Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 4

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ARTICLE IV.

ENVOI DU COMTE DE LALLY DANS L’INDE. QUEL ÉTAIT CE GÉNÉRAL ; QUELS ÉTAIENT SES SERVICES AVANT CETTE EXPÉDITION.

Pour arrêter ces abus, et pour prévenir les entreprises des Anglais, encore plus à craindre, le roi de France envoya dans l’Inde de l’argent et des troupes. La France et l’Angleterre recommençaient alors cette guerre de 1756, dont le prétexte était un ancien traité de paix fort mal fait. Les ministres avaient oublié dans ce traité de spécifier les limites de l’Acadie, misérable pays glacé vers le Canada. Puisqu’on se battait dans ces déserts septentrionaux de l’Amérique, il fallait bien s’aller égorger aussi dans la zone torride en Asie. Le ministère de France nomma pour cette entreprise le comte de Lally. C’était un gentilhomme irlandais dont les ancêtres suivirent en France la fortune des Stuarts, maison la plus malheureuse de toutes celles qui ont porté une couronne. Cet officier était un des plus braves et des plus attachés que le roi de France eût à son service. Il fit des actions de valeur dont ce monarque fut témoin à la bataille de Fontenoy. Il sut qu’il portait une haine irréconciliable aux Anglais, qu’il avait dit aux soldats de son régiment : « Marchez contre les ennemis de la France et les vôtres ; ne tirez que quand vous aurez la pointe de vos baïonnettes sur leurs ventres ; » qu’il en avait blessé plusieurs de sa main ; et que, malgré cette haine, il les avait tous secourus après l’action. Tant de courage et de générosité touchèrent le roi ; il le fit brigadier sur le champ de bataille, Lally était déjà colonel d’un régiment de son nom[1].

Dans le temps même où Louis XV rassurait sa nation par cette victoire de Fontenoy, Charles-Édouard, petit-fils de Jacques II, tentait une entreprise inouïe qu’il avait cachée à Louis XV lui-même. Il traversait le canal de Saint-George avec sept officiers seulement pour tout secours, quelques armes, et deux mille louis d’or empruntés, dans le dessein d’aller soulever l’Écosse en sa faveur par sa seule présence, et de faire une nouvelle révolution dans la Grande-Bretagne. Il aborda au continent de l’Écosse le 15 juin 1745, environ un mois après la bataille de Fontenoy. Cette entreprise, qui finit si malheureusement, commença par des victoires inespérées. Le comte de Lally fut le premier qui imagina de faire envoyer une armée de dix mille Français à son secours. Il communiqua son idée au marquis d’Argenson, ministre des affaires étrangères, qui la saisit avidement. Le comte d’Argenson, frère du marquis, et ministre de la guerre, la combattit, mais bientôt y consentit. Le duc de Richelieu fut nommé général de l’armée qui devait débarquer en Angleterre au commencement de l’année 1746. Les glaces retardèrent l’envoi des munitions et des canons qu’on transportait par les canaux de la Flandre française. L’entreprise échoua, mais le zèle de Lally réussit beaucoup auprès du ministère, et son audace le fit juger capable d’exécuter de grandes entreprises. Celui qui écrit ces mémoires en parle avec connaissance de cause : il travailla avec lui pendant un mois par ordre du ministre ; il lui trouva un courage d’esprit opiniâtre, accompagné d’une douceur de mœurs que ses malheurs altérèrent depuis, et changèrent en une violence funeste.

Le comte de Lally était décoré du grand cordon de Saint-Louis, et lieutenant général des armées, quand on l’envoya dans l’Inde. Les retardements qu’on éprouve toujours dans les plus petites entreprises, comme dans les grandes, ne permirent pas que l’escadre du comte d’Aché, qui devait porter le général et les secours à Pondichéry, mît à la voile du port de Brest avant le 20 février 1757.

Au lieu de trois millions que M. de Séchelles, contrôleur général des finances, avait promis, M. de Moras, son successeur, n’en put donner que deux ; et c’était beaucoup dans la crise où était alors la France.

De trois mille hommes qui devaient s’embarquer avec lui, on fut obligé d’en retrancher plus de mille ; et le comte d’Aché n’eut dans son escadre que deux vaisseaux de guerre au lieu de trois, et quelques vaisseaux de la compagnie des Indes.

Tandis que les deux généraux Lally et d’Aché voguent vers le lieu de leur destination, il est nécessaire de faire connaître aux lecteurs qui veulent s’instruire l’état de l’Inde dans cette conjoncture, et quelles étaient les possessions des nations de l’Europe dans ces contrées.


  1. Les premières éditions présentent ici quelques différences. L’auteur avait fait une erreur qu’il corrigea par un nota mis à la fin d’une édition séparée des Fragments sur l’Inde et sur le général Lally, 1773, in-8°. Depuis il a refondu son nota dans le texte, et c’est cette nouvelle version qu’on lit ici. (B.)