Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/10

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (1p. 155-180).


CHAPITRE V.


Clerval me remit la lettre suivante :


À V. FRANKENSTEIN.


« Mon cher Cousin,

» Je ne puis vous peindre l’inquiétude que nous avons tous éprouvée au sujet de votre santé. Nous ne pouvons nous empêcher de croire que votre ami Clerval nous cache la gravité de votre maladie : car voici plusieurs mois que nous n’avons vu de votre écriture, puisque vous avez été obligé, pendant tout ce temps-là, de dicter vos lettres à Henry. Il faut, Victor, que vous ayez été bien malade. Nous en sommes presqu’aussi malheureux, que nous l’étions après la mort de votre excellente mère. Mon oncle s’était persuadé que vous étiez très-dangereusement malade : nous l’avons empêché, mais non sans peine, d’entreprendre le voyage d’Ingolstadt. Clerval écrit toujours que vous allez mieux ; j’espère vivement que vous nous confirmerez bientôt cette nouvelle par une lettre écrite de votre propre main ; car, vraiment, Victor, nous sommes tous très-affligés de votre état. Qu’un mot de vous nous ôte toute crainte, et nous serons les êtres du monde les plus heureux. Votre père jouit maintenant d’une si bonne santé, que, depuis l’hiver dernier, il paraît avoir dix ans de moins. Ernest a tellement grandi, que vous auriez de la peine à le reconnaître ; il a maintenant près de seize ans, et ne paraît plus maladif, comme nous l’avons vu il y a quelques années : c’est un garçon tout-à-fait fort et animé.

» Hier au soir, j’ai eu une longue conversation avec mon oncle sur le parti qu’embrasserait Ernest. Dans un état continuel de maladie, pendant son enfance, il n’a pu prendre l’habitude du travail ; et à présent qu’il jouit d’une bonne santé, il est sans cesse à courir au grand air, à gravir les montagnes, ou à voguer sur le lac. J’ai proposé d’en faire un cultivateur ; vous savez, mon cousin, qu’aucun état ne me paraît préférable. Un cultivateur mène la vie du monde la plus paisible et la plus heureuse, et se livre en même temps à un travail, dont les chances sont peu à craindre et les bénéfices presque certains. Mon oncle aurait voulu qu’il fit les études nécessaires pour être avocat, afin que par la suite il pût devenir juge. Mais, outre qu’il n’est nullement propre à une semblable profession, il est certainement plus honorable à lui de cultiver la terre pour la subsistance de l’homme, que d’être le confident, ou quelquefois le complice de ses crimes ; car un homme de loi ne fait pas autre chose. Je disais que si les occupations d’un bon cultivateur n’étaient pas plus honorables, elles étaient du moins d’un genre plus agréable que celles d’un juge, qui avait le malheur de n’étre jamais témoin que des crimes de l’homme. Mon oncle sourit en me disant que je devrais être avocat moi-même : cela mit fin à notre conversation.

» Je veux maintenant vous raconter une petite histoire qui vous plaira et vous intéressera peut-être. Vous souvenez-vous de Justine Moritz ? — Non, sans doute. — Eh bien ! je vous raconterai son histoire en peu de mots. Madame Moritz, sa mère, était veuve avec quatre enfans, dont Justine était le troisième. Cette jeune fille avait toujours été l’objet des prédilections du père ; mais, par une étrange perversité, la mère ne pouvait la souffrir, et, après la mort de M. Moritz, elle la traita fort mal. Ma tante le remarqua, et pria la mère de Justine, qui était alors âgée de douze ans, de la laisser avec nous. Les institutions républicaines de notre pays ont donné lieu à des habitudes plus simples et plus heureuses, que celles qui dominent dans les grandes monarchies qui l’entourent. Il en résulte moins de distinction entre les différentes classes des habitans ; il en résulte aussi que les dernières, qui sont moins pauvres et moins méprisées, conservent des habitudes plus pures et plus honnêtes. Un domestique à Genève ne sent pas de même que ceux de France et d’Angleterre. Justine, ainsi reçue dans notre famille, apprit les devoirs d’une servante : condition qui, dans notre heureux pays, ne renferme pas l’idée d’ignorance, et n’entraîne pas le sacrifice de la dignité d’un être humain.

» À présent, j’ose dire que vous vous rappelez à merveille l’héroïne de ma petite histoire : car vous aimiez beaucoup Justine. Je me souviens même que vous remarquiez autrefois, qu’un regard de Justine suffisait pour calmer votre mauvaise humeur, ainsi que l’Arioste parle de la beauté d’Angélique, tant elle avait un air candide et heureux. Ma tante conçut beaucoup d’attachement pour elle, ce qui l’engagea à lui donner une éducation supérieure à celle qu’elle avait d’abord espérée. Ce bienfait fut bien placé ; Justine était la petite créature du monde la plus reconnaissante : je ne veux pas dire qu’elle en fît profession ; je ne l’ai jamais entendu l’exprimer par des paroles ; mais ses yeux eussent fait croire qu’elle adorait presque sa protectrice. Quoique son caractère fût fort gai et souvent léger, elle faisait pourtant la plus grande attention au moindre geste de ma tante. Elle la regardait comme le modèle le plus parfait, et elle tâchait d’imiter sa façon de parler et ses manières, au point que, même à présent, elle me la rappelle souvent.

» À la mort de ma chère tante, chacun était trop occupé de sa propre douleur pour faire attention à la pauvre Justine, qui l’avait soignée pendant sa maladie avec la plus vive affection. La pauvre Justine fut très-malade ; mais elle était réservée à d’autres épreuves.

» Ses frères et sa sœur moururent l’un après l’autre, et sa mère resta sans autre enfant que la fille qu’elle négligeait. Cette femme, troublée par le cri de sa conscience, commença à croire que la mort de ses enfans préférés était un jugement du ciel, qui la punissait de sa partialité. Elle était Catholique Romaine, et je crois qu’elle fut confirmée dans l’opinion où elle était, par son confesseur. Aussi, peu de mois après votre départ pour Ingolstadt, Justine fut rappelée par sa mère repentante. Pauvre fille ! elle pleura en quittant notre maison : elle était bien changée depuis la mort de ma tante ; le chagrin avait mêlé à son humeur, autrefois si vive, une douceur et une langueur attrayantes. Son séjour dans la maison maternelle n’était pas de nature à lui rendre la gaîté. La pauvre femme était très-chancelante dans son repentir. Quelquefois elle priait Justine de lui pardonner sa dureté ; mais bien plus souvent elle l’accusait d’avoir causé la mort de ses frères et de sa sœur. Madame Moritz, dont le caractère irascible ne fut d’abord qu’irrité par un état d’aigreur continuelle, repose maintenant en paix. Elle mourut aux premières approches du froid, au commencement de l’hiver dernier. Justine est revenue avec nous, et je vous assure que je l’aime tendrement. Elle est très-adroite, très-douce, et extrêmement jolie. Comme je vous l’ai déjà dit, ses manières et ses expressions me rappellent continuellement ma chère tante.

» Il faut aussi, mon cher cousin, que je vous parle un peu du gentil petit Guillaume : il est très-grand pour son âge ; je voudrais que vous le vissiez, avec ses yeux bleus, doux et vifs, ses cils noirs et ses cheveux bouclés. Lorsqu’il sourit, on voit sur ses joues deux petites fossettes qui sont fraîches comme la rose. Il a déjà eu une ou deux petites femmes ; mais Louisa Biron est sa favorite : c’est une jolie petite fille de cinq ans.

» Je pense, mon cher Victor, que vous serez bien aise que je vous parle un peu des bons habitans de Genève. La jolie mademoiselle Mansfield a déjà reçu les visites de félicitation sur son prochain mariage avec un jeune Anglais, nommé John Melbourne, écuyer. Sa vilaine sœur, Manon, a épousé, l’automne dernier, le riche banquier M. Duvillard. Votre bon camarade d’études, Louis Manoir, a été plusieurs fois malade depuis que Clerval est parti de Genève ; il a déjà recouvré la santé, et il est sur le point d’épouser une très-aimable et très-jolie française, madame Tavernier. Elle est veuve et plus âgée que lui ; mais on la trouve très-belle, et elle est aimée de tout le monde.

» Moi qui vous écris, je suis en bonne santé, mon cher cousin ; mais je ne puis terminer ma lettre sans vous demander encore avec inquiétude des nouvelles de la vôtre. Mon cher Victor, si vous n’êtes pas trop malade, écrivez vous-même, et rendez heureux votre père et nous tous ; on Je n’ai pas la force de penser au malheur ; mes pleurs coulent déjà. Adieu, mon très-cher cousin.

» Élisabeth Lavenza ».


Genève, 18 mars 17-


« Chère Élisabeth ! m’écriai-je, après avoir lu sa lettre, j’écrirai sur-le-champ, et je mettrai fin à l’inquiétude qui doit la tourmenter ». J’écrivis, et je fus très-fatigué d’avoir écrit ; mais ma convalescence venait de commencer, elle continua régulièrement. Quinze jours après, je pus quitter la chambre.

Un de mes premiers devoirs fut de présenter Clerval à plusieurs professeurs de l’université. En agissant ainsi, je suivis une sorte d’usage qui m’était pénible, et qui convenait mal aux souffrances dont mon cœur avait été déchiré. Depuis la nuit fatale qui avait été témoin de la fin de mes travaux, et du commencement de mes malheurs, j’avais conçu une violente antipathie contre le nom même de la philosophie naturelle. Bien plus : dans un état complet de santé, la vue d’un instrument d’alchimie était capable de renouveler toutes mes agitations nerveuses. Henry s’en était aperçu, et avait fait disparaître tous mes appareils. Il avait aussi voulu que je quittasse mon appartement ; car il avait remarqué que j’évitais d’aller dans la chambre qui m’avait auparavant servi de laboratoire. Mais tous les soins de Clerval furent perdus au moment où j’allai rendre visite aux professeurs. M. Waldman me mit à la torture, en louant avec bonté et chaleur mes progrès étonnans dans les sciences. Il ne tarda pas à voir que cette conversation me gênait ; mais, n’en devinant pas la véritable cause, il l’attribua à la modestie, et cessa de vanter mes progrès, pour parler de la science elle-même, avec le désir bien évident que je me misse à en parler. Que pouvais-je faire ? il voulait me plaire, et il me tourmentait. Je souffrais comme s’il avait placé, un à un devant moi, ces instrumens qui devaient servir dans la suite à me conduire à une mort lente et cruelle. Je souffrais de ce qu’il disait, sans oser montrer la peine que j’éprouvais. Clerval, qui était toujours si prompt à discerner les sensations des autres, détourna la conversation, en alléguant pour excuse son ignorance complète, et donna à la conversation un tour plus général. Je remerciai mon ami du fond de mon cœur, mais je ne parlai pas. Je vis clairement qu’il était surpris, mais il n’essaya jamais de m’arracher mon secret ; et, quoique je l’aimasse avec un mélange d’affection et de respect qui ne connaissaient pas de bornes, je ne pouvais cependant me décider à lui confier l’événement qui était si souvent présent à ma mémoire, mais dont je craignais d’imprimer trop profondément le souvenir à un autre.

M. Krempe ne fut pas aussi docile ; et, dans mon état de sensibilité excessive, ses éloges brusques et grossiers me firent même plus de mal que la bienveillante approbation de M. Waldman. « Savant collègue ! s’écria-t-il ; je vous assure, M. Clerval, qu’il nous a tous surpassés. Oui ; regardez-moi si cela vous plaît, mais ce que je dis n’en est pas moins vrai. Un jeune homme qui, il y a quelques années, croyait en Cornelius Agrippa, aussi fermement qu’en l’Évangile, s’est maintenant mis à la tête de l’université ; et s’il n’est bientôt à bas, nous ne pourrons tenir à côté de lui. — Allons, allons, continua-t-il, en voyant mon air de souffrance, M. Frankenstein est modeste ; c’est une excellente qualité pour un jeune homme. Les jeunes gens doivent se défier d’eux-mêmes, vous savez, M. Clerval ; j’étais comme lui dans ma jeunesse ; mais cela passe bien vîte ».

M. Krempe commença alors un éloge de lui-même, qui détourna la conversation d’un sujet qui me causait tant de mal.

Clerval n’aimait nullement la philosophie naturelle. Son imagination était trop vive pour s’arrêter aux minuties de cette science. Sa principale étude était celle des langues ; son but, en s’y adonnant, était d’ouvrir un champ à son instruction, lorsqu’il serait de retour à Genève. Le Persan, l’Arabe et l’Hébreu, furent, après une étude approfondie du Grec et du Latin, l’objet de son application. Quant à moi, à qui la paresse avait toujours été odieuse ; dans le désir de fuir les réflexions, et en haine de mes premières études, j’éprouvai un grand plaisir à être le condisciple de mon ami, et je ne trouvai pas seulement de l’instruction, mais encore des consolations dans les ouvrages des auteurs Orientaux. Leur mélancolie est brûlante ; et leur bonheur vous élève à une hauteur que je n’avais jamais connue dans l’étude des auteurs des autres pays. En lisant leurs écrits, il semble que la vie s’écoule sous un soleil brûlant et dans un jardin de roses, entre les sourires et les dédains d’une beauté cruelle, et dans un feu qui consume le cœur. Combien diffère la poésie forte et héroïque des Grecs et des Romains !

L’été se passa ainsi, et mon retour à Genève fut fixé pour la fin de l’automne ; mais, retardé pour plusieurs motifs, je fus surpris par l’hiver et la neige, qui rendirent les chemins impraticables, et je remis mon voyage au printemps suivant. Je fus très-affligé de ce retard ; car j’étais impatient de revoir ma ville natale et mes amis. Mon retour n’avait été différé aussi long-temps, que parce que je ne voulais pas laisser Clerval dans une ville étrangère, avant qu’il n’eût fait connaissance avec quelques-uns des habitans. Cependant, l’hiver se passa très-gaîment ; et le printemps, qui fut plus tardif qu’à l’ordinaire, fut aussi plus beau et plus agréable.

Nous étions au mois de mai ; et j’attendais de jour en jour la lettre qui devait fixer la date de mon départ, lorsqu’Henry me proposa de parcourir à pied les environs d’Ingolstadt, pour faire mes adieux au pays que j’avais si long-temps habité. Je me rendis avec plaisir à cette proposition ; j’aimais l’exercice, et j’avais toujours eu Clerval, de préférence, à tout autre, pour m’accompagner dans ces sortes de courses, auxquelles je m’étais accoutumé dans mon pays natal.

Nous passâmes quinze jours à courir d’un côté et d’un autre. Ma santé et mon esprit étaient depuis long-temps rétablis, et s’affermissaient de jour en jour par l’air pur que je respirais, par l’accroissement naturel de mes forces, et la conversation de mon ami. L’étude m’avait éloigné auparavant de mes condisciples et m’avait rendu insociable ; mais Clerval excitait les dispositions qu’une nature meilleure avait mises dans mon cœur. J’aimai de nouveau les beautés de la nature et l’enjouement des enfans. Excellent ami ! avec quelle sincérité tu m’aimais ! Tu cherchais à élever mon esprit à la hauteur du tien. J’étais miné et affaibli par un travail profond ; mais ta douceur et ton affection ont réchauffé et ranimé mes sens. Je redevins le même qui naguère aimait tout le monde et en était également aimé, qui n’avait ni soucis ni chagrins. Au temps de mon bonheur, la nature inanimée avait le pouvoir de me jeter dans les sensations les plus délicieuses. J’étais en extase à la vue d’un ciel sans nuages et de la verdure des champs. Il est vrai que la saison dont je parle était admirable ; les fleurs du printemps embellissaient les jardins, pendant que celles d’été étaient près d’éclore : je n’étais pas troublé par les pensées qui, l’année précédente, m’avaient accablé d’un poids insurmontable, malgré mes efforts pour les éloigner.

Henry se réjouissait de ma gaîté, et partageait sincèrement mes sensations : il s’occupait de m’amuser, et il me rendait compte en même temps des sentimens de son âme. Dans cette occasion, les ressources de son esprit étaient vraiment étonnantes : sa conversation était pleine d’imagination ; et très-souvent, à l’imitation des écrivains Persans et Arabes, il inventait des contes dont les idées et les passions étaient surprenantes. D’autres fois, il récitait mes poèmes favoris, ou proposait des argumens qu’il soutenait avec beaucoup d’esprit.

Nous retournâmes à notre collége un dimanche dans l’après-midi : des paysans dansaient, et toutes les personnes que nous rencontrions, paraissaient gaies et heureuses. J’étais dans l’enchantement : j’étais transporté par de vifs sentimens de joie et d’allégresse.