Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 335-340).


CINQUIÈME PARTIE


I


Après son explication avec sa femme, Pierre partit à Pétersbourg. À Torjok, au relais, il n’y avait pas de chevaux, ou le maître de poste n’en voulut pas donner.

Pierre était forcé d’attendre. Il se coucha, sans se déshabiller, sur un divan de cuir, devant une table ronde, appuya sur cette table ses longues jambes chaussées de bottes chaudes, et devint pensif.

— Ordonnez-vous d’apporter les valises ? Faut-il faire le lit ? Voulez-vous du thé ? — lui demanda un valet de pied.

Pierre ne répondit pas, car il ne voyait, n’entendait rien. Encore au dernier relais, il s’était mis à réfléchir et continuait à penser à une chose si importante qu’il ne faisait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Non seulement il ne se souciait pas d’arriver plus tôt ou plus tard à Pétersbourg, mais il ne se souciait pas davantage de savoir si, au relais, il aurait une place pour se reposer. Auprès des pensées qui l’occupaient maintenant, il lui était égal de passer quelques heures ou toute sa vie au relais.

Le maître de poste, sa femme, le valet de pied, une femme, vendant la broderie du pays, entraient dans la salle et lui proposaient leurs services. Pierre, sans déplacer ses jambes, les regardait à travers ses lunettes sans comprendre ce qu’ils désiraient et comment tous pouvaient vivre sans avoir à résoudre les questions qui l’occupaient. Et les questions qui l’occupaient étaient toujours les mêmes depuis qu’après le duel, en revenant de Sokolniki, il avait passé la première nuit inquiète, sans sommeil.

Maintenant seulement, dans l’isolement du voyage, ces idées s’emparaient de lui avec une force extraordinaire. Il avait beau se mettre à penser à n’importe quoi, il revenait toujours aux questions qu’il ne pouvait ni résoudre ni cesser de se poser, comme si, dans sa tête, s’enfoncait cette vis principale à laquelle tenait toute sa vie. La vis n’allait pas plus loin, ne s’éloignait pas, mais tournait, tournait sans rien saisir, toujours à la même place, et on ne pouvait l’empêcher de tourner.

Le maître de poste entra et se mit à demander humblement à Son Excellence d’attendre seulement deux petites heures, après quoi, pour Son Excellence (il en adviendra ce qu’il pourra), il donnera les chevaux du courrier. Évidemment le maître de poste mentait. Il voulait seulement recevoir plus d’argent du voyageur. « Est-ce mal ou bien ? se demandait Pierre. Pour moi c’est bien, pour un autre voyageur c’est mal, et pour lui-même c’est inévitable, parce qu’il n’a rien à manger. Il dit que l’officier le battra pour cela, et l’officier le battra parce qu’il lui faudrait aller plus vite. Et moi j’ai tiré sur Dolokhov parce que je me jugeais offensé. On a supplicié Louis XVI parce qu’on le considérait comme un criminel, et un an après on a tué, pour quelque chose aussi, ceux qui l’avaient supplicié… Qu’est-ce qui est mal ? Qu’est-ce qui est bien ? qui faut-il aimer ? qui haïr ? Pourquoi vivre ? que suis-je ? qu’est-ce que la vie ? qu’est-ce que la mort ? quelle force dirige tout ? » se demandait-il ; et à ces questions il ne trouvait pas de réponses, sauf une, illogique et qui n’était pas du tout la réponse à ces questions. C’était : tu mourras et tout sera terminé. Tu mourras et tu sauras tout ou tu cesseras d’interroger. Mais mourir c’est aussi une chose terrible.

La marchande de Torjok proposait sa marchandise d’une voix perçante, et insistait particulièrement sur les pantoufles en peau de chèvre. « J’ai des centaines de roubles que je ne sais où employer et elle, elle porte une pelisse déchirée et me regarde timidement, » pensa Pierre.

« Et à quoi bon cet argent ! Peut-il ajouter un iota au bonheur et à la sérénité de l’âme ? Y a-t-il quelque chose au monde qui nous puisse faire, elle ou moi, moins sujets au mal ou à la mort ? À la mort qui termine tout et qui doit venir aujourd’hui ou demain ? Qu’importe le moment auprès de l’éternité ? » Et de nouveau il serrait la vis qui n’atteignait rien et qui continuait de tourner sur place. Son valet lui donna un livre coupé jusqu’à la moitié, un roman en lettres : Madame Suza.

Il se mit à lire des pages concernant les souffrances et la lutte vertueuse d’une certaine Amélie de Mansfeld. « Pourquoi a-t-elle lutté contre son séducteur puisqu’elle l’aimait ? Dieu ne pouvait mettre en son âme une aspiration contraire à Sa volonté. Ma femme n’a pas lutté, peut-être a-t-elle eu raison. On n’a rien trouvé. Rien n’est certain…, se dit de nouveau Pierre. Nous pouvons seulement savoir que nous ne savons rien. C’est là le plus haut degré de la sagesse humaine. »

Tout en lui et autour de lui se montrait confus, insensé, abject. Mais dans ce dégoût même envers tout ce qui l’entourait, Pierre trouvait une sorte de plaisir qui l’agaçait.

— J’ose demander à Votre Excellence de se gêner un tout petit peu, voilà, pour ce monsieur, dit le maître de poste en entrant dans la chambre et y introduisant un autre voyageur arrêté aussi faute de chevaux.

Le voyageur était un vieillard trapu, jaune, ridé, aux os larges. Ses sourcils blancs tombaient sur des yeux brillants d’une couleur grisâtre indéfinissable.

Pierre retira ses jambes de dessus la table, se leva et se coucha sur le lit préparé pour lui. De temps en temps il regardait le nouveau venu qui, d’un air soucieux et las, sans regarder Pierre, se déshabillait gauchement aidé par son domestique. Gardant son touloupe usé recouvert de nankin et des bottes souples sur ses jambes maigres, nerveuses, le voyageur s’assit sur le divan et, appuyant sur le dossier sa tête très large aux tempes, avec des cheveux coupés court, il regarda Bezoukhov. L’impression sévère, intelligente et pénétrante de ce regard frappait Pierre. Il avait le désir d’entamer la conversation avec le voyageur.

Mais comme il se préparait à s’adresser à lui à propos de la route, le voyageur fermait déjà les yeux et, en joignant ses mains vieilles, ridées, dont un doigt portait un large anneau de cuivre avec une tête de mort, il était assis immobile et se reposait, ou réfléchissait profondément, comme il semblait à Pierre. Le domestique du voyageur était aussi un petit vieillard jaune, tout ridé, sans moustache ni barbe ; on voyait qu’il n’était pas rasé, mais n’avait jamais eu de barbe. L’habile vieux serviteur ouvrit la cantine, prépara la table pour le thé et apporta le samovar bouillant. Quand tout fut prêt, le voyageur ouvrit les yeux, s’approcha de la table, se versa un verre de thé, en versa un au petit vieillard imberbe et le lui tendit. Pierre commençait à sentir avec inquiétude la nécessité et même la fatalité d’entrer en conversation avec le voyageur.

Le valet apporta un verre vide, renversé, avec un morceau de sucre entamé, et demanda s’il ne fallait pas quelque chose.

— Rien, donne le livre, dit le voyageur.

Le serviteur donna le livre. Il parut à Pierre que c’était un livre de piété. Le voyageur se plongea dans sa lecture. Pierre le regardait.

Tout à coup le voyageur posa le livre, et marquant la page la ferma, puis, de nouveau, il ferma les yeux et s’appuyant au dossier, il reprit sa position première. Pierre le regardait et avant qu’il eût pu se détourner, le vieillard ouvrit les yeux et fixa son regard résolu et sévère droit sur le visage de Pierre.

Pierre se sentit gêné. Il voulait fuir ce regard, mais les yeux brillants du vieillard l’attiraient invinciblement.