourvu qu’ils attendent les effets de ma clémence. Mes conquêtes me suffisent, et de nouvelles faveurs de l’inconstante fortune ne me tentent point. »

Supposé qu’une telle lettre ait été écrite, elle pouvait n’être qu’un artifice. Les Turcs disent encore que Tamerlan, n’étant pas écouté de Soliman, déclara sultan dans Burse ce même Musa, fils de Bajazet, et qu’il lui dit : « Reçois l’héritage de ton père ; une âme royale sait conquérir des royaumes, et les rendre. »

Les historiens orientaux, ainsi que les nôtres, mettent souvent dans la bouche des hommes célèbres des paroles qu’ils n’ont jamais prononcées. Tant de magnanimité avec le fils s’accorde mal avec la barbarie dont on dit qu’il usa avec le père. Mais ce qu’on peut recueillir de certain, et ce qui mérite notre attention, c’est que la grande victoire de Tamerlan n’ôta pas enfin une ville à l’empire des Turcs. Ce Musa, qu’il fit sultan, et qu’il protégea pour l’opposer et à Soliman et à Mahomet Ier, ses frères, ne put leur résister, malgré la protection du vainqueur. Il y eut une guerre civile de treize années entre les enfants de Bajazet, et on ne voit point que Tamerlan en ait profité. Il est prouvé, par le malheur même de ce sultan, que les Turcs étaient un peuple belliqueux qui avait pu être vaincu, sans pouvoir être asservi ; et que le Tartare, ne trouvant pas de facilité à s’étendre et à s’établir vers l’Asie Mineure, porta ses armes en d’autres pays.

Sa prétendue magnanimité envers les fils de Bajazet n’était pas sans doute de la modération. On le voit bientôt après ravager encore la Syrie, qui appartenait aux mameluks de l’Égypte. De là il repassa l’Euphrate, et retourna dans Samarcande, qu’il regardait comme la capitale de ses vastes États. Il avait conquis presque autant de terrain que Gengis : car si Gengis eut une partie de la Chine et de la Corée, Tamerlan eut quelque temps la Syrie et une partie de l’Asie Mineure, où Gengis n’avait pu pénétrer ; il possédait encore presque tout l’Indoustan, dont Gengis n’eut que les provinces septentrionales. Possesseur mal affermi de cet empire immense, il méditait dans Samarcande la conquête de la Chine, dans un âge où sa mort était prochaine.

Ce fut à Samarcande qu’il reçut, à l’exemple de Gengis, l’hommage de plusieurs princes de l’Asie, et l’ambassade de plusieurs souverains. Non-seulement l’empereur grec Manuel y envoya ses ambassadeurs, mais il en vint de la part de Henri III, roi de Castille. Il y donna une de ces fêtes qui ressemblent à celles des premiers rois de Perse. Tous les ordres de l’État, tous les artisans, passèrent en revue, chacun avec les marques de sa profession. Il maria tous ses petits-fils et toutes ses petites-filles le même jour. (1406) Enfin il mourut dans une extrême vieillesse, après avoir régné trente-six ans, plus heureux, par sa longue vie et par le bonheur de ses petits-fils, qu’Alexandre auquel les Orientaux le comparent ; mais fort inférieur au Macédonien, en ce qu’il naquit chez une nation barbare, et qu’il détruisit beaucoup de villes comme Gengis, sans en bâtir une seule : au lieu qu’Alexandre, dans une vie très-courte, et au milieu de ses conquêtes rapides, construisit Alexandrie et Scanderon, rétablit cette même Samarcande, qui fut depuis le siége de l’empire de Tamerlan, et bâtit des villes jusque dans les Indes, établit des colonies grecques au delà de l’Oxus, envoya en Grèce les observations de Babylone, et changea le commerce de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, dont Alexandrie devint le magasin universel. Voilà, ce me semble, en quoi Alexandre l’emporte sur Tamerlan, sur Gengis, et sur tous les conquérants qu’on lui veut égaler.

Je ne crois point d’ailleurs que Tamerlan fût d’un naturel plus violent qu’Alexandre. S’il est permis d’égayer un peu ces événements terribles, et de mêler le petit au grand, je répéterai ce que raconte un Persan contemporain de ce prince. Il dit qu’un fameux poète persan, nommé Hamédi-Kermani, étant dans le même bain que lui avec plusieurs courtisans, et jouant à un jeu d’esprit qui consistait à estimer en argent ce que valait chacun d’eux : « Je vous estime trente aspres, dit-il au grand kan. — La serviette dont je m’essuie les vaut, répondit le monarque. — Mais c’est aussi en comptant la serviette », répondit Hamédi. Peut-être qu’un prince qui laissait prendre ces innocentes libertés n’avait pas un fonds de naturel entièrement féroce ; mais on se familiarise avec les petits, et on égorge les autres.

Il n’était ni musulman ni de la secte du grand lama ; mais il reconnaissait un seul Dieu, comme les lettrés chinois, et en cela marquait un grand sens dont des peuples plus polis ont manqué. On ne voit point de superstition ni chez lui ni dans ses armées : il souffrait également les musulmans, les lamistes, les brames, les guèbres, les juifs, et ceux qu’on nomme idolâtres ; il assista même, en passant vers le mont Liban, aux cérémonies religieuses des moines maronites qui habitent dans ces montagnes : il avait seulement le faible de l’astrologie judiciaire, erreur commune à tous les hommes, et dont nous ne faisons que de sortir. Il n’était pas savant, mais il fit élever ses petits-fils dans les sciences. Le fameux Oulougbeg, qui lui succéda dans les États de la Transoxane, fonda dans Samarcande la première académie des sciences, fit mesurer la terre, et eut part à la composition des tables astronomiques qui portent son nom ; semblable en cela au roi Alphonse X de Castille, qui l’avait précédé de plus de cent années. Aujourd’hui la grandeur de Samarcande est tombée avec les sciences, et ce pays, occupé par les Tartares Usbecs, est redevenu barbare pour refleurir peut-être un jour.

Sa postérité règne encore dans l’Indoustan, que l’on appelle Mogol, et qui tient ce nom des Tartares-Mogols de Gengis, dont Tamerlan descendait par les femmes. Une autre branche de sa race régna en Perse jusqu’à ce qu’une autre dynastie de princes tartares de la faction du mouton blanc s’en empara, en 1468. Si nous songeons que les Turcs sont aussi d’origine tartare, si nous nous souvenons qu’Attila descendait des mêmes peuples, tout cela confirmera ce que nous avons déjà dit[3] que les Tartares ont conquis presque toute la terre : nous en avons vu la raison. Ils n’avaient rien à perdre ; ils étaient plus robustes, plus endurcis que les autres peuples. Mais depuis que les Tartares de l’Orient, ayant subjugué une seconde fois la Chine dans le dernier siècle, n’ont fait qu’un État de la Chine et de cette Tartarie orientale ; depuis que l’empire de Russie s’est étendu et civilisé ; depuis enfin que la terre est hérissée de remparts bordés d’artillerie, ces grandes émigrations ne sont plus à craindre ; les nations polies sont à couvert des irruptions de ces sauvages. Toute la Tartarie, excepté la Chinoise, ne renferme plus que des hordes misérables, qui seraient trop heureuses d’être conquises à leur tour, s’il ne valait pas encore mieux être libre que civilisé.

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  1. Il naquit au village de Sebsa, non loin de Samarcande, et hérita du territoire de Cush, et d’un commandement de dix mille chevaux. (G. A.)
  2. Chapitre vi.
  3. Chapitre lx.