Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/13

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (2p. 5-25).


CHAPITRE VIII.


Rien n’est plus pénible pour le cœur de l’homme, que le calme glacial qui succède aux sentimens divers soulevés par une suite rapide d’événemens, et la certitude qui enlève en même temps l’espérance et la crainte. Justine n’était plus ! Et moi je vivais ! Le sang circulait librement dans mes veines ; mais mon cœur était oppressé par le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le sommeil fuyait de mes yeux, j’errais comme un mauvais génie, certain d’avoir causé d’horribles malheurs, et convaincu que j’en préparais de plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentimens de bonté et l’amour de la vertu. J’avais commencé la vie avec des intentions bienveillantes ; et je désirais arriver au moment où je pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables. Maintenant tout était changé : au lieu de cette paix de conscience, qui me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui donnait à mes espérances une force nouvelle, j’éprouvais le remords et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourmens affreux et difficiles à dépeindre.

Cette situation d’esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement était complet. Je fuyais la présence des hommes ; j’étais tourmenté par la joie et le bonheur des autres ; je ne trouvais de consolation que dans la solitude… dans une solitude profonde, terrible, semblable à la mort.

Mon père s’aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des raisonnemens, combien j’avais tort de m’abandonner à un chagrin immodéré. « Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme vous ? Il est impossible d’aimer plus un enfant que je n’aimais votre frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux) ; mais n’est-t-il pas du devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur malheur, en laissant paraître l’excès du chagrin ? C’est aussi un devoir pour vous-même ; car la douleur excessive éteint toutes les facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers, sans lesquels l’homme n’est pas propre à la société ».

Cet avis était bon ; mais il n’était nullement applicable à ma position. J’aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler mes amis, si le remords ne s’était mêlé à mes autres sentimens. Je ne pus alors répondre à mon père qu’avec un regard de désespoir ; et, depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.

Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison de Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre résidence à Genève n’était pas sans inconvéniens ; car, les portes de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était impossible de rester plus tard sur le lac. J’étais libre alors.

Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une barque et passais plusieurs heures sur l’eau. Tantôt, en déployant les voiles, j’étais poussé par le vent ; tantôt, après avoir ramé jusqu’au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours, en m’abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était tranquille autour de moi ; seul, j’étais agité au milieu des scènes belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence n’était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement des grenouilles voisines du rivage ; eh bien ! souvent j’étais tenté de me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m’engloutissent à jamais avec tous mes malheurs ; mais j’étais retenu en pensant à la douleur de l’héroïque Élisabeth, que j’aimais tendrement, et dont l’existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon père, et au frère qui me restait : les laisserai-je, par une lâche désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que j’avais lancé au milieu d’eux ?

Dans ces momens, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs ! le remords m’ôtait toute espérance. J’avais causé des maux irréparables, et j’étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que j’avais créé, ne commît quelque nouveau forfait. J’avais un pressentiment confus que tout n’était pas fini, et qu’il commettrait encore quelque crime signalé, et dont l’énormité effacerait presque le souvenir du passé. J’avais toujours sujet de craindre, dès qu’une personne qui m’était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer l’horreur que m’inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se serraient, mes yeux s’enflammaient, et je brûlais d’ôter cette vie que j’avais donnée avec tant d’imprudence. Si je pensais à ses crimes et à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes, si j’avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la mort de Guillaume et de Justine.

Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était fortement ébranlée par l’horreur des derniers événemens. Élisabeth était triste et découragée ; elle ne trouvait plus de bonheur dans ses occupations accoutumées ; il lui semblait que tout plaisir était un sacrilège envers les morts ; elle pensait qu’une douleur éternelle et les larmes étaient le juste tribut qu’elle devait payer à l’innocence indignement sacrifiée. Ce n’était plus cette heureuse personne qui, quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et parlait souvent de l’inconstance de la fortune, et de l’instabilité de la vie humaine.

« En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres, comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais dans les livres ou dont j’entendais le récit, que des contes d’autrefois, ou des maux imaginaires ; du moins ils étaient éloignés, et plus familiers à la raison qu’à l’imagination ; mais maintenant le malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable ; et, certes, si elle avait commis le crime qui l’a conduite à l’échafaud, elle serait la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux, assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait pris soin depuis sa naissance, et qu’elle paraissait aimer comme le sien ! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne ; mais je n’aurais pas hésité à regarder un être semblable, comme indigne de rester dans le sein de la société : cependant elle était innocente. Je sais, je sens qu’elle l’était ; vous partagez cette conviction, et votre opinion confirme la mienne. Hélas ! Victor, quand le mensonge prend si bien l’air de la vérité, qui peut être assuré d’un bonheur certain ? J’éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d’un précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et chercheraient à me pousser dans l’abîme. Guillaume et Justine ont été assassinés, et le meurtrier échappe ; il reste dans le monde, libre, et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur l’échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de sort avec un être semblable ».

J’écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J’étais le véritable meurtrier, non par le fait, mais par l’effet. Élisabeth remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit : « Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j’ai été affectée de ces événemens ; mais je ne suis pas aussi malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez calme, mon cher Victor ; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du monde, qui pourra troubler notre tranquillité » ?

En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux consolations mêmes qu’elle me donnait ; mais, en même temps, elle sourit, afin d’écarter le sombre nuage qui m’entourait. Mon père, à qui l’expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que l’exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver, pensa qu’un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de me rendre cette tranquillité d’esprit dont je jouissais auparavant. C’est dans cette vue qu’il était venu à la campagne ; ce fut dans la même vue qu’il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans la vallée de Chamouny. Je l’avais déjà parcourue ; mais Élisabeth et Ernest ne la connaissaient pas ; et tous deux avaient souvent témoigné un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette tournée, vers le milieu du mois d’août, c’est-à-dire, près de deux mois après la mort de Justine.

Le temps était singulièrement beau ; et, si mon chagrin eût été de nature à se dissiper par quelque distraction, l’excursion que nous avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se proposait. Je ne pus néanmoins m’empêcher d’être touché de la beauté de la scène ; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin, sans pouvoir l’effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière d’Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés ; et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous côtés, d’immenses montagnes et de précipices ; nous entendions la rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir bruyamment autour de nous.

Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous nous élevions, plus l’aspect de la vallée était magnifique et enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des montagnes couvertes de pins, l’Arve impétueux, les hameaux qu’on voyait de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d’une beauté singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes s’élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre terre habitée par une autre race d’hommes.

Nous passâmes le pont de Pélissier ; là, le ravin que forme la rivière s’ouvrit devant nous, et nous nous mîmes à gravir la montagne qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser. Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige ; mais nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles. D’immenses glaciers bordaient la route ; nous entendions les avalanches tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre ; nous pouvions même distinguer l’espèce de fumée qu’elles laissaient sur leur passage. Le Mont blanc, le suprême et magnifique Mont blanc, s’élevait du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait toute la vallée.

Pendant ce voyage, j’étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses réflexions. D’autres fois, je poussais l’animal au-devant de mes compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus tout. Lorsque j’étais à quelque distance, je mettais pied à terre, et me jetais sur le gazon, accablé par l’horreur et le désespoir. Nous arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth étaient très-fatigués ; Ernest, qui nous accompagnait, était content et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.

Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartemens. Je ne sais si ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui éclairait le sommet du Mont-Blanc, et à écouter le bruit de l’Arve, qui coulait sous ma fenêtre.