Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 328-334).


XVI

Il y avait longtemps que Rostov n’avait éprouvé par la musique un tel plaisir qu’aujourd’hui. Mais dès que Natacha eut terminé sa barcarolle, la réalité se présenta de nouveau. Il ne dit rien, sortit et alla en bas dans sa chambre.

Un quart d’heure après, le vieux comte, gai et content, rentra du club. Nicolas, l’ayant entendu rentrer, alla chez lui.

— Eh bien ? T’es-tu bien amusé ?… dit Ilia Andréiévitch, en souriant joyeusement et fièrement à son fils.

Nicolas voulait dire « oui, » mais il ne put pas et faillit sangloter.

Le comte allumait sa pipe et ne remarquait pas l’état de son fils.

« C’est inévitable, » pensa Nicolas, pour la première et la dernière fois. Tout d’un coup, du ton le plus négligent, que lui-même jugea vilain, comme s’il demandait un équipage pour aller en ville, il dit à son père :

— Papa, je suis venu vous trouver pour une affaire, j’ai failli l’oublier… Il me faut de l’argent.

— Tiens, tiens ! — dit le père qui se trouvait dans un état d’esprit particulièrement gai, — je t’ai dit que tu n’en aurais pas assez. Te faut-il beaucoup ?

— Beaucoup — dit Nicolas en rougissant et avec un sourire bébête, négligent, que longtemps après il ne pouvait se pardonner. — J’ai perdu un peu… c’est-à-dire beaucoup… quarante-trois mille roubles.

— Quoi ! avec qui ? Tu plaisantes ! — s’écria le comte, dont le cou et la nuque devinrent cramoisis comme il arrive chez les hommes âgés.

— J’ai promis de payer demain, — dit Nicolas.

— Eh bien !… — prononça le vieux comte en écartant les mains et tombant sans force sur le divan.

— Que faire ! À qui ces choses-là n’arrivent-elles pas, — prononça le fils d’un ton dégagé, hardi, tandis qu’en son âme il se traitait de lâche, qui ne pourrait, de toute sa vie, racheter son crime.

Il voulait baiser la main de son père, demander à genoux son pardon et au lieu de cela, d’un ton négligent et grossier, il disait que ces choses arrivent à chacun.

Le comte Ilia Andréiévitch baissait les yeux en entendant les paroles de son fils, et avec hâte, comme s’il cherchait quelque chose, il dit :

— Oui, oui ; c’est difficile ; j’ai peur que ce ne soit difficile de trouver… À qui ça n’arrive-t-il pas ! Oui, à qui ça n’arrive-t-il pas…

Et le comte regarda furtivement le visage de son fils et sortit de la chambre… Nicolas, prêt à se défendre, s’attendait à des reproches, mais nullement à cela.

— Père, petit père, s’écria-t-il derrière lui en sanglotant, pardonnez-moi. Et saisissant la main de son père, il la pressa près de ses lèvres et se mit à pleurer.




Pendant que le père s’expliquait avec son fils, une explication non moins importante avait lieu entre la mère et la fille. Natacha émue accourait près de sa mère.

— Maman ! Maman ! Il m’a fait…

— Que t’a-t-il fait ?

— Il m’a fait… Il m’a fait… une déclaration… Maman ! Maman !

La comtesse n’en croyait pas ses oreilles.

Denissov avait fait une déclaration. À qui ? À cette petite fille, Natacha qui, tout récemment encore, jouait aux poupées et prenait encore des leçons.

— Natacha, assez de bêtises ? dit-elle, espérant qu’il s’agissait d’une plaisanterie.

— Quelles bêtises ? je vous parle sérieusement, fit Natacha fâchée. — Je suis venue pour vous demander ce qu’il me faut faire et vous me dites : « Des bêtises !… »

La comtesse haussa les épaules.

— S’il est vrai que M. Denissov t’a fait une demande, alors dis-lui qu’il est un imbécile, voilà tout.

— Mais, il n’est pas imbécile, fit Natacha offensée et sérieuse.

— Eh bien, que veux-tu donc ? Aujourd’hui, vous êtes toutes amoureuses. Eh bien, si tu es amoureuse de lui, épouse-le ! Dieu vous bénisse ! — prononça ironiquement la comtesse.

— Moi, maman, je ne suis pas amoureuse de lui, probablement que je ne suis pas amoureuse.

— Eh bien, alors, dis-le-lui.

— Maman, vous vous fâchez ? Ne vous fâchez pas, ma petite colombe. Voyons, en quoi suis-je coupable ?

— Non, de rien, mon amie. Veux-tu, je lui répondrai moi-même ? — fit la comtesse en souriant.

— Non, moi-même. Seulement dites-moi comment ; tout vous est si facile, — ajouta-t-elle en répondant à son sourire. — Et si vous aviez vu comme il a dit cela ! Je sais bien qu’il ne voulait pas le dire. C’est sorti comme ça, par hasard.

— Néanmoins, il faut refuser.

— Non, il ne faut pas, je le plains tellement. Il est si charmant.

— Alors, accepte sa proposition. C’est vrai qu’il est temps de te marier, — dit malicieusement la mère.

— Moi, maman ?… Il me fait tant de peine, je ne sais pas comment je le dirai.

— Mais tu n’as rien à dire, je le dirai moi-même, fit la comtesse fâchée qu’il eût osé traiter en grande personne cette petite Natacha.

— Non, jamais. Je le dirai moi-même et vous écouterez près de la porte. Natacha courut à travers le salon, dans la salle où sur la même chaise, près du clavecin, Denissov se tenait assis, la tête cachée dans les mains. À ses pas légers, il bondit.

— Natalie ! Décidez mon so’t. Il est ent’e vos mains ! — prononça-t-il en s’approchant d’elle à pas rapides.

— Vassili Dmitrievitch, je vous plains tant. Non… mais vous êtes si bon… Mais il ne faut pas… cela… Mais, comme ça, je vous aimerai toujours.

Denissov s’inclina sur sa main et elle entendit un son étrange, incompréhensible pour elle. Elle baisa sa tête noire, bourrue et bouclée. À ce moment on entendit le frou-frou rapide de la robe de la comtesse. Elle s’approcha d’eux :

— Vassili Dmitrievitch, je vous remercie de l’honneur, — dit la comtesse d’une voix confuse, qui parut sévère à Denissov ; — mais ma fille est si jeune, et je pensais que vous, l’ami de mon fils, vous vous adresseriez d’abord à moi ; dans ce cas, vous ne me mettriez pas dans l’obligation de vous refuser.

— Comtesse, — dit Denissov, les yeux baissés et d’un air coupable. Il voulut dire autre chose mais s’arrêta.

Natacha ne pouvait rester calme devant sa tristesse. Elle se mit à pleurer.

— Comtesse, je suis coupable enve’s vous, continua Denissov d’une voix suffocante. Mais sachez que j’ado’e tant vot’e fille et toute vot’e famille que je donne’ais deux vies… Il regarda la comtesse et voyant son visage sévère… — Eh bien, adieu comtesse, dit-il en lui baisant la main ; et, sans regarder Natacha, à pas rapides et décidés, il sortit de la chambre.




Le lendemain Rostov accompagna Denissov qui ne voulait pas rester un jour de plus à Moscou. Tous ses amis de Moscou accompagnèrent Denissov chez les Tziganes, et il ne se rappela plus comment on le mit en traîneau et comment on l’accompagna jusqu’au troisième relais.

Après le départ de Denissov, en attendant l’argent que le vieux comte ne pouvait se procurer tout d’un coup, Rostov resta encore deux semaines à Moscou, sans sortir de la maison et, principalement, de la chambre des demoiselles.

Sonia lui était plus tendre et plus dévouée qu’auparavant. On aurait dit qu’elle voulait lui montrer que sa perte au jeu était un acte héroïque qui le lui faisait aimer encore davantage. Mais Nicolas se jugeait maintenant indigne d’elle.

Il noircit les albums des jeunes filles de vers et de notes, et, sans dire adieu à personne de ses connaissances, quand il eut envoyé quarante-trois mille roubles à Dolokhov et en eut le reçu, il partit à la fin de novembre pour rejoindre son régiment qui était déjà en Pologne.