George Sand, sa vie et ses œuvres/3/7

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Plon et Nourrit (3p. 634-696).


CHAPITRE VII


Un petit aperçu d’histoire littéraire. — Les œuvres de George Sand de 1843-1847. — Romans champêtres et romans socialistes. — Jeanne. — De Latouche. — Le Meunier d’Angibault, le Péché de M. Antoine, la Mare au Diable, les Noces de Campagne, Mœurs et coutumes du Berry, les Visions de la Nuit, Monsieur Rousset, François le Champi, la Petite Fadette, les Maîtres Sonneurs, Teverino, le Piccinino.


Qu’on nous permette maintenant une petite excursion en pleine histoire littéraire. Le romantisme qui envahît depuis la fin du dix-huitième siècle et surtout depuis le commencement du dix-neuvième siècle toutes les manifestations de l’art en Europe (et qui fut selon quelques penseurs une suite naturelle de la grande Révolution), eut pour résultat direct de pousser tous les poètes et romanciers, les musiciens et les peintres à étudier d’abord les monuments du moyen âge, les légendes, les contes, les chansons et les croyances populaires, — puis peu à peu, à observer les mœurs populaires contemporaines, les usages, les croyances, les coutumes locales, et enfin, la vie populaire telle qu’elle est.

La recherche du fantastique, du moyenâgeux, du pittoresque mena au national et au populaire, puis, bien conformément en cela à l’évolution radicale dans les idées politiques et sociales, aux romans socialistes et aux paysans (idéalisés ou zolaïsés, cela n’importe pas).

Il est donc très compréhensible : primo que dans le second et le troisième quart du dix-neuvième siècle, dans tous les pays européens, surgissent en musique, en peinture, en architecture, des courants nationaux, des écoles nationales, et secundo qu’en littérature, après une période de créations toutes romantiques et de nouvelles historiques, apparaissent partout et simultanément : des œuvres peignant la vie quotidienne de la classe moyenne, puis des romans sociaux, soulevant toutes sortes de problèmes sur les institutions humaines, et enfin, des romans champêtres.

Bref, nous avons devant nous, non des faits personnels ou privés, mais généraux, universels, communs à l’art et à la littérature de tous les pays de l’Europe. Nous pouvons observer dans l’œuvre de George Sand cette même évolution littéraire, tracée par nous aussi sommairement que possible.

Nous avons démontré combien la genèse de Consuelo, roman romantico-historique, était étroitement liée à un roman purement socialiste (le Compagnon du tour de France). D’autre part les romans « socialistes » : Horace, le Meunier d’Angibault, le Péché de M. Antoine, sont une prédication de presque tous les dogmes qui attiraient l’attention de la romancière dans les doctrines des taborites (la négation communiste de la propriété, de l’héritage ; la négation de toutes les divisions sociales, des privilèges de castes et de classes). En même temps, l’intérêt suggéré par les tendances de l’école romantique pour toutes les légendes locales, les croyances et les usages ; l’attention toute spéciale éveillée par Jean Reynaud et Henri Martin sur les monuments celtiques, les dolmens, les cromlechs et les légendes de l’antique Gaule d’une part, et de l’autre pour la personne de Jeanne d’Arc, suggérèrent à George Sand le désir de lire dans l’âme d’une paysanne inconsciente, vivant non par le raisonnement, mais par le sentiment, ayant autant de croyances que de superstitions. Elle écrivit Jeanne.

Ce roman garde jusqu’à nos jours un charme et une fraîcheur extrêmes grâce à sa poétique peinture des croyances païennes existant encore dans le centre même de la France du temps de Mme Sand et curieusement mêlées avec les croyances catholiques et des bribes de traditions préhistoriques et historiques ; grâce aussi à la ravissante et originale figure de l’héroïne. C’est en même temps un essai génial à pénétrer la psychologie de Jeanne d’Arc, ce personnage historique si mystérieux, et de peindre la plus naïve fille des champs, illettrée et simplette[1]. Mais à son tour, ce roman fut le précurseur de tous les autres romans champêtres de George Sand. C’est de la même racine que surgit aussi toute une série d’études ethnographiques et d’esquisses locales nous peignant les usages, les coutumes, les croyances et la vie des paysans berrichons. George Sand écrivit un grand nombre de ces études en même temps que ses œuvres plus considérables. Tels sont : Mouny Robin, la Noce de campagne (épilogue de la Mare au Diable), les Visions de la nuit à la campagne (une série d’études servant de texte aux dessins fantastiques de Maurice Sand), le Père Va-tout-seul, la Vallée noire, la Berthenoux, le Cercle hippique de Mézières-en-Brenne, les Tapisseries du Château de Boussac, les Bords de la Creuse et plus tard, Pierre Bonnin (dédié à Tourguéniew après la lecture des ses Récits d’un chasseur), sans parler des innombrables paysans disséminés dans tous les romans et nouvelles de George Sand, avant et après les romans paysans dans le sens exact du mot.

L’auteur lui-même, dans la préface de Jeanne, dit en toute justesse :

Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette

Il juge cette tentative manquée, parce qu’il a fait mouvoir l’héroïne dans un cadre qui lui était impropre ; ce qui a été évité dans les romans champêtres ultérieurs, dit-il. L’auteur nous semble injuste envers lui-même en déclarant le roman « mal réussi » et en taxant son héroïne de peu naturelle, par la seule raison qu’elle se meut au milieu de gens appartenant à une autre classe. Dans ce roman, tout comme dans la vie réelle, des gentilshommes, des petits bourgeois, des paysans et des rôdeurs de grand chemin se rencontrent, se coudoient, agissent les uns sur les autres, et c’est justement ce heurt de différentes idées, habitudes et croyances, et même de différentes manières de comprendre les mots qui permet à chacun des personnages de dévoiler son caractère, sa nature, de façon bien plus aisée, plus éclatante que si chacun d’eux était peint entouré seulement de ses pareils.


Ainsi donc Jeanne est un roman aussi « champêtre » que la Mare au Diable, et un roman aussi « socialiste » que le Meunier ou le Péché de M. Antoine.

Enfin rappelons encore une fois au lecteur que Mouny-Robin, esquisse d’après nature d’un paysan braconnier, parut dans la Revue des Deux Mondes dès 1841 ; que la Mare au Diable fut publiée en 1846, sa célèbre préface parut dans la Revue sociale de Pierre Leroux en décembre 1845 et le roman fut écrit et lu à la sœur de Chopin déjà en septembre 1844[2] ; que le roman inachevé Monsieur Rousset, dont l’action devait se passer pendant la grande Révolution et peindre les mœurs et les croyances des campagnards berrichons, fut commencé dès 1847 ; que François le Champi avait commencé à paraître dans le Journal des Débats le 31 décembre de cette même année de 1847 : son dernier chapitre y parut le 14 mars 1848[3], que la Petite Fadette même parut déjà le 1er décembre 1848 ! Donc, indépendamment des causes historico-littéraires universelles, nous devons reconnaître que les événements de 1848-49, l’effroi qu’ils produisirent et le désir d’oublier la sanglante actualité dans l’idylle champêtre, ne sont aucunement les vraies causes de la genèse de ces romans. S’il faut prendre au pied de la lettre les mots de la seconde préface de la Petite Fadette (que les horribles journées de juin 1848 et toute l’atmosphère de la guerre civile, avec ses haines universelles, éveillèrent chez l’auteur le désir de se plonger dans la vie douce, confiante et innocente des âmes simples et de n’être pour le lecteur rien qu’aimable, c’est-à-dire de ne lui conter que de douces et aimables histoires), il ne le faut que par rapport à ce roman même, et encore en ne donnant à cette influence des faits politiques non la valeur d’une cause, mais bien celle d’une occasion qui détermina la création de ce roman. N’oublions pas, non plus, que dans la première préface de la Petite Fadette, parue en décembre 1848, écrite en septembre de cette année et jamais réimprimée depuis en tête du roman[4], Mme Sand disait à son ami Rollinat qu’elle voulait, pour échapper à l’horrible réalité, « revenir à ses moutons, c’est-à-dire à ses bergeries », et écrire une histoire « pour faire suite avec la Mare au Diable et François Champi à une série de contes villageois que nous intitulerons classiquement les Veillées du chanvreur… ». Donc, trois de ces romans champêtres et toute une série d’études de mœurs berrichonnes furent écrits avant 1848 et sont organiquement liés, dans le passé, avec les soi-disant romans socialistes, et dans le prochain avenir, avec cette même Fadette.

Il y a plus, dans la préface du Champi (— le lecteur le verra tout à l’heure — ) George Sand nous dévoile un autre motif, d’un ordre purement littéraire et philosophique, qui la guida dans le choix du sujet et de la forme de ses romans champêtres.

Voilà pourquoi nous ne parlerons pas d’eux après 1848, comme cela se fait toujours, mais nous les analyserons immédiatement après Jeanne et après deux romans ultérieurs par leur date de publication, mais qui, par des raisons intimes, devraient être ses devanciers : le Meunier d’Angibault et le Péché de M. Antoine.

La publication de l’Éclaireur de l’Indre et la recherche d’un rédacteur furent la cause de la réconciliation de George Sand avec un vieil ami à elle. Lorsqu’elle travailla à créer ce journal, Duvernet, Fleury et Planet se mirent à recruter des collaborateurs et des co-rédacteurs, ils s’adressèrent entre autres, comme nous l’avons dit plus haut, à cet homme de lettres berrichon, qui fut le premier mentor littéraire et le conseiller de George Sand aux débuts de sa carrière, à Henri de Latouche. Il est évident que ce vieux misanthrope et hypocondriaque, qui fut au fond le cœur le plus tendre et le plus aimant, n’attendait qu’un prétexte pour revoir son « cher George » dont il était séparé depuis plusieurs années. C’est ainsi que le 5 janvier 1844, il lui écrivit une lettre très sincère et très simple qui toucha Mme Sand énormément : il lui disait franchement que ses amis à elle le priaient de prêter secours au journal l’Éclaireur, très heureux de lui tendre la main, il lui demandait seulement d’en faire autant, c’est-à-dire de donner une petite satisfaction à son amour-propre en consacrant dans la Revue indépendante « une demi-page à son recueil de poésies, intitulé les Adieux, où elle trouvera peu de talent, mais quelques pensées généreuses et sincères », disait-il. George Sand, pour sa part, fut bien contente de faire la paix avec son vieux grognon d’ami qui avait jadis rompu avec elle sous un prétexte imaginaire, la soupçonnant du « désir de blesser son amour-propre[5] ». George Sand s’empressa donc de satisfaire à son désir. Le 10 janvier, l’article de George Sand sur les Adieux de de Latouche parut, dans la Revue indépendante, puis on imprima des vers inédits du poète Berruyer dans la même revue, et la paix fut signée. Pendant cinq jours, du 5 au 10 janvier, comme au bon vieux temps, Latouche bombarda Mme Sand de lettres et de billets dans lesquels tantôt il se réjouissait de leur réconciliation, tantôt son amour-propre et sa dignité se défendaient contre de prétendues injustices arrivées autrefois, assurait-il, mais enfin la glace fut rompue. Latouche fit son apparition dans le petit logis du square d’Orléans, revit son adorée Solange, non plus le « gros enfant mangeur de groseilles » de jadis, mais une belle jeune fille de quinze ans[6], il fit la connaissance de Chopin et de Maurice, et surtout, surtout il revit son « cher George » ! Et immédiatement, oubliant onze longues années, il se mit à admirer son talent, à analyser, à critiquer ses œuvres, à lui donner des conseils, à se mettre en quatre pour sa plus grande gloire et son plus grand profit littéraire, comme il le faisait autrefois.

Or, George Sand, qui n’avait plus, depuis sa rupture avec la Revue des Deux Mondes, un revenu mensuel assuré et fixe, ne gagnant rien à la Revue indépendante, soutenant l’entreprise (le pianotype) de Leroux et ayant besoin de grandes sommes d’argent pour la publication de son propre Éclaireur de l’Indre, avait justement commencé à écrire Jeanne et songeait à la vendre ou à la placer le plus lucrativement possible, afin de pourvoir à toutes ces dépenses. De Latouche se mit aussitôt à faire des démarches pour faire accepter Jeanne dans quelque journal ou revue, ou pour la faire éditer avantageusement. Après de longs pourparlers avec divers « hommes d’affaires » et plusieurs éditeurs : Falempin, Durmont, Boullé, La Chapelle, Anténor Joly, (qui publiait alors le Courrier français et était en même temps le directeur du théâtre de la Renaissance), et d’autres encore, Jeanne fut prise enfin par le célèbre docteur Véron qui avait alors l’intention de « reconstituer le Constitutionnel » sur de vastes bases. Il désirait un début éclatant, aussi se montrait-il prodigue, proposant les plus tentantes conditions aux écrivains les plus célèbres : Balzac, Alexandre Dumas père, Eugène Sue, George Sand, etc. Dans ses Souvenirs parus sous le titre de Mémoires d’un bourgeois de Paris, Véron s’exprime ainsi :


… La publication du Juif errant fut précédée d’un roman de George Sand, ayant pour titre Jeanne. Ce petit chef-d’œuvre servit, pour ainsi dire, de ligne de démarcation bien tranchée entre le vieux Constitutionnel, qui venait de finir, et le nouveau Constitutionnel, que je m’efforçais de mettre en crédit auprès du public.

La remise de la copie aux époques convenues, le choix des titres, l’intérêt du sujet, tout cela était si important pour ramener au Constitutionnel une clientèle nombreuse, que je n’en dormais pas.

Je publie ici trois lettres de George Sand, qui mettent en relief toutes mes impatientes anxiétés et sa consciencieuse obligeance à les calmer…[7].

Or, ce n’est pas trois, mais bien quatre lettres de George Sand que nous y trouvons, et ces lettres ne se rapportent pas toutes à Jeanne ; elles ont trait à un autre roman : nous le verrons tout à l’heure.

Avant que la publication de Jeanne dans le journal de Véron fût définitivement décidée, de longs jours s’écoulèrent. Toute une série de lettres de Latouche à Mme Sand est consacrée à ces pourparlers, ces calculs et enfin à l’heureuse clôture de ces conférences par la signature du contrat.

Ces mêmes lettres nous apprennent que le roman et son héroïne principale ne s’appelaient pas d’emblée Jeanne, mais Claudie, ce n’est que plus tard qu’elle fut rebaptisée, et le nom primitif, Claudie, fut donné à l’un des personnages secondaires du roman, la jolie chambrière campagnarde, amie de la jeune châtelaine Marie de Boussac (portrait de la petite femme de chambre de Solange, la jolie Luce). De Latouche écrit à George Sand à propos de ce changement de nom, la veille de la signature du contrat avec Véron :

Mardi.

J’arrive d’Aulnay, mon cher et intrépide travailleur ; je trouve avec votre traité une lettre de Véron, qui ne l’a point lu encore, mais qui a toujours le démon de l’activité dans l’esprit et le diable au corps, comme on dit. J’ai répondu que rien n’était changé dans nos dispositions, hormis le nom de l’héroïne. Il adopte Jeanne. Soyez à votre aise et ne regrettez point le goût dont je m’étais épris pour Claudie. Je lui ferai une infidélité pour Jeanne, puisque vous l’ordonnez…

… Demain vous pourriez signer. À quelle heure vous pourrai-je conduire M. Véron ?

Je vous rends… Mais voilà que M. Véron entre en personne…

… Demain, si vous n’élevez point d’objection, le petit traité vous sera porté entre quatre et six heures du soir, par votre heureux chargé d’affaires, et il aura M. Véron pour acolyte. Qu’en dites-vous ? Écrivez, s’il se peut, un mot ce soir…

Les lignes de cette lettre inédite, omises par nous, sont consacrées à fixer les dates auxquelles George Sand s’engageait à livrer la copie à Véron « pour la publication ininterrompue du roman, à dater du 25 avril ». George Sand, paraît-il, avait rédigé cette clause du contrat de manière à promettre de fournir « un feuilleton par semaine », tandis que Véron, en versant d’avance la somme de dix mille francs, désirait avoir aussi tout le manuscrit à la fois. Ce n’est qu’en se fiant à la promesse d’une si ponctuelle et si continuelle livraison du manuscrit qu’elle rendrait possible l’impression ininterrompue du roman, « comme si tout le manuscrit était entre ses mains », qu’il consentait à le recevoir par grandes tranches ; le contrat fixait en outre les conditions de la livraison d’un autre roman, non écrit mais promis à Véron. Ce dernier ne demandait pas un seul feuilleton par semaine, mais bien cinq. De Latouche conseillait donc de mentionner simplement l’engagement « de livrer la copie pour la publication ininterrompue du roman », afin d’éviter tout malentendu. Ces malentendus surgirent toutefois, George Sand n’étant pas habituée à livrer du travail à terme fixe : elle se vit dans l’impossibilité de faire honneur à son engagement envers Véron et Jeanne seule parut dans le Constitutionnel. Le 24 avril Latouche annonça à Mme Sand que le prologue de Jeanne paraîtra « demain ». Et effectivement, les lecteurs du Constitutionnel purent lire le lendemain les adorables pages de cette introduction, où il est narré comment trois allègres voyageurs : le jeune gentillâtre Guillaume de Boussac, le futur « robin » Léon Marsillat, et un riche Anglais, sir Harley, découvrent par hasard au milieu de sauvages et mornes dolmens, aux environs de Tulle, une jeune bergère dormant du sommeil des innocents ; ils lui prédisent en badinant la bonne aventure et se trouvent être des prophètes inconscients, car toutes leurs plaisantes prédictions s’accomplissent plus tard, non pour le bonheur de la pauvre Jeanne !

Guillaume, frère de lait de Jeanne, la rencontre quatre ans après, c’est ainsi que commence le roman, au moment où meurt la mère de Jeanne, une espèce de vieille voyante campagnarde que tous les paysans prenaient pour une sorcière. Gardienne de vagues traditions de l’antique Gaule, elle les transmet à sa fille, ainsi que la connaissance des herbes, des formules mystérieuses pour guérir le bétail malade et quelques dogmes socialistes innés, tels que la négation du droit de propriété des hommes sur la terre (qui est au bon Dieu), de toute propriété en général, et la vénération pour l’antique communauté. (George Sand parla dans ce roman pour la première fois avec une sympathie non déguisée de ces communaux et pâturaux, auxquels elle revint avec enthousiasme plus tard, dans les Lettres d’un paysan de la Vallée Noire et dans l’Histoire de ma vie, et qui existaient dans le Berry depuis une antiquité immémoriale. Ceci n’échappa point à l’attention de nos slavophiles et fut acclamé par eux comme un argument très important en faveur de la communauté russe qu’ils défendaient)[8].

La mère et la sœur de Guillaume prennent Jeanne dans la maison comme laitière ou lingère. Là elle est exposée aux poursuites amoureuses de Guillaume, romanesquement épris d’elle, et de Marsillat brutalement sensuel, tandis que sir Harley, l’un des innombrables Anglais noblement comiques qu’on rencontre dans les romans de George Sand, l’aime en secret et demande ouvertement sa main, pour la soustraire à Marsillat. Guillaume revient à la raison, d’autant plus que Mme de Charmois, la sous-préfète, qui lui destine sa propre fille, lui dit que Jeanne est la fille de son père, et partant sa sœur (ce qui est un mensonge). Mais Marsillat, lui, ne baisse pas pavillon, malgré toutes les protestations de Jeanne ; il tente de s’emparer d’elle par ruse. Jeanne saute par la fenêtre, et meurt des suites de sa chute, en bénissant l’union de sa « chère demoiselle » avec sir Harley. Comme la Jeanne d’Arc de Schiller, elle meurt au moment où son cœur pur est ému de tendresse pour l’ennemi de sa patrie, l’Anglais !

Ce n’est pas l’intrigue de ce roman qui en fait le charme, mais son caractère berrichon, campagnard. Bien qu’il n’apparaisse pas pour la première fois dans les romans de George Sand, il y est rendu avec plus d’éclat que jamais, n’y formant plus le fond du tableau, l’accessoire, mais étant le but même de l’auteur. La scène se passe dans une petite bourgade, Toull-Sainte-Croix, située dans un pays sauvage, plein de souvenirs druidiques et romains et de réminiscences des batailles avec les Anglais. Tout y est rempli de croyances, de légendes, empreint d’un coloris mystérieux et particulier. Et tous les personnages, sans parler de l’héroïne, sont empreints de cette même couleur locale, surtout les personnages secondaires, presque toujours les mieux réussis chez George Sand[9].

Jeanne, poétique tout instinctivement, sauvage et candide, ne sachant ni débrouiller ses croyances, ni formuler ses rêveries ; sa mère, la mystérieuse Tula ; sa tante, la Grand’Gothe, une mégère criarde, bavarde et rapace ; le sacristain, — voire le fossoyeur, — le père Léonard, qui par, sa profession même est un almanach vivant de toutes les superstitions locales, et en même temps le plus parfait sceptique ; son petit aide, Jeannie, plongé dans une sorte de frayeur chronique à force d’écouter les récits de son patron ; le curé de campagne, archéologue et folkloriste acharné ; l’amie de Jeanne, la rusée et naïve Claudie, et toute une cohue de commères, de jeunesses et de gars campagnards, sont tous peints avec une vivacité et une vitalité intenses. Et non seulement ils parlent la langue du pays, aux tours et aux expressions locales, mais pensent berrichon. Ils croient aux « lavandières », rinçant et tordant, à nuitée, les cadavres des enfants morts non baptisés ; ils croient au « grand veau » apparaissant à ceux qui cherchent le secret ; celui qui a trouvé le secret sait où est le trésor, enfoui sous les pierres druidiques depuis les temps immémoriaux ; ce « trésor » est gardé parles fées ou fades ; or, la reine des fades ou la Grand’Fade c’est la Reine des cieux ; il faut vivre en bonne entente avec les fades, ou du moins leur apporter de temps en temps quelque petite offrande. La mère de Jeanne a connu le secret, selon les voisins, et l’a transmis à Jeanne. Mais celui qui veut avoir « la connaissance » doit rester pur et observer de mystérieuses pratiques. Jeanne, elle, croit aussi à tout cela, mais elle croit encore à l’archange Michel, chef de la milice céleste, qu’elle identifie dans ses rêveries avec Napoléon, dont elle place le portrait parmi les images saintes à côté de celle de la sainte Jeanne d’Arc (remarquons qu’alors la Pucelle d’Orléans n’avait pas encore été béatifiée) ; et cela parce que tous deux ils avaient combattu contre l’ennemi juré de la France — « l’Anglais ».

Tout cela est si vivant, si poétique que même les dernières paroles de Jeanne mourante, qui ne sont rien d’autre que la profession de foi la plus parfaite des doctrines sociales de Pierre Leroux et de Louis Blanc (avançant que le bonheur et la richesse universelle « seront trouvés » dans la solidarité de tous les hommes, etc., etc.), que même cette singulière profession de foi, si mal placée dans la bouche de Jeanne expirante, ne gâte pas l’impression de ce charmant roman, l’une des plus belles œuvres de George Sand[10].

Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons, dit George Sand dans la Notice écrite pour l’édition de 1852. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien.

Quoi qu’il en soit, George Sand parvint tant bien que mal à livrer à Véron à temps le manuscrit de Jeanne[11], mais lorsque l’auteur du Juif errant interrompit momentanément ses feuilletons, après la première série d’aventures de son héros, et que Véron se mit à presser George Sand pour la remise du manuscrit d’un autre roman, alors Mme Sand s’effraya, puis cria miséricorde et enfin refusa de remplir son contrat, offrant à Véron de lui rendre les dix mille francs avancés par lui. Cela arriva non seulement à cause de l’impossibilité de livrer sa copie à temps, mais pour des raisons bien plus intimes et profondes. Et ce nouveau roman, intitulé d’abord Au jour d’aujourd’hui, échappa aux mains de l’entreprenant rédacteur du Constitutionnel.

Monsieur, écrit-elle à Véron[12], vous me chagrinez extrêmement en me demandant un roman un mois plus tôt que ne comportent nos engagements réciproques. Il y a un grand inconvénient pour ma santé et un grand danger pour le mérite du livre à travailler ainsi à la hâte, sans avoir eu le temps de mûrir son sujet et de faire les recherches nécessaires, car il n’est si petit sujet qui n’exige beaucoup de lecture et de réflexions. Je trouve que vous me traitez un peu trop comme un bouche-trou ; mon amour-propre n’en souffre pas et j’ai trop d’estime et d’amitié pour Eugène Sue pour être jalouse de toutes vos préférences[13]. Mais si vous lui donnez le temps nécessaire pour développer ses beaux et grands ouvrages, il me faut aussi le temps de soigner mes petites études et je ne peux pas m’engager à me trouver prête, quand les coupures du Juif errant l’exigeront, non plus qu’à avoir terminé, quand le Juif errant sera prêt à se remettre en route autour du monde. Tout ce que je puis vous promettre, c’est de faire tout mon possible, parce que j’ai le désir sincère de vous obliger. Je passe sous silence la contrariété de me remettre au travail, quand je comptais encore sur un mois de repos bien nécessaire. J’y ai déjà renoncé, je travaille déjà depuis que j’ai reçu votre lettre, mais pourrai-je vous envoyer dans six semaines un ouvrage dont je sois satisfaite et dont vous soyez vous-même content ? Je ne pense pas que l’intérêt de votre journal soit de me presser ainsi. Je suis donc un peu en colère contre vous et, pourtant, je ne refuse pas de faire ce qui me sera humainement possible.

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[14]

Mille compliments empressés, accompagnés de quelques reproches.

George Sand.

Véron, toujours pour allécher le public, annonça d’avance un « roman nouveau de George Sand à paraître prochainement », et la pria de lui en donner le titre, comme on peut le voir par cette seconde lettre de Mme Sand, imprimée dans les Mémoires d’un bourgeois de Paris, sous le numéro 1.


6 juillet.

Ma lettre d’hier ou d’avant-hier, car je ne sais pas si celle-ci pourra partir aujourd’hui, vous a déjà dit que je ne voulais plus vous en vouloir. N’en parlons plus, je travaille. S’il n’y avait pas nécessité urgente à annoncer mon titre, je vous demanderais en grâce de me laisser encore quelques jours pour en trouver un qui me plaise davantage. Ne suffit-il pas pour le présent d’annoncer un nouveau roman de moi ? Quand je serai un peu plus avancée dans mon sujet, je serai plus sûre de ce malheureux titre. Considérez que vous m’avez éveillée dans mon rêve au moment où je croyais avoir encore au moins une quinzaine pour le mûrir en sommeillant…

La suite de cette lettre traite de l’édition de Jeanne ainsi que de l’édition du roman suivant, tous les deux cédés à l’éditeur La Chapelle, mort subitement et avec lequel Véron avait préalablement passé un traité ; à présent George Sand était obligée de rendre à Véron la somme avancée par lui, si ses nouveaux éditeurs ne consentaient pas à endosser le traité de La Chapelle avec Buloz. À la fin de la lettre George Sand revient encore à son travail forcé :

… J’ai barbouillé du papier toute la nuit. Je vous tromperais si je vous disais que je suis bien contente. Mais dans deux ou trois jours j’espère être au courant et vous donner de meilleures nouvelles de mon cerveau…

Monsieur,

Je commence à être récompensée de mon effort de courage par un peu de plaisir et mon roman m’amuse. Reste à savoir s’il amusera les lecteurs ; mais il ne sera pas plus mauvais que les autres, ce n’est pas beaucoup dire encore. Enfin je fais de mon mieux et je travaille avec entrain. J’espère vous envoyer le tout complet le 15 août, ainsi que vous le désirez.

S’il en est temps encore, voici mon titre : Au jour d’aujourd’hui. Ce titre est le refrain significatif d’un de mes personnages. Voyez s’il ne vous paraît pas trop trivial. Moi, il ne me semble pas mauvais et il me semble original à force d’être commun. Cependant, si vous me donnez le temps, je ne suis pas entêtée et je le changerai, s’il ne vous plaît pas. Mais j’ai quatre personnages en première ligne ; c’est une partie carrée d’amoureux très honnêtes[15] et je ne peux prendre cette fois un nom propre pour titre.

Mille compliments.

George Sand.

Le Juif errant m’amuse toujours. Mais il y a un peu trop de bêtes ; j’espère que nous sortirons de cette ménagerie. Le personnage mystérieux est très bien annoncé.


4.

Monsieur,

Vous pouvez dormir tranquille. Le roman avance. Il est à la moitié, au moins. Je suis toujours très en train ; je travaille toutes les nuits sans interruption et je me porte très bien, grâce aux promenades de la journée. Je serai sans doute fatiguée après, mais c’est égal. Ce que je vous ai promis, je le tiendrai. Le roman sera beaucoup plus long que nos conventions ne le portent, mais c’est encore égal. J’espère que mon bon vouloir compensera à vos yeux l’imperfection du travail. J’y fais de mon mieux pourtant ; mais ce n’est pas dire que mon mieux soit bien.

Je ne sais trop comment couper mes séries, ne sachant pas ce que vous ne savez peut-être pas encore vous-même, c’est-à-dire l’urgence de donner trois, quatre ou cinq feuilletons par semaine. Vous pourriez peut-être m’indiquer, du moins, à cet égard, un minimum ou un maximum. J’aimerais mieux ne vous envoyer le roman que complet. Sans cela, je me répéterai, grâce à ma belle mémoire. Si le Juif errant dure un peu plus que vous ne le prévoyez, j’en serai fort aise et j’espère que vous me donnerez quelques jours de plus que le 15 août. J’aurai certainement fini, mais je voudrais avoir quatre ou cinq jours pour revoir et corriger, supprimer des longueurs dont on ne s’aperçoit pas en écrivant si vite, enfin tout ce que vous savez être bien nécessaire.

Je ne sais que faire pour ce double, que vous désirez que je garde, du manuscrit. Je suis incapable de recopier une page. Je la changerais ; ce serait un nouveau roman, peut-être moins mauvais, mais le temps manque. Je n’ai personne auprès de moi qui ait le temps de faire cette copie et l’industrie de l’écrivain public est très ignorée dans la Vallée Noire. Je ne pense pas qu’il y ait de danger à mettre le manuscrit à la poste ou à la diligence. J’ai envoyé ainsi et même de bien plus loin la plupart de mes romans ; jamais il ne s’en est égaré un chapitre.

Je ne retournerai à Paris que cet hiver et le plus tard possible, je vous le confesse. J’ai la passion de la campagne. Pour mes affaires, M. Leroux aura la bonté de s’en charger. Il vous verra et ne fera rien sans vous consulter.

Je me rappelle bien qu’en effet je vous dois deux mille cinq cents francs. Est-ce que je vous aurais écrit deux mille ? C’est une distraction.

Bonsoir, monsieur, je vous prie de ne pas être inquiet. Je ne perds pas de vue un instant l’affaire qui nous occupe ; et si vous aviez le malheur de faire des romans, vous sauriez bien qu’on ne peut guère s’en distraire quand on a disposé ces petits mondes dans sa pauvre cervelle.

Mille compliments empressés.

George Sand.


Cette lettre porte au bas, dans le livre de Véron, la date du « 21 août 1844 », c’est une erreur ou de la part de George Sand, ou de Véron, car il appert de la lettre même qu’elle fut écrite avant le 15 août et non après ; cela doit être probablement le 21 juillet.

Ces quatre lettres nous renseignent sur la manière de travailler de George Sand : elle n’a aucun plan fixé d’avance ; elle ignore même le titre de son roman ; elle n’a qu’une idée vague ou plutôt une rêverie conçue en sommeillant ; elle voudrait la faire mûrir à son aise, mais le temps presse ; elle se met au travail presque à contre-cœur, mais le sujet se développe à son insu, il commence à « l’amuser » et elle mène le roman à bout, aussi facilement et spontanément que si ce n’était pas elle qui travaillait à son œuvre, comme si elle ne faisait que transcrire un roman tout prêt que quelqu’un lui aurait dicté.

C’est ce que Zola disait de George Sand :

Quand elle commençait un roman, elle partait d’une idée générale assez obscure, confiante en son imagination. Les personnages se créaient sous sa plume, les événements se déroulaient ; elle allait ainsi, tranquillement, jusqu’au bout de sa pensée. Il n’y a peut-être pas en littérature un second exemple d’un travail aussi sain, aussi exempt de fièvre. On aurait dit une source d’eau qui coulait toujours avec un égal murmure. La main gardait un mouvement rythmé, l’écriture était grosse, calme, d’une régularité parfaite, le manuscrit souvent ne portait pas la trace de la moindre rature. Il semblait que quelqu’un dictait et que George Sand écrivait.

Malgré tous les efforts laborieux de l’auteur, le roman d’Au jour d’aujourd’hui ne parut pas chez Véron : il semble qu’outre l’incapacité de Mme Sand de travailler à terme fixe, ce furent les tendances socialistes du roman qui en furent cause. On peut du moins le conclure d’une série de lettres de de Latouche, et entre autres de la lettre non datée que voici. Elle renferme, de plus, quelques observations critiques dont tint compte George Sand lors des éditions ultérieures de son roman :


Mercredi.

Vous avez raison de croire, amie, que je ne donnerais à personne, à vous moins qu’à tout autre, un conseil que je ne suivrais pas pour moi-même. Mais ce n’eût point été manquer à l’honneur que de consentir à faire un roman comme vous en avez fait quelques autres ; Des peintres d’histoire ont esquissé des tableaux de genre, sans préjudice de leur dignité d’artistes ; s’abstenir n’est point forfaire. Jamais il ne vous a été proposé, que je sache, d’écrire contre votre conscience ; et vous permettrez bien à vos amis de voir avec quelque regret s’évanouir une occasion d’acquérir un peu plus de ce bien-être et de cette liberté qui pouvait vous venir en jouant. Ne pas écrire dans une autre feuille que celle de M. Véron me paraissait, à moi, une condition plus onéreuse que d’ajourner le développement de nos idées sociales dans un cadre plus propre que le Constitutionnel. Vous dites que Jeanne était plus avancée que Marcelle ; souffrez que je ne sois pas de votre avis. Les vœux de pauvreté faits par la bergère sur les recommandations de sa mère pouvaient passer pour une superstition qui ne blessait personne : permis à chacun de gouverner comme il l’entend sa destinée toute privée : mais quand vous dites aux propriétaires que leur fortune « est un vol », vous inquiétez bien autrement les odieux bourgeois que représente M. Véron. Maintenant, si votre parti est irrévocable, si vous avez brûlé vos vaisseaux, comme la dame de Blanchemont[16], nous vous suivrons dans la contrée sauvage, non seulement pour vous bâtir des tentes et les abriter de feuillages, mais pour harceler l’ennemi. Votre cause est superbe contre l’égoïsme des conservateurs fossiles, et vous couvrirez Véron de trente pieds cubes de honte et de couardise. Quelle recrudescence de gloire, quelle noble auréole vous donnera votre procès[17], la publication de la lettre déjà écrite à l’autocrate ! Vous allez mettre à nu la turpitude de la classe moyenne, — encore une chose qui me faisait hésiter à vous voir suivre une voie où votre intérêt personnel, votre réputation peut gagner encore, c’est le secret où j’étais de l’usage que vous vouliez faire du produit de votre travail.

Deux observations (à bâtons rompus) sur mes souvenirs d’Au jour d’aujourd’hui : ce ne sont point des critiques de docteur… mais des impressions de grand enfant qui se laisse aller à un récit comme s’il ne s’en était jamais fait à lui-même. Le meunier qui est destiné à être votre héros, l’amoureux du drame, le noble cœur, entre en scène d’une manière un peu grotesque. Il me semble que lorsqu’il descend de l’abat-foin, il a les jambes bien longues, il est bien osseux, un peu dégingandé, ceci me le gâte. Ôtez une ligne et demie, deux épithètes, non pas alochon[18] : ceci est d’une gaminerie charmante et revient toujours à propos. J’aime Édouard ! Je ne voudrais pas non plus que l’amoureux de l’aristocratique Marcelle fût tombé dans une marre (sic) poursuivi par la folle, avant d’aller au rendez-vous parfumé du bois. Je ne veux pas le voir boueux, assis sur le serpolet au clair de la lune : c’est bien assez qu’il soit, si vous voulez, déchiré par les épines et un peu ensanglanté. J’attends dimanche prochain un article de vous, arrivé trop tard au dernier numéro de l’Éclaireur. Je vous sais bien bon gré de m’avoir servi de commentateur auprès de M. Chopin. Du reste il n’y aura point d’équivoque dans le mince volume qui s’imprime ici sous le titre des Agrestes. Le nom du Polonais est en toutes lettres dans une note au bas de la page. Personne ne m’a initié au charme de la musique autant que ce grand élégiaque[19] !

Que vous m’avez fait de bien en m’écrivant que Véron pouvait chauffer les pieds de ses abonnés et la tête de Sue, mais que pour vous, il ne vous chauffera rien du tout ! C’est la première fois que j’ai ri de bon cœur depuis ma catastrophe[20]. Le rire est bon, allez, et l’amitié aussi, et l’enthousiasme que donne un beau livre à lire. Je vous dois tous ces trésors.

Latouche.

… J’ai lu les réclamations de Blaise Bonnin, aussi amusant que l’Homme aux quarante écus, et qui se place comme écrivain entre Rousseau et Rabelais.

Dans une autre lettre (écrite un peu précédemment, mais aussi un mercredi, le 2 octobre 1844), de Latouche annonçait à George Sand :

Le superbe Véron… vous octroie la liberté de publier votre roman ailleurs que chez lui, à condition que, dorénavant, vous serez sage et lui soumettrez un scénario de ce que vous voudrez faire. L’impertinence n’est plus offensante, elle est risible. Avec cette dictature à la place d’un contract (sic), cette partie qui devient juge, juge arbitral, juge en dernier ressort, l’ordre règne au Constitutionnel ! D’ailleurs, son comité ne veut pas ! (Où est le comité dans votre acte ?) Et le gérant refuse de signer. L’homme de paille prend la parole. C’est lui qui force l’innocent autocrate

Merruau ne mène-t-il pas Véron ? Tous les hommes d’argent ont fait de ces avanies aux hommes d’esprit, qui manquaient de cœur. Buloz à Balzac, Bertin à Soulié, etc. Mais ici, nous avons affaire à George, nous verrons bien !…

Donc l’affaire avec Véron se termina par un échec. On entama des pourparlers avec d’autres éditeurs de journaux. On faillit s’entendre avec le directeur du Courrier français, Anténor Joly, mais il ne publia pas ce roman ; plus tard George Sand lui donna sa Lucrezia Floriani. Quant à Au jour d’aujourd’hui, il parut sous son titre actuel de Meunier d Angibault[21], dans la Réforme que Louis Blanc venait de fonder. George Sand oublia complètement ce titre Au jour d’aujourdhui, si bien qu’en 1863 M. Jules Claretie voulant faire paraître les Victimes de Paris[22] et intituler l’un de ses récits « Au jour d’aujourd’hui » et se souvenant que « jadis le Constitutionnel avait annoncé un roman de George Sand de ce nom, roman qui n’avait pas paru »[23], s’adressa à Mme Sand pour lui demander s’il pouvait profiter de ce titre qui lui plaisait, Mme Sand lui répondit :


Monsieur,

Je crois me rappeler qu’en effet un de mes romans, je ne sais plus lequel, a été annoncé sous ce titre ; mais le titre n’ayant pas été maintenu, je crois que cela est fort oublié aujourd’hui. Vous êtes donc parfaitement libre de le prendre, et quand même j’y tiendrais, je vous le céderais avec plaisir.

Agréez, etc.

G. Sand.

Nohant, 30 janvier 1863.

Le Meunier d’Angibault commença à paraître le 21 janvier 1845, et le pauvre misanthrope de Latouche qui venait de perdre sa femme et s’était cloîtré, seul avec son grand chagrin, dans son solitaire logis, écrit à George Sand que « sans se raser, sans quitter ses pantoufles, ne descendant pas son escalier depuis trois semaines », il a quand même « le Meunier pour compagnon ».

… Il est la première visite que je reçois chaque matin, et je suis d’assez mauvaise humeur, quand sa place est prise par les théâtres et les revues scientifiques. Ce cher Grand-Louis, je l’aime comme un compatriote et un bon enfant ! Je lui passe de tout mon cœur la licence prosaïque de mettre la Vallée Noire à la place de la Forêt Noire, mais je voudrais que l’auteur se montrât un peu plus averti de la liberté grande et dît dans la phrase qui suit la chanson : « Mais Grand-Louis, qui se moquait de la prosodie comme des voleurs et des revenants, etc. » Ayez dans l’édition in-8° cette condescendance pour les rimeurs. Adrienne m’est venue sur papier à sucre ; de Potter n’est plus que l’avant-dernier des éditeurs ! Je n’ai pas osé vous envoyer ce volume de pacotille. Cependant, depuis que Mme Duvernet l’a reçu et paraît heureuse de quelques lignes de dédicace où votre nom est placé, je veux prendre à deux mains mon courage et demander un exemplaire à M. Boulé. Du reste, le volume, serin par la couverture, et bis à l’intérieur, comme le pain de marsèche, n’est pas encore en circulation[24]. Écrivez-moi que vous et vos trois enfants[25] allez bien…

George Sand se fit un plaisir de suivre exactement toutes les indications de son vieux mentor, et dans toutes les éditions ultérieures du Meunier, Grand- Louis, « lorsqu’il descend de l’abat-foin », n’est plus ni dégingandé, ni osseux, mais bien un bel hercule rustique ; Lemor, poursuivi par la folle Louise, ne tombe plus dans le fossé, il lui suffit de « déchirer ses vêtements aux épines et d’être un peu ensanglanté » en arrivant au rendez-vous ; alochon est bien maintenu partout et enfin lorsque Grand-Louis chante « un couplet de vieil opéra-comique que Rose lui avait appris dans son enfance » :

    Notre meunier chargé d’argent
      Revenait au village.
    Quand tout à coup v’là qu’il entend
      Un grand bruit dans le feuillage.
    Notre meunier est homme de cœur,
    On dit pourtant qu’il eut grand’peur…
    Or, écoutez, mes chers amis,
      Si vous voulez m’en croire,
    N’allez pas, n’allez pas dans la Vallée Noire.

l’auteur s’empresse d’ajouter :

Je crois que la chanson dit : dans la Forêt Noire ; mais Grand-Louis qui se moquait de la césure comme des voleurs et des revenants, s’amusait à adapter les paroles à sa situation,… etc.

Bref, l’auteur du Meunier se plia à toutes les exigences de son ami, critique méticuleux et attentif, tandis qu’il n’avait pas écouté les observations relatives à Jeanne, bien qu’elles fussent très justes et souvent fines[26], de sorte que toutes les bévues et erreurs commises par l’auteur, selon de Latouche, lors de l’impression de Jeanne dans le Constitutionnel, réapparurent dans les éditions suivantes.

Mais qu’était-ce donc qui inquiétait « les odieux bourgeois », dont Véron était le représentant, au dire de ce même de Latouche, et qui avait effrayé « l’autocrate du Constitutionnel », au point de lui faire refuser de publier le roman dans son journal ? Le fait est que sa donnée générale, peut effectivement paraître une négation absolue de la propriété. « Tout le mal vient de la richesse », semble dire l’auteur (de la richesse mal employée, mal comprise et mal adorée, dirons-nous). Voici comment cette thèse est développée.

Au temps de la grande Révolution, la richesse du vieux paysan avare Bricolin, auquel le seigneur de Blanchemont, son maître, avait confié en son absence la garde de son argent, éveilla la cupidité des paysans environnants ; un beau jour une bande d’hommes masqués envahit sa demeure, le soumit à la torture et, sans pouvoir lui extorquer son secret, le laissa à demi mort de peur et de douleur ; il devint fou, tomba en enfance et finit sa misérable existence dans la demeure de son fils, un tire-sou de la nouvelle trempe, ne voulant pas seulement amasser un magot, mais faire des affaires, parce qu’au jour d’aujourd’hui il est permis à chacun de s’enrichir. La richesse fait la malédiction de toute sa famille ; ayant défendu à sa fille aînée, Louise, d’épouser celui qu’elle aimait, Bricolin fils la rendit folle aussi ; depuis une dizaine d’années, déguenillée, effrayante, objet d’horreur pour ceux qui la rencontrent, elle rôde nuit et jour et, comme ce misérable fou, entrevu jadis par Aurore Dupin dans son enfance, elle cherche partout la tendresse[27].

Accusant vaguement la richesse d’être la cause de son malheur, elle finit par mettre le feu au château de Blanchemont acquis frauduleusement par Bricolin. Celui-ci — type de paysan parvenu moderne — prétend qu’au jour d’aujourd’hui, tous les châteaux des nobles passent dans les mains des roturiers : il veut faire comme les autres ! L’infortune de sa fille aînée ne le rend ni moins âpre au gain, ni moins orgueilleux, et il prépare le même sort à sa fille cadette, la jolie Rose. Celle-ci aime en secret le pauvre meunier Grand-Louis ; son père ne veut pas qu’elle l’épouse et lui cherche un riche parti. Le malheur plane déjà sur la tête de Rose, elle est menacée d’une grave maladie nerveuse. Ce sont les maudits sacs à or, la propriété rurale qui causent tout ce mal ! Cette même richesse maudite sépare la jeune veuve Marcelle de Blanchemont de son amoureux, Henri Lemor, qui la fuit, quitte Paris et vient se réfugier chez le meunier d’Angibault dont il devient garçon de moulin : il sait que les préjugés de caste s’élèvent contre son amour.

Il y a encore un être dont l’argent fait le malheur. Le fameux trésor que les « chauffeurs » avaient jadis vainement cherché chez Bricolin père, et à cause duquel ils l’avaient si horriblement torturé, a été trouvé dès lors par l’un des complices, le vieux Cadoche ; mais les pièces de monnaie, étant toutes marquées d’une barre et d’une croix, n’ont pu être mises en circulation. Cadoche dut quitter son village et de pauvre paysan devint un vagabond ; il garde le trésor volé sous terre, dans une cabane, il sort parfois les belles pièces d’or, il les admire comme un avare, et doit vivre comme le dernier des mendiants. Peu à peu il devient voleur, il dérobe des chevaux mal gardés, et tombe dans la dernière abjection. Mais sa conscience ne le laisse pas en repos. L’image du malheureux Bricolin torturé par les « chauffeurs » le hante, il parle toujours du trésor ; on prend cela pour une hâblerie d’ivrogne, mais quand vient son heure suprême, Cadoche révèle la vérité. Le trésor appartient par moitié à l’héritière de Blanchemont, la comtesse Marcelle, et au vieux Bricolin. Au moment où meurt Cadoche, Louise met le feu à l’acquisition nouvelle de son père et périt dans les flammes. C’est ainsi que le crime est puni : Némésis a sévi dans la personne de la misérable Bricoline contre la cupidité de tous les Bricolin. Finalement tout s’arrange pour le mieux. Cadoche, pour récompenser le meunier de ses bontés, l’institue son héritier, mais le meunier d’Angibault refuse cet héritage et remet à Marcelle les cinquante mille francs. Quoique la dame de Blanchemont ait écrit à Lemor : Quel bonheur, Henri, je suis ruinée, elle accepte. Elle achètera un arpent de terre de son ex-propriété et s’y installera en simple villageoise, sous un toit de chaume, avec son petit Édouard, dont elle fera, avec l’aide de Lemor, « un honnête travailleur et un homme nouveau… ». La vieille Bricoline donne les cinquante mille francs qui constituent sa part en dot à Rose, mais elle veut que les Bricolin la marient au meunier. Quant à ce dernier, il accepte les trois mille francs ramassés par le vieux Cadoche durant sa vie de mendiant ; il les donne à trois pauvres familles, pour acquérir une demeure et un morceau de terre, et il s’entend avec elles pour travailler ensemble et partager les profits (!!).

On comprend que les lecteurs bourgeois du journal de Véron et « l’autocrate » lui-même n’aient pas trouvé à leur goût cette histoire-là ! Elle devait, par contre, plaire à Louis Blanc et à ses collaborateurs de la Réforme. D’autant que le roman est admirablement bien écrit, surtout les pages poétiques consacrées aux rendez-vous et aux promenades de Lemor et de Marcelle avec le petit Édouard au milieu des bois et des prés entourant ce moulin sur la Vauvre, les chapitres peignant avec un réalisme vigoureux maître Bricolin avec son dicton perpétuel de au jour d’aujourd’hui' : homme pratique, sournois, enflé comme un vrai sac à or, rusé, mais assez borné et aimant la boisson, ou encore les pages esquissant les trois générations féminines des Bricolin.

L’été pluvieux de 1845, avec ses digues et ses chaussées détruites, ses inondations, ses rivières débordées, les vignes, les potagers et les parterres dévastés, envahis par le sable et le limon ; les visites que Mme Sand avec sa fille faisaient aux typhiques, dans les cabanes, et l’aide qu’elles leur apportaient ; les excursions aux bords de la Creuse, à Fresselines, à Gargilesse, à l’abbaye de Fontgombault, aux pittoresques ruines de la forteresse de Crozan ; les parties et les déjeuners sur l’herbe ; les rencontres fortuites avec quelque paysanne originale, dans le genre de la vieille Jenny, gardeuse des ruines de Châteaubrun, ou avec quelque vagabond, comme Jean Jappeloup ; un bon et brave hobereau, très honnête d’opinions, mais misérable et s’éteignant tout doucement en chopinant chaque soir en compagnie de quelque ami campagnard ou de quelque clerc de passage ; sa femme, douce, molle, tremblante devant son mari, entourée d’aisance, mais ne se permettant pas le luxe d’avoir une opinion à elle, tous deux vivant à Montgivray et que le lecteur reconnaît à l’instant (dans le roman, cette dame n’est pourtant point la femme du gentilhomme, M. Antoine de Châteaubrun, mais bien celle du bourgeois, M. Victor Cardonnet), et enfin le petit jockey rustique Sylvain Charasson qui fut plus tard le cocher de Mme Sand jusqu’à sa mort[28] — voilà les éléments fraîchement notés sur nature en l’été de 1845, qui formèrent le fond, la mise en scène et les personnages secondaires du Péché de M. Antoine, roman paru en l’automne de cette année dans l’Époque.

Et comme cela arrive presque toujours, tous ces détails locaux, empruntés à la réalité, et ces personnages bien vivants sont ce qu’il y a de plus intéressant pour nous. Quant aux personnages principaux, ils sont assez pâles ; ce sont : le jeune rêveur « sur des thèmes socialistes », Emile Cardonnet ; la fille de M. Antoine de Châteaubrun, Gilberte aux cheveux d’or, et le grand seigneur communiste, le marquis de Boisguibault. Celui-ci joue dans ce roman le rôle de Providence bienfaisante, parce qu’en léguant ses quatre millions et demi à Émile et à Gilberte (qui se trouve être le « péché » de M. Antoine et de la marquise de Boisguibault) il donne la pâture aux loups et sauve les brebis. C’est-à-dire qu’Émile peut épouser Gilberte sans devenir infidèle à ses rêves socialistes. Il fondera avec l’argent du marquis une grandiose commune rurale, où il n’y aura ni misère ni ignorance, « où ce travail forcé à perpétuité qu’est le labeur de l’agriculteur isolé » n’existera plus, au contraire l’agriculture y fleurira, parce que « les instruments du travail seront à tous » et « le capital ne sera plus l’oppresseur du travail, mais son aide », où, enfin, après les travaux fatigants, chaque membre de la communauté trouvera sous la main un lieu de repos et de distraction, — le luxueux parc préalablement planté par le marquis prévoyant ; ce parc ne sera donc plus l’amusement et le luxe d’un seul gentilhomme propriétaire, mais bien un lieu de délices et de repos commun[29]. Et le loup, c’est-à-dire M. Cardonnet père, voyant que son fils n’épouse point une pauvre demoiselle, fille illégitime d’un gentillâtre ayant renié tous les privilèges et tous les apanages de sa caste, mais bien la riche héritière d’un seigneur titré, consent à ce mariage. Au fond, tout le roman se réduit à cette lutte entre le père pratique, voulant que son héritier augmente son capital, et le fils idéaliste, ne rêvant qu’égalité sociale et blonde Gilberte. Grâce à ces rêves d’une part, il conquiert l’amitié du marquis excentrique, et, de l’autre, il contribue involontairement à la réconciliation du vieil original avec le comte de Châteaubrun qui lui avait ravi sa femme, ainsi qu’avec sa fille Gilberte, et enfin avec l’ami de M. Antoine, le braconnier, vagabond et charpentier Jean Jappeloup. Le marquis avait jadis subitement privé ce dernier de son amitié et de sa clientèle, le croyant complice de l’intrigue amoureuse qui brisa sa vie.

La fable du roman est donc passablement naïve et se ressent du bon vieux temps, où les auteurs aimaient tant à toucher les lecteurs sensibles, en leur contant les amours de deux jeunes gens opprimés par de méchants tuteurs, ou les souffrances de quelque jeune fille noble et pauvre, retrouvant enfin ses vrais parents ou un oncle bienfaisant, qui l’adopte au dernier chapitre. Mais, chose étrange, lorsqu’on lit ce roman, il s’exhale de ses pages un souffle d’actualité, comme si vous lisiez un journal d’hier ou du moins un journal que nous autres Russes nous lisions avant les bouleversements de 1905. Nous trouvons en comparant les types et les doctrines de ce roman aux types et aux idées répandus chez nous vers 1904 une ressemblance frappante entre les phénomènes historiques français et russes, aux époques qui précédèrent et accompagnèrent les catastrophes politico-sociales, telles que la révolution de 1848 en France et celle de 1905 en Russie. Ces traits de ressemblance, et ces échos des évolutions sociales et politiques font que s’il fut un temps où ce roman de George Sand sembla à la plupart de ses lecteurs bourgeois, français ou étrangers, « utopiste », il nous semble plus intéressant aujourd’hui que force romans naturalistes, acclamés il y a vingt ou trente ans ! Car malgré toutes ses « fadaises » dans le goût de 1840, malgré d’interminables discours de ses héros (simplement insipides pour un lecteur contemporain), nous sentons là le souffle de la réalité la plus vivace à travers une forme littéraire vieillie. La forme passe, les idées restent, et, de plus, les idées qui sont le reflet de grands faits sociaux ont le don de renaître !

George Sand travaillait avec une rapidité incroyable. À peine un roman terminé elle en commençait un autre. Certains ont prétendu que lorsqu’elle avait fini les dernières pages d’un roman et que l’heure de se coucher, c’est-à-dire quatre heures du matin, n’avait pas encore sonné, elle prenait une nouvelle feuille de papier, écrivait en haut le titre de son nouveau roman, et se mettait tranquillement à l’écrire. Nous ne savons pas si tel fut le cas avec Jeanne et le Meunier d’Angibault, mais il est certain qu’elle écrivit trois romans en 1844 : Jeanne au printemps ; le Meunier en été, et la Mare au Diable en automne.

Les démarches à propos de la publication en volumes du Meunier retardèrent la publication de la Mare au Diable, et sa préface parut séparément dans la Revue sociale de Pierre Leroux, en décembre 1845, comme nous l’avons dit. Quant au roman même, il parut dans l’Époque de 1846.

… « Quand j’ai commencé par la Mare au Diable, une série de romans champêtres, que je me proposais de réunir sous le titre de Veillées du chanvreur, je n’ai eu aucun système, aucune prétention révolutionnaire en littérature », dit George Sand, et dans cette préface, comme dans celle de François le Champi, elle nous révèle, avec la plus grande simplicité et une entière franchise, les éléments qui servirent à former ce petit chef-d’œuvre : elle était mécontente de Jeanne : en transportant cette paysanne vivant d’une vie presque élémentaire, incapable de réflexion, capable seulement de sentir, dans un milieu de gens cultivés, en lui faisant prendre part aux péripéties de leurs sentiments et de leurs conflits, elle l’avait privée de son plus grand charme, de sa parfaite simplicité. Rollinat, l’ami de George Sand, était aussi mécontent de Jeanne, elle lui paraissait trop idéalisée et ressemblant à Velléda la druidesse ou à Jeanne d’Arc. Puis, George Sand jeta les yeux par pur hasard sur une gravure d’une ancienne édition des Simulachres de la Mort, de Holbein, représentant la Mort qui court, le fouet à la main, derrière l’attelage d’un vieux laboureur, et la légende au-dessous, disait en vieux français :

     À la sueur de ton visaige
     Tu gagneras ta pauvre vie.
     Après long travail et usaige
     Voicy la Mort qui te convie.

Le même jour, en se promenant dans les champs, George Sand vit un tableau de labourage, non plus fantastique, mais réel : un vieux paysan qui travaillait avec une paire de beaux animaux énormes et dociles, habitués l’un à l’autre, comme des jumeaux, et tirant patiemment, opiniâtrement, lentement et mesurément la charrue de la terre grasse et brune ; son fils, marchant derrière un attelage de quatre bœufs ; à l’autre bout du champ, « Germain, le fin laboureur », accomplissant avec une suprême beauté primitive le plus grand et le plus saint de tous les labeurs humains ; son petit garçonnet excitant les bêtes, conscient de l’importance de ce travail, et enfin ses huit bêtes, jeunes encore, impatientes, fâchées contre chaque empêchement… Et ce fut assez !

Du désir de peindre la beauté de cette vie simple et les sentiments des simples hommes de campagne, tels qu’ils sont ; de la pitié ardente pour ceux qui travaillent, éveillée par ses réflexions sur la gravure de Holbein, pitié pour tous ces laboureurs inconnus qui nous nourrissent, qui ne connaissent durant toute leur vie que « travail et usaige » et n’en sont libérés que par la Mort, enfin des impressions d’une douce soirée dans les champs et de la figure de ce « fin laboureur », faisant silencieusement l’œuvre de la vie, naquit ce charmant petit conte, — la Mare au Diable. Ce n’est pas en vain que son prologue est considéré comme une perle dans la couronne de George Sand. Les adeptes les plus acharnés du naturalisme admirèrent ce morceau d’une admiration sans bornes ; Pierre Leroux et de Latouche furent tous les deux enchantés et par la pureté de la forme, et par la profondeur des pensées. Quant à nous, nous croyons que c’est un des joyaux de la littérature universelle. Si les réflexions attristées sur le sort de ceux qui peinent, éveillées par le quatrain en vieux français, ont arrêté l’attention des contemporains de George Sand, elles doivent nous frapper bien plus encore, parce qu’on peut y voir comme le prototype des « quatre attelages » de Tolstoï. George Sand dit que l’existence humaine idéale serait celle où l’homme exercerait tour à tour et journellement, la force de ses bras, sa force physique, en travaillant à la sueur de son visage ; en développant ses dons spirituels, la force de son intelligence, en acquérant des connaissances et la possibilité de réfléchir sur ce qui l’entoure et sur la beauté de la nature, enfin en ne permettant pas à son cœur de s’étioler. De là, le travail physique, intellectuel et la fréquentation de ses semblables, comme conditions indispensables de bonheur et d’une existence vraiment humaine.

À la vue du jeune laboureur et de son enfant, l’auteur s’était demandé « pourquoi son histoire ne serait pas écrite, quoique ce fût une histoire aussi simple, aussi droite et aussi peu ornée que le sillon qu’il traçait avec sa charrue ».

L’année prochaine, ce sillon sera comblé et couvert par un sillon nouveau. Ainsi s’imprime et disparaît la trace de la plupart des hommes dans les champs de l’humanité. Un peu de terre l’efface, et les sillons que nous avons creusés se succèdent les uns aux autres comme les tombes dans le cimetière. Le sillon du laboureur ne vaut-il pas celui de l’oisif, qui a pourtant un nom, un nom qui restera, si, par une singularité ou une absurdité quelconques, il fait un peu de bruit dans le monde ?…

Eh bien, arrachons, s’il se peut, au néant de l’oubli, le sillon de Germain, le fin laboureur. Il n’en saura rien et ne s’en inquiétera guère ; mais j’aurai eu quelque plaisir à le tenter…


Et George Sand nous raconte cette histoire qu’elle prétend lui avoir été contée par Germain lui-même. Nous ne la redisons pas : elle est trop connue.

Comme épilogue, l’auteur a ajouté à ce roman une étude mi-ethnographique, mi-romanesque, sous le titre de : les Noces de campagne. Il y décrit non seulement le mariage de Marie et de Germain, mais toutes les coutumes matrimoniales du Berry, présentant (ainsi que tous les vieux usages de tous les pays d’Europe, et surtout de coins aussi oubliés qu’était le Berry vers 1830-1840) un mélange extraordinaire de cérémonies de l’antique paganisme et des rites chrétiens. En Berry ce mélange était encore compliqué, parce que les différentes nations ayant autrefois peuplé le centre de la France, les Celtes, les Gaulois, les Romains, y avaient tous laissé leurs us et coutumes. Ces us et coutumes se fondirent avec les rites nuptiaux archaïques, communs à toute l’Europe et témoignant clairement qu’ils remontent à l’époque où les anciens d’une tribu exigeaient le payement d’une amende pour le rapt d’une fiancée. (Les réminiscences de ces rites peuvent être découverts non seulement dans les noces de campagne, mais jusque dans les cérémonies nuptiales du monde le plus snob !) George Sand note bien finement tous ces rites, toutes ces coutumes, chansons, mots d’usage et dictons, qu’on pratique, chante et redit durant les trois journées de réjouissances obligatoires, précédant et suivant le mariage à l’église. (Une coutume rappelle de point en point les intermèdes des saturnales romaines et les personnages mêmes portent les noms de payen et de payenne.)

Tous ceux qui s’intéressent aux études d’ethnographie comparée, au folklore et à l’histoire de la culture, liront et reliront avec le plus grand intérêt ces pages alertes et spirituelles. Car cette étude (comme tout ce que George Sand a écrit sur la vie du peuple) arrête notre attention par sa compréhension remarquable et son entente à saisir et à fixer pour les générations à venir les mœurs, les chansons, les coutumes, tous les détails curieux et caractéristiques, qui se perdent chaque jour.

Les deux séries d’esquisses intitulées Mœurs et coutumes du Berry et Visions de la nuit dans les campagnes[30] offrent le même intérêt, elles font revivre les légendes et les histoires des bonnes vieilles femmes, les superstitions du Berry et les traditions locales, contées avec la candeur des narrateurs rustiques. Nous y trouvons encore des pages consacrées à la comparaison des chansons bretonnes et berrichonnes, qui feraient honneur à un ethnographe de profession, soucieux d’étudier la transmission des légendes et des chansons d’une peuplade à une autre.

George Sand se rendait compte de l’intérêt qu’il y avait à préserver de la disparition les monuments de la poésie populaire, aussi appelait-elle dans cette étude l’attention des lecteurs sur l’ouvrage de M. de La Villemarqué consacré à la poésie bretonne et intitulé : les Barza Breiz. Et ceci à une époque où l’intérêt pour les études et les recherches des œuvres créées par le peuple ou sur la vie du peuple s’éveillait à peine[31] !

Revenons aux pages des Noces de campagne. Il en est une que relira chaque amateur d’ethnographie, et chaque Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/690 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/691 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/692 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/693 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/694 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/695 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/696 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/697 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/698 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/699 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/700 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/701 dans le Péché de M. Antoine, tous vivent d’une vie réelle, parce que George Sand les avait connus depuis son enfance : ils ont surgi spontanément dans son imagination lorsqu’elle voulut leur donner la vie.

Ses écrits sociaux et politiques, ceux qui parurent vers 1840-1843, ainsi que ceux de 1848, respirent la même entente de la vie du peuple. Le Père Va-tout-seul, les Lettres d’un paysan de la Vallée Noire, Fanchette, la Lettre d’un boulanger à sa femme, l’Histoire de France écrite sous la dictée de Blaise Bonnin, les Paroles de Blaise Bonnin aux bons citoyens et enfin l’esquisse dédiée à Tourguéniew, Pierre Bonnin, que nous avons mentionnée plus haut, tous sont écrits dans une langue populaire admirable ; ils traduisent si parfaitement les pensées et les aspirations du peuple que tous ceux qui prétendent être experts dans les questions populaires pourraient les envier. George Sand puisait à la source même ; cette source rejaillit dans toutes les œuvres où apparaissent en scène les hommes du peuple et les tableaux de la vie rustique, fût-ce dans un roman, dans une œuvre autobiographique (comme l’Histoire de ma vie), dans une pièce de théâtre (comme Claudie ou le Pressoir), dans des études ethnographiques (comme les Visions de la nuit ou les Mœurs et coutumes du Berry, mentionnées plus haut) ou bien dans des œuvres aussi fantastiques que les Contes à ses petites-filles. (C’est ainsi que dans le Nuage rose, elle décrit avec un charme incomparable comment une petite fille garde des moutons dans une prairie alpestre et file sa quenouille tout en marchant ; dans le Géant Jéous elle peint la lutte des montagnards des Pyrénées contre les forces de la nature.) Nous devons répéter ici une comparaison assez rebattue et nous souvenir du mythe d’Autée qui redevenait plus fort chaque fois qu’il touchait à la Terre-Mère. Chaque fois que George Sand touche à la campagne, aux mœurs rustiques, ses pages exhalent la fraîcheur des prés, l’air de la vraie poésie.

La Petite Fadette fut trois fois mise au théâtre. En 1850, Anicet Bourgeois en tira une comédie médiocre, et en 1860, l’artiste allemande Birch-Pfeiffer, une excellente. Cette dernière Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/703 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/704 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/705 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/706 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/707 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/708 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/709 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/710 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/711 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/712 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/713 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/714 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/715 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/716 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/717 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/718 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T3.djvu/719 une ambition gigantesque, une volonté de fer, un esprit d’une vivacité et d’une acuité extraordinaires[32].

Résumons : ce qu’il y a d’intéressant dans ce roman, c’est d’abord l’idée que les traditions de race sont à désirer chez les plébéiens, tout comme chez les patriciens. Tous doivent s’efforcer d’être les continuateurs des œuvres de leurs pères en tout ce qui est grand, noble et bon. Puis, ce qui arrête encore notre attention, ce sont les échos des questions sociales et politiques qu’on débattait en 1846 à Nohant, pendant « les veillées de famille », en feuilletant un « recueil de belles gravures de paysages siciliens[33] » ou en discutant avec Chopin et Solange sur les bonnes traditions et les absurdes prétentions de la noblesse. Enfin, ce sont les nombreuses réminiscences personnelles, les allusions et les traits autobiographiques’ que chaque lecteur découvre, dès qu’il y accorde la moindre attention.


FIN DU TOME TROISIÈME
  1. Notre grand écrivain D.-V. Grigorowitch nous a dit un jour qu’il considérait Jeanne comme un vrai chef-d’œuvre, un vrai tour de force artistique, parce que Mme Sand sut dans la personne de l’héroïne donner l’explication d’un grand type historique et la psychologie de la plus naïve sauvageonne campagnarde.
  2. Chopin écrivait à ses parents le 20 juillet 1845 : « Dites-lui (à sa sœur Louise) que le manuscrit autographe du roman dont elle a entendu ici la lecture, m’a été donné pour elle… » Et Mme Sand elle-même, dans le petit billet à Louise, envoyé sous le même pli que la lettre de Chopin, disait à cette Louise : « J’ai donné à Frédéric un gros autographe pour vous, comme souvenir d’un des meilleurs temps de notre vie. S’il fallait barbouiller cent fois plus de papier pour vous faire revenir, je me mettrais bien vite à l’œuvre… » La sœur de Chopin avait séjourné à Nohant en septembre 1844, comme nous savons. En note à cette lettre de George Sand, M. Karlowicz dit que le manuscrit de la Mare au Diable est gardé jusqu’à nos jours dans la famille de Chopin.
  3. George Sand elle-même dit dans la Notice écrite pour l’édition de 1852 ceci : « François le Champi a paru pour la première fois dans le feuilleton du Journal des Débats. Au moment où le roman arrivait à son dénouement, un autre dénouement plus sérieux trouvait sa place dans le premier-Paris dudit journal. C’était la catastrophe finale de la monarchie de Juillet, aux derniers jours de février 1848. Ce dénouement fit naturellement beaucoup de tort au mien, dont la publication interrompue et retardée ne se compléta, s’il m’en souvient, qu’au bout d’un mois… »
  4. Elle ne fut publiée que dans l’édition in-18, parue en 1850, et puis réimprimée dans le volume des Questions d’art et de littérature sous le titre de « À propos de la Petite Fadette ».
  5. V. Autour de la table, p. 242.
  6. Lettre inédite de de Latouche à Mme Sand.
  7. V. Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, t. II, p. 306.
  8. V. Annenkow et ses amis, p. 612. (Saint-Pétersbourg. Souvorine, 1892.)
  9. Cf. ce qui était dit à ce sujet dans notre tome ier, p. 373-374.
  10. Nous avons été bien heureux de constater, lors d’une causerie avec notre célèbre critique M. C. Arseniew, qu’il partageait notre jugement sur Jeanne et la considérait comme l’un des plus beaux romans de George Sand et l’un des plus beaux romans en général
  11. Le dernier chapitre de Jeanne parut dans le Constitutionnel du 2 juin 1844.
  12. Cette lettre est placée par Véron en quatrième, mais, d’après son contenu elle est indubitablement la première de la série.
  13. Le vicomte de Spoelberch a publié, dans le numéro de février 1903 de l’Art, une lettre de George Sand à Eugène Sue, écrite en 1842 ou au commencement de 1843 ; on voit qu’à cette époque les deux écrivains ne se connaissaient pas encore personnellement. La lettre est très intéressante, car elle contient la « profession de foi d’écrivain » de George Sand.
  14. Ces points sont imprimés tels que dans le livre de Véron.
  15. Il y a en effet dans le Meunier d’Angibault un quadrille d’amoureux : le meunier avec Rose Bricolin et Marcelle de Blanchemont avec Henri Lemor.
  16. L’héroïne du Meunier d’Angibault, la riche et noble Marcelle de Blanchemont, se dépouille de sa fortune, afin d’être l’égale de son amoureux Henri Lémor.
  17. On pouvait effectivement s’attendre à un procès avec Véron en l’automne de 1844. Nous y avons déjà fait allusion dans le chapitre v, 2e note, à la p. 404.
  18. Alochon, mot berrichon signifiant les petits morceaux de bois qui garnissent la roue du moulin. Le petit Édouard de Blanchemont, grandi à Paris, trouve ce mot tellement plaisant, lors de sa première rencontre avec le meunier Grand-Louis, que, dès ce moment, il ne l’appelle plus qu’Alochon.
  19. Dans le volume des Agrestes se trouve effectivement une pièce de vers dédiée à Chopin, où l’on peut lire entre autres la ligne que voici :
    Ce pâle polonais qui tient le ciel ouvert.
    « L’équivoque » que Chopin voulait voir éviter à l’auteur et que George Sand avait dû commenter auprès du pianiste était la possibilité d’être confondu avec le poète Chopin, dont nous avons parlé à propos de Magu (V. plus haut, p. 314-315), qui venait justement d’imprimer dans la Revue indépendante une pièce de vers dédiée à ce Chopin-poète.
  20. La femme de de Latouche mourut en janvier 1845.
  21. Le bibliophile Isaac (notre inoubliable ami de Spoelberch) s’abuse donc en disant dans son Essai bibliographique sur les œuvres de George Sand (Bruxelles, 1868) que ce roman « devait s’intituler d’abord le Prolétaire ». Il y avait bien changement de nom, mais pas de celui-ci.
  22. Les Victimes de Paris, par Jules Claretie. Paris, Dentu, 1864.
  23. M. Claretie, en se fiant à l’assertion de Véron que les quatre lettres de George Sand publiées dans les Mémoires d’un bourgeois de Paris avaient trait à Jeanne, crut que c’était Jeanne qui s’intitulait d’abord Au jour d’aujourd’hui, tandis que, comme nous l’avons prouvé, elle s’intitulait Claudie.
  24. La dédicace d’Adrienne, roman de de Latouche, paru en février 1845. est ainsi libellée : À ma cousine Ursule, et on y trouve effectivement quelques lignes enthousiastes sur George Sand, dont le talent, selon l’auteur, « se tiendra debout bien plus longtemps que tous les monuments du Berry ».
  25. Maurice, Solange et Chopin.
  26. C’est ainsi, par exemple, qu’il lui écrivait en mai 1844 : « …Voulez-vous en croire une impression, non de docteur, mais de vieux enfant qui vous écoute avec ivresse ? Supprimez la comparaison et le nom de Canova de votre tableau de Jeanne, à genoux devant le cadavre de sa mère. Nous sommes mieux que dans un atelier romain ; nous sommes en un de ces intérieurs qui ont fait la gloire de l’école flamande. Voyez ce que vous êtes ici ! Point de distraction, point de papillotage ailleurs. Qu’avez-vous affaire à l’art, vous êtes la nature… » Il signalait encore que l’appellation la Charmoise, « rappelant trop le théâtre et le dix-huitième siècle », était à éviter comme vulgaire et déplaisante. George Sand crut remédier à l’affaire en appelant parfois la sous-préfète « la grosse Charmoise », mais dans vingt autres endroits elle la nomme quand même « la Charmoise », et le lecteur est de l’avis de de Latouche.
  27. Ce pauvre fou, dont George Sand a tracé la touchante figure dans le tome II (p. 376-378) de l’Histoire de ma vie, s’appelait M. Demai.
  28. Nous avons eu le plaisir de faire la connaissance de ce personnage — presque un nonagénaire — lors des fêtes du centenaire de George Sand à Nohant, en 1904. Il est mort en 1907.
  29. De Latouche écrivait à l’auteur, à propos de la fin de ce roman : « Je vous dois donc de dire que la fin de ce roman me semble un peu précipitée, que la mère d’Émile disparaît d’une manière un peu trop absolue, qu’il manque dans le passage de l’amitié conservée par le comte pour le marquis un petit lampion qui l’éclaire, qu’on voudrait savoir quel genre d’usine met en mouvement la Gargilesse et qu’enfin le communisme non défini de M. de Boiguilbaut laisse bien froids les lecteurs qui ne sont pas d’avance initiés dans le but du progrès social. Votre mission eût été là de faire comprendre, de vulgariser par l’éloquence les futurs résultats de la doctrine. Le mot communisme n’a encore aucun sens pour la moitié des bourgeois qui sont de bonne foi. Expliquez-leur donc ce que vous voulez. Concluez, comme vous disait autrefois un homme que vous estimiez sous le nom d’Everard… »
  30. Ces deux séries d’articles parurent d’abord dans l’Illustration de 1851-52 comme texte aux dessins de Maurice Sand, représentant les visions et les superstitions du Berry. Plus tard, elles furent réimprimées dans les volumes des Œuvres complètes. (Les légendes rustiques, La dernière Aldini et les Promenades autour d’un village.)
  31. En 1875, Mme Sand fit preuve d’un intérêt toujours vivace pour ces questions en consacrant un article (dans le Temps) au livre de M. Laisnel de la Salle : Croyances et Légendes du centre de la France.
  32. En 1848, George Sand dit un jour, en parlant de Louis Blanc : « Une grande ambition dans un petit corps. »
  33. Piccinino. Notice de 1853.