Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/11

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (1p. 181-214).


CHAPITRE VI.


À mon retour, je trouvai la lettre suivante de mon père :


À V. FRANKENSTEIN.


« Mon cher Victor,

» Tu as sans doute attendu avec impatience une lettre qui fixât l’époque de ton retour au milieu de nous. J’ai d’abord été tenté de ne t’écrire que quelques lignes, uniquement pour te dire le jour où j’espère pouvoir t’embrasser ; mais je n’ose pas te rendre un cruel service. Quelle sera ta surprise, mon fils, au moment où tu attends une nouvelle heureuse et agréable, de n’en recevoir au contraire que de tristes et de douloureuses ? Et comment, mon cher Victor, pourrai-je te raconter notre malheur ? Pourquoi faut-il que je t’afflige, mon fils, toi qui es loin de nous, mais qui, dans ton absence, n’es pas devenu insensible à nos joies et à nos chagrins ? Je voudrais te préparer au malheur que je vais t’apprendre, mais je sens que cela m’est impossible, même à présent que tes yeux parcourent la page, pour y chercher les mots qui doivent t’en donner l’horrible certitude.

» Guillaume n’est plus ! Ce charmant enfant, dont le sourire suffisait pour réjouir et ranimer mon cœur, qui était si doux et si gai à la fois ! Victor a été assassiné !…

» Je n’essayerai pas de te consoler ; je me bornerai à te raconter les détails de cet évènement.

» Jeudi dernier (7 mars), j’allai, accompagné de ma nièce et de tes deux frères, me promener à Plinpalais. Le temps était chaud, et si serein que nous prolongeâmes notre promenade plus que de coutume. La soirée était déjà fort obscure avant que nous eussions pensé à rentrer ; mais en nous disposant au retour, nous ne retrouvâmes plus Ernest et Guillaume qui avaient été au-devant de nous. Nous restâmes donc assis à les attendre. Ernest vint bientôt, et nous demanda si nous avions vu son frère : il nous dit qu’ils étaient à jouer ensemble ; que Guillaume l’avait quitté pour se cacher, qu’il l’avait inutilement cherché, et attendu ensuite pendant long-temps, mais qu’il n’était pas venu.

» Ce récit ne servit qu’à nous alarmer. Nous continuâmes à le chercher jusqu’à la nuit tombante, quand Élisabeth conjectura qu’il pouvait être retourné à la maison. Il n’y était pas. Nous revînmes avec des torches ; car je ne pouvais me reposer en songeant que mon fils s’était perdu, et restait exposé à toutes les humidités et aux rosées de la nuit : Élisabeth éprouvait aussi une angoisse extrême. Vers cinq heures du matin, je découvris mon aimable enfant que la nuit précédente j’avais vu brillant et fort de santé, étendu sur le gazon, livide, sans mouvement, et portant au col l’empreinte des doigts du meurtrier.

» Il fut rapporté à la maison, et la douleur qui était peinte sur mon visage apprit à Élisabeth notre malheur. Elle voulut à toute force voir le cadavre. J’essayai d’abord de l’en empêcher ; mais elle persista, entra dans la chambre où il était placé, examina précipitamment le col de la victime, et s’écria, en frappant des mains : « Dieu ! j’ai assassiné cet enfant que j’aimais » !

» Elle s’évanouit, et ne reprit ses sens qu’avec beaucoup de peine. Revenue de son évanouissement, elle ne cessa de pleurer et de gémir. Elle me dit que le soir même, Guillaume l’avait priée de lui mettre au col un riche portrait de ta mère, qui lui appartenait. Nul doute que ce portrait, qui a disparu, n’ait tenté le meurtrier, et ne l’ait porté au crime. Nous ignorons quelle trace il aura suivie, malgré l’activité de nos recherches pour le découvrir ; mais hélas ! rien ne me rendra mon bien-aimé Guillaume.

» Viens, mon cher Victor ; tu peux seul consoler Élisabeth. Elle pleure sans cesse, et s’accuse injustement d’être cause de la mort de Guillaume. Nous sommes tous plongés dans la douleur ; ne serait-ce pas un motif de plus pour toi, mon fils, de revenir et de nous apporter des consolations ? Ta chère mère ! Hélas, Victor ! je puis le dire maintenant, remercie Dieu de ce qu’elle ne vit pas, pour être témoin de la mort cruelle et malheureuse de son plus jeune enfant.

» Viens, Victor ; sans nourrir des idées de vengeance contre l’assassin, mais avec des sentimens de paix et de douceur, qui calmeront les blessures de nos cœurs, au lieu de les irriter. Entre dans la maison du deuil, mon ami, l’âme pénétrée de tendresse et d’affection pour ceux qui t’aiment, et non de haine contre les ennemis.

» Ton affectionné et désolé père,

» Alphonse Frankenstein ».
Genève 12 mai 17-

Clerval, qui m’avait observé pendant la lecture de cette lettre, fut surpris de voir le désespoir qui succédait à la joie que j’avais d’abord éprouvée en recevant des nouvelles de mes amis. Je jetai la lettre sur la table, et me couvris la figure de mes mains.

« Mon cher Frankenstein, s’écria Henry, lorsqu’il me vit pleurer avec amertume, seras-tu toujours malheureux ? Mon cher ami, qu’est-il arrivé » ?

Je lui fis signe de prendre la lettre, pendant que je parcourais la chambre dans la plus grande agitation ; des pleurs coulèrent aussi des yeux de Clerval, lorsqu’il lut le récit de mon malheur.

« Mon ami, dit-il, je ne puis t’offrir aucune consolation ; cette perte est irréparable. Que veux-tu faire ?

» — Partir sur-le-champ pour Genève : viens avec moi, Henry, commander les chevaux ».

Pendant la route, Clerval chercha à relever mon courage. Il n’employait pas les phrases communes de consolation, mais il partageait franchement ma douleur. « Pauvre Guillaume, disait-il ; il dort maintenant avec son angélique mère. Ses amis sont dans le deuil et dans l’affliction ; et lui, il est en paix : il ne sent plus les doigts de l’assassin : il ne connaît pas la douleur ; la terre couvre ses jolies formes. Il ne peut plus être un objet de pitié ; ceux qui survivent sont les plus à plaindre, et ils ne peuvent attendre de consolation que du temps. On doit mépriser ces maximes des Stoïciens, que la mort n’est pas un mal, et que l’esprit de l’homme doit être supérieur au désespoir causé par l’absence éternelle d’un objet aimé. Caton même pleurait sur le cadavre de son frère ».

Clerval parlait ainsi, pendant que nous traversions les rues avec rapidité. Ses paroles s’imprégnaient dans mon cœur ; et je me les rappelai ensuite quand je fus seul. En ce moment, dès que les chevaux furent arrivés, je me jetai dans une chaise, en disant adieu à mon ami.

Mon voyage fut triste. Mon premier désir était d’en voir le terme ; car il me tardait d’arriver pour consoler mes amis affligés, et partager leur douleur ; mais, en approchant de ma ville natale, je ralentis ma marche. J’avais peine à résister à la multitude des sentimens tumultueux dont j’étais assiégé. Je traversais des lieux chers à mon enfance, et que je n’avais pas vus depuis près de six ans. Que de changemens depuis cette époque ! Un tremblement de terre subit avait tout désolé ; et mille autres petites circonstances pouvaient avoir, par degrés, amené d’autres altérations, qui, quoique plus lentes, n’étaient pas moins sensibles. Je fus saisi de crainte : je n’osais pas avancer ; je me croyais exposé à toutes sortes de malheurs imaginaires, et je tremblais, sans que je pusse les définir.

Je restai deux jours à Lausanne, dans cet état pénible d’esprit. Je contemplais le lac : les eaux étaient paisibles, tout était calme autour de moi, et les montagnes couvertes de neige, ces palais de la nature, n’étaient pas changés. Le calme et la beauté du ciel me ranimèrent insensiblement, et je continuai mon voyage vers Genève.

La route longeait le lac, qui devenait plus étroit à mesure que j’approchais de ma ville natale. Je découvris plus distinctement les flancs noirs du Jura, et le sommet brillant du Mont-Blanc ; je pleurais comme un enfant : « montagnes chères à mon cœur ! lac majestueux ! dans quel état vous recevez celui qui vous parcourut si souvent ? Votre sommet est brillant ; le ciel et le lac sont azurés et tranquilles. Est-ce un présage de paix, ou bien une insulte à mon malheur » ?

Je crains, mon ami, de vous ennuyer, en appuyant sur ces circonstances préliminaires ; mais je me rappelais alors les jours de mon bonheur, et je ne puis y penser encore sans plaisir. Ma patrie, ô ma chère patrie ! qui peut mieux qu’un de tes enfans peindre le plaisir que j’éprouvai à la vue de tes sources, de tes montagnes, et surtout de ton lac chéri ?

Cependant, plus j’approchais de la maison de mon père, plus j’étais tourmenté par la crainte et le chagrin. La nuit vint à étendre son voile sur la nature ; et quand je pus distinguer à peine les montagnes dans l’obscurité, je sentis que ma douleur était plus vive. Je me représentai une longue et effroyable suite de malheurs, et je prévis que j’étais destiné à devenir le plus infortuné de tous les hommes ; hélas ! j’ai prédit juste ; et si je me suis trompé, c’est qu’en prévoyant et en redoutant tant de malheurs, je n’ai pas conçu la centième partie de tous ceux dont je devais être accablé.

Il était tout-à-fait nuit quand j’arrivai dans les environs de Genève. Les portes de la ville étant déjà fermées, je fus obligé de passer la nuit à Secheron, village situé à une demi-lieue à l’est de la ville. Dans une disposition d’esprit qui ne me permettait aucun repos, je voulus profiter de la sérénité du ciel pour voir l’endroit où mon pauvre Guillaume avait été assassiné. Je ne pouvais traverser la ville. Je me déterminai à passer le lac dans un bateau pour arriver à Plinpalais. Pendant ce court voyage, je vis sur le sommet du Mont-blanc les éclairs briller d’un éclat surprenant, et forage s’approcher avec rapidité ; je touchai le rivage, et je moulai sur une petite colline pour en observer les progrès. Il avançait au milieu d’un ciel qui se couvrait de nuages. Je sentis bientôt tomber de larges gouttes de pluie. L’orage éclata tout-à-coup avec violence.

Je quittai ma place et poursuivis ma route, malgré l’obscurité et l’orage qui croissaient à chaque minute, et malgré le tonnerre qui grondait au-dessus de ma tête avec une force effrayante, répété par les échos de Salève, du Jura, et des Alpes de la Savoie. J’étais ébloui par les éclairs qui se réfléchissaient dans le lac, et le rendaient semblable à une vaste nappe de feu ; je fus même un moment dans une obscurité profonde, qui dura jusqu’à ce que l’éblouissement de mes yeux eût cessé. L’orage, comme il arrive souvent en Suisse, paraissait venir à la fois de plusieurs parties du ciel. C’était au nord de la ville qu’il était le plus violent, au-dessus de cette partie du lac qui est située entre le promontoire de Belrive et le village de Copêt. Un autre orage montrait le Jura à la lueur de faibles éclairs. Un troisième obscurcissait et découvrait tour-à-tour le môle, montagne escarpée à l’est du lac.

Témoin d’un spectacle si magnifique et si terrible à la fois, je marchais à pas précipités. Cette guerre majestueuse dans les cieux, élevait mes esprits ; je frappai des mains en m’écriant avec force : « Guillaume, ange chéri ! voici tes funérailles et tes chants funèbres » ! En disant ces paroles, j’aperçus dans l’obscurité un fantôme qui sortit d’une touffe d’arbres auprès de moi ; je fixai mes yeux sur lui pour le reconnaître : je ne pus m’y méprendre. Un éclair brilla et le découvrit entièrement à ma vue ; sa stature gigantesque et la difformité de son aspect plus hideux qu’aucune forme humaine, ne me permirent pas de douter que ce ne fût le malheureux, l’infâme démon à qui j’avais donné la vie. Que faisait-il là ? serait-il l’assassin de mon frère ? (Je frémis à cette pensée). Elle entra subitement dans mon esprit, et y domina comme si elle était réelle. Je sentais mes dents s’entrechoquer, et je fus forcé de m’appuyer contre un arbre. En peu de temps le fantôme fut loin de moi, et disparut dans l’obscurité. Quel être humain aurait pu donner la mort à ce bel enfant ? Son assassin !… Je venais de le voir, à n’en pas douter. Je ne pouvais me tromper : j’avais une preuve irrésistible, c’est que j’y avais pensé. Je voulus poursuivre le démon, mais je ne pouvais espérer de l’atteindre ; car à la lueur d’un nouvel éclair, je le vis gravir les rochers presque perpendiculaires du mont Salève, montagne qui borne Plinpalais au sud ; il parvint bientôt au sommet, et disparut.

Je restai sans mouvement. Le tonnerre cessa ; mais la pluie continua encore, et l’horison fut enveloppé d’une obscurité impénétrable. Je repassai dans mon esprit les évènemens que j’avais jusqu’ici cherché à oublier : la marche entière de mes progrès vers la création, l’apparition auprès de mon lit de l’être que j’avais formé et animé, et enfin son départ. Deux ans s’étaient presqu’écoulés depuis la nuit où il avait reçu la vie ; était-ce son premier crime ? Hélas ! j’avais jeté dans le monde un monstre dépravé, qui se plaisait dans le carnage et la désolation ; n’était-il pas l’assassin de mon frère ?

On ne peut se figurer tout ce que je souffris pendant le reste de la nuit que je passai en plein air, mouillé et transi de froid. Mais je ne sentais pas les injures du temps ; mon imagination était occupée de scènes de malheur et de désespoir. L’être que j’avais mis sur la terre, et à qui j’avais donné la volonté et le pouvoir de commettre des actions atroces, semblables à celle qui m’affligeait, me parut être mon propre vampire, un fantôme échappé du tombeau, et porté à détruire tout ce qui m’était cher.

Dès que le jour parut, je dirigeai mes pas vers la ville, dont les portes étaient ouvertes ; et je courus à la maison de mon père. Ma première pensée fut de dire ce que je savais du meurtrier, et d’envoyer sur-le-champ à sa poursuite ; mais je m’arrêtai, en réfléchissant à l’histoire que j’avais à raconter. Je devais parler d’un être que j’avais formé, et à qui j’avais donné la vie moi-même ; que j’avais vu à minuit, au milieu des précipices d’une montagne inaccessible. Je me rappelai aussi la fièvre nerveuse dont j’avais été attaqué au moment même où j’avais animé ma création, et qui donnerait l’air du délire à une histoire d’ailleurs si peu probable. En effet, un semblable récit m’eût paru le rêve d’un insensé. Du reste, la nature singulière de l’être échapperait à toute poursuite, quand bien même ma famille céderait à mes instances, et se résoudrait à l’entreprendre. D’ailleurs, de quel avantage serait une poursuite ? Qui pourrait arrêter un être capable d’escalader les flancs perpendiculaires du mont Salève ? Ces réflexions fixèrent mes idées, et me portèrent à garder le silence.

Il était environ cinq heures du matin, quand j’entrai dans la maison de mon père. Je dis aux domestiques de ne pas réveiller la famille, et j’allai dans la bibliothèque, où j’attendis l’heure à laquelle ils avaient coutume de se lever.

Six ans s’étaient écoulés comme un songe, mais comme un songe qui avait laissé une trace ineffaçable ; et j’étais à la même place où j’avais embrassé mon père pour la dernière fois, avant de partir pour Ingolstadt. Ce père chéri et respectable me restait encore ! Je fixai les yeux sur un tableau qui m’offrait la figure de ma mère, et dans lequel mon père avait voulu retracer un trait de sa vie : c’était Caroline Beaufort dans les transports du désespoir, à genoux auprès du cadavre de son père. Ses vêtemens étaient grossiers et ses joues pâles ; mais il y avait un air de dignité et de beauté, qui laissait à peine accès au sentiment de la pitié. Au bas de ce tableau était une miniature de Guillaume, dont la vue m’arracha des pleurs. Ernest entra dans le moment : il m’avait entendu arriver, et s’était hâté de venir me joindre. Il témoigna en me voyant un plaisir mêlé de chagrin : — « Sois le bien venu, mon cher Victor, dit-il ; ah ! j’aurais voulu que tu fusses arrivé il y a trois mois ; tu nous aurais trouvés tous gais et contens. Mais nous sommes maintenant malheureux ; et je crains que tu n’aies un accueil plus mêlé de deuil que de joie. Notre père a un air si triste ! cet évènement affreux semble avoir renouvelé dans son cœur le chagrin qu’il éprouva à la mort de maman. La pauvre Élisabeth aussi est tout-à-fait inconsolable ». En parlant ainsi, Ernest fondait en larmes.

— « Ne m’accueille pas de la sorte, lui dis-je ; calme-toi, mon ami ; que je ne sois pas tout-à-fait malheureux, au moment où je rentre dans la maison de mon père après une si longue absence. Mais, dis-moi, comment mon père supporte-t-il ses malheurs ? Et la pauvre Élisabeth, comment est-elle » ?

— « Elle a bien besoin de consolation ; elle s’est accusée d’avoir été la cause de la mort de mon frère, et elle en a été bien malheureuse ! Mais depuis que l’assassin a été découvert »

— « L’assassin découvert ! bon Dieu ! comment cela se peut-il ? Qui pourrait essayer de le poursuivre ? c’est impossible ; il serait aussi facile d’arrêter les vents, ou de renfermer un torrent dans une paille ».

— « Je ne sais ce que tu veux dire ; mais nous avons tous eu une grande peine lorsqu’elle fut découverte. Personne ne l’aurait cru ; et même Élisabeth en doute encore, malgré l’évidence la plus complète. En effet, qui aurait pu penser que Justine Moritz, qui était si aimable et qui avait tant d’attachement pour notre famille, ait pu tout à coup devenir si méchante » ?

— « Justine Moritz ! pauvre fille, est-ce elle qui est accusée ? mais c’est bien à tort ; tout le monde le sait ; personne ne le pense ; j’en suis certain, Ernest » ?

— « Personne ne le croyait d’abord ; mais plusieurs circonstances nous ont convaincus depuis presque malgré nous : sa conduite a été si louche, que je crains bien qu’il soit impossible de mettre en doute l’évidence des faits. Au reste elle doit être jugée aujourd’hui : tu connaîtras tout ».

Il me raconta que, le jour où l’on avait découvert le meurtre de Guillaume, Justine était tombée malade et s’était mise au lit ; que peu de jours après, un domestique examinant par hasard la robe qu’elle avait portée la nuit de l’assassinat, avait trouvé dans sa poche le portrait de ma mère, par lequel on présumait que le meurtrier avait été séduit. Le domestique le montra aussitôt à un autre, qui, sans en dire un mot à qui que ce fût de la famille, alla trouver le magistrat. C’est sur leur déposition que Justine a été arrêtée. Accusée de ce crime, la pauvre fille confirma le soupçon par un extrême embarras.

Ce concours de circonstances singulières n’ébranla pas ma confiance. Je répliquai avec force : « Vous êtes tous dans l’erreur ; je connais l’assassin. Justine, la pauvre et bonne Justine est innocente ».

Dans ce moment mon père entra. Je vis sur sa figure les traces profondes du chagrin ; mais il essaya de m’accueillir avec gaîté ; s’entretint avec moi de nos peines, et il voulait détourner la conversation du triste objet dont nous étions occupés, lorsqu’Ernest s’écria : « Bon Dieu, papa ! Victor dit qu’il sait quel est l’assassin du pauvre Guillaume ».

« — Nous le savons aussi, répondit mon père, et c’est un malheur ; car, vraiment, j’aurais mieux aimé ne le jamais connaître, que de voir tant de dépravation et d’ingratitude dans une personne qui me devait tout ».

— « Mon cher père, vous êtes dans l’erreur, Justine est innocente ».

— « Si elle l’est, Dieu a voulu qu’elle souffrît autant que si elle était coupable. Elle doit être jugée aujourd’hui ; mais j’aime à croire qu’elle sera acquittée ».

Ces paroles me calmèrent. J’étais intimement persuadé que Justine était innocente de ce meurtre, aussi bien que tout autre être humain. Je ne craignais donc pas que l’évidence fût assez forte pour qu’elle fût convaincue du meurtre. Dans cette persuasion, je devins plus calme, et j’attendis avec impatience le jugement, mais sans prévoir un résultat fâcheux.

Nous fûmes bientôt rejoints par Élisabeth. Le temps l’avait bien changée depuis que je l’avais vue. Six ans auparavant, c’était une jeune fille, jolie et vive, que tout le monde aimait et caressait ; c’était maintenant une femme d’une taille et d’une physionomie fort remarquables. Son front grand et ouvert, décelait une merveilleuse intelligence jointe à une rare franchise de caractère. Ses yeux bruns exprimaient une douceur, mêlée à une tristesse qui avait pour motif son affliction récente. Ses cheveux étaient beaux, et noirs comme l’ébène ; son teint superbe, et sa figure vive et gracieuse. Elle m’accueillit avec la plus grande affection. « Votre arrivée, mon cher cousin, me remplit d’espérance, dit-elle. Vous trouverez peut-être le moyen de mettre au jour l’innocence de ma pauvre Justine. Hélas ! qui sera en sûreté, si elle est convaincue du crime ? Je me repose sur son innocence avec autant de confiance que sur la mienne. Notre malheur est doublement affreux : nous n’avons pas seulement perdu notre aimable Guillaume ; mais cette pauvre fille, que j’aime sincèrement, va nous être enlevée par une destinée encore plus cruelle. Si elle est condamnée, il n’y aura plus pour moi de bonheur ; et, si elle est acquittée, comme je l’espère, je pourrai encore être heureuse, même après la mort affreuse de mon petit Guillaume ».

— « Elle est innocente, ma chère Élisabeth, répondis-je, et son innocence sera prouvée ; ne crains rien, et rassure ton esprit par la certitude qu’elle sera acquittée ».

— « Que vous êtes bon ! on croit généralement qu’elle est coupable, et cette opinion cause mon tourment ; car je sais qu’elle ne peut pas l’être. Mais, en voyant tout le monde avoir contr’elle d’aussi fâcheuses préventions, je me suis abandonnée au désespoir ». Elle versa des larmes.

« Ma chère nièce, dit mon père, essuie tes pleurs. Si Justine est innocente comme tu le crois, mets confiance dans l’équité de nos juges, et dans le soin avec lequel je préviendrai toute ombre de partialité ».