Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/14

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (2p. 26-47).


CHAPITRE IX.


Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau, mais nuageux. La source de l’Arveyron fut le premier but de notre curiosité : puis, nous parcourûmes la vallée jusqu’au soir. Ces scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées ; et, si elles ne pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma famille, plus gaîment qu’il ne m’était arrivé depuis quelque temps. Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie : « Mon cher cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous êtes heureux ; ne succombez plus à la tristesse ».

Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrens, et d’épais brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me causait une impression dont je n’étais pas le maître : je revins à mes anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon père serait surpris de ce changement subit : je voulus l’éviter jusqu’à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentimens qui m’accablaient. Je savais aussi qu’on passerait la journée dans l’auberge ; je résolus d’aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans craindre la pluie, l’humidité et le froid, que j’étais accoutumé à supporter. Je me souvenais de l’effet terrible et toujours nouveau, dont mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première fois. Son aspect m’avait alors rempli d’un ravissement sublime, qui donnait des ailes à l’âme, et la transportait de ce monde de ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés de la nature avait toujours l’effet d’élever mon esprit, et de me faire oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin : je résolus d’aller seul ; je n’aurais voulu emmener personne ; car la grandeur solitaire de la scène aurait cessé d’exister.

La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire de la montagne. C’est une scène effrayante de désolation. On voit dans mille endroits les traces de l’avalanche d’hiver : la terre est jonchée d’arbres brisés et renversés ; les uns sont entièrement détruits, d’autres sont couchés sur les rochers saillans de la montagne, ou sur d’autres arbres qu’ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent continuellement ; l’un d’eux est surtout si dangereux, que le plus léger bruit, par exemple, la voix d’une personne qui parle haut, donne à l’air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous de moi ; d’épais brouillards, s’élevant des rivières qui la traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait abondamment d’un ciel noir, et augmentait l’impression mélancolique que je recevais de ces divers tableaux. Hélas ! pourquoi l’homme se glorifie-t-il d’avoir des sensations supérieures à celles de la brute, puisqu’elles ne servent qu’à multiplier ses besoins ? Si nous étions bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque libres ; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.

Voulons-nous nous reposer ? un rêve a le pouvoir d’agiter notre sommeil. Voulons-nous quitter le lit ? une seule pensée peut troubler la journée. Sentir, concevoir, ou raisonner ; rire ou pleurer ; s’abîmer dans le malheur, ou bannir les soucis, n’est qu’une seule et même chose ; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne peuvent se ressembler ; rien ne peut durer ; tout est variable !

Il était presque midi lorsque j’arrivai au sommet de la montagne. Je m’assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle était couverte de brouillards ; les montagnes qui l’entourent en étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale : elle s’élève ou s’abaisse comme les flots d’une mer agitée, et paraît sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d’une lieue d’étendue : je mis près de deux heures à la traverser. La montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi, s’élevait le mont Anvert, à la distance d’une lieue, et au-dessus le mont Blanc avec une majesté terrible. Je m’arrêtai dans une crevasse du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics, couverts de glace et éclatans, brillaient à la lumière du soleil parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse, éprouva alors une sorte de joie, et je m’écriai : « Esprits errans, s’il est vrai que vous soyez errans, et que vous ne reposiez pas dans vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux plaisir de la vie pour me porter parmi vous ».

À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui s’avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait les crevasses de glace, parmi lesquelles j’avais marché avec précaution ; il s’approcha, et me parut d’une stature qui excédait celle d’un homme. Je fus troublé : un brouillard couvrit mes yeux, et je me sentis évanouir ; mais je fus bientôt remis par le vent froid des montagnes. En portant les yeux sur l’être qui approchait de plus en plus, je reconnus (objet de haine et d’effroi), celui que j’avais créé. Je frissonnai de rage et d’horreur, décidé à attendre son approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha ; sa figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de perversité, et portait en même temps l’empreinte d’une laideur trop horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la remarquai à peine ; la colère et la haine m’avaient d’abord privé de l’usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l’accabler de l’expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.

« Démon, m’écriai-je, oses-tu venir près de moi ? et ne crains-tu pas que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance ? Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise en poudre ! Ah ! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence, rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées » !

— « Je m’attendais à cette réception, dit le démon ; le monde hait les malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus malheureux qu’aucun être vivant ! Vous aussi, mon créateur, vous me détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l’existence, et à qui vous êtes attaché par des liens que la mort de l’un de nous pourra seule dissoudre. Vous voulez me tuer ? Comment oser vous jouer ainsi de la vie ? Faites votre devoir envers moi ; je ferai le mien envers vous et le reste de l’espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je ne troublerai ni vous, ni elle ; mais si vous vous y refusez, je rassasierai la mort, jusqu’à ce qu’elle regorge du sang de vos derniers amis ».

— « Monstre abhorré ! Démon que tu es ! les tortures de l’enfer sont une vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon ! tu me reproches de t’avoir créé ; viens donc, que j’arrache l’existence que je t’ai si imprudemment donnée ».

Ma rage était au comble : je m’élançai vers lui, poussé par tous les sentimens qui peuvent animer un homme, contre l’existence d’un autre.

Il m’échappa sans peine, et me dit : « Calmez-vous ! Je vous engage à m’écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête maudite. N’ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver mon malheur ! Quoique la vie ne soit qu’une accumulation de tourmens, elle m’est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m’avez fait plus puissant que vous ne l’êtes vous-même ; ma taille est supérieure à la vôtre ; mes membres sont plus souples ; mais je n’essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature ; et je veux être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m’a donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont confiés. Ah ! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées. Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un Adam ; mais je suis plutôt l’ange déchu, que vous privez du bonheur, sans que j’aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je suis seul irrévocablement exclus. J’étais bienveillant et bon ; le malheur m’a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je pratiquerai encore la vertu ».

— « Éloigne-toi, je ne veux pas t’entendre. Il ne peut y avoir rien de commun entre toi et moi ; nous sommes ennemis. Éloigne-toi, ou essayons nos forces dans un combat, où l’un de nous devra succomber ».

— « Comment pourrais-je vous émouvoir ? Rien ne vous portera à jeter un regard favorable sur votre créature, qui implore votre bonté et votre compassion. Croyez-moi, Frankenstein : J’étais porté au bien ; mon âme respirait l’amour de l’humanité : mais ne suis-je pas isolé, misérablement isolé dans la nature ? Vous m’abhorrez, vous qui êtes mon créateur ; quel espoir puis-je avoir en vos semblables, qui ne me doivent rien ? Ils me méprisent et me haïssent. Les montagnes désertes et les affreux glaciers sont mon refuge. J’ai erré ici pendant plusieurs jours ; les cavernes de glace, que seul je ne crains pas, sont une demeure pour moi, et la seule que l’homme n’envie point. Je reste dans ces climats glacés, qui me sont plus favorables que l’homme. Si toute l’espèce humaine savait que j’existe, elle ferait comme vous, et s’armerait pour me détruire. Ne dois-je pas haïr, à mon tour, ceux qui m’abhorrent ? Je ne garderai aucune mesure avec mes ennemis. Je suis malheureux, et ils partageront mon malheur. Cependant, il est en votre pouvoir d’adoucir mon sort, et de le délivrer d’un démon, qui, si vous n’y prenez garde, peut devenir si terrible, que, non-seulement vous et votre famille, mais mille autres seront enveloppés dans sa rage. Laissez-vous aller à la pitié, et ne me dédaignez pas. Écoutez mon histoire : lorsque vous l’aurez entendue, abandonnez-moi, ou ayez pitié de moi, selon que vous m’en jugerez digne ; mais, écoutez-moi. Les criminels ont obtenu des lois humaines, toutes cruelles qu’elles soient, le droit de parler pour leur propre défense, avant d’être condamnés. Écoutez-moi, Frankenstein. Vous m’accusez d’un meurtre ; et, cependant, vous détruiriez avec joie votre propre créature. Ah ! louez l’éternelle justice de l’homme ! Cependant, je ne vous demande pas de m’épargner : écoutez-moi ; et alors, si vous pouvez, et si vous le voulez, détruisez l’ouvrage de vos mains ».

— « Pourquoi me rappelles-tu des circonstances dont la pensée me fait frissonner, et que j’ai créées moi-même pour mon malheur ? Maudit soit le jour, Démon exécrable, où tu vis, pour la première fois, la lumière ! Maudites soient les mains qui t’ont formé ! Malédiction sur moi-même ! Tu m’as rendu malheureux au-dessus de toute expression. Tu ne m’as pas laissé la force de voir si je suis juste ou injuste envers toi : Éloigne-toi ! délivre-moi de la vue de ta forme détestée ».

— « Je puis vous en délivrer, mon créateur, dit-il, en plaçant, devant mes yeux, ses mains que je repoussai avec violence ; ainsi, j’ôte à votre vue ce que vous abhorrez. Vous pouvez encore m’écouter, et m’accorder votre pitié : je vous la demande, au nom des vertus que j’ai possédées autrefois. Écoutez mon histoire ; elle est longue et étrange ; et la température de ce lieu n’est pas bonne pour vos sensations délicates ; venez dans ma cabane sur la montagne. Le soleil est encore élevé dans les cieux ; avant qu’il descende pour se cacher derrière ces précipices couverts de neige, et éclairer un autre monde, vous aurez entendu mon histoire, et vous pourrez vous décider. Il dépend de vous que je quitte à jamais le voisinage de l’homme, et que je mène une vie innocente, ou que je devienne le fléau de vos semblables, et l’auteur de votre prompte ruine ».

À ces mots, il marcha à travers la glace : je le suivis. Mon cœur était gonflé, et je ne lui répondis pas ; mais, en avançant je pesai les différens motifs dont il s’était servi, et me déterminai du moins à écouter son récit. Cette résolution, dans laquelle la curiosité entrait pour beaucoup, fut confirmée par un sentiment de compassion. Jusqu’à présent, j’avais cru qu’il était le meurtrier de mon frère : je voulus connaître si cette conviction était à tort ou à raison. Pour la première fois, aussi, je sentis quels étaient les devoirs d’un créateur envers celui qu’il a formé ; je compris que je devais le rendre heureux, avant de me plaindre de sa méchanceté : ces motifs m’engagèrent à consentir à sa demande. Nous nous mîmes donc à traverser la glace, et à gravir le rocher opposé. L’air était froid ; la pluie recommençait à tomber : nous entrâmes dans la cabane ; le Démon avec un air d’allégresse, moi le cœur oppressé et l’esprit abattu. J’avais consenti à l’écouter ; je m’assis auprès du feu qu’avait allumé mon odieux compagnon : il commença ainsi son histoire.