Galehaut, sire des Îles Lointaines/29

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 196-199).


XXIX


Revenus auprès de la fausse Guenièvre, leur dame, ils avisèrent comment ils pourraient mener à bien leur affaire.

— Dame, dit Bertolai, si vous attendiez le jugement du roi, vous y pourriez trouver dommage. Car la cour dira que, si la reine veut prouver son droit par un champion, elle le fasse, et tous les bons chevaliers du monde sont en la maison du roi Artus. Il est bien préférable d’achever la chose par trahison, car ici plus vaut ruse que force.

La dame ayant consenti, Bertolai fit monter à cheval quelques-uns de ses hommes et il les mena au lieu le plus sauvage de la terre, au cœur de la forêt de Carduel. Puis il envoya un messager au roi Artus qui s’hébergeait alors dans la ville. Et le valet entra dans la salle où le roi était, et, après l’avoir salué, il dit :

— Roi, il y a dans cette forêt le plus grand sanglier qu’on ait jamais vu. Il est si fier et si orgueilleux que nul n’ose l’attaquer dans sa bauge ; cependant il détruit tout. Ceux du pays m’envoient pour vous prier de les en délivrer. Si vous voulez, je vous mènerai au lieu où il gîte.

À cette nouvelle, le roi et ses chevaliers furent très contents. Ils montèrent à cheval aussitôt et se rendirent dans la forêt. Mais, quand ils approchèrent de l’embuscade, le valet dit au roi :

— Sire, le porc est près d’ici ; ces chevaliers sont trop nombreux pour ne point faire de bruit, et je crains que nous ne le perdions.

Le roi fit arrêter ses gens et prenant, outre un épieu, son arc et ses flèches, il s’enfonça dans le bois derrière le valet sans emmener avec lui plus de deux veneurs. Tout à coup, il se vit environné d’hommes armés, et saisi par les bras et par le corps avant que d’avoir eu le temps de s’étonner. On le fit aussitôt monter sur un palefroi et on l’emmena à grande allure, ainsi que ses veneurs.

Cependant le valet s’était emparé de son cor. Il alla sonner non loin du lieu où attendaient les chevaliers.

— C’est messire le roi ! s’écria Gauvain. J’entends qu’il nous appelle.

Tous de partir au galop. Mais le valet était déjà loin, et d’un autre point du bois il se remit à corner. Et tout le jour il les mena ainsi à travers la forêt et les déçut. Enfin, à la nuit, comme ils n’entendaient plus le cor depuis longtemps, ils cessèrent leur poursuite vaine. Et quand ils rentrèrent à Carduel, ils trouvèrent la reine et plusieurs barons, appuyés aux fenêtres de la salle, qui attendaient le roi avec angoisse.

— Ha ! dit la reine lorsqu’elle connut la nouvelle, j’ai grand’peur que messire ne soit occis ! Dieu veuille le protéger, où qu’il soit, et le mener en sûreté !

— Dame, dit Galehaut, nul ne serait assez hardi pour oser mal faire au roi. Et sans doute messire pourchasse-t-il encore le sanglier ; il ne voulait nous attendre, afin de pouvoir se vanter de l’avoir tué tout seul. Nous l’avons souvent ouï corner, mais la forêt est grande et large. Nous la fouillerons demain et ce sera merveille si nous ne le retrouvons.

Mais, lorsque les barons eurent mangé et qu’ils furent retournés en leurs logis, la reine lui dit tristement :

— Beau doux ami, hélas ! je sens bien que tout le monde me croit déjà coupable, et sans doute c’est la punition du péché que j’ai commis en honnissant le plus prud’homme du monde ; mais la force de l’amour et la prière du chevalier qui surpasse les meilleurs me l’ont fait faire. Ha, je tremble que messire le roi ne me fasse mourir !

— Dame, répondit Galehaut, ne craignez point cela, car il faudrait tuer avec vous mille chevaliers prêts à vous défendre. S’il advenait que vous fussiez jugée à mort, je vous secourrais avec tous mes hommes, dussé-je y gagner la haine du roi à toujours et y perdre mon âme et mon corps. Et je vous donnerais ensuite le meilleur de mes royaumes. Ne soyez inquiète de rien, je vous prie.

Mais le conte revient maintenant au roi Artus.